VISION DE BABOUC II
vendait des chaises de paille ; mais bientot, voyant que plusieurs femmes se mettaient a genoux, en faisant semblant de regarder fixement devant elles, et en regardant les hommes de cote, il s'aper9ut qu41 etait dans un temple. Des voix aigres, rauques, sauvages, 5 discordantes, faisaient retentir la voute de sons mal articules, qui faisaient le meme effet que les voix des onagres quand elles repondent, dans les plaines des Pictaves, au cornet a bouquin qui les appelle. II se bouchait les oreilles; mais il fut pr& de se boucher 10 encore les yeux et le nez, quand il vit entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. lis remuerent une large pierre, et jeterent a droite et a gauche une terre dont s'exhalait une odeur empestee; cnsuite on vint poser un mort dans cette ouverture, et 15 on remit la pierre par-dessus. Quoi! s'ecria Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les memes lieux ou ils adorent la divinite! Quoi! leurs temples sont paves de cadavres ! Je ne m'etonne plus de ces maladies pestilentielles qui desolent sou vent Persepolis. La 20 pourriture des morts, et celle de tant de vivants rassembles et presses dans le meme lieu, est capable d'empoisonner le globe terrestre. Ah! la vilaine ville que Persepolis! Apparemment que les anges veulent la detruire pour en rebatir une plus belle, et la peupler 25 d'habitants moins malpropres, et qui chantent mieux. La Providence peut avoir ses raisons ; laissons-la faire.
IV. Cependant le soleil approchait du haut de sa carrifere. Babouc devait aller diner a Tautre bout de la ville, chez une dame pour laquelle son mari, officier 30 de Tarmee, lui avait donne des lettres. II fit d'abord
plusieurs tours dans Persepolis ; il vit d'autres temples mieux batis et mieux ornes, remplis d'un peuple poli, et retentissant d'une musique harmonieuse ; il remarqua des fontaines publiques, lesquelles, quoique mal placees, 5 f rappaient les yeux par leur beaute ; des places ou semblaient respirer en bronze les meilleurs rois qui avaient gouverne la Perse; d'autres places ou il entendait le peuple s'ecrier: Quand verrons-nous ici le maitre que nous cherissons? II admira les ponts magnifiques
10 eleves sur le fleuve, les quais superbes et commodes, les palais batis a droite et a gauche, une maison- immense, ou des milliers de vieux soldats blesses et vainqueurs rendaient chaque jour graces au Dieu des armees. II entra enfin chez la dame, qui Tattendait a
15 diner avec une compagnie d'honnetes gens. La maison etait propre et omee, le repas delicieux, la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne d'elle ; et Babouc disait en lui-meme a tout moment: L'ange Ituriel se moque du monde de vouloir detruire une ville
20 si charmante.
V. Cependant il s'apergut que la dame, qui avait commence par lui demander tendrement des nouvelles de son mari, parlait plus tendrement encore sur la fin du repas a un jeune mage. Alors Babouc commenga
M$ a craindre que le genie Ituriel n'eut raison. Le talent qu'il avait d'attirer la confiance le mit des le jour meme dans les secrets de la dame: elle lui confia son gout pour le jeune mage, Tassura que dans toutes les maisons de Persepolis il trouverait Tequivalent de ce
30 qu'il avait vu dans la sienne. Babouc conclut qu'une telle societe ne pouvait subsister; que la jalousie, la
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discorde, la vengeance, devaient desoler toutes les maisons ; que les larmes et le sang devaient couler tous les jours ; que certainement les maris tueraient les galants de leurs femmes ou en seraient tues ; et qu'enf in Ituriel ferait fort bien de detruire tout d'un coup une ville s abandonnee a de continuels desordres.
VI. II etait plonge dans ces idees funestes, quand il se presenta a la porte un homme grave, en manteau noir, qui demanda humblement a parler au jeune magistrat. Celui-ci, sans se lever, sans le regarder, lui donna lo fierement, et d'un air distrait, quelques papiers et le congedia. Babouc demanda quel etait cet homme. La maitresse de la maison lui dit tout bas: C'est un des meilleurs avocats de la ville ; il y a cinquante ans qu'il etudie les lois. Monsieur, qui n'a que vingt-cinq ans, is et qui est satrape de loi^depuis deux jours, lui donne a faire Textrait d'un proces qu'il doit juger demain, et qu'il n'a pas encore examine. — Ce jeune etourdi fait sagement, dit Babouc, de demander conseil a un vieillard ; mais pourquoi n'est-ce pas ce vieillard qui est 20 juge? — Vous vous moquez, lui dit-on, jamais ceux qui ont vieilli dans les emplois laborieux et subalternes ne parviennent aux dignites. Ce jeune homme a une grande charge, parce que son pere est riche, et qu'ici le droit de rendre la justice s'achete comme une me- 25 tairie. O mceurs ! 6 malheureuse ville ! s'ecria Babouc ; voila le comble du desordre; sans doute, ceux qui ont ainsi achete le droit de juger vendent leurs jugements : je ne vois ici que des abimes d'iniquite.
Comme il marquait ainsi sa douleur et sa surprise, 30 un jeune guerrier, qui etait revenu ce jour meme de
rarmee, lui dit: Pourquoi ne voulez-vous pas qu'on achete les emplois de la robe? J'ai bien achete, moi, le droit d'af fronter la mort a la tete de deux mille hommes que je commande; il m'en a coute quarante mille s dariques d'or cette annee, pour coucher sur la terre trente nuits de suite en habit rouge, et pour recevoir ensuite deux bons coups de f leches dont je me sens encore. Si je me ruine pour servir Tempereur persan que je n'ai jamais vu, monsieur le satrape de robe peut
10 bien payer quelque chose pour avoir le plaisir de donner audience a des plaideurs. Babouc indigne ne put s'empecher de condamner dans son coeur un pays ou Ton mettait a Tencan les dignites de la paix et de la guerre ; il conclut precipitamment que Ton y devait ignorer
15 absolument la guerre et les lois ; et que, quand meme Ituriel n'exterminerait pas ces peuples, ils periraient par leur detestable administration.
Sa mauvaise opinion augmenta encore a Tarrivee d'un gros homme, qui, ayant salue tres familierement
20 toute la compagnie,- s'approcha du jeune off icier, et lui dit: Je ne peux vous preter que cinquante mille dariques d'or; car, en verite, les douanes de Tempire ne m'en ont rapporte que trois cent mille cette annee. Babouc s'informa quel etait cet homme qui se plaignait
2s de gagner si peu ; il apprit qu'il y avait dans Persepolis quarante rois plebeiens qui tenaient a bail Tempire de Perse, et qui en rendaient quelque chose au monarque.