CHAPITRE XVIII
J*etais deja pres de T Arabic, lorsqu'un fameux voleur nomme Arbogad, m'enleva et me vendit a des marchands qui m'ont amenee dans ce chateau, ou demeure le seigneur Ogul. II m'a achetee sans savoir qui j'etais. C'est un homme voluptueux qui ne cherche s qu'a faire grande chere, et qui croit que Dieu Ta mis au monde pour tenir table. II est d'un embonpoint excessif qui est toujours pret a le suffoquer. Son medecin qui n'a que peu de credit aupres de lui quand il digere bien, le gouveme despotiquement quand il a lo trop mange. II lui a persuade qu'il le guerirait avec un basilic cuit dans Teau de rose. Le seigneur Ogul a promis sa main a celle de ses esclaves qui lui apporterait un basilic. Vous voyez que je les laisse s'empresser a meriter cet honneur, et je n'ai jamais eu 15 moins d'envie de trouver ce basilic que depuis que le Ciel a permis que je vous revisse.
Alors Astarte et Zadig se dirent tout ce que des sentiments longtemps retenus, tout ce que leurs malheurs et leurs amours pouvaient inspirer aux coeurs 20 les plus nobles et les plus passionnes ; et les genies qui president a Tamour porterent leurs paroles jusqu'a la sphere de Venus.
Les femmes rentrerent chez Ogul sans avoir rien trouve. Zadig se fit presenter a lui, et lui parla en 25 ces termes ; Que la sante immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours! Je suis medecin, j'ai accouru vers vous sur le bruit de votre maladie, et je vous ai apporte un basilic cuit dans Teau de rose. Ce n*est pas que je pretende vous epouser: je 30 ne vous demande que la liberte d'une jeune esclave de Babylone que vous avez depuis quelques jours; et je
consens de rester en esclavage a sa place si je n'ai pas le bonheur de guerir le magnifique seigneur OguL
La proposition fut acceptee. Astarte partit pour Babylone avec le domestique de Zadig, en lui promets tant de lui envoyer incessamment un courrier pour rinstruire de tout ce qui se serait passe. Leurs adieux furent aussi tendres que Tavait ete leur reconnaissance. Le moment ou Ton se retrouve, et celui ou Ton se separe sont les deux plus grandes epoques de la vie,
10 comme dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la reine autant qu'il le jurait, et la reine aimait Zadig plus qu'elle ne le lui disait.
Cependant Zadig parla ainsi a Ogul: Seigneur, on ne mange point mon basilic, toute sa vertu doit entrer
15 chez vous par les pores. Je Tai mis dans une petite outre bien enflee et couverte d'une peau fine : il faut que vous poussiez cette outre de toute votre force, et que je vous la renvoie a plusieurs reprises; et eri peu de jours de regime vous verrez ce que pent mon art.
20 Ogul, des le premier jour, fut tout essouffle, et crut qu'il mourrait de fatigue. Le second, il fut moins fatigue, et dormit mieux. En huit jours il recouvra toute la force, la sante, la legerete, et la gaiete de ses plus brillantes annees. — Vous avez joue au ballon, et
25 vous avez ete sobre, lui dit Zadig: apprenez qu'il n'y a point de basilic dans la nature, qu'on se porte toujours bien avec de la sobriete et de Texercice, et que Tart de faire subsister ensemble Tintemperance et la sante est un art aussi chimerique que la pierre philo-
30 sophale, Tastrologie judiciaire, et la theologie des mages.
Le premier medecin d'Ogul, sentant combien cet