‹ Zadig et MicromégasChapitre 26 sur 47 · chapitre xvra · texte numérisé non relu

chapitre xvra

nât devant le prince précisément dans le temps qu'on lui amenait Missouf. Vous serez flatté, sans doute , en apprenant que le prince me trouva plus belle que l'Égyptienne; mais vous serez fâché d'apprendre qu'il me destina à son sérail. Il me dit fort résolument que. dès qu'il aurait fini une expédition militaire qu'il allait exécuter, il viendrait a moi. Jugez de ma douleur. Mes liens avec Moabdar étaient rompi.pouvais être à Zadig; et je tombais dans les chaînes de ce barbare! Je lui répondis avec toute la fierté que me donnaient mon rang et sentiments. J'avais toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes de ma sorte un caractère de grandeur qui d'un mot et d'un coup d'oeil faisait rentrer dans l'abaissement du plus profond resp< téméraires qui osaient s'en écarter. Je parlai en reine, mais je fus traitée en demoiselle suivante. L'Hyrcanien, sans daigner seulm'adresser la parole , dit à son eunuque noir que j'étais une impertinente, mais qu'il me trouvait jolie. Il lui ordonna d'avoir soin de moi et de me mettre au régime des favorites, afin de me rafraîchir le teint, et de me rendre plus digne de ses faveurs, pour le jour où il aurait la commodité de m'en honorer. Je lui dis que je me tuerais : il répliqua, en riant, qu'on ne se tuait point, qu'il était fait à ces façons-là, et me quitta comme un homme qui vient de mettre un perroquet dans sa ménagerie. Quel état pour la première reine de l'univers, et je dirai plus, pour un cœur qui était à Zadig! »

A ces paroles il se jeta à ses genoux , et les baigna de larmes. astarté le releva tendrement, et elle continua ainsi : a Je me voyais au pouvoir d'un barbare, et rivale d'une folle avec qui j'étais renfermée, me raconta son aventure d'Egypte. Je jugeai par les traits dont elle vous peignait, par le temps , par le dromadaire sur lequel vous étiez, monté, par toutes les circonstances, que c'était Zadig qui avait combattu pour elle. Je ne doutai pas que vous ne fussiez à Memphis; je pris la résolution de m'y retirer, a Belle Missouf, lui dis-je, vous êtes <* beaucoup plus plaisante que moi, vous divertirez bien mieux que moi « le prince d'Hyrcanie. Facilitez-moi les moyens de me sauver; vousré- : "z seule; vous me rendrez heureuse, en vous débarrassant d'une « rivale.» Missouf concerta avec moi les moyens de ma fuite. Je partis donc secrètement avec une esclave égytienne.

a J'étais déjà près de l'Arabie, lorsqu'un fameux voleur, nommé Ar- 1. m'enleva, et me vendit à des marchands qui m'ont ai dans ce château, où demeure le seigneur Ogul. Il m'a achetée sa: voir qui j'étais. C'est un homme voluptueux qui ne cherche qu'à faire grande chère, et qui croit que Dieu l'a mis au inonde pour tenir table. Il est d'un embonpoint excessif, qui est toujours prêt * le suffi Son médecin, qui n'a que peu de crédit auprès de lui Quand il d bien, le gouverne despotiquement quand il a trop mangé. Il lui | suadé qu'il le guérirait avec un basilic cuit dans de l'eau rose. Le seigneur Ogul a promis sa main à celle de ses esclaves qui lui apport un basilic. Vous voyez que je les laisse s'empresser à mériter OBt honneur, et je n'ai jamais eu moins d'envie de trouver ce basilic que uepuis que le ciel a permis que je vous revisse »

Alors Astarté et Zadig se dirent tout ce que des sentiments longtemps retenus, tout ce que leurs malheurs et leurs amours pouvaient inspirer aux cœurs les plus nobles et les plus passionnés; et les génies qui président à l'amour portèrent leurs paroles jusqu'à la sphère de Vénus.

Les femmes rentrèrent chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se fit présenter à lui, et lui parla en ces termes : « Que la santé immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours! Je suis médecin, j'ai accouru vers vous sur le bruit de votre maladie, et je vous ai apporté un basilic cuit dans de l'eau rose. Ce n'est pas que je prétende vous épouser : je ne vous demande que la liberté d'une jeune esclave de Babylone que vous avez depuis quelques jours; et je consens à rester en esclavage à sa place , « je n'ai pas le bonheur de guérir le magnifique seigneur Ogul. »

La proposition fut acceptée. Astarté partit pour Babylone avec le domestique de Zadig, en lui promettant de lui envoyer incessamment un courrier, pour l'instruire de tout ce qui se serait passé. Leurs adieux furent aussi tendres que 1 avait été leur reconnaissance. Le moment où l'on se retrouve, et celui où l'on «e sépare, sont les deux plus grandes époques de la vie, comme dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la reine autant qu'il 'e jurait , et la reine aimait Zadig plus qu'elle ne le lui disait.

a Cependant Zadig parla ainsi à Ogul : Seigneur, on ne mange point mon basilic, toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores. Je l'ai mis dans une petite outre bien enflée et couverte d'une peau fine : il faut que vous poussiez cette outre de toute votre force, et que je vous la renvoie à plusieurs reprises; et en peu de jours de régime vous verrez ce que peut mon art. » Ogul dès le premier jour fut tout essoufflé, et crut qu'il mourrait de fatigue. Le second il fut moins fatigué, et dormit mieux. En huit jours il recouvra toute la force, la santé, la légèreté, et la gaieté de ses plus brillantes années. « Vous avez joué au ballon, et vous avez été sobre, lui dit Zadig : apprenez qu'il n'y a point de basilic dans la nature, qu'on se porte toujours bien avec de la sobriété et de l'exercice, et que l'art de faire subsister ensemble l'intempérance et la santé est un art aussi chimérique que la pierre philosophale, l'astrologie judiciaire, et la théologie des mages. »

Le premier médecin d'Ogul, sentant combien cet homme était dangereux pour la médecine, s'unit avec l'apothicaire du corps pour envoyer Zadig chercher des basilics dans l'autre monde. Ainsi, après avoir été toujours puni pour avoir bien fait , il était près de périr pour avoir guéri un seigneur gourmand. On l'invita à un excellent dîner. Il devait être empoisonné au second service; mais il reçut un courrier de la belle Astarté au premier. Il quitta la table, et partit. Quand on est aimé d'une belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours d'affaire dan* o» monde.

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