CHAPITRE XIV. Î
rieltes. »Lerof, charmé, lui demanda , en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre, « II n'y a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté se: a infailliblement le plus honnête homme. — Vous vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances! Quoi ! vous prétendez que celui qui fera le mieux un nntrechat sera le financier le plus intègre et le plus habile ! — Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme.» Zadig parlait avec tant de confiance, que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers. «Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig; les gens et les livres à prodiges m'ont toujours déplu : si Votre Majesté veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée. « Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné d'entendre que ce secret était simple, que si on le lui avait donné pour un miracle : « Or bien, dit-il , faites comme vous l'entendrez. — Laissez-moi fai re , di t Zadig ; vous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez. » Le jour même il fit publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut receveur des deniers de Sa gracieuse Majesté Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre, en habits de soie légère , le premier de la lune du Crocodile, dans l'antichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante et quatre. On avait fait venir des violons dans un salon voisin; tout était préparé pour le bal; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après l'autre, par ce passage, dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi , qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu'on les fit danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient tous la tète baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés? «Quels fripons! » disait tout bas Zadig. Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme, a Ah ! l'honnête homme! le brave homme! » disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara tréscier, et tous les autres furent punis et taxés avec la plus grande justice du monde; car chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie , avait rempli ses poches , et pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante et trois filous. La galerie obscure fut appelée le corridor de la Tentation. On aurait en Perse empalé ces soixante et trois seigneurs; en d'autres pays on eût fait une chambre de justice qui eût consommé en frais le triple île l'argent volé, et qui n'eût rien remis dans les coffres du souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement justifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger : à Serendib , ils ne furent condamnés qu'à augmenter le trésor public, car Nabussan était fort indulgent. 11 était aussi fortreconnaisiaut; il donna à Zadig une somme d'argent
plus considérable qu'aucun trésorier n'en avait jamais volé au roi son maître. Zadig s'en servit pour envoyer des exprès à Babylone, qui devaient l'informer de la destinée d'Astarté. Sa voix trembla en donnant cet ordre, son sang reflua vers son cœur, ses yeux se couvrirent de ténèbres, son âme fut prête à l'abandonner. Le courrier partit, Zadig le vit embarquer; il rentra chez le roi, ne voyant personne, croyant être dans sa chambre, et prononçant le nom d'amour. * Ah! l'amour, dit le roi, c'est précisément ce dont il s'agit; vous avez deviné ce qui fait ma peine. Que vous êtes un grand homme! j'espère que vous m'apprendrez à connaître une femme à toute épreuve, comme vous m'avez fait trouver un trésorier désintéressé. » Zadig, ayant repris ses sens, lui promit de le servir en amour comme en finance, quoique la chose parut plus difficile encore.
Chap. XV. — Les yeux bleus.
« Lecorpsetlecœur, » ditle roi à Zadig.... A ces mots, le Babylonien ne put s'empêcher d'interrompre Sa Majesté, a Que je vous sais bon gré, dit-il, de n'avoir point dit l'esprit et le cœur! car on n'entend que ces mots dans les conversations de Babylone : on ne voit que des livres où il est question du cœur et de l'esprit, composés par des gens qui n'ont ni de l'un ni de l'autre; mais de grâce, sire, poursuivez.» Nabussan continua ainsi : « Le corps et le cœur sont chez moi destinés à aimer; la première de ces deux puissances a tout lieu d'être satisfaite : j'ai ic cent femmes a mon service, toutes belles, complaisantes, prévenantes, voluptueuses même, ou feignant de l'être avec moi. Mon cœur n'est pas à beaucoup près si heureux. > n'ai que trop éprouvé qu'on caresse beaucoup le roi de Serendib, et qu'on se soucie fort p^n de Nabussan. Ce n'est pas que je crois mes femmes infidèles; mais je voudrais trouver une âme qui fût à moi; je donnerais pour m. pareil trésor les cent beautés dont je possède les charmes : voyez si, sur tes cent sultanes, vous pouvez m'en trouver une dont je sois sûr d:ôtre aimé. »
Zadig lui répondit comme il avait fait sur l'article des financiers : « Sire, laissez-moi faire; mais permettez d'abord que je dispose de ce que vous aviez étalé dans la galerie de la Tentation ; je vous en rendrai bon compte, et vous n'y perdrez rien. Le roi le laissa le maître absolu. Il choisit dans Serendib trente-trois petits bossus des plus vilains qu'il put trouver, trente-trois pages des plus beaux, et trente-trois bonzes des plus éloquents et des plus robustes. Il leur laissa à tous la liberté d'entrer danr les cellules des sultanes. Chaque petit bossu eut quatre mille pièces d'or à donner, et, dès le premier jour, tous les bossus fuient heureux. Les pages, qui n'avaient rien à donner qu'eux-mêmes, ne triomphèrent qu'au bout de deux ou trois jours. Les bonzes eurent un peu plus de peine; mais enfin trente-trois dévotes se rendirent à eux. Le roi, par des jalousies qui avaient vue sur toutes les cellules, vit tontes ces épreuves, et fut émerveillé. De ses cent femmes, quatrevingt-dix-neuf succombèrent à ses yeux. Il en restait une toute jeune, toute neuve, de qui Sa Majesté n'avait jamais approché. On lui détacha un, deux, trois bossus, qui lui offrirent jusqu'à vingt mille piô-