‹ Zadig et MicromégasChapitre 20 sur 47 · CHAPITRE Xni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xni

entendu dire que les étoiles ne se couchaient pas dans la mer. Ce blasphème effroyable fit frémir les juges; ils furent prêts de déchirer leurs vêtements, quand ils ouïrent ces paroles impies, et ils l'auraient fait, sans doute, si Zadig avait eu de quoi les payer; mais dans l'excès de leur douleur, ils se contentèrent de le condamner à être brûlé à petit feu. Sttoc, dé>espéré, employa en vain son crédit pour sauver son ami; il fut bientôt obligé de se taire. La jeune veuve Almona, qui avait pris beaucoup de goût à la vie, et qui en avait obligation à Zadig. résolut de le tirer du bûcher, dont il lui avait fait connaître l'abus. Elle roula son dessein dans sa tète, sans en parler à personne. Zadig devait être exécuté le lendemain ; elle n'avait que la nuit pour le sauver. Voici comme elle s'y prit, en femme charitable et prudente.

Eue se parfuma; elle releva sa beauté par l'ajustement le plus r che et le plus galant, e: alla demander une audience secrète au chef des prêtres des étoiles. Quand elle fut devant ce vieillard vénérable, elle lui parla en ces termes : a Fils aîné de la grande Ourse, frère du Taureau , cousin du grand Chien (c'étaient les titres de ce pontife), je viens vous confier mes scrupules. J'ai bien peur d'avoir commis un péché énorme en ne me brûlant pas dans le bûcher de mon cher mari. En effet, qu'avais-je à conserver? une chair périssable, et qui est déjà toute flétrie. » En disant ces paroles elle tira de ses longues manches de soie ses bras nus, d'une forme admirable et d'une blancheur éblouissante. • Vous voyez, dit-elle, le peu que cela vaut. » Le pontife trouva dans son que cela valait beaucoup. Ses yeux le dirent, et sa bouche le confirma, il juta qu'il n'avait vu de sa vie de si beaux bras. -Hélas! lui ditla veuve, les bras peuvent être un peu moins mal que le reste ; mais vous m'avouerez que la gorge n'était pas digne de mes attentions. » Elle laissa voir le sein le plus charmant que la nature eût jamais formé. Un bouton de rose sur une pomme d'ivoire n'eût paru auprès que de la garance sur du buis, et les agneaux sortant du lavoir auraient semblé d'un jaune brun. Cette gorge, ses grands yeux noirs qui languissaient en brillant doucement d'un feu tendre . ses joues animées de la plus belle pourpre mêlée au blanc de lait le plus pur; son nez, qui n'était pas comme la tour du mont Liban ; ses lèvres, qui étaient comme deux bordures de corail renfermant les plus belles perles de la mer d'Arabie, tout cela ensemble fit croire au vieillard qu'il avait vingt ans. Il lit >n bégayant une déclaration tendre. Almona, le voyant enflammé, lui demanda la grâce de Zadig. ce Hélas! dit-il, ma belle dame, quand je vous accorderais sa grâce, mon indulgence ne servirait de rien; il faut qu'elle soit signée de trois autres demesconfr' :ez toujours, dit

Almona.— Volontiers, dit le prêtre, à condition que vos faveurs seront le prix de ma facilité. — Vous me faites trop d'honneur, dit Almona ; seulement pour agréable de venir dans ma cham: sera couché, et dès que la brillante étoile Sheat sera sur l'horizon . me trouverez sur un sofa couleur dn rose , et vous en userez comme vous pourrez avec votre servante. » Elle sortit alors, emportant avec elle la signature, et laissa le vieillard plein d'amour et de défiance de se» forces. 11 employa le reste du jour à se baigner; il but une liqueur corn-

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posée de la cannelie de Ceylan, et des précieuses épices de Tidor et de Ternate. et attendit avec impatience que l'étoile Sheat vint à paraître. Cependant la belle Almona alla trouver le second pontife. Celui-ci l'assura que le soleil, la lune, et tous les feux du firmament, n'étaient que des feux follets en comparaison de ses charmes. Elle lui demanda la môme grâce, et on lui proposa d'en donner le prix. Elle se laissa vaincre, et donna rendez- vous au second pontife au lever de l'étoile Algénib De là elle passa chez le troisième et chez le quatrième prêtre panant toujours une signature, et donnant un rendez-vous d'étoile ei étoile. Alors elle fit avertir les juges de venir chez elle pour une afTaire importante. Ils s'y rendirent : elle leur montra les quatre noms, et leur ilit à quel prix les prêtres avaient vendu la grâce de Zadig. Chacun d'eux arriva à l'heure prescrite; chacun fut bien étonné d'y trouver ses confrères, et plus encore d'y trouver les juges, devant qui leur honte fut manifestée. Zadig fut sauvé. Sétocfut si charmé de l'habileté d'Almona , qu'il en fit sa femme.

Ciïap. XIV. — La danse.

Sétoc devait aller, pour les affaires de son commerce, dans nie de Serendib; mais le premier mois de son mariage, qui est, comme on sait, la lune de miel, ne lui permettait ni de quitter sa femme, ni de croire qu'il pût jamais la quitter : il pria son ami Zadig de faire pour lui le voyage. «Hélas! disait Zadig, faut-il que je mette encore un plus vaste espace entre la belle Astarté et moi ? mais il faut servir mes bienfaiteurs. » Il dit, il pleura, et il partit.

Il ne fut pas longtemps dans l'Ile de Serendib, sans y être regardé comme un homme extraordinaire. Il devint l'arbitre de tous les différends entre les négociants, l'ami des sages, le conseil du petit nombre de gens qui prennent conseil. Le roi voulut le voir et l'entendre. Il connut bientôt tout ce que valait Zadig; il eut confiance en sa sagesse, et en fit son ami. La familiarité et l'estime du roi fit trembler Zadig. 11 était nuit et jour pénétré du malheur que lui avaient attiré les bontés de Moabdar. « Je plais au roi, disait-il, ne serai-je pas perdu? » Cependant il ne pouvait se dérober aux caresses de Sa Majesté; car il faut avouer que Nabussan, roi de Serendib, fils de Nussanab, filsdeNabassun, fils de Sanbusna, était un des meilleurs princes de l'Asie ; et quand on lui parlait, il était difficile de ne le pas aimer.

Ce bon prince était toujours loué, trompé et volé : c'était à qui pillerait ses trésors. Le receveur général de l'île de Serendib donnait toujours cet exemple, fidèlement suivi par les autres. Le roi le savait; i' avait changé de trésorier plusieurs fois; mais il n'avait pu changer 1; mode établie de partager les revenus du roi en deux moitiés inégales dont la plus petite revenait toujours à Sa Majesté, et la plus grosse au administrateurs.

Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. « Vous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point? — Assurément, répondit Zadig, je sais une façor infaillible de vous donner un homme qui ait les mains

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