‹ Zadig, and other storiesChapitre 77 sur 86 · VII. Apres diner il alia dans un des plus superbes · texte numérisé non relu

VII. Apres diner il alia dans un des plus superbes

temples de la ville ; il s'assit au milieu d'une troupe de

30 femmes et d'hommes qui etaient venus la pour passer

le temps. Un mage parut dans une machine elevee,

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qui parla longtemps du vice et de la vertu. Ce mage divisa en plusieurs parties ce qui n'avait pas besoin d'etre divise; il prouva methodiquement tout ce qui etait clair ; il enseigna tout ce qu'on savait. II se passionna froidement, et sortit suant et hors d'haleine. 5 Toute Tassemblee alors se reveilla, et crut avoir assiste a une instruction. Babouc dit: Voila un homme qui a fait de son mieux pour ennuyer deux ou trois cents de ses concitoyens ; mais son intention etait bonne : il n'y a pas la de quoi detruire Persepolis. 10

Au sortir de cette assemblee, on le mena voir une fete publique qu'on donnait tous les jours de Tannee; c'etait dans une espece de basilique, au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles citoyenhes de Persepolis, les plus considerables satrapes ranges avec 15 ordre formaient un spectacle si beau, que Babouc crut d'abord que c'etait la toute la fete. Deux ou trois personnes, qui paraissaient des rois et des reines, parurent bientot dans le vestibule de ce palais ; leur langage etait tres different de celui du peuple; il etait mesure, bar- 20 monieux et sublime. Personne ne dormait. On ecoutait dans un profond silence, qui n'etait interrompu que par les temoignages de la sensibilite et de Tadmiration publique. Le devoir des rois, Tamour de la vertu, les dangers des passions, etaient exprimes par des traits 25 si vifs et si touchants, qife Babouc versa des larmes. II ne douta pas que ces heros et ces heroines, ces rois et ces reines qu'il venait d'entendre, ne fussent les predicateurs de Tempire. II se proposa meme d'engager Ituriel a les venir entendre, bien sur qu'un tel 30 spectacle le reconcilierait pour jamais avec la ville.

Des que cette fete fut finie, il voulut voir la princi-

pale reine qui avait debite dans ce beau palais una morale si noble et si pure ; il se fit introduire chez Sa Majeste; on le mena par un petit escalier, au second etage, dans un appartement mal meuble, ou il trouva 5 une femme mal vetue, qui lui dit d'un air noble et pathetique : Ce metier-ci ne me donne pas de quoi vivre. Babouc lui donna cent dariques d*or, en disant : S'il nV avait que ce mal-la dans la ville, Ituriel aurait tort de se tant facher.

10 VIII. De la il alia passer sa soiree chez des marchands de magnificences inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait connaissance, I'y mena; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit avec politesse beaucoup plus qu'il ne valait. Son ami, de retour

15 chez lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au jour de la punition de la ville. Comme il ecrivait, on frappa a sa porte ; c'etait le marchand lui-meme qui venait lui rapporter sa bourse, que

20 Babouc avait laissee par megarde sur son comptoir. Comment se peut-il, s'ecria Babouc, que vous soyez si fidele et si genereux, apres n'avoir pas eu honte de me vendre des colifichets quatre fois au-dessus de leur valeur ? — II n'y a aucun negociant un peu connu

2$ dans cette ville, lui repondit le marchand, qui ne fut venu vous rapporter votre bourse; mais on vous a trompe quand on vous a dit que je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus qu'il ne vaut, je vous Tai vendu dix fois davantage; et cela

30 est si vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas meme ce dixieme. Mais rien n'est

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plus juste; c'est la fantaisie des hommes qui met le prix a ces choses frivoles ; c'est cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j'emploie; c'est elle qui me donne une belle maison, un char commode, des chevaux; c'est elle qui excite Tindustrie, qui entretient le 5 gout, la circulation et Tabondance.

Je vends aux nations voisines les memes bagatelles plus cherement qu'a vous, et par la je suis utile a Tempire. Babouc, apres avoir un peu reve, le raya de ses tablettes. lo

IX. Babouc, fort incertain sur ce qu'il devait penser de Persepolis, resolut de voir les mages et les lettres; car les uns etudient la sagesse, et les autres la religion ; et il se flatta que ceux-la obtiendraient grace pour le reste du peuple. Des le lendemain matin il se trans- 15 porta dans un college de mages. L'archimandrite lui avoua qu*il avait cent mille ecus de rente pour avoir fait voeu de pauvrete, et qu'il exergait un empire assez etendu en vertu de son voeu d'humilite; apres quoi il laissa Babouc entre les mains d'un petit frere qui lui fit 20 les honneurs.

Tandis que ce frere lui montrait les magnificences de cette maison de penitence, un bruit se repandit qu'il etait venu pour reformer toutes ces maisons. Aussitot il regut des memoires de chacune d'elles ; et les me- 25 moires disaient tous en substance : « Conservez-nous, et detruisez toutes les autres.)) A entendre leurs apologies, ces societes etaient toutes necessaires ; a entendre leurs accusations reciproques, elles meritaient toutes d'etre aneanties. II admirait comme il n'y avait aucune 30 d'elles qui, pour edifier Tunivers, ne voulut en avoir

rempire. Alors il se presenta un petit homme qui etait un demi-mage/ et qui lui dit: Je vois bien que Toeuvre va s'accomplir, car Zerdust est revenu sur la terre; les petites filles prophetisent, en se faisant dons ner des coups de pincettes par devant et le fouet par derriere. Ainsi nous vous demandons votre protection contre le grand-lama. Comment 1 dit Babouc, contre ce pontife-roi qui reside au Thibet ? — Contre lui-meme. — Vous lui faites done la guerre, et vous levez contre

10 lui des armees? — Non; mais il dit que Thomme est libre, et nous n'en croyons rien; nous ecrivons contre lui de petits livres qu'il ne lit pas : a peine a-t-il entendu parler de nous; il nous a seulement fait condamner, comme un maitre ordonne qu'on echenille les arbres de

15 ses jardins. Babouc fremit de la folic de ces hommes qui faisaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui avaient renonce au monde, de Tambition et de la convoitise orgueilleuse de ceux qui enseignaient Thumilite et le desinteressement ; il conclut qu'Ituriel avait

20 de bonnes raisons pour detruire toute cette engeance.

X. Retire chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour adoucir son chagrin, et il pria quelques lettres a diner pour se rejouir. II en vint deux fois plus qu'il n'en avait demande comme les guepes que le

2$ miel attire. Ces parasites se pressaient de manger et de parler; ils louaient deux sortes de personnes, les morts et eux-memes, et jamais leurs contemporains, excepte le maitre de la maison. Si quelqu'un d'eux disait un bon mot, les autres baissaient les yeux et se

30 mordaient les levres de douleur de ne Tavoir pas dit. lis avaient moins de dissimulation que les mages, parce

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qu'ils n'avaient pas de si grands objets d'ambition. Chacun d'eux briguait une place de valet et une reputation de grand homme; ils se disaient en face des choses insultantes, qu'ils croyaient des traits d'esprit. lis avaient eu quelque connaissance de la mission de s Babouc. L'un d'eux le pria tout bas d'exterminer un auteur qui ne Tavait pas assez loue il y avait cinq ans ; un autre demanda la perte d'un citoyen qui n'avait jamais ri a ses comedies; un troisieme demanda Textinction de T Academic, parce qu*il n'avait jamais pu lo parvenir a y etre admis. Le repas fini, chacun d'eux s'en alia seul, car il n'y avait pas dans toute la troupe deux hommes qui pussent se souffrir, ni meme se parler ailleurs que chez les riches qui les invitaient a leur table. Babouc jugea qu'il n'y aurait pas grand mal 15 quand cette vermine perirait dans la destruction generale.

XL Des qu'il se fut defait d'eux, il se mit a lire quelques livres nouveaux. II y reconnut Tesprit de ses convives. II vit surtout avec indignation ces gazettes 20 de la medisance, ces archives du mauvais gout, que I'envie, la bassesse et la faim ont dictees; ces laches satires ou Ton menage le vautour et ou Ton dechire la colombe; ces romans denues d'imagination, ou Ton voit tant de portraits de femmes que Tauteur ne connait 25 pas.

II jeta au feu tous ces detestables ecrits, et sortit pour aller le sdir a la promenade. On le presenta a un vieux lettre qui n'etait point venu grossir le nombre de ses parasites. Ce lettre fuyait toujours la foule, connaissait 30 les hommes, en faisait usage, et se communiquait avec

discretion. Babouc lui parla avec douleur de ce qu'il avait lu et de ce qu'il avait vu.

Vous avez lu des choses bien meprisables, lui dit le sage lettre ; mais dans tous les temps, dans tous les pays, 5 et dans tous les genres, le mauvais fourmille et le bon est rare. Vous avez regu chez vous le rebut de la pedanterie, parce que, dans toutes les professions, ce qu'il y a de plus indigne de paraitre est tou jours ce qui se presente avec le plus d'impudence. Les veritables

10 sages vivent entre eux, retires et tranquilles ; il y a encore parmi nous des hommes et des livres dignes de votre attention. Dans le temps qu'il parlait ainsi, un autre lettre les joignit ; leurs discours furent si agreables et si instructifs, si eleves au-dessus des prejuges et si

IS conformes a la vertu, que Babouc avoua n'avoir jamais rien entendu de pareil. Voila des hommes, disait-il tout bas, a qui Tange Ituriel n'osera toucher, ou il sera bien impitoyable.

Raccommode avec les lettres, il etait tou jours en co-

20 lere contre le reste de la nation. Vous etes etranger, lui dit rhomme judicieux qui lui parlait; les abus se presentent a vos yeux en foule ; et le bien qui est cache, et qui resulte quelquefois de ces abus memes, vous echappe. Alors il apprit que parmi les lettres il y en

^5 avait -quelques-uns qui n'etaient pas envieux, et que parmi les mages meme il y en avait de vertueux. II congut a la fin que ces grands corps, qui semblaient en se choquant preparer leurs communes mines, etaient au fond des institutions salutaires ; que chaque societe de

30 mages etait un frein a ses rivales; que si ces emules differaient dans quelques opinions, ils enseignaient tous la meme morale, qu'ils instruisaient le peuple, et

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qu'ils vivaient soumis aux lois, semblables aux precepteurs qui veillent sur le fils de la maison, tandis que le maitre veille sur eux-memes. II en pratiqua plusieurs, et vit des ames celestes. II apprit meme que parmi les fous qui pretendaient faire la guerre au grand-lama, il 5 y avait eu de tres grands hommes. II soupgonna enfin qu'il pourrait bien en etre des moeurs de Persepolis comme des edifices, dont les uns lui avaient paru dignes de pitie, et les autres Tavaient ravi d'admiration.

XII. II dit a son lettre : Je congois tres bien que ces 10 mages, que j 'avals crus si dangereux, sont en effet tres utiles, surtout quand un gouvernement sage les empeche de se rendre trop necessaires ; mais vous m'avouerez au moins que vos jeunes magistrats, qui achetent une charge de juge des qu'ils ont appris a monter a cheval, 15 doivent etaler dans les tribunaux tout ce que Timpertinence a de plus ridicule, et tout ce que Tiniquite a de plus pervers; il vaudrait mieux sans doute donner ces places gratuitement a ces vieux jurisconsultes qui ont passe toute leur vie a peser le pour et le contre. 20

Le lettre lui repliqua: Vous avez vu notre armee avant d'arriver a Persepolis ; vous savez que nos jeunes officiers se battent tres bien, quoiqu'ils aient achete leurs charges: peut-etre verrez-vous que nos jeunes magistrats ne jugent pas mal, quoiqu'ils aient paye 25 pour juger,

II le mena le lendemain au grand tribunal, ou Ton devait rendre un arret important. La cause etait connue de tout le monde. Tous ces vieux avocats qui en parlaient etaient flottants dans leurs opinions: ils alle- 3c guaient cent lois. dont aucune n'etait applicable au fond

de la question ; ils regardaient Taf f aire par cent cotes, dont aucun n'etait dans son vrai jour: les juges deciderent plus vite que les avocats ne douterent. Leur jugement fut presque unanime; ils jugerent bien, parce 5 qu'ils suivaient les lumieres de la raison; et les autres avaient opine mal, parce qu'ils n'avaient consulte que leurs livres.

XIII. Babouc conclut qu'il y avait souvent de tres bonnes choses dans les abus. II vit des le jour meme

10 que les richesses des financiers, qui Tavaient tant revolte, pouvaient produire un ef fet excellent, car Tempereur ayant eu besoin d'argent, il trouva en une heure, par leur moyen, ce qu'il n'aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires ; il vit que ces gros nuages, enfles de la

15 rosee de la terre, lui rendaient en pluie ce qu'ils en recevaient. D'ailleurs les enfants de ces hommes nouveaux souvent mieux eleves que ceux des families plus anciennes, valaient quelquefois beaucoup mieux ; car rien n'empeche qu'on ne soit un bon juge, un brave guerrier,

«D un homme d'fitat habile, quand on a eu un pere bon calculateur.

XIV. Insensiblement Babouc faisait grace a Tavidite du financier, qui n'est pas au fond plus avide que les

- autres hommes, et qui est necessaire. II excusait la folie J5 de se miner pour juger et pour se battre, folie qui produit des grands magistrats et des heros. II pardonnait a Tenvie des lettres, parmi lesquels il se trouvait des hommes qui eclairaient le monde ; il se reconciliait avec les mages ambitieux et intrigants, chez lesquels il y so avait plus de grandes vertus encore que de petits vices ;

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mais il lui restait bien des griefs, et surtout les galanteries des dames ; et les desolations qui en devaient etre la suite le remplissaient d'inquietude et d'effroi.

Comme il voulait penetrer dans toutes les conditions humaines, il se fit mener chez un ministre ; mais il trem- 5 blait tou jours en chemin que quelque femme ne fut assassinee en sa presence par son mari. Arrive chez Thomme d'fitat, il resta deux heures dans Tantichambre sans etre annonce, et deux heures encore apres Tavoir ete. II se promettait bien dans cet intervalle de recom- 10 mander a Tange Ituriel et le ministre et ses insolents huissiers. L'antichambre etait remplie de dames de tout etage, de mages de toutes couleurs, de juges, de marchands, d'of ficiers, de pedants ; tous se plaignaient du ministre. L'avare et Tusurier disaient: Sans doute cet 15 homme-la pille les provinces ; le capricieux lui reprochait d'etre bizarre; le voluptueux disait: II ne songe qu*a ses plaisirs ; Tintrigant se f lattait de le voir bientot perdu par une cabale; les femmes esperaient qu'on leur donnerait bientot un ministre plus jeune. 20

Babouc entendait leurs discours ; il ne put s'empecher de dire : Voila un homme bien heureux, il a tous ses ennemis dans son antichambre ; il ecrase de son pouvoir ceux qui Tenvient ; il voit a ses pieds ceux qui le detestent. II entra enf in ; il vit un petit vieillard^ courbe 25 sous le poids des annees et des affaires, mais encore vif et plein d'esprit.

Babouc lui plut, et il parut a Babouc un homme estimable. La conversation devint interessante. Le ministre lui avoua qu'il etait un homme tres malheureyx, 30 qu'il passait pour riche, et qu'il etait pauvre; qu'on le croyait tout puissant, et qu'il etait tou jours contredit;

qu'il n'avait guere oblige que des ingrats, et que dans un travail continuel de quarante annees il avait eu a peine un moment de consolation. Babouc en fut touche, et pensa que, si cet homme avait fait des fautes, 5 et si range Ituriel voulait le punir, il ne fallait pas Texterminer, mais seulement lui laisser sa place.

XV. Tandis qu'il parlait au ministre entre brusquement la belle dame chez qui Babouc avait dine; on voyait dans ses yeux et sur son front les symptomes de la

10 douleur et de la colere. Elle eclata en reproches contre rhomme d'fitat; elle versa des larmes; elle se plaignit avec amertume de ce qu'on avait refuse a son mari une place ou sa naissance lui permettait d*aspirer, et que ses services et ses blessures meritaient ; elle s*exprima avec

15 tant de force, elle mit tant de graces dans ses plaintes, elle detruisit les objections avec tant d*adresse, elle fit valoir les raisons avec tant d'eloquence, qu'elle ne sortit point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari.

20 Babouc lui donna la main : Est-il possible, madame, lui dit-il, que vous vous soyez donne toute cette peine pour un homme que vous n'aimez point, et dont vous avez tout a craindre ? — Un homme que je n'aime point ! s'ecria-t-elle : sachez que mon mari est le meilleur ami

25 que j'aie au monde, qu'il n'y a rien que je ne lui sacrifie, hors mon amant ; et qu'il ferait tout pour moi, hors de quitter sa maitresse. Je veux vous la faire connaitre; c'est une femme charmante, pleine d'esprit, et du meilleur caractere du monde ; nous soupons ensemble ce soir

30 avec mon mari et mon petit mage ; venez partager notre joie.

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La dame mena Babouc chez elle. Le mari, qui etait cnf in arrive plonge dans la douleur, revit sa femme avec des transports d'allegresse et de reconnaissance : il embrassait tour a tour sa femme, sa maitresse, le petit mage ct Babouc. L'union, la gaiete, Tesprit et les graces, t furent Tame de ce repas. Apprenez, lui dit la belle dame chez laquelle il soupait, que celles qu'on appelle quelquefois de malhonnetes femmes ont presque tou jours le merite d'un tres honnete homme, et pour vous en convaincre, venez demain diner avec moi chez la belle lo Tecne.^ II y a quelques vieilles vestales qui la dtehirent ! mais elle fait plus de bien qu'elles toutes ensemble. Elle ne commettrait pas une legere injustice pour le plus grand interet; elle ne donne a son amant que des conseils genereux; elle n'est occupee que de sa gloire: 15 il rougirait devant elle, s'il avait laisse echapper une occasion de f aire du bien ; car rien n'encourage plus aux actions vertueuses que d'avoir pour temoin et pour juge de sa conduite une maitresse dont on veut meriter Testime. 20

XVI. Babouc ne manqua pas au rendez-vous. II vit une maison ou regnait tous les plaisirs. Teone regnait sur eux ; elle savait parler a chacun son langage. Son esprit naturel mettait a son aise celui des autres; elle plaisait sans presque le vouloir; elle etait aussi aimable r= que bienfaisante ; et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes qualites, elle etait belle.

Babouc, tout Scythe et tout envoye qu'il etait d'un genie, s'aper^ut que, s'il restait encore a Persepolis, il oublierait Ituriel pour Teone. II s'affectionnait a la 3 > ville, dont le peuple etait poli, doux et bienfaisant, quoi-

que leger, medisant, et plein de vanite. II craignait que PersepoHs ne fut condamne; il craignait meme le compte qu'il allait rendre.

XVII. Voici comme il s'y prit pour rendre ce compte. 5 II fit faire par le meilleur fondeur de la ville une petite statue composee de tous les metaux, des terres et des pierres les plus precieuses et les plus viles ; il la porta a Ituriel : Casserez-vous, dit-il, cette jolie statue, parce que tout n y est pas or et diamants ? Ituriel entendit a 10 demi-mot ; il resolut de ne pas meme songer a corriger Persepolis, et de laisser aller le monde comme il va; car, dit-il, si tout n'est pas bien, tout est passable. On laissa done subsister Persepolis, et Babouc fut bien loin de se plaindre, comme Jonas, qui se facha de ce qu'on ne deis truisait pas Ninive. Mais, quand on a ete trois jours dans le corps d'une baleine, on n'est pas de si bonne humeur que quand on a ete a Topera, a la comedie, et qu'on a soupe en bonne compagnie.

Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin a Tecole dans la ville d'Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans tout Tunivers par son college et par ses chaudrons. Jeannot etait fils d'un marchand de mulets tres renomme; Colin devait le jour a un brave 5 laboureur des environs, qui cultivait la terre avec quatre mulets, et qui, apres avoir paye la taille, le taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation, et les vingtiemes,* ne se trouvait pas puissamment riche au bout de Tannee. 10

Jeannot et Colin etaient fort jolis pour des Auvergnats ; ils s'aimaient beaucoup ; et ils avaient ensemble de petites familiarites, dont on se ressouvient toujours avec agrement quand on se rencontre ensuite dans le monde. is

Le temps de leurs etudes etait sur le point de finir, quand un tailleur apporta a Jeannot un habit de velours a trois couleurs, avec une veste de Lyon de fort bon gout ; le tout etait accompagne d'une lettre a M. de la Jeannotiere. Colin admira I'habit, et ne fut point 20 jaloux; mais Jeannot prit un air de superiorite qui af fligea Colin. Des ce moment Jeannot n'etudia plus, se regarda au miroir, et meprisa tout le monde. Quelque temps apres un valet de chambre arrive en poste, et

apporte une seconde lettre a monsieur le marquis de la Jeannotiere ; c'etait un ordre de monsieur son pere de faire venir monsieur son fils a Paris. Jeannot monta en chaise en tendant la main a Colin avec un sourire s de protection assez noble. Colin sentit son neant, et pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire, Les lecteurs qui aiment a s'instruire doivent savoir que M. Jeannot le pere avait acquis assez rapidement des biens immenses dans les affaires. Vous demandez

10 comment on fait ces grandes fortunes? C'est parce qu'on est heureux. M. Jeannot etait bien fait, sa femme aussi, et elle avait encore de la fraicheur. lis allerent a Paris pour un proces qui les ruinait, lorsque la fortune, qui eleve et qui abaisse les hommes a son gre,

IS les presenta a la femme d'un entrepreneur des hopitaux des armees, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir tue plus de soldats en un an que le canon n*en fait perir en dix. Jeannot plut a madame ; la femme de Jeannot plut a monsieur. Jeannot fut

20 bientot de part dans Tentreprise ; il entra dans d'autres affaires. Des qu'on est dans le fil de Teau, il n'y a qu'a se laisser aller; on fait sans peine une fortune immense. Les gredins, qui du rivage vous regardent vog^er a pleines voiles, ouvrent des yeux etonnes ; ils ne savent

as comment vous avez pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva a Jeannot le pere, qui fut bientot M. de la Jeannotiere, et qui, ayant achete un marquisat au bout de six mois, retira de Tecole mon-

30 sieur le marquis son fils, pour le mettre a Paris dans le beau monde.

Colin, toujours tendre, ecrivit une lettre de compH-

ments ii son ancien camarade, et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le petit marquis ne lui fit point de reponse: Colin en fut malade de douleur.

Le pere et la mere donnerent d'abord un gouverneur au jeune marquis : ce gouverneur, qui etait un homme 5 du be! air,^ et qui ne savait rien, ne put rien enseigner a son pupille. Monsieur voulait que son fils apprit le latin, madame ne le voulait pas. lis prirent pour arbitre un auteur qui etait celebre alors par des ouvrages agreables. II fut prie a diner. Le maitre de la maison lo commenga par lui dire: Monsieur, comme vous connaissez le latin, et que vous ^tes un homme de la cour . . . Moi, monsieur, du latin ! je n'en sais pas un mot, repondit le bel esprit, et bieii m'en a pris : il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa langue quand on ne 15 partage pas son application entre elle et las langues ctrangeres. Voyez toutes nos dames, elles ont Tesprit plus agreable que les hommes ; leurs lettres sont ecrites avec cent fois plus de grace ; elles n'ont sur nous cette superiorite que parce qu'elles ne savent pas le latin. 20

— Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon fils soit un homme d'esprit, qu'il reussisse dans le monde ; et vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu. Joue-t-on, s'il vous plait, la comedie et Topera en latin ? plaide-t-on en latin, quand 2$ on a un proces? fait-on Tamour en latin? Monsieur, ebloui de ces raisons, passa condamnation, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps a connaitre Ciceron, Horace, et Virgile. Mais qu'apprendxa-t-il done ? car encore il faut qu'il sache quelque 30 chose ; ne pourrait-on pas lui montrer un peu de geographie ? A quoi cela lui servira-t-il ? repondit le gou-

vemeur. Quand monsieur le marquis ira dans ses terres, les postilions ne sauront-ils pas les chemins? ils ne Tegareront certainement pas. On n*a pas besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va tres coms modement de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve.

— Vous avez raison, repliqua le pere ; mais j'ai entendu parler d'une belle science qu'on appelle, je crois, fastronomie, — Quelle pitie, repartit le gouverneur ; se

10 conduit-on par les astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se tue a calculer une eclipse, qiiand il la trouve a point nomme dans Talmanach, qui lui enseigne de plus les fetes mobiles,^ Tage de la lune, et celui de toutes les princesses de TEurope.

IS Madame fut entierement de Tavis du gouverneur. Le petit marquis etait au comble de la joie; le pere etait indecis. Que faudra-t-il done apprendre a mon f ils ? disait-il. — A etre aimable, repondit Tami que Ton consultait; et s'il sait les moyens de plaire, il saura

20 tout: c'est un art qu'il apprendra chez madame sa mere, sans que ni Tun ni Tautre se donnent la moindre peine.

Madame, a ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit : On voit bien, monsieur, que vous etes

25 Thomme du monde le plus savant ; mon fils vous devra toute son education: je m'imagine pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sut un peu d'histoire. — Helas! madame, a quoi cela est-il bon? repondit-il; il n'y a certainement d'agreable et d'utile que Thistoire du jour.

30 Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux esprits,^ ne sont que des fables convenues; et pour les modernes, c'est un chaos qu'on ne peut

debrouiller. Qu'importe a monsieur votre fils que Charlemagne ait institue les douze pairs de France, et que son successeur ait et€ begue ?^

Rien n'est mieux dit, s'ecria le gouverneur: on etouffe Tesprit des enfants sous un amas de connais- s sances inutiles; mais de toutes les sciences la plus absurde, a mon avis, et celle qui est la plus capable d'etouffer toute espece de genie, c'est la geometrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces, des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. lo On fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle et une ligne droite qui le touche, quoique dans la realite on n'y puisse pas passer un fetu. La geometrie, en verite, n'est qu'une mauvaise plaisanterie. 15

Monsieur et madame n^entendaient pas trop ce que le gouverneur voulait dire ; mais ils furent entierement de son avis.

Un seigneur comme monsieur le marquis, continuat-il, ne doit pas se dessecher le cerveau dans ces vaines 2etudes. Si un jour il a besoin d'un geometre sublime, pour lever le plan de ses terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut debrouiller Tantiquite de sa noblesse, qui remonte aux temps les plus recules, il enverra chercher un benedictin. II en est de meme 25 de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement ne n'est ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur ; mais il fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa magnificence. II vaut sans doute mieux les proteger que de les exercer ; il suffit que monsieur le marquis ait 3° du gout ; c^est aux artistes a travailler pour lui ; et c'est en quoi on a tres grande raison de dire que les gens

de qualite (j'entends ceux qui.sont tres riches) savent tout sans avoir rien appris, parce qu'en effet ils savent a la longue juger de toutes les choses qu'ils commandent et qu'ils payent.

3 L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit : Vous avez tres bien remarque, madame, que la grande fin de rhomme est de reussir dans la societe. De bonne foi, est-ce par les sciences qu'on obtient ce succes? S'est-on jamais avise dans la bonne compagnie de par- 10 ler de geometric? Demande-t-on jamais a un honnete homme quel astre se leve aujourd'hui avec le soleil? S'informe-t-on a souper si Clodion le Chevelu^ passa le Rhin ? — Non, sans doute, s'ecria la marquise de la Jeannotiere, que ses charmes avaient initiee quelque- 15 fois dans le beau monde, et monsieur mon fils ne doit point eteindre son genie par Tetude de tous ces fatras ; mais enfin que lui apprendra-t-on ? car il est bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans Toccasion, comme dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir oui dire 20 a un abbe que la plus agreable des sciences etait une chose dont j'ai oublie le nom, mais qui commence par un B, — Par un B, madame, ne serait-ce point la botanique? — Non, ce n'etait point de botanique qu'il me parlait ; elle commengait, vous dis-je, par un B, et finises sait par un on, — Ah! j'entends, madame, c'est le blason : c'est, a la verite, une science fort profonde, mais elle n'est plus a la mode depuis qu'on a perdu Thabitude de faire peindre ses armes aux portieres de son carrosse ; c'etait la chose du monde la plus utile dans un 30 etat bien police. D'ailleurs cette etude serait infinie; il n'y a point aujourd'hui de barbier qui n'ait ses armoiries; et vous savez que tout ce qui devient commun

est peu fete. Enfin, apres avoir examine le fort et le faible des sciences, il fut decide que monsieur le marquis apprendrait a danser.

La nature, qui fait tout, lui avait donne un talent qui se developpa bientot avec un succes prodigieux, c'etait s de chanter agreablement des vaudevilles.^ Les graces de la jeunesse, jointes a ce don superieur, le firent regarder comme le jeune homme de la plus grande esperance. II fut aime des femmes; et ayant la tete toute pleine de chansons, il en fit pour ses maitresses. xo II pillait Bacchus et V Amour dans un vaudeville, la nuit et le jour dans un autre, les charmes et les alarmes dans un troisieme; mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de plus ou de moins qu'il ne fallait, il les faisait corriger moyennant vingt louis 15 d'or par chanson; et il fut mis dans VAnnee litteraire^ au rang des La Fare, des Chaulieu, des Hamilton, des Sarrasin, des Voiture.*

Madame la Marquise crut alors etre la mere d*un bel esprit et donna a souper aux beaux esprits de 20 Paris. La tete du jeune homme fut bientot renversee ; il acquit Tart de parler sans s'entendre, et se perfectionna dans Thabitude de n'etre propre a rien. Quand son pere le vit eloquent, il reg^etta vivement de ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait achete as une grande charge dans la robe. La mere, qui avait des sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un regiment pour son f ils ; et en attendant il depensa beaucoup, pendant que ses parents s'epuisaient encore davantage a vivre en grands seigneurs. 30

Une jeune veuve de qualite, leur voisine, qui n'avait qu'une fortune mediocre, voulut bien se resoudre a

mettre en surete les grands biens de monsieur et madame de la Jeannotiere, en se les appropriant, et en epousant le jeune marquis. Elle Tattira chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui etait pas 5 indifferent, le conduisit par degres, Tenchanta, le subjugua sans peine. Elle lui donnait tantot des eloges, tantot des conseils; elle devint la meilleure amie du pere et de la mere. Une vieille voisine proposa le mariage; les parents, eblouis de la splendeur de cette

10 alliance, accepterent avec joie la proposition: ils donnerent leur fils unique a leur amie intime. Le jeune marquis allait epouser une femme qu'il adorait et dont il etait aime; les amis de la maison le felicitaient ; on allait rediger les articles, en travaillant aux habits de

IS noce et a Tepithalame.

II etait un matin aux genoux^ de la charmante epouse que Tamour, Testime et Tamitie allaient lui donner ; ils goutaient, dans une conversation tendre et animee, les premices de leur bonheur ; ils s'arrangeaient pour mener

20 une vie delicieuse, lorsqu'un valet de chambre de madame la mere arrive tout effare. Voici bien d'autres nouvelles, dit-il; des huissiers demenagent la maison de monsieur et de madame; tout est saisi par des creanciers; on parle de prise de corps, et je vais faire

25 mes diligences pour etre paye de mes gages. — Voyons un peu, dit le marquis, ce que c'est que ga, ce que c'est que cette aventure-la. — Oui, dit la veuve, allez punir ces coquins - la, allez vite. II y court, il arrive a la maison; son pere etait deja emprisonne:

30 tous les domestiques avaient fui chacun de leur cote, en emportant tout ce qu'ils avaient pu. Sa mere etait seule, sans secours, sans consolation, noyee dans les

larmes; il ne lui restait rien que le souvenir de sa fortune, de sa beaute, de ses fautes, et de ses folles depenses.

Apres que le fils eut longtemps pleure avec la mere, il lui dit enfin: Ne nous desesperons pas; cette jeune s veuve m'aime eperdument; elle est plus genereuse encore que riche, je reponds d'elle; je vole a elle, et je vais vous Tamener. II retourne done chez sa maitresse, il la trouve tete a tete avec un jeune off icier fort aimable. Quoi ! c'est vous, M. de la Jeannotiere ; que lo venez-vous faire ici? abandonne-t-on ainsi sa mere? Allez chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du bien: j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la preference. — Mon gar- 9on, tu me parais assez bien tourne, lui dit Tofficier; si 15 tu veux entrer dans ma compagnie, je te donnerai un bon engagement.

Le marquis stupefait, la rage dans le ccEur, alia chercher son ancien gouverneur, deposa ses douleurs dans son sein, et lui demanda des conseils. Celui-ci lui pro- 20 posa de se faire, comme lui, gouverneur d'enfants. Helas ! je ne sais rien, vous ne m'avez rien appris, et vous etes la premiere cause de mon malheur ; et il sanglotait en lui parlant ainsi. Faites des romans, lui dit un bel esprit qui etait la ; c'est une excellente ressource 25 a Paris.

Le jeune homme, plus desespere que jamais, courut chez le confesseur de sa mere ; c*etait un theatin^ tres accredite, qui ne dirigeait que les femmes de la premiere consideration ; des quHl le vit, il se precipita 30 vers lui. Eh! mon Dieu! monsieur le marquis, ou est votre carrosse? comment se porte la respectable

madame la marquise votre mere? Le pauvre malheureux lui conta le desastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le theatin prenait une mine plus grave, plus indifferente, plus imposante: Mon s fils, voila ou Dieu vous voulait; les richesses ne servent qu'a corrompre le ccEur; Dieu a done fait la grace a votre mere de la reduire a la mendicite?

— Oui, monsieur. — Tant mieux, elle est sure de son salut. — Mais, mon pere, en attendant, n'y aurait-il

10 pas moyen d'obtenir quelques secours dans ce monde? — Adieu, mon fils; il y a une dame de la cour qui m'attend.

Le marquis f ut pret a s'evanouir ; il fut traite a peu pres de meme par tous ses amis, et apprit mieux a con-

15 naitre le monde dans une demi-journee que dans tout le reste de sa vie.

Comme il etait plonge dans Taccablement du desespoir, il vit avancer une chaise roulante, a Tantique, espece de tombereau convert, accompagne de rideaux de

20 cuir, suivi de quatre charrettes enormes toutes chargees. II y avait dans la chaise un jeune homme grossierement vetu ; c'etait un visage rond et f rais qui respirait la douceur et la gaiete. Sa petite femme brune, et assez grossierement ag^eable, etait cahotee a cote de lui. La voi-

25 ture n'allait pas comme le char d'un petit-maitre : le voyageur eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abime dans sa douleur. Eh ! mon Dieu ! s'ecriat-il, j^ crois que c'est la Jeannot. A ce nom le marquis leve les yeux, la voiture s'arrete: C'est Jeannot lui-

30 meme, c'est Jeannot. Le petit homme rebondi ne fait qu'un saut, et court embrasser son ahcien camarade. Jeannot reconnut Colin ; la honte et les pleurs couvrirent

son visage. Tu m'as abandonne, dit Colin ; mais tu as beau etre grand seigneur, je t'aimerai toujours. Jeannot, confus et attendri, lui conta, en sanglotant, une partie de son histoire. Viens dans Thotellerie ou je loge me conter le reste, lui dit Colin; embrasse ma petite 5 femme, et allons diner ensemble.

II vont tous les trois a pied, suivis du bagage. Qu'estce done que tout cet attirail ? vous appartient-il ? — Oui, tout est a moi et a ma femme. Nous arrivons du pays ; je suis a la tete d'une bonne manufacture de fer etame et 10 de cuivre. J'ai epouse la fille d'un riche negociant en ustensiles necessaires aux grands et aux petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous benit; nous n'avons point change d'etat, nous sommes heureux, nous aiderons notre ami Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes 15 les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays, je t'apprendrai le metier, il n'est pas bien difficile; je te mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre ou nous sommes nes. ar,

Jeannot eperdu se sentait partage entre la douleur et la joie, la tendresse et la honte ; et il se disait tout bas : Tous mes amis du bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai meprise, vient seul a mon secours. Quelle instruction ! La bonte d'ame de Colin developpa dans le coeur de 25 Jeannot le germe du bon naturel, que le monde n'avait pas encore etouf fe. II sentit qu'il ne pouvait abandonner son pere et sa mere. Nous aurons soin de ta mere, dit Colin ; et quant a ton bon pere, qui est en prisoi^ j 'entends un peu les affaires; ses creanciers, voyant qu'il 3° n'a plus rien, s'accommoderont pour peu de chose; je me charee de tout. Colin fit tant qu'il tira le pere de

prison. J cannot retourna dans sa patrie avec ses parents, qui reprirent leur premiere profession. II epousa une soeur de Colin, laquelle, etant de meme humeur que le frere, le rendit tres heureux. Et Jeannot le pere, S et Jeannotte la mere, et Jeannot le fils, virent que le bonheur n'est pas dans la vanite.

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