CHAPITRE IV
souvenait ne ce oui avait été écrit sur une pièce de la tablette de Zadig, se la fit apporter.
On confronta les deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble parfaitement; on lut alors les vers tels que Zadig les avait faits :
Par les plus grands forfaits j'ai vu troubler la terre Sur le trône affermi le roi sait tout dompter. Dans la publique paix l'amour seul fait la guerre : C'est le seul ennemi qui soit à redouter.
Le roi ordonna aussitôt qu'on fit venir Zadig devant lui, et qu'on fit sortir de prison ses deux amis et la belle dame. Zadig m jeta le \ contre terre, aux pieds du roi et delà reine; il leur demanda très-humblement pardon d'avoir fait de mauvais vers; il parla avec tant de grâce, d'esprit et de raison, que le roi et la reine voulurent le revoir. 11 revint, et plut encore davantage. On lui donna tous les biens de l'Envieux, qui l'avait injustement accusé; mais Zadig les rendit tons, et l'Envieux ne fut touché que du plaisir de ne pas perdre son . L'estime du roi s'a< crut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait à ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires. La reine le regarda dès lors avec une complaisance qui pouvait devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste époux, pour Zadig et pour le royaume. Zadig commençait à croire qu'il n'est pas si difficile d'être heureux.
Chap. V. — les généreux.
Le temps arriva où l'on célébrait une grande fête qji revenait tous les cinq ans. C'était la coutume, à Babylone, de déclarer solennpllement, au bout de cinq années, celui des citoyens qui avait fait l'action la plus généreuse. Les grands et les mages étaient les juges. Le premier satrape, chargé du soin de la ville, exposait les plus belles actions qui s'étaient passées sous son gouvernement. On allait aux voix : le roi prononçait le jugement. On venait à cette solennité des extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des mains du monarque une coupe d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles : «Recevez ce prix de la générosité, et puissent les dieux me donner beaucoup de sujets oui vous ressemblent! »
Ce jour mémorable venu, le roi parut sur son trône, environn grands, des mages et des députés de toutes les nations, qui venaient à ces jeux où la gloire s'acquérait non par la légèreté des chevaux. non par la force du corps, mais par la vertu. Le premier satrape rapporta à haute voix les actions qui pouvaient mériter ;\ leurs auteu prix inestimable. 11 ne parla point de la grandeur d'Ame avec laquelle Zadig avait rendu a l'Envieux toute sa fortune : ce n'était pas une action qui méritAt de disputer le prix.
Il présenta d'abord un juge qui. ayant fait perdre un prooèl considérable à un citoyen, par une méprise dont d n'était pas même ponsable, lui avait donné tout son bien, qui était la valeur de ce que l'autre avait perdu.
IL produisit ensuite un jeune homme qui, étant éperdument épris d'une fille qu'il allait épouser, l'avait cédée à un ami près d'expirer d'amour pour elle, et qui avait encore payé la dot en cédant la fille.
Ensuite il fit paraître un soldat qui, dans la guerre d'Hyrcanie, avait donné encore un plus grand exemple de générosité. Des soldats ennemis lui enlevaient sa maîtresse, et il la défendait contre eux; on vint lui dire que d'autres Hyrcaniens enlevaient sa mère à quelques pns de là : il quitta en pleurant sa maîtresse, et courut délivrer sa mère; il retourna ensuite vers celle qu'il aimait, et la trouva expirante. Il voulut se tuer; sa mère lui remontra qu'elle n'avait que lui pour tout secours, et il eut le courage de souffrir la vie.
Les juges penchaient pour ce soldat. Le roi prit la parole, et dit : «Son action et celle des autres sont helles, mais elles ne m'étonnent point : hier Zadig en a fait une qui m'a étonné, .l'avais disgracié, depuis quelques jours, mon ministre et mon favori Coreb. Je me plaignais de lui avec violence, et tous mes courtisans m'assuraient que j'étais trop doux; c'était à qui me dirait le plus de mal de Coreb. Je demandai à Zadig ce qu'il en pensait, et il osa en dire du bien. J'avoue que j'ai vu, dans nos histoires, des exemples qu'on a payé de son bien une erreur, qu'on a cédé sa mal tresse, qu'on a préféré une mère à l'objet de son amour, mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait parlé avantageusement d'un ministre disgracia contre qui son souverain était en colère. Je donne vingt mille piècps d'or à chacun de ceux dont on vient de réciter les actions généreuses, mais je donne la coupe à Zadig.
— Sire, lui dit-il, c'est Votre Majesté seule qui mérite la coupe : c'est elle qui a fait l'action la plus inouïe, puisque, étant roi, vous ne vous êtes point fAché contre votre esclave, lorsqu'il contredisait votre passion. » On admira le roi et Zadig. Le juge qui avait donné son bien, l'amant qui avait marié sa maîtresse à son ami, le soldat qui avait préféré le salut de sa mère à celui de sa maîtresse, reçurent les présents du monarque; ils virent leurs noms écrits dans le livre des généreux : Zadig eut la coupe. Le roi acquit la réputation d'un bon prince, qu'il ne garda pas longtemps. Ce jour fut consacré par des fêtes plus longues que la loi ne le portait. La mémoire s'en conserve encore dans l'Asie. Zadig disait : « Je suis donc enfin heureux! » Mais il se trompait.
Chap. VI. — Le ministre.
Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour remplir cette place. Toutes les belles dames de Babylone applaudirent à ce choix; car, depuis la fondation de l'empire, il n'y avait jamais eu de ministre si jeune. Tous les courtisans furent fAchés; l'Envieux en eut un crachement de sang, et le nez lui enfla prodigieusement. Zadig, ayant remercié le roi et la reine, alla remercier aussi le perroquet : « Bel oiseau, lui dit-il, c'est vous qui m'avez sauvé la vie, et qui m'avez fait premier ministre : la chienne et le cheval de Leurs Majestés m'avaient fait beaucoup de mal; mais vous m'avez fait du bien.» Voilà donc de quoi dépendent les destinées des hommes! « Mais, ajoula-t-il,