CHAPITRE XVII
un poisson. O mon filet! je nc te jetterai plus dans Teau, c'est a moi de m'y jeter. En disant ces mots il se levc, et s'avance dans Tattitude d'un homme qui allait se precipiter et finir sa vie.
Eh quoi! se dit Zadig a lui-meme, il y a done des 5 hommes aussi malheureux que moi! L'ardeur de sauver la vie au pecheur fut aussi prompte que cette reflexion. II court a lui, il Tarrete, il Tinterroge d'un air attendri et consolant. On pretend qu'on en est moins malheureux quand on ne Test pas seul: 10 mais, selon Zoroastre, ce n'est pas par malignite, c'est par besoin. On se sent alors entraine vers un infortune comme vers son semblable. La joie d*un homme heureux serait une insulte; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant 15 Tun sur Tautre, se fortifient contre Torage.
— Pourquoi succombez-vous a vos malheurs ? dit Zadig au pecheur. — C'est, repondit-il, parce que je n'y vois pas de ressource. J*ai etc le plus considere du village de Derlback aupres de Babylone, et je fai- 20 sais. avec Taide de ma femme, les meilleurs fromages a la creme de Tempire. La reine Astarte et le fameux ministre Zadig les aimaient passionnement. J'avais fourni a leurs maisons six cents fromages. J'allai un jour a la ville pour etre paye; j'appris eh 2$ arrivant dans Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le seigneur Zadig, que je n'avais jamais vu; je trouvai les archers du grand Desterham, qui, munis d'un papier royal, pillaient sa maison loyalement et avec ordre. Je volai aux cui- 30 sines de la reine; quelques-uns des seigneurs de la bouche^ me dirent qu'elle etait morte; d'autres dirent
qu'ellc etait en prison; d'autres pretendirent qu'elle avait pris la fuite; mais tous m'assurerent qu'on ne me payerait point mes fromages. J'allai avec ma femme chez le seigneur Orcan, qui etait une de mes
, 5 pratiques : nous lui demandames sa protection dans notre disgrace. II Taccorda a ma femme, et me la refusa. Elle etait plus blanche que ces fromages a la creme qui commencerent mon malheur; et Teclat de la pourpre de Tyr n'etait pas plus brillant que
10 rincarnat qui animait cette blancheur. C'est ce qui fit qu'Orcan la retint, et me chassa de sa maison. J'ecrivis a ma chere femme la lettre d'un desespere. Elle dit au porteur: Ah! ah! oui! je sais quel est rhomme qui m'ecrit, j'en ai entendu parler: on dit
IS qu'il fait des fromages a la creme excellents; qu'on m'en apporte et qu'on les lui paye.
Dans mon malheur, je voulus m'adresser. i la justice. II me restait six onces d'or : il fallut en donner deux onces a Thomme de loi que je consultai, deux
20 au procureur qui entreprit mon affaire, deux au secretaire du premier juge. Quand tout cela fut fait, mon proces n'etait pas encore commence, et j'avais deja depense plus d'argent que mes fromages et ma femme ne valaient. Je retournai a mon village dans Tinten-
2S tion de vendre ma maison pour avoir ma femme.
Ma maison valait bien soixante onces d*or; mais on me voyait pauvre et presse de vendre. Le premier a qui je m'adressai m'en of frit trente onces; le second vingt; et le troisieme dix. J'etais pres enfin de con-
30 dure, tant j'etais aveugle, lorsqu'un prince d'Hyrcanie vint a Babylone, et ravagea tout sur son passage. Ma maison fut d'abord saccagee, et ensuite brulee.