‹ Zénaide FleuriotChapitre 6 sur 79 · FAMILLE DE ZÉNAÏDE FLEL RIOT · texte numérisé non relu

FAMILLE DE ZÉNAÏDE FLEL RIOT

et sévère d'une ville ancienne, ni l'aspect jeune, riant, régulier dune ville nouvelle. En parcourant le réseau embrouillé de ses rues, en voyant de loin, côte à côte, la tour à mâchicoulis, la longue flèche en ardoises de sa vieille cathédrale et les blanches façades de ses étlifices nouveaux, les pignons pointus de ses maisons moyen âge et les cheminées plates des habitations modernes, on se rappelle involontairement le vieil ouvrier laboureur qu'on a rencontré sur son chemin et qui. sur l'antique veste de drap violet ternie, usée, mais encore richement brodée sur toutes les coutures, a fait attacher de simples manches de toile.

« Si de l'aspect général de la ville de Saint-Brieuc il ressort qu'elle n'est ni réellement attrayante pour l'archéologue et l'artiste, ni suffisamment coquette et jolie aux yeux du touriste moderne, il en ressort aussi, et cela fait le légitime orgueil de ceux de ses enfants qui ne craignent pas de voir la part de Dieu trop grande dans les cités, qu'elle est éminemment religieuse. La croix se dresse de toutes parts au-dessus de ses toits, et la croix ne surmonte que les édifices sacrés, les temples où Dieu réside et les établissements pieux créés par la foi. unie à la charité.

<( Telle était la ville dans le passé, ainsi est-elle dans le présent : et les auteurs des savantes études sur les anciens évèchés de Bretagne ont été bien inspirés quand ils ont donné pour épigraphe à leur livre, où Saint-Brieuc tient une si grande place, ces paroles de saint. Jean Chrysostome : « Ce n'est ni le titre de « métropole, ni l'étendue, ni la magnificence des édite fices, ni le nombre des colonnes; mais c'est le cou-

« rao^e et la piété des habitants qui font la valeur, la (( gloire et la sauvegarde de la cité.... »

La maison dont parle Zénaïde Fleuriot , dans l'unique page de ses mémoires, était celle de son père Jean-Marie Fleuriot, avocat distingué et homme de bien. Il était né en 1780, à Plougonver, dans Tarrondissement de Guingamp, de François-Marie Fleu- ■ riot, nous disent les actes civils, et de Marie-Anne Rolland.

Très amateur de généalogie, il avait pris soin d'écrire de sa propre main tout ce qui se rattachait à la sienne et de classer minutieusement les illisibles parchemins au sceau des États de Bretagne, transmis de père en fds, depuis le xvi^ siècle, tant du côté des Fleuriot que de celui des Rolland.

Ces actes nous apprennent que les deux familles étaient de vieille souche bretonne, tout imprégnées de la foi ardente de leurs ancêtres. Le sacerdoce y semblait un privilège acquis; et d'oncle en neveu, on comptait toujours un élu du Seigneur à chaque nouvelle génération; c'est ainsi que Vincent Fleuriot, grand-oncle paternel de Jean-Marie Fleuriot, exerçait la* prêtrise en même temps que son grand-oncle maternel, Jacques-Etienne Rolland, était recteur de Saint-Coislit, près de Châteaulin 1733-1761).

La plupart des actes de famille réglant des partages après succession, ou des questions litigieuses entre propriétaires et fermiers, laissent supposer que les familles Fleuriot et Rolland possédaient, l'une et Tautre, une fortune territoriale assez considérable pour la province.

J.-M. Fleuriot descendait, quant à la branche pater-

nello, des Fleuriot de Plusquellec, et avait pour aïeul un certain René Fleuriot. magistrat, qui vivait à Plusquellec en 171G.

Mais il avait tenu à remonter plus avant dans cette généalogie « pour connaître, disait-il, la véritable origine de la famille, et non par orgueil ni vanité, car tous les noms sont bons, beaux même, quand on les porte avec honneur et avec dignité. Si Ton pouvait rechercher jusqu'en 1530 ou 1540, on trouverait sans doute que tous les Fleuriot descendent du même auteur; il est probable néanmoins que les aînés de la race ont dételé le matin et les cadets laprès-dînée, car, ainsi que le dit plaisamment Philippe de Coulanges dans les vers quil adressait à sa cousine, la marquise de Sévigné :

« D'Adam nous sommes tous enfants,

La preuve en est connue

Et que tous nos premiers parents

Ont mené la charrue:

Mais, las de cultiver enfin

La terre labourée,

L'un a dételé le matin,

L'autre l'après-dinée. ••

Par sa mère Marie-Anne Rolland, dont la bisaïeule Françoise Royou épousa Claude Rolland en 1687, Jean-Marie Fleuriot était parent de l'abbé Thomas- Marie Royou, le célèbre prêtre et journaliste, né à Quimper en 1741, qui après avoir professé la théologie avec succès chez les jésuites au collège Louisle-Grand, s'attacha à la rédaction de VAntiée littéraire, jeurnal hebdomadaire dirigé par son beau-frère Fréron. Critique à l'esprit acerbe et brillant, l'abbé Royou ne ménagea pas les épigrammes à Voltaire, et

il acquit, sous la Révolution, une très grande réputation dans le monde des lettres, grâce à ses ouvrages * nombreux et estimés. Xous ne parlerons pas ici de son inébranlable fidélité à la cause de la monarchie expirante, qu'il défendit même au péril de sa vie; nous avons tenu seulement à rappeler cette parenté, parce que c'est à elle que Ton a attribué les goûts littéraires, les sentiments chevaleresques et aussi l'esprit vif et mordant qui caractérisaient J.-M. Fleuriot et sa fille Zénaïde.

Les archives de la famille nous apprennent que Marie-Anne Rolland avait trois frères et une sœur : l'aîné, Allain Rolland, exerça les fonctions de magistrat; le second, Jacques-Tugdwal Rolland, fut prêtre et mourut en 1772 recteur de Landrevarzec (près de Quimper ; le troisième, Jean-Sébastien Rolland, qui éleva le père de Zénaïde, était prêtre aussi et recteur de Locarn en Duault. Il fut fusillé par ordre du tribunal révolutionnaire de Brest, le 25 floréal an ii (mai 1793 . Quant à la plus jeune sœur, Jacquette Rolland, elle vit son mari arrêté et jugé en même temps que l'abbé Jean-Sébastien Rolland, coupable, disait l'arrêt, d'avoir donné asile à son beau-frère; il fut condamné à la peine de la déportation et, en réalité, embarqué et noyé sur un des bateaux à soupape de l'infâme Carrier. Comme on le voit, la famille

1. On a de lui : Le Monde de verre réduit en poudre ou Analyse et réfutation des Époques de la Sature par Buffon (1780); Mémoire pour Madame de Valory : cette dame, plaidant contre un avocat, n'avait pu trouver de défenseur; l'abbé Royou s'offrit et lui fit gagner son procès (1183); Élrennes aux beaux esprits. Labbé Royou avait un frère, Jacques-Corentin Royou. qui fut auteur dramatique et historien, et dont un des fils devint assez bon écrivain.

FAMILLE DE ZENAIDE FLEClUOT. 7

I{olhni(l paya un ample tribut aux sanglantes horreurs (le 1703.

Nous avons dit que J.-M. Fleuriot avait été élevé par le prêtre martyr; voici par quel concours de circonstances : Tentant eut le malheur de perdre sa mère (juelques jours après sa naissance ; labbé Rolland, le recteur de Locarn en Duault. accourut pour assister sa sœur mourante: et lorsqu'il l'eut accompagnée à sa dernière demeure, il demanda à son beau -frère de lui confier le nouveau-né, lui promettant de lélever et de le chérir comme son propre enfant.

Après de longues hésitations de la part du père, labbé Rolland partit à cheval, nous dit la lettre dune parente, emportant, dans un pan de sa soutane, le petit Jean-Marie, auquel il fit boire du vin le long de la route. En arrivant, il le confia à une vieille servante toute dévouée. Le père de Zénaïde fut donc élevé au presbytère, et son oncle labbé lui portait une si vive tendresse qu'il n'épargna rien pour former son àme et développer les heureuses qualités dont la nature lavait doué. Il poussait si loin la sollicitude qu'il composa pour lui des livres d'étude ; et l'on conserve encore pieusement dans la famille une histoire sainte, écrite de sa main, où se montrent, à côté d'une foi ardente, une grande élévation d'esprit et une érudition peu commune.

Les premières années de Jean-Marie furent des années bénies ; mais l'orage révolutionnaire commençait à gronder; il allait éclater, balayant toute justice, déchaînant les plus grands excès, et bouleversant la vie jusqu'alors si calme du pauvre enfant.

L'abbé Jean-Sébastien Rolland, avant refusé le ser-

ment imposé aux prêtres par la Convention, était devenu suspect, et fut bientôt contraint de fuir. Mais, avant de songer à sa propre sûreté, il pensa à celle de son neveu tant aimé, et lui enjoignit de retourner à la maison paternelle. Il ne se faisait aucune illusion sur le sort qui lui était réservé à lui-même. La veille de la séparation, il voulut encourager Tenfant et lui donner ses derniers avis. J.-^I. Fleuriot avait conservé dans son cœur ces paroles suprêmes, et il les a relatées dans un touchant mémoire, où il raconte les terribles événements auxquels il fut mêlé à cette époque. Il avait à peine douze ans.

Comme tous ceux qui ont traversé la tourmente révolutionnaire, il avait gardé de ces scènes tragiques une impression dhorreur ineflaçable.

La première page de son récit manque malheureusement. Sur la seconde, en haut du papier jauni, couvert de caractères à demi effacés, se lit tracé par Zénaïde :

<( Manuscrit précieux, écrit en entier de la main de 7non père, à conserver pour mes Mémoires. )^

Nous reproduisons donc entièrement ce documen original, sans y vouloir rien changer ni retrancher, certain que nous sommes d'obéir aux dernières volontés de Zénaïde Fleuriot et d'intéresser nos lecteurs.

« Si l'orage qui commence à gronder vient à se « dissiper, me dit mon oncle bien-aimé, vous me trou- « verez toujours disposé à vous être utile. L'Angle- « terre, je le sais, m'offrirait un refuge contre les per- « sécutions du moment; mais, quel que soit mon sort.

je prélère rester au milieu du troupeau confié à ma t^arde, et le désir de vous conserver le peu de fortune que je tiens de la Providence a aussi contribué à ma résolution. Votre âge, votre peu d'expérience, - ne me permettent pas de vous en dire davantage. » « Lorsqu'il eut fini de parler, je me retirai dans ma chambre pour y passer une bien triste nuit : je ne pus dormir, tant j'avais l'esprit occupé des paroles que je venais d'entendre.

Dès que l'aurore parut, je me rendis dans la chambre de mon oncle, je ne l'y trouvai pas. A peine étais-je descendu, le domestique vint m'avertir que le cheval était prêt pour mon départ, et la servante voulut m'obliger à déjeuner. Pour toute réponse, je priai celle-ci, les larmes aux yeux, de me dire où était son maître : elle me répliqua tristement qu'il était parti à la pointe du jour.

« Après avoir parcouru tous les appartements du presbytère, je me rendis désespéré au jardin: mais comme il était vaste et qu'il avait des coins masqués par diiïérents massifs, je ne pus découvrir lendroit où mon bienfaiteur s'était retiré pour éviter les adieux.

« Mes sanglots l'avertirent enfin qu'il devenait inutile de me fuir; il vint me trouver, m'embrassa tendrement sans pouvoir proférer un seul mot. Dans ma joie de l'avoir revu, je lui promis d'obéir à l'ordre qu'il m'avait donné la veille, et disant adieu à la fidèle servante qui s'était montrée si dévouée pour moi, je quittai ce séjour de bonheur, pour me rendre à la maison paternelle....-

u Mon père avait servi dix ans dans les gardes Iran-

iO ZÉXAÏDE FLEURIOT.

çaises ; il avait vu de près les nombreux passe-droits accordés en ce temps à la noblesse; et cela avait beaucoup contribué à le rendre admirateur de la Révolution, bien qu'il n'en approuvât pas les cruels excès. Il sétait retiré dans ses pénates, et y vivait paisiblement, s'occupant des fonctions de juge de paix.

c> Il me reçut à bras ouverts: mais bientôt, sétant aperçu de la mélancolie qui me consumait, de notre divergence d'opinions politiques, et de mon éloignement pour tous les divertissements ordinaires aux enfants de mon âge, ses témoignages de tendresse se changèrent en reproches et en menaces; ce qui me détermina à retourner chez mon saint protecteur, voulant savoir par moi-même ce qu'il était devenu.

« Je mis bientôt mon projet à exécution. Arrivé au bourg, je frappe à la porte du presbytère, personne ne vient m'ouvrir; désespéré et ne sachant oii me retirer pour passer la nuit car elle était arrivée % — je m'assieds près de la maison, fondant en larmes.

" Peu de moments après, vint à passer un habitant du pays qui, me reconnaissant, m'apprit que le presbytère était vide. Sans lui donner le temps d'en dire davantage, je lui demandai : « Mon oncle, mon cher (( oncle, qu'est-il devenu? » Cet homme, touché de mon désespoir, me dit que l'on ne savait où il était; mais que son mobilier avait été transporté dans une maison qu'il m'indiqua, pour le soustraire au séquestre national: cette maison était justement €elle d'un parent qui avait épousé la sœur de ma mère : tous deux étaient venus demeurer là. à la solhcitation de leur frère, le recteur.

MAXrSCRlT DE SON PKRE. 11

« Après avoir remercié ce brave homme, je me •dirigeai vers la maison dont il m'avait parlé. Je frappe ; on demande : « Oui est là? — C'est moi », répondis-je, en me nommant. La porte s'ouvre, et je m'empresse d'entrer. Mais je m'arrête interdit, en apercevant un personnage, vêtu comme les paysans du pays, qui, assis auprès du feu, semble éviter mes regards et paraît craindre d'être reconnu sous ce costume d'emprunt. Mon parent et sa femme firent tout leur possible pour me consoler, mais ils ne me donnaient aucune nouvelle, et se plaçaient toujours entre l'inconnu et moi. Poussé par une curiosité irrésistible, je voulus examiner ses traits et je sentis en m'approchant de lui tout mon cœur tressaillir : c'était bien, en etïet, mon oncle tant aimé! Tout tremblant, je me jette à son cou, et je lui demande la permission de partager son infortune : ^ Je vois bien, me dit-il, que u vous m'êtes sincèrement attaché, et qu'il est presque <v impossible de pouvoir vous échapper; mais, mon « cher neveu, vous êtes encore dans l'enfance: et « avec toute la bonne volonté possible, vous pourriez « m'être plus nuisible qu'utile; vous ne savez pas « qu'aujourd'hui l'inhumanité est telle que votre jeuu nesse ne vous sauverait pas de la mort . si vous « étiez pris avec moi. Je préfère que vous restiez ici, « puisque la maison paternelle n'a pas d'attraits pour a vous; aimez et respectez votre oncle et votre tante « qui désormais vous serviront de protecteurs : aidez- « les de tout votre pouvoir, obéissez-leur surtout, et « sachez qu'ils ont comme moi votre intérêt à cœur, « en vous conservant leur propre fortune, puisque « vous êtes le seul héritier de la famille. Adonnez-

i2 ZÉNAÏDE FLEURIOT.

« VOUS au travail dont vous êtes capable; et n'oubliez 0 pas de sacrifier à l'étude tous vos moments de « loisir : on pourra vous enlever votre fortune, mais « votre éducation vous servira dans les revers, s'il « arrive que vous soyez réduit à cette unique res- (' source. Je vous recommande enfin de ne pas oublier c que Dieu est le souverain arbitre de la destinée des « hommes, et qu'on ne doit jamais murmurer contre « les décrets de sa providence. »

(( Malgré l'extrême réserve dont on usait envers moi, je n'ignorais pas que mon oncle venait quelquefois à la maison, mais toujours au milieu de la nuit. L'empressement seul que l'on mettait à me congédier après le souper m'avertissait de sa venue prochaine; et grâce à mon oreille qui n'était pas paresseuse, j'étais bientôt convaincu que je ne me trompais pas. J'entendais d'abord frapper tout doucement à une croisée qui était peu éloignée de ma chambre, la porte s'ouvrait après le signal, et le plus parfait silence régnait ensuite. Je me livrais alors aux plus tristes réflexions. Tantôt je voulais m'habiller et paraître; tantôt craignant une correction peu méritée, j'abandonnais ce projet, et m'enveloppant dans mes draps, je pleurais amèrement. Enfin, ne pouvant plus commander à mon chagrin . je résolus de vaincre toutes les menaces pour revoir encore une fois celui qui causait mes angoisses. Entendant, au milieu de la nuit, la porte s'ouvrir après le signal convenu, je me lève précipitamment et m'habille en grande hâte. O bonheur! je suis dans les bras de mon cher oncle; il reçoit mes embrassements, me témoigne son aftection, oublie son sort pour ne songer qu'au mien, et

l'xriise la désobéissance que la tendresse seule m'a l'ait commettre.

■ Après cette trop courte entrevue, je continuais à me consumer de crainte et de tristesse, lorsqu'un jour je vis arriver un ami de la maison; sa figure sombre annonçait qu'il n'était pas messager de bonheur. Au moment oi^i il entra dans le vestibule, je me préparais à sortir ^c'était une habitude que Ton m'avait fait contracter); mais j'avais à peine franchi le seuil de la porte, que j'entendis des sanglots: je rentre alors le désespoir dans l'âme, en mécriant : u » me cachez pas ce qui cause vos larmes; mon « oncle, mon cher oncle est-il donc arrêté? »

« Mon oncle et ma tante m'avouèrent alors que le bruit de son arrestation courait dans le pays et les environs.

u Aussitôt, rien ne peut me retenir, je pars pour m informer de la vérité et je me dirige vers la ville où on le disait emprisonné. En une heure, je fis deux grandes lieues de pays, trois bonnes lieues de poste, la surexcitation de mon esprit me laissant insensible à la fatigue de mon corps: arrivé enfin, j'entrai chez un brave homme que je connaissais un peu, espérant apprendre de lui quelque chose. x\ussitôt qu'il me vit ainsi défait et tout en sueur, il se douta du but de mon voyage et, sans me donner le temps de parler, il me dit : « Jeune homme, j'ai une mauvaise nouvelle « à vous annoncer; mais de grâce, promettez-moi de u ne pas aller plus loin : votre perte serait certaine I » Je h\suppliai de tout me dire.

« Le recteur de Locarn, ajouta-t-il alors, a été « incarcéré cette nuit ; il avait eu l'imprudence de se

14 ZÉXAÏDE FLELRIOT.

(( rendre ici, à la sollicitation d'un misérable qui vou- « lait recevoir la bénédiction nuptiale dun prêtre non « assermenté. Ce traître avait eu l'adresse de cacher « son premier mariage, pour épouser une demoiselle « trop confiante, dont il convoitait la dot, s'introdui- « sant ainsi dans une famille riche et distinguée. Non « content d'avoir commis ce premier crime, il a livré « avec une lâcheté peu commune le ministre de «Dieu quil avait trompé par son hypocrisie; des « gendarmes, apostés sur ses indications, ont arrêté « votre oncle, aussitôt que la cérémonie religieuse a « été terminée.

« Les honnêtes gens ont été indignés d'une action « aussi abominable, mais la terreur règne à ce point « que personne n'ose rien dire ; tout le monde tremble, « et avec raison, en présence de pareils faits. — Pre- « nez courage, mon cher enfant, et soyez persuadé « que la Providence ne vous abandonnera pas. Retour- « nez chez vos parents; et dites-leur ce que je viens « de vous apprendre. Partez immédiatement et n'aug- « mentez pas les peines de la noble victime, en vous « faisant mettre en prison; vous n'auriez pas, du « reste, la triste consolation de le voir, puisqu'il est « au secret; vous seriez plutôt confondu avec les « criminels, et tout ce que la société a de plus malfai- « sant et de plus méprisable. »

« On peut aisément s'imaginer l'effet que ce discours fit sur moi. J'étais désespéré. Partir sans voir encore une fois mon oncle bien-aimé, m'en séparer peutêtre à jamais, cette idée me paraissait aussi terrible que la séparation de l'âme d'avec le corps; et cependant, cédant aux instances du brave homme et com-

MAMSCIUT l)K SON l'KHK, 1 ii

prenant bien quune imprudence, quen tout autre ' temps on aurait qualifiée dliéroïsme, ne pouvait que nuire au cher prisonnier, craignant aussi d'être jeté au milieu de gens de la pire espèce, je me décidai à reprendre le chemin de la maison.

« En arrivant, je racontai à mon oncle et à ma tante tout ce que j'avais appris dans mon fatal voyage; ils mêlèrent leurs larmes aux miennes; notre douleur tenait du désespoir ; nous ne savions que résoudre; l'abattement où nous étions serait difficile à dépeindre.

(( La nuit arriva, et nous nous séparâmes pour prendre le repos dont nous avions tant besoin.

« Un gros chien que mon oncle avait élevé faisait la garde dans la cour; vers onze heures et demie, il aboya avec une telle violence que nous pressentîmes quelque chose dinsolite. Bientôt plusieurs cavaliers entrèrent dans la cour ; la fureur du brave animal redoubla; et comme il défendait toujours l'entrée de la maison, l'un d'eux lui tira un coup de pistolet qui rétendit raide mort.

(( Nous ne doutâmes plus que nous n'allions recevoir une visite redoutable. En effet, on frappa à la porte: mon oncle se leva, vint ouvrir, et une douzaine de cavaliers armés entrèrent, malgré l'obscurité. Aussitôt que la chandelle fut allumée, l'un de ces brigands lui demanda s'il n'avait pas d'aristocrate caché chez lui : sur sa réponse négative, il tira son sabre et lui en donna brutalement quelques coups du plat.

« Nous venons, lui dit un autre, t'apporter une « lettre de la part de ton beau-frère qui est en prison, « où tu ne tarderas pas à aller le rejoindre. En atten-

« dant, rends-nous l'argent qu'il t'a déposé; il y a a 1 500 francs dans la muraille, fournis-les tout de « suite, ou il y va de la mort pour toi.

« — Je ne sais rien de ce que vous me dites, citoyen, répondit mon oncle.

« — Comment, coquin, lui répliqua un autre force cené, comment, tu ne sais rien! tiens, lis cette (( feuille, et tu verras que tu n'es qu'un imposteur. »

« Mon oncle prit le papier, et se trouva tout surpris de voir l'écriture de son beau-frère et ses dernières dispositions, entre les mains de ces bandits.

<( Lorsqu'il eut pris connaissance de la lettre, il leur dit :

« J'ignore le lieu où est l'argent, cherchez, fouillez « partout, je ne m'y oppose pas.

« — Ehl bien, voyons, dit l'un des bandits, et con- « fondons ce mauvais patriote. »

« Ils arrivent dans ma chambre : je finissais de m'habiller, ils me poussent dehors ; et bien que mon oncle leur fît observer que je n'étais qu'un enfant, ils m'accablaient de quolibets grossiers.

« Il est bien jeune, il n'a pas le cou assez long, disait l'un.

« — Es-tu aristocrate? criait l'autre.

« — Veux-tu te faire calotin? ajoutait un troisième.

« — Je ne comprends pas vos expressions, répondis-je.

(( — Attends un peu, nous allons te les faire com- « prendre », repartit un autre, en me secouant rudement, et en me faisant néanmoins plus de peur que de mal.

« Les portes de la maison étaient gardées par des

dragons ; on leur recommanda de mempècher de sortir et les perquisitions continuèrent. Ils arrivèrent bientôt dans la chambre oi^i les fonds étaient cachés, et ils ne tardèrent pas à les trouver, à l'aide des indications écrites sur la lettre qu'ils possédaient.

^( Voici ce qui s'était passé : dès que mon oncle eut été incarcéré, il avait demandé une plume et de l'encre que le geôlier lui procura aussitôt; il écrivit alors à son beau-frère une lettre où il énonçait ses dispositions dernières, l'emploi des fonds cachés qu'il avait, et sa volonté formelle de me faire continuer mes études dès que la tranquillité serait rétablie, soin dont il chargeait mes dévoués protecteurs. Il finissait en nous annonçant sa mort comme certaine, inévitable, et en nous faisant ses adieux avec le calme et le courage que la foi et l'innocence seules peuvent donner. Il avait confié sa lettre à un prisonnier libéré, qu'il nous chargeait de récompenser par un louis : mais ce misérable eut la lâcheté de la faire passer aux membres du district. C'est alors que ceux-ci avaient envoyé leurs satellites dans notre maison, pour y commettre des rapines et des voies de fait.

« Lorsqu'ils eurent mis la main sur les quinze cents francs, ils descendirent en continuant à nous invectiver; les armoires du rez-de-chaussée furent ouvertes; comme tout leur était bon, ils s'emparèrent du peu d'assignats qui s'y trouvaient, de l'argenterie, d'un ciboire et d'un calice, dans lesquels ils se mirent à boire. Après avoir bien mangé et s'être bien enivrés^ ils pensèrent au départ.

L'un deux me dit d'aller prendre nos chevaux à lécurie, pour conduire mon oncle en prison; comme

je restais suffoqué et sans voix, mon oncle lui-même me répéta cet ordre, et je dus obéir.

(' Lorsque les chevaux furent sellés et bridés, il en monta un, et moi lautre : les cavaliers nous placèrent au milieu de leur peloton, pour ne pas nous perdre de vue, et nous partîmes.

« L'état d"ivresse dans lequel ils se trouvaient presque tous aurait bien pu favoriser notre évasion, si mon oncle en avait eu l'idée ; mais telle était la terreur qui régnait comme fatalement de toutes parts, que la résistance paraissait impossible. Arrivés aux portes de la ville, on força mon oncle à mettre pied à terre, et on m'ordonna de retourner chez nous à l'instant même, avec les chevaux. Tout en larmes, j'embrassai mon bon parent, seconde victime de la trahison et de la cupidité révolutionnaires, et j'allai rejoindre ma tante que je trouvai plongée dans la plus profonde douleur : je me mis à pleurer avec elle, et nous passâmes ainsi le reste de cette désolante journée. Le lendemain, on mit les scellés sur toutes les armoires; mais grâce à Ihunianité de l'officier chargé de cette opération, nous pûmes emporter nos vêtements et nos papiers de famille les plus importants.

« Mes deux oncles ne tardèrent pas à être mis en jugement devant le tribunal révolutionnaire de Brest, avec un citoyen recommandable qui avait souvent donné as-ile aux honnêtes gens voués à la proscription et à la mort, et qui fut notamment accusé d'avoir caché mon bienfaiteur quelque temps avant son arrestation.

« Après une procédure dérisoire, le prêtre fut con-

MANLSCIUT DE SON PKRE. 19

damné à morl et les deux autres accusés à la déjDorlalion. Ce jugement, prononcé par les satellites de Robespierre, reçut son exécution le jour même où il fut rendu, et la séparation des condamnés eut lieu aussitôt après l'arrêt de cet assassinat juridique, sans qu'on leur laissât la triste consolation de se dire adieu. Mon bienfaiteur vénéré, l'abbé Rolland marcha au supplice avec un courage digne des premiers martyrs, et reçut le coup fatal sans montrer la moindre faiblesse.

« Les deux autres victimes furent conduites en prison, et ne tardèrent pas à être embarquées sur un bateau à soupape, pour être noyées dans la Loire, avec d'autres compagnons d'infortune : c'était ainsi que l'on déportait sous la Révolution.

(' Lorsque nous fûmes informés, ma tante et moi, de ces fins tragiques, notre douleur ne connut plus de bornes.

« Le tribunal révolutionnaire poursuivit bientôt son œuvre en appliquant aux propriétés et aux biens des condamnés la loi barbare de la confiscation. Tout ce qui appartenait au prêtre martyr fut vendu au profit de la Nation.

« Ma bonne tante, dépouillée, elle aussi, de la forlune de son mari, prit alors la résolution de retourner chez son beau-père, et d'abandonner un pays qui ne lui l'appelait plus que de déchirants souvenirs.

<■< Elle fit donc venir mon oncle, Allain Rolland, le seul frère qui lui restât, et lui communiqua son projet, 1q priant de me recevoir puisque je ne pouvais me résoudre à rentrer chez mon père. Il approuva sa résolution et dit qu'il serait heureux de

20 ZEXAÏDE FLEURIOT.

memmener, d'autant plus qu'il était sans enfant, et qu'il voyait en moi la double qualité de fils de sa sœur et d'héritier de sa fortune.

« Je me rendis donc chez ce bon parent, et fus très bien reçu par sa femme qui ne tarda pas à me témoigner le plus tendre attachement. Je m'efforçai de leur montrer ma gratitude en remplissant mes devoirs le mieux qu'il m'était possible, mais le souvenir de la mort affreuse du prêtre martyr ne pouvait quitter ma pensée. Consumé par un chagrin continuel, je ressentais autant de regret de n'avoir pu l'arracher à ses assassins, que de n'avoir pu mourir avec lui. Je tombai enfin dans une maladie de langueur qui me conduisit aux portes du tombeau. Pendant dix mois, on m'entoura des soins les plus empressés, mais en vain; j'étais devenu si faible que je ne pouvais plus marcher sans l'aide d'un bâton.

« Un jour, j'appris que Ton allait célébrer, pour la chère victime que je pleurais, un service funèbre dans l'église de la paroisse qu'il avait desservie si longtemps ; mes parents avaient eu soin de me cacher cette cérémonie, craignant l'émotion inévitable qui en résulterait pour moi ; mais le sentiment de la reconnaissance devait rendre leurs précautions inutiles.

« Le jour fixé, je me levai à l'heure ordinaire pour éviter tout soupçon; et certain que tous étaient déjà partis, je me traînai comme je pus vers le bourg.

« Le service était commencé lorsque j'arrivai à l'église, et les assistants ne purent retenir leurs larmes lorsqu'ils me virent, pâle, défiguré, me soutenant à peine, m'agenouiller au milieu d'eux pour rendre les derniers devoirs à leur vénéré Recteur.i

IVieu (]uo cette touchante cérémonie eût ra\i\c toutes mes douleurs, je trouvai une si grande consolation d'avoir pu m'associer à cet acte de respect et de reconnaissance pour la mémoire du saint martyr, que les forces commencèrent à me revenir dès ce moment.

(( .Je restai encore quelques mois chez mon oncle AUain; mais dès que je fus rétabli, je me vis obhgé de céder aux sollicitations de mon père et de retourner chez lui. Hélas 1 je n"v restai pas longtemps 1 Ma manière de vivre lui déplaisait, et il voyait bien que mon cœur demeurait consumé par le chagrin. Mon demi-frère avait pris du service dans les armées de là République ; tous les jours, mon père m'excitait à suivre son exemple , et je crus devoir me déterminer à lui obéir et à quitter mon pays : je demandai donc et j'obtins une feuille de route pour rejoindre le bataillon de volontaires dans lequel mon frère aîné servait déjà.

u Me voilà donc soldat! Dieu sait si telle était ma vocation: mais il est des moments dans la vie où Ion est entraîné par les événements comme par un torrent I

« Après avoir traversé la Bretagne et une partie de la basse Normandie, j'arrivai à Grandville où le bataillon dont je devais faire partie était en garnison. Mon frère vint à ma rencontre avec ses amis, et mon entrée au corps fut un jour de fête pour eux, car pour moi, j'étais triste et assez insensible aux démonstrations d'amitié de mes compagnons d'armes. On me taxera peut-être d'originalité et d'hypocondrie, mais je dois dire la vérité puisque je n'ai pas l'intention de faire un roman.

« >»'oiis étions alors à la moitié ou vers la fin de l'an III. j avais à peine quatorze ans, et quoique fort grand pour mon âge, je ne me sentais pas vigoureux.

« A cette époque, on ne s'amusait guère à démontrer Texercice : il semblait qu'après avoir mangé deux ou trois fois à la gamelle. Ion était devenu un soldat accompli. Mon tour arriva bientôt de monter la garde; tout marcha d'abord à souhait, et mes deux premières heures de faction sur le plateau de Grandville me parurent un amusement ; je ne cessais de considérer une chose grandiose toute nouvelle pour moi. la mer! et j'étais, je l'avoue, plus occupé d'elle que de la consigne. Rentré au corps de garde, je me mis sur le lit de camp avec l'intention de me livrer au sommeil: mais hélas, peu habitué à dormir sur la dure et me trouvant fort mal à l'aise, il me fut impossible de fermer l'œil. Deux heures après, je retournai en sentinelle au milieu d'une nuit obscure ; cette fois, je ne pouvais plus admirer l'Océan, et il ne se passait pas de quart d'heure que des rondes ne se succédassent pour me demander des mots d'ordre ou de ralliement.

«( Relevé de faction, je rentrai de nouveau au poste où je me jetai résolument sur les planches, voyant bien qu'il fallait me familiariser avec le lit de camp : je fis alors de tristes réflexions sur mon nouvel état, et cette première nuit de garde s'acheva péniblement.

« Trois ou quatre mois après mon arrivée à Grandville, le bataillon reçut l'ordre de se rendre à Caen;je le suivis avec peine, car mon bagage et mon arme me fatiguaient beaucoup.

(' Nous restâmes une quinzaine de jours à Caen,

puis le bataillon fut dirigé sur Sainl-Ouentin, en Picardie. Me sentant épuisé, je demandai et j obtins un billet d'hôpital, et je dois dire que je fus très bien soigné dans cet hospice que je quittai après un séjour d'une décade.

u J'avais à peine passé deux mois à Saint-Quentin, que je reçus la nouvelle de la mort de mon père; et quelle mort, grand Dieu I pes assassins, se disant les soutiens de l'autel et les amis de la monarchie des Bourbons, avaient pénétré dans sa maison, et, violant toutes les lois divines et humaines, l'avaient nassacré sans pitié. Cette nouvelle atroce me bouleersa : je ne voyais plus que des bourreaux partout. Quoi, me disais-je, des scélérats ont osé exécuter comme un malfaiteur mon saint oncle l'abbé, puis mon oncle, son beau-frère, qui n'avait eu d'autre tort que de l'accueillir dans son malheur; et c'est maintenant au nom de la religion, au nom d'un prince qui désavouerait hautement leur conduite s'il pouvait faire entendre sa voix, que de misérables fanatiques ont assassiné mon père, un citoyen estimable et paisible, qui n'avait d'autre tort que de s'être montré trop confiant dans les promesses du nouveau gouvernement. La France n'est donc plus qu'un repaire de brigands où l'honnête homme ne saurait vivre désormais à l'abri des persécutions. Que sont donc devenus les commandements de Dieu, les maximes évangéliques? il n'y a donc plus de morale, plus d'humanité? La religion ne nous enseigne-t-elle pas à exercer envers tous les homme^^ la charité , l'hospitalité . le respect du droit! »

24 ZÉXAÏDE FLELRIOT.

0 Mais le? révolutionnaires, de leur côté, ne se laissaient pas surpasser en cruauté, A la formation du camp de Grenelle, mon bataillon reçut Tordre de SY rendre, et je pus voir par mes propres yeux les excès d'horreur auxquels se livraient les terroristes. L'église de Grenelle avait été transformée en salle de tribunal révolutionnaire, et des scènes déchirantes s'y répétaient chaque jour; des victimes innombrables y paraissaient devant les juges improvisés, et je ne fus pas peu étonné d'entendre condamner en une seule nuit quarante innocents à la peine de mort, pour avoir, disait-on. pris part à la conjuration de Grenelle ^ »

Ici s'arrête le manuscrit, qui, malgré son intérêt, paraîtra peut-être un peu long au lecteur: mais il fait SI bien connaître le caractère de J.-M. Fleuriot, dans lequel on retrouve celui de sa fille Zénaïde, que nous n'avons pu nous décider à l'abréger. Elle avait lu tout enfant ce récit qui avait exalté sa jeune imagination et fait pour elle de son père un type idéal à imiter: elle voulait être, comme lui, juste, amie du bien, chevaleresque, fidèle jusqu'à la mort aux principes de l'honneur: elle conserva toute sa vie un culte pour lui. tout en déplorant que sa rigidité de principes eût causé la ruine de sa famille et amené les douleurs de son adolescence et de sa jeunesse.

1. Grenelle, à ceUe époque, était un bourg près de Paris. Le 21 août 1794, l'immense poudrière qui avait été installée dans l'ancien château fît explosion et causa la mort de plusieurs centaines de personnes. Enfin, le 9 septembre 1794, le camp établi à Grenelle fut attaqué subitement par 800 conjurés qui furent dispersés. C'est ce qu'on appela la conjuration de Grenelle. La plaine de Grenelle devint ensuite, jusqu'en 1815. le lieu de> exécutions militaires.

V!K DK SON PKHK. 25

Diiïérents papiers et certificats témoignent que J.-M. Fleuriot continua à servir dans les armées de la République, pensant avec raison, dit-il ailleurs, que le 'soldat qui repoussait les ennemis de son pays et empêchait l'envahissement de la France servait loyalement sa pairie, et non pas le gouvernement dont il méprisait les sanglants excès.

^'inrent le Consulat et après lui lEmpire; le jeune homme suivit la fortune victorieuse des armées de Xapoléon et roula avec elles d'un bout de lEurope à l'autre. Après avoir fait la campagne d'Italie, il changea d'arme et fut incorporé, le 30 fructidor an ix, au 27^ régiment d'infanterie légère; c'est dans ce régiment qu'il prit part à la glorieuse bataille d'Austerlitz. '^ Après cette victoire, ayant été envoyé en garnison à Nuremberg, il se lia tout particulièrement avec le baron de Schœurl, intendant du roi de Bavière. J.-M. Fleuriot avait alors vingt-cinq ans, et la bonne semence jetée dans son cœur par l'abbé Rolland, le courageux prêtre victime de la Terreur, avait porté ses fruits. Non seulement l'enfant était devenu un honnête homme, dans la plus noble acception du terme, mais encore les dures épreuves qu'il avait traversées, la vie pénible et aventureuse qu'il avait menée dès l'âge où les autres sont encore sur les bancs de l'école, avaient trempé son caractère et mûri son esprit sans altérer aucunement la bonté et la délicatesse de son cœur. Quoique bien jeune, il avait été à même de beaucoup voir et de beaucoup retenir; il était du reste plus instruit que la plupart de ceux de sa génération, en raison de la solide éducation première qu'il avait reçue, et aussi parce qu'aimant pas-

26 ZÉNAÏDE FLEUR lOT.

sionnément rétude, il sut mettre à profit, pour s'y livrer, les rares instants de loisir que le génie vainqueur de Napoléon laissait parfois à ses soldats.

Une véritable intimité s'établit donc entre ^1. de Schœurl et le jeune volontaire; il passait chez lui de bonnes soirées, heureux de retrouver auprès de sa femme et de ses enfants un peu de cette douce atmosphère de famille dont il avait été sevré depuis si longtemps; et lorsque, après un assez long séjour, le régiment reçut Tordre de quitter Nuremberg, ce fut avec un vif chagrin qu'il se sépara de ses aimables amis.

Les regrets et l'affection de M. de Schœurl n'étaient pas moins sincères, et ils se traduisirent par des lettres que J.-M.. Fleuriot aimait à relire. En voici deux dans leur français incorrect et leur forme naïve. Le lecteur voudra bien se rappeler que c'est un étranger qui manie notre langue ; le style est bien de l'époque.

Nuremberg, ce 18 août 1806.

(( Monsieur,

M En ce peu de lignes, je tâche de vous exprimer combien j'estime la noblesse de votre âme qui vaut toujours mieux que la noblesse de la naissance, puisque la dernière est une acquisition accidentelle et involontaire, tandis que la première ne s'obtient qu'en employant des qualités morales soigneusement cultivées et souvent appliquées avec beaucoup de peine et de sacrifices.

« Je loue en vous, Monsieur, Aotre conduite modeste, tranquille et aimable, mais ce que j'admire le plus,

VIE DE SON FKKE. 2 i

c'est la palienre ol l'héroïsme avec lesquels vous supporter un étal qui ne me semble pas vous satisfaire ; et voilà limage du sage qui sait se soumettre à un sort contraire sans perdre la grandeur de son àme; aussi votre souvenir, Monsieur, me restera toujours bienfaisant et inéluctable.

« Je suis persuadé que la Providence, aussi juste que bonne, vous prépare un sort digne de vos mérites et qualités, et qu'elle vous dédommagera de tous les événements adverses auxquels vous avez été exposé comme pour vous mettre à l'épreuve.

u Puissé-je un jour vous prouver. Monsieur, mon amitié fondée sur l'estime la plus sincère.

« Je vous prie instamment de ne m'oublier jamais et de vous assurer que vous trouverez en moi, pour toute la vie, un vrai ami.

u A. DE SCHOEL'RL. »

Le cachet de cette lettre portait pour devise : <( L'honneur pour but, la vertu pour guide ». Voici la seconde, à laquelle nous avons laissé la petite annotalion écrite par Jean-Marie Fleuriot en tête de la page.

Nuremberg, ce 12 novembre J806.

J'ai reçu à Aix-la-Chapelle, le jour de la réception de mon congé, cette lettre de M. le Ijaron de Schœurl, intendant général du Roi de Bavière, et y ai répondu le 6 décembre 1806.

" Monsieur et très cher ami,

« On ne connaît jamais mieux la valeur d'un bien que quand on Ta perdu. C'est à présent que je suis

28 ZEXAIDE FLEURIOT.

plus convaincu que jamais de cette vérité. Quelque cas que j aie fait de votre compagnie et de votre entretien bien spirituel et bien charmant, je n'en ai jamais senti tout le prix au point où je le fais maintenant que je viens d'en perdre la jouissance à jamais selon toute vraisemblance. Ce qui peut me consoler de cette perte, c'est la sincérité des sentiments que vous m'exprimez dans votre lettre aussi élégante qu'amicale.

(( Il me prend presque envie de vous faire quelques reproches de ce que vous outrez trop le bon de ma conduite vis-à-vis de vous, Monsieur, pendant votre séjour, trop court, à Nuremberg. Je n'ai fait que suivre le penchant de mon âme. Car qui est-ce qui peut s'empêcher de vous estimer et de vous aimer ? et par cette raison, qui est-ce qui ne ferait point son possible pour vous procurer tous les services et tout le plaisir qui conviennent à vos mérites et à vos qualités si aimables ?

« La perte de votre conversation me touche plus qu'aucune autre, et je suis bien aise de trouver le soulagement de cette perte dans la plume : voilà des faveurs que vous n'irez pas me refuser et que je mets à un prix au delà de toute ma reconnaissance.

« Je me sens bien consolé dans ces tourbillons de la mauvaise situation que la guerre nous apporte, quand je me persuade, mon aimable ami, que vous m'honorerez fréquemment, s'il vous plaît, de vos lettres. Mais je vous en prie, en me communiquant des nouvelles publiques, de n'y ajouter jamais aucun raisonnement, parce que je le trouve trop dangereux pour

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