CHAPITRE XVI 6l
d'admirables. — Mais la reine, dit Zadig; de grace, ne savez-vous rien de la destinee de la reine? — On m'a parle d'un prince d'Hyrcanie, reprit-il; elle est probablement parmi ses concubines, si elle n'a pas ete tuee dans le tumulte; mais je suis plus curieux de 5 butin que de nouvelles. J'ai pris plusieurs femmes dans mes courses, je n'en garde aucune, je les vends cher quand elles sont belles, sans m'informer de ce qu'elles sont. On n'achete point le rang; une reine qui serait laide ne trouverait pas marchand; peut-etre 10 ai-je vendu la reine Astarte, peut-etre est-elle morte; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez pas vous en soucier plus que moi. En parlant ainsi, il buvait avec tant de courage, il confondait tellement toutes les idees, que Zadig n'en put tirer aucun eclair- 15 cissement.
II restait interdit, accable, immobile. Arbogad buvait tou jours, faisait des contes, repetait sans cesse qu'il etait le plus heureux de tous les hommes, exhortant Zadig a se rendre aussi heureux que lui. 21 Enfin, doucemcnt assoupi par les fumees du vin, il alia dormir d'un sommeil tranquille. Zadig passa la nuit dans Tagitation la plus violente. Quoi, disait-il, le roi est devenu fou! il est tue! Je ne puis m'empecher de le plaindre. L'empire est dechire, et ce brigand est heureux: 6 fortune! 6 destinee! un voleur est heureux, et ce que la nature a fait de plufe aimable a peri peut-etre d'une maniere affreuse, ou\ vit dans un etat pire que la mort. O Astarte ! qu'ete^ vous devenue?
Des le point du jour il interrogea tous ceux qu'il rencontrait dans le chateau; mais tout le monde etait
occupe, personne ne lui repondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquetes, on partageait les depouilles. Tout ce qu'il put obtenir dans cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir. II
5 en profita sans tarder, plus abime que jamais dans ses reflexions douloureuses.
Zadig marchait inquiet, agite, Tesprit tout occupe de la malheureuse Astarte, du roi de Babylone, de son f rere Cador, de Theureux brigand Arbogad, de cette femme
to si capricieuse que des Babyloniens avaient enlevee sur les confins de Tfigypte, enfin de tous les contre-coups et de toutes les infortunes qu'il avait eprouvees.