‹ Zadig et MicromégasChapitre 25 sur 47 · CHAPITRE XVIII. 5Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII. 5Î

arec laquelle elle traçait des caractères sur un sable fln qui se trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig eut la curiosité de voir ce que cette femme écrivait; il s'approcha, il vit la lettre Z. puisun.V: il fut étonné; puis parut un D: il tressaillit. Jamais surprise ne fut égale à !a sienne, quand il vit les deux dernières lettres de son nom. Il demeura qu temps immobile; enfin rompant le silence d'une voix entrecoupée : « 0 généreuse dame 1 pardonnez à un étranger, à un infortuné, d'oser voua demander par quelle aventure étonnante je trouve ici le nom de Zadig tracé de votre main divine. » A cette voix, à ces paroles, la dame releva son voile d'une main tremblante, regarda Zadig, jeta un cri d attendrissement, de surprise, et de joie, et succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient à la fois son âme, elle tomba évanouie entre ses bras. C'était Astarté elle-même, c'était la reine de Babylone, c'était celle que Zadig adorait, et qu'il se reprochait d'adorer; c'était celle doDt il avait tant pleuré et tant craint la destinée. Il fut un moment privé de l'usage de ses sens; et quand il eut attaché ses n sur les yeux d'Astarté , qui se rouvraient avec une langueur mêlée de confusion et de tendresse : « 0 puissances immortelles! s'écria-t-il, qui présidez aux destins des faibles humains, me rendez-vous Astarté ? Kn quel temps, en quels lieux, en quel état la revois-je? » Il se jeta à genoux devant Astarté, et il attacha son front à la poussière de ses pieds. La reine de Babylone le relève, et le fait asseoir auprès d'elle sur le bord de ce ruisseau; elle essuyait à plusieurs reprises ses yeux dont les larmes recommençaient toujours à couler. Elle reprenait vingt fois des discours que ses gémissements interrompaient ; elle l'interrogeait sur le hasard qui les rassemblait, et prévenait soudain ses réponses par d'autres questions. Elle entamait le récit de ses malheurs, et voulait savoir ceux de Zadig. Enfin tous deux ayant un peu apaisé le tumulte de leurs âmes, Zadig lui conta en peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans cette prairie, a Mais, ô malheureuse et respectable reine l comment vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue en esclave, et accompagnée d'autres femmes esclaves qui cherchent un basilic pour le faire cuire dans de l'eau rose par ordonnance du médecin?

— Pendant qu'elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarté, je vais vous apprendre tout ce que j'ai soutiert. et tout ce que je pardonne au ciel depuis que je vous revcs. Vous savez que le roi mon mari trouva mauvais que roua fussiez le plus aimable de tous les hommes; et ce fut peur cette raison qu'il prit une nuit la résolution de vous faire étrangler et de m'empoisonner. Vous savez comme le ciel permit que mon muet m'avertit de l'ordre de Sa Sublime Majesté. A peine le fidèle Cador vous eut-il forcé de m'obéiret de partir, qu'il osa entrer chtt moi au milieu de la nuit par une issue secrète. Il m'enleva, et me conduisit dans le temple d'Orosmade, où le mage, son frère, m'enferma dans une statue colossale dont la base touche aux fondements Ju temple, et dont la tête atteint la voûte. Je fus là comme ensevelie, mais servie par le mage, et ne manquant d'aucune chose nécessaire. Cependant au point du jour l'apothicaire de Sa Majesté entra dans ma chambre avec une potion mêlée de jusquiame, d'opium, de ciguë, d'ellébore noir, et

d'aconit; et un autre officier alla chez vous avec uniacet de soie bleue. On ne trouva personne. Cador, pour mieux tromper le roi, feignit dp venir nous accuser tous deux. Il dit que vous aviez pris la route des In des, et moi celle de Memphis : on envoya des satellites après vous et après moi.

« Les courriers qui me cherchaient ne me connaissaient pas. Je n'avais presque jamais montré mon visage qu'à vous seul , en présence et par ordre de mon époux. Ils coururent à ma poursuite, sur le por trait qu'on leur faisait de ma personne : une femme de la même taille que moi, et qui peut-être avait plus de charmes, s'offrit à leurs regards sur les frontières de l'Egypte. Elle était éplorée, errante; ils ne doutèrent pas que cette femme ne fût la reine de Babylone: ils la menèrent à Moabdar. Leur méprise fît entrer d'abord le roi dans une violente colère; mais bientôt ayant considéré de plus près cette femme, il la trouva très-belle, et fut consolé. On l'appelait Missouf. On m'a dit depuis que ce nom signifie en langue égyptienne la belle capricieuse. Elle l'était en effet ; mais elle avait autant d'art que de caprice. Elle plut à Moabdar. Elle le subjugua au point de se faire déclarer sa femme. Alors son caractère se développa tout entier : elle se livra sans crainte à toutes les folies de son imagination. Elle voulut obliger le chef des mages, qui était vieux et goutteux, de danser devant elle; et sur le refus du mage, elle le persécuta violemment. Elle ordonna à son grand écuyer de lui faire une tourte de confitures. Le grand écuyereut beau lui représenter qu'il n'était point pâtissier, il fallut qu'il fit la tourte; et on le chassa, parce qu'elle était trop brûlée. Elle donna la charge de grand écuyer à son nain . et la place de chancelier à un page. C'est ainsi qu'elle gouverna Babylone. Tout le monde me regrettait. Le roi, qui avait été assez honnête homme jusqu'au moment où il avait voulu m'empoisonner et vous faire étrangler, semblait avoir noyé ses vertus dans l'amour prodigieux qu'il avait pour la belle capricieuse. Il vint au temple le grand jour du feu sacré. Je le vis implorer les dieux pour Missouf aux pieds de la statue où j'étais renfermée. J'élevai la voix; je lui criai : a Les dieux refusent les vœux d'un roi devenu tyran, a qui a voulu faire mourir une femme raisonnable pour épouser une œ extravagante. » Moabdar fut confondu de ces paroles au point que sa tête se troubla. L'oracle que j'avais rendu, et la tyrannie de Missouf, suffisaient pour lui faire perdre le jugement. Il devint fou en peu de jours.

a Sa folie, qui parut un châtiment du ciel, fut le signal de la révolte. On se souleva, on courut aux armes. Babylone, si longtemps plongée dans une mollesse oisive, devint le théâtre d'une guerre civile affreuse. On me tira du creux de ma statue, et on me mit à la tête d'un parti. Cador ccurut à Memphis , pour vous ramener à Babylone. Le prince d'Hyrcanie, apprenant cesfunestes nouvelles, revintavec son armée faire un troisième parti dans la Chaldée. Il attaqua le roi , qui courut audevant de lui avec son extravagante Égyptienne. Moabdar mourut percé de coups. Missouf tomba aux mains «lu vainqueur. Mon malheur voulut que je fus*e prise moi-même par un parti hyrcanien, et qu'on me me-

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