CHAPITRE XVIII
— Pendant qu'elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarte, je vais vous apprendre tout ce que j'ai souffert, et tout ce que je pardonne au Ciel depuis que je vous revois. Vous savez que le roi mon mari trouva mauvais que vous fussiez le plus aimable de tous les 5 hommes ; et ce fut pour cette raison qu'il prit une nuit la resolution de vous faire etrangler et de m'empoisonner. Vous savez comme le Ciel permit que mon petit muet m'avertit de Tordre de Sa sublime Majeste. A peine le fidele Cador vous eut-il force de m'obeir 10 et de partir, qu'il osa entrer chez moi au milieu de la nuit par une issue secrete. II m'enleva et me conduisit dans le temple d'Orosmade, ou le mage, son frere, m'enferma dans une statue colossale dont la base touche aux fondements du temple, et dont la tete atteint 15 la voute. Je fus la comme ensevelie, mais servie par le mage, et ne manquant d'aucune chose necessaire. Cependant au point du jour Tapothicaire de Sa Majeste entra dans ma chambre avec une potion melee de jusquiame, d'opium, de cigue, d'ellebore noir, et «o d'aconit; et un autre off icier alia chez vous avec un lacet de sole bleue. On ne trouva personne. Cador, pour mieux tromper le roi, feignit de venir nous accuser tous deux. II dit que vous aviez pris la route des Indes, et moi celle de Memphis : on envoya des satel- 25 lites apres vous et apres moi.
Les courriers qui me cherchaient ne me connaissaient pas. Je n'avais presque jamais montre mon visage qu'a vous seul, en presence et par ordre de mon cpoux. lis coururent a ma poursuite, sur le portrait 30 qu'on leur faisait de ma personne: une femme de la meme taille que moi, et qui peut-etre avait plus de
charmes, s'offrit a leurs regards sur les frontieres de rfigypte. Elle etait eploree, errante; ils ne douterent pas que cette femme ne fut la reine de Babylone; ils la menerent a Moabdar. Leur meprise fit entrer 5 d'abord le roi dans une violente colere; mais bientot, ayant considere de plus pres cette femme, il la trouva tres belle, et fut console. On Tappelait Missouf. On m'a dit depuis que ce nom signifie en langue egyptienne la belle capricieuse, Elle Tetait en effet; mais
lo elle avait autant d*art que de caprice. Elle plut a Moabdar. Elle le subjugua au point de se faire declarer sa femme. Alors son caractere se developpa tout entier: elle se livra sans crainte a toutes les folies de son imagination. Elle voulut obliger le chef des
15 mages, qui etait vieux et goutteux, de danser devant elle; et sur le refus du mage, elle le persecuta violemment. Elle ordonna a son grand-ecuyer de lui faire uncL tourte de confitures. Le grand-ecuyer eut beau lui representer qu41 n'etait point patissier, il fallut qu'il
20 fit la tourte; et on le chassa, parce qu'dle etait trop brulee. Elle donna la charge de grand-ecuyer a son nain, et la place de chancelier a un page. C'est ainsi qu'elle gouverna Babylone. Tout le monde me regrettait. Ije roi, qui avait ete assez honnete homme jus-
25 qu'au moment ou il avait voulu m'empoisonner et vous faire etrangler, semblait avoir noye ses-vertus dans Tamour prodigieux qu'il avait pour la belle capricieuse. II vint au temple le grand jour du feu sacre. Je le vis implorer les dieux pour Missouf aux
30 pieds de la statue ou j'etais renfermee. J'elevai la voix ; je lui criai : « Les dieux refusent les voeux d'un roi devenu tyran, qui a voulu faire mourir une femme