‹ Zadig, and other storiesChapitre 38 sur 86 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

je vous exempte de la loi commune. II le fit entrer dans son chateau, ordonnant a ses gens de le bien traiter; et le soir Arbogad voulut souper avec Zadig. Le seigneur du chateau etait un de ces Arabes qu'on appelle voleurs; mais il faisait quelquefois de bonnes 5 actiotis parmi une foule de mauvaises; il volait avec une rapacite furieuse, et donnait liberalement : intrepide dans Taction, assez doux dans le commerce, debauche a table, gai dans la debauche, et surtout plein de franchise. Zadig lui plut beaucoup; sa conversa- 10 tion, qui s'anima, fit durer le repas: enfin Arbogad lui dit: Je vous conseille de vous enroler sous moi, vous ne sauriez mieux faire; ce metier-ci n'est pas mauvais; vous pourrez un jour devenir ce que je suis. — Puis - je vous demander, dit Zadig, depuis 15 quand vous exercez cette noble profession? — Des ma plus tendre jeunesse, reprit le seigneur. J'etais valet d'un Arabe assez habile; ma situation m'etait insupportable. J'etais au desespoir de voir que, dans toute la terre qui appartient egalement aux hommes, 20 la destinee ne m'eut pas reserve ma portion. Je confiai mes peines a un vieil Arabe qui me dit: Mon fils, ne desesperez pas; il y avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d'etre un atome ignore dans les deserts ; au bout de quelques annees il devint 25 diamant, et il est a present le plus bel ornement de la couronne du roi des Indes. Ce discours me fit impression; j'etais le grain de sable, je resolus de devenir diamant.. Je commengai par.Yoler iieux chevaux]^ je m'associai des camarades; je me mis en 30 etat de voler de petites caravanes: ainsi je fis cesser peu a peu ^la disproportion qui etait d'abord entre

les hommes et moi. J'eus ma part aux biens de ce monde, et je fus meme dedommage avec usurer on me considera beaucoup; je devins seigneur brigand; j 'acquis ce chateau par voie de fait. Le satrape de 5 Syrie voulut m'en deposseder; mais j'etais deja trop riche pour avoir rien a craindre; je donnai de Targent au satrape, moyennant quoi je conservai ce chateau, et j'agrandis mes domaines; il me nomma meme tresorier des tributs que TArabie Petree payait au

10 roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et point du tout celle de payeur.

Le grand Desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi Moabdar, un petit satrape pour me faire etrangler. Cet homme arriva avec son ordre: j'etais

t$ instruit de tout; je fis etrangler en sa presence les

^ . quatre personnes qu'il avait amenees avec lui pour

-H^^ serrer le lacet ; apres quoi je lui demandai ce que

^^ pouvait lui valoir la commission de m'etrangler. II

me repondit que ses honoraires pouvaient aller a trois

20 cents pieces d*or. Je lui fis voir clair qu'il y aurait plus a gagner avec moi. Je le fis sous-brigand; il est aujourd'hui un de mes meilleurs officiers, et des plus riches. Si vous m'en croyez, vous reussirez comme lui. Jamais la saison de voler n'a ete meil-

2$ leure, depuis que Moabdar est tue et que tout est en confusion a Babylone.

— Moabdar est tue! dit Zadig; et qu'est devenue la reine Astarte ? — Je n'en sais rien, reprit Arbogad ; tout ce que je sais, c'est que Moabdar est devenu

30 fou, qu'il a ete tue, que Babylone est un grand coupegorge, que tout Tempire est desole, qu'il y a de beaux coups i faire encore, et que pour ma part j'en ai fait

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