A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE
« Je ne lai connu qu'en cheveux blancs, de haute taille, courbé sous le poids de la vie; et cependant il a été le premier juge de mes œuvres littéraires.
« Je feuilletais avec lui les pages jaunies des écrits de sa jeunesse; je lisais la grave correspondance qu'il avait entretenue en 1806 avec un Intendant général du royaume de Bavière; j'aimais à lui entendre raconter sa vie fort accidentée par le malheur des temps.
« Deux de ces faits sont restés gravés dans ma mémoire : sa soumission quand son père, magistrat austère, lui commanda de se mêler à quatorze ans. au mouvement militaire qui ensanglantait l'Europe; son désintéressement quand, longtemps après, il accepta de défendre des accusés politiques qui ne trouvaient pas d'avocat.
« Et c'est parce que je sais aujourd'hui ce que valent le respect de l'autorité et le désintéressement, que je dédie ce livre à sa mémoire. »
J.-.M. Fleuriot l'ut donc le premier juge des écrits
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de Zénaïde: et plus tard. ^' quand les mauvais jours arrivèrent », ses essais littéraires furent sa plus grande consolation. L'intrépide vieillard ne put rester indifférent aux luttes politiques soulevées par 1" exil des Bourbons et l'avènement de Louis-Philippe; aussi, à partir de 1830, on le voit affirmant hautement sa foi politique, réclamer, pétitionner, dénoncer tous les abus, toutes les injustices. Son caractère généreux devait l'entraîner plus loin encore, et, comme sa fille vient de nous le dire elle-même, il ne craignit pas de compromettre sa carrière en acceptant de défendre des accusés politiques qui ne trouvaient pas d'avocat.
Ce trait de désintéressement fut le signal de sa ruine. Les uns prirent parti pour le généreux Président de la Chambre des avoués de Saint-Brieuc, et exaltèrent la dionité de sa conduite; les autres, émargeurs au budget et fonctionnaires publics, le désavouèrent âprement. Une grande partie des clients de l'étude la désertèrent ; et voyant chaque jour sa charge péricliter, il se décida à la vendre.
Mais il n'était rien moins que riche; et ses adversaires crurent le moment favorable pour triompher de sa lovale ténacité, et assurer au orouvernement actuel une importante conquête.
On lui fît offrir un poste officiel qu'il refusa sans commentaires.
Voici quelques passages de la lettre qu'il écrivit à sa fille aînée au sujet de ce refus :
« Tu l'as su, ma chère Marie, j'ai refusé la position que m'offrait le gouvernement. Non, mille fois non, certes I je veux rester libre de combattre pour le bien et contre le mal. Ramper devant des hommes mépri-
KNFANCfc: ET ADOLESCENCK Al l'ALACHEÏ. .J /
sables se pavannnt parés des dépouilles dautrui, serait à mes yeux le comble de linfamie. Mieux vaul loi fiuir el mourir à la |)eine, eomuu» le dit l'aîné de notre race, el comme le pensent également le cadet et le puîné.
" Il ne faudrait plus que cela pour me faire détester l'existence! Non, non; marcbons droit notre chemin quoi qu'il en arrive; non, jamais les parvenus, la plupart d'une ignorance crasse, tous enflés d'une fortune ({ui devrait les faire rougir, tant la source en est impure et illégale, jamais ces illustres médiocrités ne pourront dire qu'ils ont protégé les Fleuriot.
« Je sais que cela leur ferait grand plaisir de nous voir parmi les renégats; ils en comptent tant qu'ils doivent vraiment s'étonner que la corruption et les mauvais principes n'aient aucune prise sur de pauvres gens comme nous ; cela dépasse les bornes de leur faible intelligence.
1' Le règne de tous ces utopistes finira peut-être plus tôt qu'ils ne le pensent : et quand cela ne serait pas, on ne doit jamais, quoi qu'il en coûte, dévier du chemin de l'honneur, du bon droit et de la vérité. »
Ces derniers mots résument la vie de l'énergique lutteur. Entre le sacrifice de sa foi politique et celui de sa fortune, il n'avait pas hésité ; et, mettant comme toujours le devoir au-dessus de l'argent, il était rentré dans la vie privée.
Mais le poids de son héroïsme devait retomber lourdement sur lui et les siens. Sans parler de limmense serrement de cœur qu'il éprouva à quitter cette profession qu'il aimait, et où il avait trouvé, non seulement de légitimes succès, mais encore l'es-
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time et la sympathie de tous, il devait voir bientcM lavenir de ses enfants compromis et la gène sinstaller sous son toit.
En effet, la Révolution avait dépouillé, comme on la vu. la famille Fleuriot dune grande partie de ses biens patrimoniaux, et Jean -Marie, plus habile à défendre les intérêts de ses clients qu"à s'occuper des siens propres, n'avait pas amassé, dans l'exercice désintéressé de ses fonctions d'avoué, des revenus suffisants pour compenser la perte de sa charge.
Dieu l'avait frappé cruellement dans son amour paternel : de ses seize enfants, il ne lui en restait plus que cinq : Marie, Théodose. François, Jean-Marie- Rose et Zéna'ide.
Les deux fds aînés. Théodose et François, achevaient leurs études à Paris : l'un finissait sa médecine, l'autre son droit; et, pour faire face aux frais qu'y nécessitait leur séjour, la famille dut se retirer au Palacret. tandis que le troisième fds. Jean-Marie- Rose, prenait le parti de s'engager et de faire sa carrière dans l'armée.
J.-M. Fleuriot se vit donc bientôt forcé d'hypothéquer ses biens : le Seuren, Hesnos. Rubriant, la maison de Saint-Brieuc, Guenharic ; enfin, en 1845, le cher Palacret, dernier asile de sa famille, eut le même sort; et bientôt, malgré les privations de toute sorte, une véritable pauvreté vint s'asseoir au foyer du chevaleresque vieillard.
Il n'avait plus alors auprès de lui que ses deux filles Marie et Zéna'ide. François, l'aîné des fils, ayant terminé son droit, s'était établi avocat à Lannion; Théodose, reçu docteur, mais ne pouvant, hélas !