CHAPITRE XVII
Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me suis retire dans ce pays ou vous me voyez; j'ai tache de subsister du metier de pecheur. Les poissons se moquent de moi comme les hommes; je ne prends rien, je meurs de faim; et sans vous, 5 aiiguste consolateur, j'allais mourir dans la riviere.
Le pecheur ne fit point ce recit tout de suite, car k tout moment Zadig, emu et transports, lui disait : Quoi 1 vous ne savez rien de la destinee de la reine? — Non, seigneur, repondait le pecheur; mais je sais que la 10 reine et Zadig ne m'ont point paye mes fromages a la creme, qu'on a pris ma femme, et que je suis au desespoir. — Je me f latte, dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout votre argent. J'ai entendu parler de ce Zadig; il est honnete homme; et s'il retourne a Babylone, 15 comme il Tespere, il vous donnera plus qu'il ne vous doit : mais pour votre femme, qui n'est pas si honnete, je vous conseille de ne pas chercher a la reprendre. Croyez-moi, allez a Babylone; j'y serai avant vous, parce que je suis a cheval, et que vous etes k pied. 20 Adressez-vous a Tillustre Cador; ditcs-lui que vous avez rencontre son ami ; attendez-moi chez lui. Allez ; peut-etre ne serez-vous pas toujours malheureux.
O puissant Orosmade ! continua-t-il, vous vous servez de moi pour consoler cet homme; de qui vous 25 serviriez-vous pour me consoler? En parlant ainsi il donnait au pecheur la moitie de tout Targent qu'il avait apporte d' Arabic, et le pecheur, confondu et ravi, baisait les pieds de Tami de Cador, et disait : Vous etes un ange sauveur. 30
. Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des larmcs. Quoi! seigneur, s'ecria le p^
cheur, vous seriez done aussi malheurcux, vous qui faites du bien? — Plus malheureux que toi cent fois, repondait Zadig. — Mais comment se peut-il faire, disait le bonhomme, que celui qui donne soit plus a S plaindre que celui qui regoit? — Cest que ton plus grand malheur, reprit Zadig, etait le besoin, et que je suis infortune par le cceur. — Orcan vous aurait-il pris votre femme? dit le pecheur. Ce mot rappela dans Tesprit de Zadig toutes ses aventures; il repetait la
10 liste de ses infortunes, a commencer depuis la chienne de la reine jusqu'a son arrivee chez le brigand Arbogad. Ah ! dit-il au pecheur, Orcan merite d'etre puni. Mais d'ordinaire ce sont ces gens-la qui sont les favor is de la destinee. Quoi qu'il en soit, va chez le seigneur
15 Cador, et attends-moi. lis se separerent: le pecheur marcha en remerciant son destin, et Zadig courut en accusant toujours le sien.