CHAPITRE IV
tre d'un ton pins satisfait. L'ami Cador (un ami vaut mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux Yébor, et lui dit:
a Vivent le soleil et les griffons! gardez-vous bien de punir 7 c'est un sa nt; il a des griffons dans sa basse-cour, et il n'en mange roint; et son accusateur est un hérétique qui ose soutenir que les lapins ont le pied fendu, et ne sont point immondes. —Eh bien! dit J en branlant sa tète chauve, il faut empaler Zadig pour avoir mal pensé des griffons, et l'autre pour avoir mal parlé des lapins. » Cador apaisa l'affaire par le moyen d'une fille d'honneur à laquelle il avait fait un enfant, et qui avait beaucoup de crédit dans le collège des mages. Personne ne fut empalé; de quoi plusieurs docteurs murmurèrent, et en présagèrent la décadence de Babylone. Zadig s'écria : <* A quoi tient le bonheur! tout me persécute dans ce monde, jusqu'aux êtres qui n'existent pas. » 11 maudit les savants et ne voulut plus vivre qu'en bonne compagnie.
Il rassemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babylone, et les dames les plus aimables; il donnait des soupers délicats, souvent précédés de concerts, et animés par des conversations charmantes dont il avait su bannir l'empressement de montrer de l'esprit, qui est la plus sûre manière de n'en point avoir et de gâtes la société la plus brillante Ni le choix de ses amis, ni celui des mets, n'étaient faits par la vanité car en tout il préférait l'être au paraître, et par là il s'attirait la considération véritable à laquelle il ne prétendait pas.
Vis-à-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la méchant6 âme était peinte sur sa grossière physionomie. Il était rongé de fiel et bouffi d'orgueil, et pour comble, c'était un bel esprit ennuyeux. N'ayant jamais pu réussir dans le monde, il se vengeait par en médire. Tout riche qu'il était, il avait de la peine à rassembler chez lui des flatteurs. Le bruit des chars qui entraient le soir chez Zadig l'importunait, le bruit de ses louanges l'irritait davantage. 11 allait quelquefois chez Zadig, et se mettait à table sans être prié: il y corrompait ♦.oute la joie de la société, comme on dit que les Harpies infectent les viandes qu'elles touchent. Il lui arriva un jour de vouloir donner une fête à une dame qui, au lieu de la recevoir, alla souper chez Zadig. Un autre jour, causant avec lui dans le palais, ils abordèrent un ministre qui pria Zadig à souper, et ne pria point Arimaze. Les plus implacables haines n'ont pas souvent des fondements plus importants, (et homme, qu'on appelait Y Envieux dans Babylone, voulut perdre Zadig. parce qu*OD l'appelait Ylleurcux. L'occasion de faire du mal se trouve cent fois par jour, et celle de faire du bien, une fois dans l'année, comme dit Zoroastre.
L'Envieux alla chez Zadig. qui se promenait dans ses jardins avec deux amis et une dame a. laquelle il disait souvent des choselantes, sans autre intention que celle de les dire. La conversation roulait sur une guerre que le roi venait de terminer heureusement contre
ner des places à des hommes incapables de les remplir, mais iu>-
de se rendre dangereux. Ce Koycr était on fanatique imbécile qui persécuta M dt
Voltaire dans plus d'une occasion. (Eu. de KikCi
le prince d'Hyrcanie, son vassal. Zadig, qui avait signalé son courage dans cette courte guerre, louait beaucoup le roi, et encore plus la dame. Il prit ses tablettes et écrivit quatre vers, qu'il fit sur-le-champ, et qu'il donna à lire à cette belle personne. Ses amis le prièrent de leur en faire part : la modestie, ou plutôt un amour-propre bien entendu, l'en empêcha. Il savait que dos vers impromptus ne sont jamais lions que pour celle en l'honneur de qui ils sont faits : il brisa en deux la feuille de tablettes sur laquelle il venait d'écrire, et jeta les deux moitiés dans un buisson de roses, où on les chercha inutilement. Une petite pluie survint; on regagna la maison. L'Envieux, qui resta dans le jardin, chercha tant, qu'il trouva un morceau de la feuille : elle avait été tellement rompue, que chaque moitié de vers qui remplissait la ligne faisait un sens, et même un vers d'une plus petite mesure; mais, par un hasard encore plus étrange, ces petits vers se trouvaient former un sens qui contenait les injures les plus horribles contre le roi : on y lisait :
Par les plus grands forfaits Sur le trône affermi, Dans !a publique paix C'est le seul ennemi
L'Envieux fut heureux pour la première fois de sa vie. Il avait entre les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable. Plein de cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette satire écrite de la main de Zadig : on le fit mettre en prison, lui, ses deux amis et la dame. Son procès lui fut bientôt fait, sans qu'on daignât l'entendre. Lorsqu'il vint recevoir sa sentence , l'Envieux se trouva sur son passage, et lui dit tout haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas d'être bon poète; mais il était au désespoir d'être condamné comme criminel de lèse-majesté, et de voir qu'on retînt en prison une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fait. On ne lui permit pas de parler, parce que ses tablettes parlaient. Telle était la loi de Babylone. On le fit donc aller au supplice à travers une foule de curieux dont aucun n'osait le plaindre, et qui se précipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il mourrait avec bonne grAce. Ses parents seulement étaient affligés; car ils n'héritaient pas. Les trois quarts de son bien étaient confisqués au profit du roi, et l'autre quart au profit de l'Envieux.
Dans le temps qu'il se préparait à la mort, le perroquet du roi s'envola de son balcon, et s'abattit, dans le jardin de Zadig, sur un buisson de roses. Une pêche y avait été portée d'un arbre voisin parle vent; elle était tombée sur un morceau de tablette à écrire, auquel elle s'était collée. L'oiseau enleva la pêche et la tablette, et les porta sur les genoux du monarque. Le prince curieux y lut des mots qui ne formaient aucun sens, et qui paraissaient des fins de vers. Il aimait la poésie (et il y a toujours de la ressource avec les princes qui aiment les versï ■ l'aventure de son perroquet le fit rêver. La reine, qui se