‹ Zénaide FleuriotChapitre 67 sur 79 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Paris. — La Délivrande. — Locmariaker.

Correspondance (1882-1883).

A LA MERE MARIE DE

« Couvent de la Vierge fidèle, la Délivrande (Calvadosj.

15 janvier 1882. .

^* Ma chère Mère,

« Je me demande encore comment vous avez bien voulu consentir à me laisser, par ce temps dhiver, m'en aller guérir mon rhume à l'air de la mer. Le remède homéopathique est un peu violent pour une toux invétérée; mais j'espère qu'il en aura raison.

«< Vendredi soir donc, j'arrive à la petite gare de la Délivrande. Personne au-devant de moi; ma dépêche était à peine arrivée, et je ne précisais pas de train. Une vieille paysanne s'empare de mon sac de nuit pour le porter; je ne suis plus à Paris, c'est clair. Au couvent, on a donné des ordres; je trouve la Mère de Bethléem très distinguée, très aimable. Elle me con-

CORRESPONDANCES DIVERSES- ii 1 i

(luil à ma chambre, me donne les détails nécessaires. En voilà jusqu'au lendemain.

». Ouel silence I on n'entend pas même une cloche. Ma chambre, au premier, n'est pas grande, mais éclairée par un haut vitrage avec des dessins enchâssés dans du plomb, c'est artistique: cela me plaît. Au dehors, la campagne nue; sous mes yeux, un potager, une platebande d'artichauts; ces touffes bronze sont superbes; l'artichaut me fait l'etïet d'une acanthe rustique.

u J'ai un feu splendide ; et il me semble que j'entends la mer. Demain, je cours lui faire visite; j'ai d'abord adoré le Créateur, en son modeste tabernacle. Ce n'est plus notre belle chapelle à mosa'iques d'or, mais c'est toujours le Dieu que ma Mère m'a fait connaître et aimer. J'ai bien prié, malgré ma fatigue. Demain, j'essaierai de travailler; il faut qu'un canevas s'élabore en ce très peu de jours. Il est dommage que je sois hébétée par le rhume, j'aurais tiré parti et grand parti de ce voyage.

•' Samedi.

u Je descends pour la seconde messe. On m'apporte mon déjeuner. Aussitôt après, je mettrai ma lettre à la poste et partirai pour la mer. Que dira ma bronchique de cette visite? Peu importe 1 Je prends le train qui me dépose, en quelques minutes, à deux pas de la grève. Quels ravissements! D'abord, j'élève mon cœur vers celui qui a préparé de pareils tableaux pour mes yeux. Je me promène le long du flot; je trouve des emplacements exquis; je rêve d'un pied-à-terre, pour moi seule, à cinq heures de Paris. Puis je reviens.

i' L'après-midi, je reçois la visite de la Mère supé-

rieure. Pleine d'amabilité, elle me témoigne la plus vive reconnaissance d'être descendue au Couvent. A la Vierge fidèle, tout le monde me lit. Elle me demande de visiter demain le pensionnat.

« Après son départ, je vais flâner par le bourg, et prier Notre-Dame de la Délivrande. .Journée bien remplie.

a Le lendemain, dimanche, messe de communion ; et puis, grand'messe à huit heures et demie. Je suis seule dans la rangée de prie-Dieu, janvier n'étant pas précisément le mois des bains de mer; la jeunesse est derrière. Belle musique, chants très pieux. Soudain une grosse voix d'homme tonne à mes côtés. C'est un missionnaire qui, appuyé sur la balustrade, juste devant moi, commence un sermon. Ses jeux de physionomie, son accent, me jetaient dans la stupeur. Enfin j'ai pu me recueillir et écouter avec respect cette parole rustique, mais si fervente!

a Le reste de la matinée, j'écris ma correspondance. A deux heures, une religieuse vient me chercher et me fait visiter l'établissement. C'est très vaste, très aéré, très ordonné, bien blanc et bien frais.

0 Tout à coup, dans le dortoir des orphelines, une porte s'ouvre : cinq religieuses, dans leur magnifique costume, apparaissent. C'est la Supérieure générale, que je ne savais pas là, et qui venait me dire le plaisir qu'on avait à faire ma connaissance.

« La Révérende Mère se tenait au milieu : deux religieuses de chaque côté. C'était un vrai tableau. J'étais confuse de tant d'honneur. Nous avons un peu causé, et elles se sont retirées. La Supérieure et la bonne religieuse qui s'occupe des orphelines sont restées,

CORRESPONDANGES DIVERSES. SI 3

et nous avons longuement parlé onsoniblo. Une sœnr \ iont nous dire que la marquise de *'* me fait offrir son landau pour aller à la mer. J'accepte avec enthousiasme. Cette longue promenade à travers le pensionnat me rendait impossible tout autre genre de promenade. Il est décidé que j'irai remercier l'aimable dame, dont on me donne un aperçu, u Son appartement n'est pas en très bon ordre >, gémit la mère.

H Je vais. C'est de l'indescriptible. Mme de ***, iirande, distinguée, négligée dans ses vêtements, est .i--ise vis-à-vis d'une cage de perroquet, entourée de journaux, ensevelie sous des livres. Elle m'accueille avec joie. Sa conversation est étonnante. Beaucoup desprit, avec un grain d'originalité.

Elle a lu tous mes ouvrages, et trouve que j'ai des pages à la ^^'alter Scott. Elle me demande si je ne voudrais pas fonder un journal. Elle arrive à Mlle X.... qui a le sien. Oh I qu'elle est pointue 1 s'écrie-t-elle. La religieuse me regarde avec inquiétude. Je suis très gaie; ce type me ravit.

^' Mademoiselle, me dit la religieuse, elle est charu mante aujourd'hui; c'est le contentement de vous « voir. •>

M Je pars dans le landau fermé, et je passe deux heures sur la grève, prenant des renseignements pour m'amuser, et ne me lassant pas de contempler la mer derrière la glace de la voiture, qui marche lentement. C'est un rare plaisir pour le mois de janvier.

« A bientôt, mère; je suis ravie de ma petite équipée; je sens que mon rhume est guéri; le remède était excellent, .mais non à conseiller à tout le monde. ■>

Zénaïde revint à Paris, et ne le quitta plus qu'au moment des vacances.

A LA MÈRE MARIE DE

« Kermôareb, 5 août I882.

« Ma Mère, ma chère Mère,

« Quand donc recevrai-je de vos nouvelles? Pas un mot,

« Je voudrais que vous me vissiez dans ma grande solitude, attendant ma manne de conseils et de forces, après l'autre, celle que je vais chercher à l'autel.

(( Je commence à me relever de dessous les mille aiguillons d'épreuves domestiques qui m'attendaient ici, dans mon ermitage. Le départ de Jeanne est de ce nombre. Il m'est impossible de trouver quelqu'un qui puisse vivre avec M***; elle n'est pas assez forte pour son travail, et ne peut supporter personne avec elle. Afin de me reposer un peu de ces tracasseries, j'ai envoyé M*** chez sa mère.

« Je cueille mes dernières fleurs, car le soleil devient brûlant et les fane. Mes tamarins sont superbes; vous connaissez ces jolis arbustes au feuillage fin. souple et toujours vert. Le bon Dieu les a destinés à orner l'aride. Ils viennent partout ; et les secousses du vent ne font que les enraciner davantage. Ainsi en est-il de l'amour divin. »

« 6 août 1882.

ce Je reçois beaucoup de visites d'aimables gens, qui viennent saluer Zénaïde Fleuriot. Je me demande parfois si ce personnage est bien moi.

« Adieu, etc. »

A LA MÊME

« Assomption 11SS2.

u Charmant de voir arriver Francis sur Méaban; nous avons ainsi baptisé le petit cheval qui est enfin revenu ; et je sors des offices. Je puis dire que j"ai passé ma journée dans le temple du Seigneur. Tous ont assisté à grand'messe, vêpres et procession. J'ai prié bien humblement et avec une grande ferveur, et ces exercices de pénitence m'ont laissé une vraie suavité. Pourtant quels chants, mon Dieu! Quels assauts! et la procession, quelle poussière I Du côté de la foi, c'est bien édifiant ; mais où sont les voix célestes et le silence recueilli de ma belle chapelle?

u Le cheval fait toujours merveille et nous sert joliment. Francis et moi avons combiné les courriers. Il ira à cheval porter les lettres à Aurav; et vous verrez que maintenant on pourra se répondre courrier par courrier.

' Notre recteur fait une retraite; ce sera le vicaire qui baptisera Marie P***, dont les parents sont aux anges. Si vous aviez vu le brave douanier au brun nsage ruisselant de sueur contempler pieusement la oetite médaille d'argent que vous leur avez envovée ! Quelles braves gens il y a encore icil

La remplaçante de Jeanne est une pieuse fille, qui )béit au doigt et à l'œil à M..., ce qui lui va; c'est du este la seule manière de s'entendre avec elle.

^- Comme l'humilité et la douceur sont nécessaires lU bonheur commun! j'en vais faire provision chaque natin à l'église, et je reviens alors mieux disposée, api*ès

ol6 ZEN AIDE FLEIRIOT.

avoir prié mon Dieu, et m'ètre rappelé les enseignements de ma mère. Un objet sans art me fait du bien à l'âme par les yeux. Sur la porte du tabernacle est couché un agneau doré; comment ne pas s'efforcer d'être doux quand tous les jours ce symbole vous rappelle celui qui fut doux et humble de cœurî En pensant à ma Mère, je retire une à une les petites épines restées en mon cœur, et personne ne s'y blesse ce jour-là I Je suis encore si imparfaite et si rancunière, grâce à mon implacable mémoire, que j'en ai honte. Priez pour moi; les apparences sont superbes, mais Dieu voit le fond.

« J'ai reçu hier la visite de léminent D"" Fonssagrives et de ses fds; ils habitent non loin d'ici. L'abbe est auprès de Mgr d'Hulst ; nous irons prochainemenl voir ces dames.

« Adieu, etc. »

A LA MEME

« Kermôareb. 30 août 1882.

(( Ma chère Mère, « Que vous êtes bonne pour ces pauvres enfants vous m'en attendrissez moi-même, et je fais beaucouj d'actes de vertu en votre souvenir.

(( Le chien de Francis. Trompillau. nous amus« beaucoup. Quand son maître revient de la chasse e prend son repas après nous, il met son museau ai niveau de la table; et alors ce sont des caresses, faut voir: Il a une belle et honnête figure jaunâtre et deux oreilles superbes.

u Quant à Méaban nom de l'île qui nous fait face) ce" n'est pas un cheval, c'est un mouton. Tout 1

monde peut le conduire; et avec cela, il marche bien. Il est gris pommelé, et prend l'air fier quand Francis est monté dessus et lui tient la bride haute. Le cavalier possède, il est vrai, des arguments.... aux talons. Ils sont allés jusqu'à Vannes l'autre jour.

Hier, j'ai été voir une pêche de nuit, mes neveux m'en avaient tant priée. Il faisait un clair de lune admirable; ces messieurs tiraient sur le filet à qui mieux mieux. Ils ont pris quantité de poissons qui, frits aussitôt, sont exquis.

Xous avons assisté à la noce d'un brave douanier; c'était des plus rustiques; Francis ne pouvait s'y rendre à cause dune foulure au pied, mais deux géants , sont venus l'enlever sur leurs bras, disant qu'à tout prix ils voulaient l'avoir à leur table. On a bien ri et chanté: mais que cela est rehgieux au fondl Figurezvous une vieille pêcheuse imposant silence aux chanteurs, à la fin du repas, et récitant des prières dans un latin impossible. On répondait avec des voix formidables au Pater et à Y Ave. Puis elle a récité un De profundis, en souvenir de leurs défunts. Quels braves gensl Pour achever cette bonne journée, quelqu'un apparaît, c'est... Monsieur de Perrodil;et après le dîner, nous allons voir danser la noce. Ce matin, il part, se disant enchanté. Ce sont d'excellents amis qui vous respectent et qui vous aiment; nous avons bien parlé de vous, quelle joie intense!

(( Pourriez-vous, Mère, me faire acheter de petites images de TEnfant Jésus, pour mon peuple enfantin? il m'en faut une cinquantaine.

« Oui, c'est convenu : tous les jours, je porterai votre souvenir à l'Agneau du Tabernacle; cette pensée

oi8 ZÉXAIDE FLEURIOT.

m'est très douce. Chaque fois que j'entre dans 1 église, je dis pour vous et pour moi : Agnus Dei, miserere nobis.

« Adieu, etc. »

A LA MEME

" Kermôareb. dimanche 1" septembre 1882. <( Ma chère Mère,

(' Oui, la foulure va mieux, mais Francis ne brille pas par la prudence. Enfin il y a tant de ressort en lui, que la guérison arrive quand même. Il est allé ce matin à la grandmesse à cloche-pied.

« Non, ce n"est pas la vie de famille qui m'absorbe; c'est la direction de cette maison, de ce ménage, que je porte à moi seule. C'est la voiture, le bateau, tout ce train. Cela m'occupe et m'est sain; mais quant au travail littéraire, n'y comptez pas. Il ne se fera qu'à Paris, dans mon tranquille appartement. Je prépare mes matériaux, je recueille les éléments: mais la composition n'est pas possible ici. Par vertu, j'essaierais, s'il n'y avait que deux ou trois personnes. Le docteur Fonssagrives m'a stimulée. Quand des hommes de cette valeur me disent : << Vous rendez de grands « services, vos livres font un bien immense », le courage renaît. Sa femme me paraît très bonne; sa fille, Mme Martin, excellente ; et les poupons sont... exquis!

« J'ai été terrifiée autant qu'édifiée en lisant votre billet d'aujourd'hui, sur cette pauvre amie Mestayer.

(^ Disposer ainsi toutes choses soi-même avant cette terrible opération, puis s'abandonner absolument en face de la mort, c'est très grand. Ce n'est plus le

CORRESPONDANCES DIVERSES. blO

sacrifice de la vie au pied de l'autel, mais bien au pied de la potence.

« Je vais prier pour elle avec vousl

« Mme Badois ma écrit une lettre étonnante de cœur et d'esprit; quelle religion élevée I Quel amour vrai et pratique pour les pauvres ! Ma chère Mère a dans son tiers-ordre un véritable écrin de perles.

« Je reçois des visites de toutes les parties de l'Europe; je ne sais vraiment pas qui leur donne mon adresse. Hier j avais dans mon salon une comtesse italienne qui veut me traduire, et d'aimables dames de Bordeaux fort enthousiastes.

- Ma contrariété actuelle est que Méaban est malade et que le voilà en traitement chez le vétérinaire, ce qui me fait faire la grimace. Mais j'étais trop contente d'avoir ce bon cheval sous la main, et de me carrer dans ma petite voiture. Il me faudrait une écurie sur place; je l'envoyais à Kerpenhir. chez le fermier: c'était si loin qu'il a pris froid, et je suis à pied pour l'instant.

<' Il fait une effroyable tempête: la mer écume sous ma fenêtre, et je perds un temps considérable à l'admirer, en pensant à vous, ma Mère, à vous qui avez déifié en moi celte admiration machinale. Du reste, je vous dois tout. »

A LA MÊME

" Kermoareb, 10 octobre J882.

" Chère Mère, ' Avant votre retraite, je veux vous dire que j'ai écrit quatre lettres au profit d'un être qui m'est de plus en

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plus antipathique. Il me faut prier, prier et prier, pour être patiente. Et encore, je menlève parfois comme une chaudière qui éclate. Priez jjien aussi pour votre pauvre fille, que les trop hautes vertus agacent quelquefois. Obtenez-moi celle de patience. Encore, si j'avais une nièce, une douceur; mais non. un frère et cinq neveux. Cette pauvre amie de Cadoudal est si bien soignée par ses filles I Ah ! parlez-moi des filles :

" Mais ce sont ces malheureux hommes qui ont Tinfluence: il faut donc les garder chrétiens, et les supporter.

« Vous devez être heureuse de vous envelopper de silence, ma chère Mère, et je ne suis pas fâchée d'être ici, durant ces saints jours de retraite, pendant lesquels vous disparaissez. Il me semble que vous avez, cette année, un prédicateur tout à fait au goût de votre âme, et j'en suis heureuse. J"ai moi-même entendu le révérend père Fessard. à Rome, et sa sainteté m'avait ravie.

" Ici j'ai des sermons très longs, en bas-breton, que je ne comprends pas. et bon nombre de quêtes. Mon clergé choisit l'heureux moment de ma présence pour me mettre à contribution. C'est tout simple, et j'aimerais à ouvrir les mains très grandes, si j'étais un peu riche. Mais hélas! avec tant de charges, je ne le serai jamais.

« A bientôt, ma chère et vénérée Mère: je demeurerai durant la retraite, par le cœur et la pensée, auprès de vous, et je sens bien que je vais me recueillir un brin. pour être en correspondance. »

C0RHESP0NDANCE8 DIVERSES. o2l

A LA PRINCESSE ^V IT TG E N STE IN

« Kemioareb. l."i oclobro 1882.

«' Je n"ai pas quitté mes grèves, chère Princesse; jaiiiie les In'umes d'automne sur l'Océan, et mes yeux sont habitués à l'horizon bleuâtre de mon grand lac. Néanmoins je partirai la semaine prochaine pour Paris, et me mettrai à la recherche de la princesse **' pour lui remettre votre billet. Si le hasard me fait la rencontrer, je me souviendrai de vos utiles recommandations sur 1rs étiquettes, car je trouve qu'il yen a beaucoup. Je suis enfin sortie de mes expansions un peu juvéniles; et, comme j'ai le respect des hiérarchies, je serai facilement ce que vous désirez que je sois. Mais, voyez-vous, je ne suis faite que pour des Altesses miracles de bonté et d'intelligence, ou de saintes et grandes dames qui me témoignent une sympathie vraie, dont je suis touchée. La fierté s'accommode toujours de la grandeur bien portée. Je n'ai jamais connu l'envie, mais je me cabrerais volontiers devant un titre porté par un être sans valeur, et réclamant des tlatteries. Xon seulement je n'ai pas trouvé la couronne de la princesse ***, dans mon berceau. mais ses roubles n'y étaient pas non plus.

« Oh I mon Dieu, je vous révolte peut-être! Tant pis : votre Bretonne a quelquefois ses heures de très mauvaise tête.

« Vous m'avez écrit, sur George Elliot, une belle lettre dont je vous remercie, et que j'ai comprise pleinement. Je comprends beaucoup de choses, chère Princesse ; seulement cette compréhension m'est

522 ZÉNAÏDE FLEL'RIOT.

venue un peu tard. Je ne la savais pas juive; dans tous les cas, ses livres sont plus moraux que tant de nos livres à succès, et autrement profonds.

« Ici, naturellement, je lis plus qu'à Paris, et je pousse de grands hélas 1 me voyant si petite devant ces admirables conteurs. Il faut bien se contenter de ce que Ton a; mais je lavoue. moi catholique, j'aurais voulu écrire un livre solide dont la valeur ne fût contestée par personne. Cela viendra peut-être.

« Avec vous, chère Princesse, je puis vivre en toute simplicité; et je veux croire que vous ne trouverez jamais qu'il soit démocratique et sans respect de vous aimer et de vous le dire ».

A LA MEME

« Paris. .3 décembre I8S2.

" Vous me ravissez. Ma petite « Bouche en cœur o. ma pauvre poupée, a passé sous vos yeux ; elle vous a plu, et vous n'avez eu à m'indiquer que les défauts de sa toilette: quel succès 1 Et voici que ^ Faraude ». ma brave Faraude, me vaut une de vos pages les plus flatteuses. Mais c'est que je pense tout à fait comme vous. En voulant glorifier la fidélité d'une humble et détourner les paysannes de la domesticité parisienne, j'ai écrit une de mes meilleures pages. Les bourgeoises ont dédaigné Faraude; mes amies, les Comtesses, l'ont aimée ; mon public populaire l'a accueillie avec transport. Et voici que mon génie de Princesse lui dit son mot ; et quel mot !

« Je vous remercie, et vous trouve supénev.remeni

CORRESPONDANCES DIVERSES. n23

lionne de prendre la peine de lire ces simples livres-là.

« J'ai un roman populaire en tète, sur la destinée merveilleuse d'un grand artiste sorti des rangs du peuple. Ce n'est pas un roman, c'est une histoire: et elle serait bien émouvanfe'.

>' \'ous allez recevoir la suite de Cadok. appelée L'héritier de Kerguignon. On la dit intéressante; vous verrez si on dit vrai.

(f Je voudrais bien revoir Saint Pierre de Michel- Ange, le grand Saint Pierre, et vous revoir. C'est un de mes projets. Je ne fais que celui-là: mais je le caresse en mon for intérieur, et je veux espérer qu'il s'exécutera. Chère Princesse, vous êtes le plus clairvoyant des critiques. Je vous embrasse à la bonne franquette, en vous souhaitant pour l'an prochain tout ce que votre noble cœur désire. »

A LA MÊME

« Paris. âS décembre 1SS2.

c. Merci de vos fleurs, chère Princesse. Que ces bouquets sont jolis! Ils me rappellent mes extases devant les corbeilles parfumées de Rome. Jugez avec quel plaisir je me les rappelle, en ce Paris boueux et peu odorant. Merci surtout de vos souhaits, et de cette devise que vous me soufflez : Confiance et ardeur dans le travail ! Je la garde; mais j'écoute toujours l'inspiration qui vient on ne sait d'où, et qui me fait brûler les pages. Je critiquerai en relisant, en prenant l'immense fatigue de me relire.

*' Chère Princesse, que Dieu vous conserve à notre

aflection. que votre santé s'atYermisse, que le bonheur de vous embrasser me soit donné : voilà mes vœux pour cette année, mes vœux romains. »

A LA MÈRE MARIE DE'

« Cliâleau de Wamhrechies. 30 avril 83.

" Me voici arrivée chez mon aimable comtesse Juhette; vous eussiez été contente de votre fille, ce matin; elle a largement réparé la hâte qu'elle met quelquefois dans ses rapports avec Dieu. Comme c'étaient les Rogations, j'avais demandé à assister à la messe, malgré l'heure matinale. Je me lève à cinq heures, j'ai la messe à cinq heures et demie; mais les prêtres, tout à la procession, ne donnent pas la communion, et je ne lai reçue qu'à huit heures.

« En cette longue station, j'ai remercié mon Dieu de me faire comprendre et goûter la douceur de la régularité à son service, et du bonheur intime qui me réjouit en sa maison.

" Ma patience, patience d'action de grâces, a dû étonner ma chère hôtesse, qui m'édifie beaucoup; je prends près d'elle des leçons de simplicité et dhumilité, et je lui crois une très grande âme.

»< Faut-il vous parler de ma santé, ma Mère? Oh! le voyage m'a rendue quasi malade quoiqu'il ne fût pas long. Mais rassurez-vous : aujourd'hui, je vais bien, et heureusement, car tout le clergé dîne au château. »

CORRESPONDANCES DIVERSES. :v2o

1»E LA PRINCESSE WIT TGE N S T E l N

•• Ce 8 juin 1SS3, Rome.

« Mes vacances n'ont pas encore commencé, mais j'ai passé entre Charybde el Scylla. ^'ollS avez trouvé là, ma chère Bruyère, un thème excellent, que vous avez modulé avec une grâce parfaite. Ce soir même, j'écris à ma fille, la princesse de Hohenlohe, rengageant à lire cette nouvelle, qui nous fait assister à de petits faits analogues à ceux qui se passent chaque jour sous nos yeux.

H C'est charmant, tout à fait charmant. La première nouvelle est aussi fort jolie.

« Dans Charybde et Scylla, il y a environ une vingtaine de mots qui pourraient être avantageusement remplacés, pour qu'aucun grain de poussière ne ternisse l'éclat d'un doux coloris.

u Ah 1 vous parlez bien de la difficulté du bon langage; et c'est pourquoi nos grand'mères ne voulaient pas de gouvernantes qui ne fussent de naissance noble, car le mauvais langage, le parler négligé dans l'enfance, ne s'oublie jamais. On a beau faire, quelque chose en revient lorsqu'on s'y attend le moins.

ù Quand le livre se réimprimera, avertissez-m'en; je le relirai à votre intention, le crayon à la main ; car ce sont choses si légères qu'il faut les souffler; et appuyer, en les répétant, serait faire tort au reste.

'• La conversation sur le jeune garçon, qui en remontrerait aux Pères de l'Église, est très plaisante. Le collier de grenouilles en diamants est bien ima-

526 ZÉNAÏDE FLEURTOT.

giné: on pourrait le dire en émeraudes. L'idiot, la crapaudière. sont fort drôles; je vous en fais sincèrement compliment, mon cher auteur.

« Dites à mère Marie de '** combien sa lettre ma rendue heureuse au fond du cœur. J'ai touché et retouché ce papier qui avait été dans ses doigts, pour y prendre un peu de son parfum de sainteté.

«■ Baisez-lui les mains pour moi; vous savez que dans nos pays, et en Italie, où le sens du respect' n'a pas encore disparu, le baise-main n'est pas considéré comme une bassesse, mais comme une câlinerie respectueuse. Quand on disait bonne nuit à nos grand'mères, on se ployait légèrement et on leur baisait le genou pour ne pas ennuyer leurs mains I C'est parfois qu'elles les posaient sur nos tètes, en signe de faveur.

« Bonsoir, chère Bruyère.

<- Que j'avais raison de vous dire, il y a vingt ans : N'oubliez pas la Bretagne! Si vous saviez comme je suis heureuse de chacune de vos réussites!

« Princesse Caroline W. »

A MERE MARIE DE

» En wagon, 10 mai 1883.

(• Ma chère Mère,

0 Poursuivie par le soleil et la pluie, je suis arrivée sans encombre à Redon. Au buffet, pour me mortifier, j'ai mantré une maigre purée de pommes de terre et du pain. Mais comme je m'affaiblis! Je mourais de faim à trois heures: moi, qui pouvais passer deux

CORRESPONDANCES DIVERSES. d27

jours entiers sans manger! Je matVaiblis; c'est sùrl

« Mon festin spirituel a été composé doraisons jaculatoires: puis, étant seule, j'ai chanté des cantiques.

« Il pleut à verse. Ce sera une voie fraîche pour le voyage.

« A bientôt; mon souvenir à Mère générale: diteslui que je m'affaiblis... Je vois d'ici son fin sourire.

u Mère, nous vieillissons ensemble, grâces à Dieu; mais avouez, qu'au moins, moi, je ne vous donne pas d'inquiétudes,

u J'ai couché hier à Auray, au couvent du Père Éternel. Quel bonheur de me retrouver dans la paix, au milieu des religieuses I J'étais émue de me revoir ce matin dans le chœur de la chapelle.

« Vous vous étonnez du nom que j ai destiné à mon héroïne, « Câline ». abréviatif de Pascaline. Mais je connais deux Pascaline : une princesse: l'autre une petite fdle, qui garde son cochon dans mon chemin: la mienne fera la troisième.

*' Adieu, etc. »

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

'. Kermoareb, 9 juillet 18S3.

(' C'est de mon désert que je vous écris, chère Princesse. Il y a longtemps que j'ai quitté Paris: les chaleurs de mai m'en ont chassée. Et ainsi qu'il arrive souvent, le temps s'est refroidi, les pommes de pin ont flambé dans mes cheminées. Qu'importe I Je suis chez fnoi; et, quand le temps est maussade, je sais toujours trouver quelque occupation.

o28 ZENAÏDE FLEURIOT.

« Ces jours derniers, je relisais voire ouvrage sur La perfection chrélienne et la vie intérieure. Ces livres-là se lisent et se goûtent à la campagne, dans la solitude. Quelles belles pages vous avez écrites 1 Je compte en faire passer quelques-unes sous les yeux de la comtesse Juliette de Robersart, à qui j'ai transmis vos compliments sur son voyage en Orient. Qu'elle est spirituelle aussi, celle-là I Elle m'écrit des lettres à signer : Sévigné. En ses fréquents voyages d'Italie, elle a été plusieurs fois sur le point de vous rencontrer, et elle m'écrit que le guignon a toujours empêché cette entrevue. Comme elle le regrette I

« Mère Marie de *** a été touchée de vos quelques lignes; elle m'écrit fidèlement des lettres qui sont des merveilles de surnaturel, et dans un style qui se fait rare. Je n'oublierai jamais votre douce compassion quand la maladie Ta frappée, et, je puis le dire, m'a frappée en même temps. Je suis trop heureuse d'avoir trouvé ce soutien si compatissant. C'est la sympathie du chêne pour le lierre. Je prie souvent pour vous, chère Princesse, et les yeux fermés, j'évoque votre image. Elle est profondément gravée dans un cœur qui ressemble un peu au granit. »

A MÈRE MARIE DE

« Kermoareb. le 5 août JS83.

« Mère, j'étais bien angoissée de votre long silence. Si j'avais su que Mère générale fût arrivée, j'aurais été capable de lui écrire. Ce n'est pas la première fois qu'elle m'eût charitablement rassurée.

COHKESPONDANCES DIVERSES, 529

' Les jeunes filles dont vous me parlez me rapp^'llent

ma petite personne, si naïve et si contente, malgré

t tout. Dieu m'avait donné un bon ange rieur et gra-

: cieux, qui me mettait un voile sur les réalités et les

laideurs: et quand je les ai connues, le bon ange

avait la sagesse pour don.

Jai voulu mimposer un sacrifice, vous faire un cadeau surnaturel, et j"ai inauguré la prière en commun, dans cette maison où chacun vous est si reconnaissant. Lessai a réussi: on s'y rend exactement, et c'est vraiment un devoir, je crois. Cette gravité finit bien la journée, et la difficulté n'est pas si grande que je le craignais. Je l'ai fait pour rentrer dans ces habitudes chrétiennes qui plaisent à votre âme religieuse, et cette légère contrainte a déjà eu sa récompense. ( e matin, j'allais entrer dans l'église. Je vois sous le porche une pauvre vieille femme qui paraissait prête à tomber en faiblesse: elle était là, si misérable, portant un gros paquet et un chapelet dans sa maigre main déformée par la goutte. Que fallait-il faire? Ou la messe, ou la charité? Je vous ai appelée au conseil, et j'ai sacrifié la prière paisible à la charité agissante. J'ai conduit la pauvresse, à demi morte de froid et de faim, chez l'aubergiste voisin: je lui ai donné des sous, un bol de café bouillant, et elle a pu continuer sa route.

« Ici. j'ai toutes sortes de malades auxquels je fournis du bouillon . et qui m'édifient par leur patience puisée dans une foi touchante.

« Tante Marie est en bonne santé, et les enfants aussi. Je les aperçois dans le bateau qu'ils promènent de ri de là. U Hi^rmine. avec sa gracieuse oriflamme.

o30 ZÉNAÏDE FLEIJRIOT.

joue un grand rôle dans les plaisirs. Le courage me revient, avec le souvenir de vos paroles sur ces destinées, quand je les vois tous disposés pour le bien, et mettant Dieu dans leur vie.

" A bientôt, et à toujours, en ce Dieu créateur des merveilles qui m'entourent, en ce Dieu qui a fait le cœur de ma Mère.

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