LA PRINCESSE WITT GENSTEIN A ZÉNAÏDE
" Rome, 3 septembre 1873.
« Je viens de voir, ma chère Bruyère, qn Aigle et colombe vous a valu un prix académique. Je ne puis vous dire combien j'en ai eu de plaisir, d'abord pour riîonneur, puis pour le succès si mérité de ce livre, le plus viril d'entre tous ceux que vous avez écrits, et enfin pour les 1500 francs, dont vous saurez faire un si bon usage.
« Je suis sûre que mère Marie de*** aura été, comme moi, bien contente de ce succès. Aussi je viens mettre mes félicitations à l'ombre de son paisible regard, tout rempli de sainte affection pour vous, et je lui adresse ces quelques mots au Couvent.
« Si vous êtes encore en face de l'Océan et de ses grandes poésies, elle vous les fera parvenir, et mon baiser congratulatoire ne se perdra pas en route.
« Courage donc, ma chère Zénaïde, vous voyez que le travail porte bonheur; ne vous en lassez point Et que les bons Anges vous soient en aidel »
P.-S. « — Je pense que mes lettres adressées à votre plage armoricaine ne seront pas perdues? »
A LA PRINCESSE WITTG E NSTE IN
<< Paris, i>0 septembre 1873.
u Chère Princesse,
« Aucune de vos pages ne s'est égarée, et ma chère mère Marie de *** m'a remis, à Paris, votre dernier billet de félicitation sur mon prix académique. Je
PKIX DE L ACADKMIK. 4 1 ii
VOUS en aurais donné plus tôt l'assuranco si je navais eu, en perspective, le plaisir de vous adresser ma lettre par la jeune comtesse de Suarez. membre de notre tiers-ordre, qui vous la portera.
u J'ai refusé de faire une démarche, d'écrire à n'importe quel immortel ou de lui faire parler en ma faveur. Le livre s'est présenté seul, et le jugement qui en a été porté revêt certains caractères d'indépendance qui m'ont réjouie. Je crois, aussi, que l'effet est très bon pour le public, car la vente a doublé. Je désire le succès, c'est vrai; non pour ma propre réputation, car je ne cherche pas le bonheur dans la fumée, mais pour me faire accepter comme écrivain catholique. Je vous le répète, j'ai la passion de la vérité, et la pensée que je puis la dire à tant d'êtres est mon principal stimulant.
« Pendant mon voyage de Bretagne à Paris, j'ai fait connaissance avec un chef-d'œuvre de clarté : la Vtp de Charles .17/ par Voltaire: mais, je vous l'avoue, j'ai ri au nez de ce vieux sacripant, en lisant, répétée sur une dizaine de pages, une note relative à un très léger emprunt que lui avait fait un chanoine, assez médiocre historien; ces petites méchancetés mesquines et de parti pris m'ont encore obscurci M. de Voltaire.
a Mme de Suarez vous dira que je travaille énormément. Je crains de me laisser entraîner par mon siècle qui est un grand brocheur, mais qui ne laissera guère de livres solidement reliés.
« Les Pieds d'argile auront beaucoup profité de votre examen; je crois avoir bien comblé les lacunes. Aussi, je vous remercie de tout mon cœur, et suis
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plus disposée que jamais à prendre ce que vos excellents conseils auront d'applicable à ma petite mission et au genre qui m'est propre.
u Que ne puis-je vous le dire de vive voix, chère Princesse? »
DE LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
« Rome, 'i novembre 1ST3.
u Combien je vous remercie, ma chère Bruyère de Bretagne, de m'avoir fait connaître l'aimable comtesse de Suarez, dont les beaux yeux espagnols et le bel ovale classique m'ont fait regarder avec tant i f de charme la fille du fameux gouverneur Santander*
i' Nous avons beaucoup parlé de son pays, de Bolivar, de la Bolivie Colombie. Si je la voyais plus longtemps, je me ferais conter bien des anecdotes, traditionnellement conservées dans sa famille, sur les héros et les temps de la guerre d'indépendance en ces contrées. Ne pouvant approfondir le sujet autant que je l'eusse voulu, nous sommes vite revenues à Paris, rue du Cherche-Midi, à la mère Marie de *** qu'elle vénère, à Zénaïde Fleuriot qu'elle aime beaucoup, à l'Ecole professionnelle qu'elle trouve merveilleusement organisée, et dont elle comprend bien le résultat apostolique.
« Nous avons pensé ensemble que, peut-être, vous pourriez avoir, pour l'atelier de robes, quelques modèles des grands faiseurs. Je suis allée souvent autrefois chez W'orth et Gagelin. durant les six ans que ma fdle venait à la Cour avec moi. J'y ai pris des traînes, j'y ai commandé des robes de bal.
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u (lolles du Iruu.sseau, six en nombre, ont eu chacune les honneurs d'un sonnet. Il y avait la Naïade verte, la Moissonneuse couleur d'épis mûrs, avec fleurs des champs, la dentelle blanche doublée de bleu céleste, comme un flocon de neige courant sur l'azur, etc., etc. ; tout cela, vous l'imaginez, d'un goût et d'un comme il faut exquis, même la plus hardie de toutes, en tulle grec noir parsemé détoiles d'or, tlite u la robe fée ». C'était encore à l'époque où l'on ne copiait pas les modes des courtisanes du Bas-Empire ou du Japon moderne.
u II faut savoir distinguer entre la toilette bourgeoise, la toilette des enrichies et la toilette aristocratique des grandes dames, nées grandes dames, qui se font une robe de laine à 200 francs, avec un parfum de distinction ineffable, auquel n'atteindra jamais le velours de 2 000 francs dune autre. Mais, pour apprendre à faire cette distinction, il ne faut pas admirer, ni surtout imiter les toilettes que se commandent les filles de maçons et de serruriers américains, qui viennent semer leur argent en Europe.
ans rien comprendre à ce quelles voient ni à ce qu'elles mettent. Pourvu que cela leur éblouisse les veux, elles sont contentes. Une de mes amies, en egardant des excentricités de ce genre étalées chez an faiseur à la mode, lui dit avec une certaine indignation : <• Comment pouvez-vous faire de telles « arlequinades? » Il répondit sans se déconcerter:
Madame, mes clientes américaines ne sont pas
contentes si elles n'ont pas au moins trois couleurs
dans leur costume. »
«« Et voilà que je bavarde en oubliant mes yeux,
416 ZENAÏDE FLELRIOT.
(( Donnez-moi bientôt de vos nouvelles. Tout ce qui vous arrive m'intéresse. »
DE LA PRINCESSE WI TT G E .NSTEIN
« Rome, l."j novembre 1^13.
a Voici une silhouette de camée qui pourrait bien rappeler la jolie princesse Pax, que vous avez vue chez moi, et qui vous appréciait si bien. La voilà donc maman ! Et grand'maman m'écrit que le petit vermisseau vagissant lui fait tourner la tète de bonheur. Je place ici un billet que la princesse Odescalchi vous écrit, et qui vous fera plaisir. Je viens de le recevoir et je m'empresse de vous l'envoyer, chère Bruyère;, et puisque nous parlons silhouette, que je n'oublie pas de vous dire comment vous pourrez me voir ce, printemps... en effigie. Hébert vient d'achever mon portrait. Il en est si conteût qu'il l'emporte à Paris,, pour l'exposer. Je voudrais lui persuader qu'il aura plus d'un joli minois à mettre là, en place de mon vieux masque. Mais s'il ne va pas au grand caphar naiim de tableaux, on le verra dans son atelier, et je pense que vous ferez volontiers la petite course peut-être même, Mère *** voudra-t-elle me faire Thon neur de cette sorte de connaissance? J'en seraisj d'autant plus charmée que cela me permettrait d lui demander en échange sa photographie, que j< conserverais bien précieusement, en manière d relique anticipée.
u Pour ce qui est de ma toile, attendez-vous à voi beaucoup de couleurs; ce n'est pas un portrait di dévole : mais il vous persuadera que, s'il est un poin
PRIX DF LAr.ADK.MIF. 'HT
do ressemblance entre voire amie et Mme de Staël, c'est bien le manque de beauté!
La comtesse de Suarez est charmante, et vous portera une lettre; elle a bien voulu se charger aussi d'un petit paquet pour la marquise de Blocqueville: peut-être son salon lui sera-t-il agréable.
K Est-ce que les romans de Lady Fullerlon ont été ous traduits en français? En tous cas. je vous recomnande beaucoup les premiers, surtout le premier do ous. Il y a là un parallèle, entre la jeune fille cathoique et la protestante, des plus heureux. En ce noment, jai entre les mains un roman anglais que a princesse Del Drago a voulu absolument me faire ire: j'en ingurgite cinq pages par jour. Il est d'un atholique accentué, et un rapiu le dirait cors'\ C'est m tableau du v® siècle, qui se passe à Alexandrie, /héroïne est la grande Hypathia , païenne aussi enommée par sa science et sa beauté que par sa ertu et sa haine du christianisme.
« Si vous voulez le lire, cela vous donnerait un peu idée de ce genre à effet ; mais je sais que vous 'aimez pas à exposer des caractères vicieux ni des léories antichrétiennes, qui peuvent fournir des
Irmes dont les gens se blesseraient peut-être euxlêmes avant de s'en servir pour défendre la Foi. ous avez sans doute raison, et votre prudence est ijkï moins digne de respect.
in Que Dieu vous inspire, ma chère Bruyère! Je 3US aime tendrement. »
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DE LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
'. Rome. 20 décembre [x'3.
« Heureux et joyeux Xoëll ma chère Bruyère, en vos bons et chers pays, où il fait si froid, et où l'on souffre bien moins de rhumatismes qu'en cette chaude Italie. Les orangers s'y couvrent, il est vrai, de leurs belles pommes d'or en plein décembre; mais nos os se ressentent de Tàpre rencontre du Sirocco africain et de la Tramontana boréale. Chaque îîiatin, on se demande qui régnera, l'Egypte ou la Suède; et l'on paie cher la brise suédoise.
< Votre Petit chef de famille était depuis deu> heures dans mes mains, et je le feuilletais en dînant lorsque m'est arrivée une grande enfant, qui, tou comme Lotte, était en délicatesse avec le bon Dieu Vite, je la charge de lire bien attentivement le livr( pour m'en rendre compte, scène par scène. Elle 1 tient encore; j'en ai pourtant assez vu pour vou féliciter bien sincèrement. Vous me rendez des plu attractifs ce charmant petit monde de l'enfance. El cela, vous êtes incomparable. Les gravures sont for jolies, et celle de Lotte se jetant aux pieds du médeci? pour le conjurer de sauver Maman est un petit chef d'oeuvre; elle accentue votre idée et lui donne d relief.
(' Ce délicieux volume m'a fait grand plaisir, m compensant le déplaisir que j'ai souvent éprou> en voyant les naïves figures de l'enfance profanée: et servant de prétextes à figurer des passions qui r sont ni de leur âge ni de leur temps. Vous leur prête