CHAPITRE VI
heritage la dot de sa soeur ; chacun disait : C'est Tame qui aime le mieux son pere, le cadet aime mieux sa soeur; c'est a Taine qu^appartiennent les trente mille pieces.
Zadig les fit venir tous deux Tun apres Tautre. II s dit a Taine : Votre pere n'est point mort ; il est gueri de sa derniere maladie, il revient a Babylone. — Dieu soit loue, repondit le jeune homme; mais voila un tombeau qui m'a coute bien cher! Zadig dit ensuite la meme chose au cadet. — Dieu soit loue ! repondit-il, 10 je vais rendre a mon pere tout ce que j'ai, mais je voudrais qu'il laissat a ma soeur ce que je lui ai donne. — Vous ne rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pieces ; c'est vous qui aimez le mieux votre pere. 15
II venait tous leS jours des plaintes a la cour contre ritimadoulet^de Medie, nomme Irax, C'etait un grand seigneur dont le fond n^etait pas mauvais, mais qui etait corrompu par la vanite et par la volupte. II souffrait rarement qu'on lui parlat, et jamais qu*on 20 Tosat contredire. Les paons ne sont pas plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les tortues ont moins de paresse; il ne respifait que la fausse gloire et les faux plaisirs: Zadig entreprit de le corriger. 25
II lui envoya de la part du roi un maitre de musique avec douze voix et vingt-quatre violons,* un maitre d'hotel avec six cuisiniers, et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter. L'ordre du roi portait que Tetiquette suivante serait inviolablement observee ; et 30 voici comme les choses se passerent.
Le premier jour, des que le voluptueux Irax fut
eveille, le maitre de musique entra, suivi des voix et des violons: on chanta une cantate qui dura deux heures, et, de trois minutes en trois minutes, le refrain etait:
5 Que son m^rite est extreme I
Que de grices 1 que de grandeur I
Ah I combien monseigneur Doit 6tre content de lui-m^me I
Apres Texecution de la cantate, un chambellan lui
10 fit une harangue de trois quarts d'heure, dans laquelle on le louait expressement de toutes les bonnes qualites qui lui manquaient. La harangue finie, on le conduisit a table au son des instruments. Le diner dura trois heures; des qu'il ouvrit la bouche pour parler,
1$ le premier chambellan dit : II aura raison. A peine eut-il prononce quatre paroles que le second chambellan s'ecria; II a raison. Les deux autres chambellans firent de grands eclats de rire des bons mots qu'Irax avait dits ou qu'il avait dii dire. Apres diner
20 on lui repeta la cantate.
Cette premiere journee lui parut delicieuse, il crut que le roi des rois Thonorait selon ses merites; la seconde lui parut moins agreable; la troisieme fut genante; la quatrieme fut insupportable; la cin-
25 quieme fut un supplice : enfin, outre d'entendre toujours chanter: Ah! combien monseigneur doit etre content de lui-meme! d'entendre toujours dire qu'il avait raison, et d'etre harangue chaque jour a la meme heure, il ecrivit en cour pour supplier le roi qu'il
30 daignat rappeler ses chambellans, ses musiciens, son maitre d'hotel; il promit d'etre desormais moins vain