‹ Zadig et MicromégasChapitre 10 sur 47 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

qi'j le premier eunuque après la chienne. Le grand reneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait point VU passer le cheval du roi. «C'est, lépondit Zadig, le cheval qui galope le mieux; il a cinq pihaut, le sabot fou petit; il porte une queue de trois pieds et demi de long; les bossettcs de son mors sont d'or à vingt-trois carats; ses fers sont d'argent à onze deniers. — Quel chemin a-t-il pris? où est-il? demanda le grand veneur. — .Je ne l'ai point vu, répondit Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler. »

Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine; ils le firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham. qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu. Il fallut d'abord payer cette amende; après quo> il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham : il parla en ces termes :

« Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé: Je me promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très-illustre grand veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs, .mprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, connaître que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes et qu'ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres I en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les oreilles très-longues; et comme j'ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'use dire.

« A l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperçu les manj : - d'un cheval; elles étaient toutes à égale distance. « Voilà, ai-jedit. un che- « val qui a un galop parfait. » La poussière îles arbres, dans une route étroite qui n'a que Bept pi' t un peu enlevée à droite et à gauche, a trois pieds et demi du milieu de la route. « Ce cheval, a ai-jedit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements « de droite et de gauche, a balayé* cette poussière. •» J'ai vu sous 1 bras qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, lesfeuiUesdes branches nouvellement ton ki connu que ce cheval y avait touché. et qu'ainsi il avaiteinq pieds de haut. Quant ■ son mors, il doit être d'or à vingt-trois carats ; car il en a frotté les b une pierre iche, et dont j'ai fait l'essai. J'ai B rques que

ses fers ont laissées sur des cailloux d'une autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin. »

Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement deZadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre et dans le cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler comme sor cier, le roi ordonna qu'on lui rendit l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.

Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu'il avait vu.

Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'Etat s'échappa; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien ; mais on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. 11 fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone.

« Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre ! et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie! »

Chap. IV. — L'Envieux.

Zadig voulut se consoler par la philosophie et par l'amitié des maux que lui avait faits la fortune. 11 avait dans un faubourg de Babylone, une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnête homme. le matin sa bibliothèque était ouverte à tous les savants; le soir, sa table l'était à la bonne compagnie; mais il connut bientôt combien les savants sont dangereux; il s'éleva une grande dispute sur une loi de Zoroastre, qui défendait de manger du griffon. « Comment défendre le griffon, disaient les uns, si cet animal n'existe pas? — Il faut bien qu'il existe disaient les autres, puisque Zoroastre ne veut pas qu'on en mange. » Zadig voulut lesaccorder en leur disant : « S'il y a des griffons, n'en mangeons point ; s'il n'y en a point, nous en mangerons encore moins; et par là nous obéirons tous à Zoroastre. »

Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du griffon, et qui déplus était grand théurgite, se hâta d'aller accuser Zadig devant un archimage nommé Yébor », Je plus sot des Chaldéens, et partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait empaler Zadig pour la plus grande gloire du soliel, et en aurait récité le bréviaire de Zoroas-

1. Anagramme de Boycr, théatin, confesseur de dévotes titrées, évêque par leurs intrigues, qui n'avaient pu réussira le faire supérieur de son couvent; puis précepteur du dauphin, et enfin ministre de la feuille, par le conseil du cardinal de Fleury, qui, comme tous les hommes médiocres, aimait à faire don-

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