CHAPITRE XI
un grand nonibre de flambeaux dans la tente ou il devait souper avec Setoc; et des que son patron parut il se jeta a genoux devant ces cires allumees, et leur dit: fiternelles et brillantes clartes, soyez-moi toujours propices! Ayant profere ces paroles, il se S mit a table sans regarder Setoc. — Que faites-vous done? lui dit Setoc etonne. — Je fais comme vous, repondit Zadig; j 'adore ces chandelles, et je neglige leur maitre et le mien. Setoc comprit le sens profond de cet apologue. La sagesse de son esclave en- la tra dans son ame ; il ne prodigua plus son encens aux creatures, et adora Tfitre eternel qui les a faites.
II y avait alors dans TArabie une coutume affreuse venue originairement de Scythie, et qui, s'etant etablie dans les Indes par le credit des brahmanes, me- 15 na^ait d'envahir tout TOrient. Lorsqu'un homme marie etait mort, et que sa femme bien-aimee voulait etre sainte, elle se brulait en public sur le corps de son mari. C'etait une fete solennelle qui s'appelait le bucket du veuvage. La tribu dans laquelle il y 20 avait eu le plus de femmes brulees etait la plus consideree. Un Arabe de la tribii de Setoc etant mort, sa veuve, nommee Almona, qui etait fort devote, fit savoir le jour et Theure ou elle se jetterait dans le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig 25 remontra a Setoc combien cette horrible coutume etait contraire au bien du genre humain; qu'on laissait bruler tous les jours de jeunes veuves qui pouvaient donner des enfants a Tfitat, ou du moins elever les leurs; et il le fit convenir qu'il fallait, si on pouvait, 3" abolir un usage si barbare. Setoc repondit: II y a plus de mille ans que les femmes sont en possession
de se briiler. Qui de nous osera changer une loi que Je temps a consacree? Y a-t-il rien de plus respectabk qu'un ancien abus? — La raison est plus ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et S je vais trouver la jeune veuve.
II se fit presenter a elle; et, apres s'etre insinue dans son esprit par des louanges sur sa beaute, apres lui avoir dit combien c'etait dommage de mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa cons-
io tance et son courage. Vous aimiez done prodigieusement votre mari? lui dit-il. — Moi? point du tout, repondit la dame arabe. C'etait un brutal, un jaloux, un homme insupportable; mais je suis fermement resolue de me jeter sur son bucher. — II faut,
15 dit Zadig, qu41 y ait apparemment un plaisir bien delicieux a etre brulee vive. — Ah! cela fait fremir la nature, dit la dame ; mais il faul' en passer par la. Je suis devote; je serais perdue de reputation, et tout le monde se moquerait de moi si je ne me brulais
20 pas. Zadig, Tayant fait convenir qu'elle se brulait pour les autres et par vanite, lui parla longtemps d'une maniere a lui faire aimer un peu la vie, et parvint meme a lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui parlait. — Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si
2$ la vanite de vous bruler ne vous tenait pas? — Helas! dit la dame, je crois que je vous prierais de m'epouser.
Zadig etait trop rempli de Tidee d'Astarte pour ne pas eluder cette declaration; mais il alia dans Tins-
30 tant trouver les chefs des tribus, leur dit ce qui s'etait passe, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait permis a une veuve de se bruler qu'apres