A MADE.MOISELLE ZLNAÏDE FLEURIOT
Souvenir de mon passage à Locmariaker.
11 Août Î880.
C'était une humble église au cintre surbaissé,
L'église oîi nous entrâmes ^ Alin d'y retrouver les traces du passé.
Et rafraîchir nos âmes.
Le soleil radieux y versait ses splendeurs:
Et des flots de lumière Inondaient, de leurs feux, toutes les profondeurs
De ce lieu de prière.
Le temple était désert. Seul, le bruit de nos pas
Interrompt le silence; Et la lampe dargent. flambeau qui ne meurt pas,
Lentement se balance.
Tandis que devant Dieu, comme un parfum de nard.
Ma prière s'épanche, Un mot, un simple mot. attire mon regard.
Étonné, je me penche.
Près d'un siège de bois que les ans ont Itruni.
Est gravé sur le cuivre Un nom souvent inscrit, comme un gage béni,'
A la tête d'un livre.
Gage de pureté, d'innocente candeur
Et de grâce touchante :
Ce doux nom qui jamais n'efTraya la pudeur
Me ravit et m'enchante.
C'est qu'il réveille en moi des souvenirs charmants.
C'est un essaim d'abeilles Qui, plein d'activité, par ses bourdonnements,
Caresse mes oreilles.
COKKESPONDA.NCES DIVERSES. 4
Hiilinant sur les fleuri, tout cet essaim joyeux
Y puise leurs arômes, Et de son vol léger, évoque sous mes yeux
Les plus riants fantômes.
Je revois Guy, Francis, l'aïeule aux nobles traits,
Edith, Blanche et Camille; Rien ne peut elTacer tous ces vivants portraits
De La vie en famille\
Ainsi le rêve heureux où le cifur se complaît
M'eflleure de son aile:
Soudain la porte souvre. une femme parait;
Je l'entrevois : c'est Elle.
Calme, les yeux baissés, elle gagne à pas lents
Sa place accoutumée; Par des livres pieux, de grâce étincelants.
Déjà tout embaumée.
Et moi. je contemplais celle qui priait Dieu
Dans l'enceinte sacrée.
La trouvant grave et douce, et digne du Saint Lieu ^
Qui l'avait inspirée.
Oui: c'est ici la source où vous avez puisé.
Source du vrai génie :
Jamais des dons du Ciel vous n'avez abusé.
Vierge, soyez bénie !
Oh oui! soyez bénie ! Et pendant qua genoux
Vous priez solitaire.
Voyageur inconnu, j'ose implorer pour vous
Le céleste salaire.
Seigneur, d'un zèle ardent pour le vrai, pour le bien.
Vous l'avez embra>:ée; Aujourd'hui répandez dans ce cœur si chrétien
La divine rosée.
Dans ce hameau stérile, environnez de fleurs
Sa douce rêverie; Faites-lui reconnaître, à leurs fraîches couleurs.
La terre de Marie.
Rennes. 19 août 1S80; 1. (V. H.)
A LA MEME
« Kermôareb, 8 septembre 1880.
u Mère vénérée, je viens, en vous écrivant, prendre des forces, car la Mission s'annonce; notre recteur, en confession, m'a recommandé sa AJission qui dure quinze jours et commence dimanche. Hélas ! quand il me disait : « Vous voudrez bien donner l'exemple à u la paroisse », j'ai eu besoin de penser à vous. J'ai déjà entendu un bon missionnaire qui va revenir cette année; sa voix seule était si tonnante que je me promettais de lui échapper. Enfin, là-dessus, votre avis, s'il vous plaît?
« Jeudi, nous avons eu le mariage de Brigitte avec un douanier. La noce est venue me chercher en grande pompe, et nous avons assisté à la messe, au dîner, à la danse et même aux prières, car à l'issue du dîner, montée sur des planches, une vieille femme s'est levée, et a dit à haute voix TAngelus et des invocations, qui étaient très touchantes. Mon attitude a retenu la verve de certains douaniers beaux esprits^ gâtés par le mauvais journal de Nantes, et chacun s'est signé dans le plus grand sérieux. >^
<• 12 septembre.
(( Nous voici au 12, ma chère Mère. Je deviens dune humeur très douce ; mais pourquoi ne m'écrivez-vous pas? La Mission est commencée, et j'ai besoin de soutien 1 Le père à la voix tonnante reprêche longuement. 0 divine patience!
i « Tantôt, toutle presbytère, y compris le prédicateur, f est venu me rendre visite. Je les ai accueillis avec un r grand respect ; vous m'avez appris la majesté de la foi. I « Je vais faire de mon mieux pour édifier mon prochain et activer le zèle religieux des enfants. La Mission est, du reste, pleine de grandeur et do mortification. Nos apôtres sont d'anciens marins; ils ont des voix à faire crouler les murailles, et leurs sermons, en bas-breton, ne finissent pas. Mais, ce matin, la communion générale pour la première semaine était bien émouvante. C'était la foule qui venait à Xotre- Seigneur. J'entendais mes vieilles pêcheuses chanter, à pleine voix, le cantique de l'Eucharistie. Je pleurais d'émotion, et je pensais à vous, qu'un tel spectacle eût bien remuée. »
« .3 heures.
u Je reviens d'une instruction précédée et suivie de cantiques. Maintenant, c'est en français; et il n'y a plus moyen d'y échapper. Je suis soutenue par votre désir et par la véritable admiration que j'éprouve pour la foi de nos gens. Croiriez-vous que le cordonnier vient de refuser de faire des chaussures à mes neveux, une bonne aubaine, parce que lui et son ouvrier voulaient assister à tous les exercices de la Mission? Celui-là n'est pas près de perdre ma pratique. Les enfants eux-mêmes, les adolescents, refusent les meilleurs gains pour aller à l'église. Pour moi, il y a du dur à avaler; mais je me réjouis dans mes croyances, et crie avec allégresse : u Vive Jésus-Christ, que ma « Mère m'a appris à aimer plus que moi-même\ »
i' Tante Marie a été heureuse de votre lettre, elle
en goûte les suaves enseignements; c'est un changement complet. Cest un nouveau monde d'idées. Elle accepte mes recommandations; je ne la reconnais plus. Du reste, chacun est bien disposé. Charles, à peine arrivé , va faire à pied son pèlerinage de Sainte-Anne, et il a dit à tante Marie que, pour la rehgion, il continuerait ce qu'il avait l'habitude de faire. Il ne commencera que le dessin, etc., pour Saint-Cyr; il veut l'autre moitié de son baccalauréat; en ceci, il a une volonté de fer; inutile de le conseiller. Il vient de recevoir une lettre bien émouvante du R. P. Bouvier qui part pour Jersey: j'ai immédiatement promis le voyage. »
« 27 septembre 1880.
i( Ah ! quelle journée ! Une communion d'hommes et de femmes immense, moi et mes jeunes neveux en tète.
« Mère, rappelez-vous I votre fille allait être saisie entre les gritïes du démon du Midi, son intelligence se développait à TetlVayer, son cœur moui'ait d'inanition, ou plut(M se révoltait contre l'inanition, se sentant grand à aimer un monde. Vous l'avez mise sous la garde de Xotre-Seigneur, elle ne lui a plus obéi par routine, mais avec élan, avec profondeur; et d'elle à toute cette famille, que de grâces!
u Je suis un peu fatiguée: j'ai suivi les cérémonies de clôture de la Mission, et les enfants aussi. Deux messes, vêpres, quatre sermons, bénédiction, procession. Te Deum.
« L'aîné, dans ses plus élégants habits, marchait en avant de ses frères. Ils étaient charmants à voir, tous
les cinq, au pied de la Croix, où se prononçait le dernier sermon.
o Telle est la moisson, une moisson dûmes.
H Je quitterai Kermôareb après-demain, bien quil soit enchanteur. L'été semble revenir pour augmenter mes regrets mêlés de tant de joie. Je chante mon adieu au ciel éclatant et nuageux, à la mer moirée, à mes rustiques voisins, dont la mission m'a de nouveau rapprochée. Je distribue force chapelets; et, cet hiver, plus dun Ave Maria sera murmuré au foyer.
u A tout à l'heure. Mère, car une fois en route, je me sens arrivée. Je n'emporte pas de caisses, je prépare seulement mon petit paquet: une vraie pèlerine en voyage. »
^' Zéxaïde, de plus en plus bergère. »
A MÈRE MARIE DE'**
" 31 décembre 1880.
u Mère toujours plus vénérée, j'ai demandé pardon à mon Dieu, Créateur et Sauveur, de mes défaillances de Tannée, en me confessant. Je n'ai pas à me confesser à vous, qui me voyez trop clairement dans ma débilité et ma laideur; mais je veux vous demander pardon de mes manquements, non pas envers vous, que mon cœur n'offense jamais, mais relativement aux vertus que vous m'inspirez de pratiquer, et à la fidélité à mes exercices. »
" Je regrette mes grandes lâchetés, et je m'humilie en y pensant.
■ <* Je veux être plus régulière et embaumer ma langue, afin qu'elle ne blesse jamais la charité. »
« Bénissez-moi, Mère bien-aimée, et que Dieu. Notre-Seigneur, vous paie mes dettes. »
« l" janvier 1881.
(^ Bonjour, bonne année à ma Mère; qu'elle sauve beaucoup d'âmes, et qu'elle continue à parler en esprit et en vérité, pour la plus grande gloire de Notre-Seigneur. Et que je le glorifie bien petitement, à ma manière aussi. »
A LA PRINCESSE WITT GE NS T El N
«Pari>, 6 mars 1881.
« Chère Princesse,
u Je sors dune longue retraite, allongée d'une indisposition qui m'a claquemurée; et, au sortir de ces deux solitudes, je me suis demandé ce que vous deveniez, et si le printemps affermissait votre santé ébranlée par l'hiver.
« C'est que votre souvenir m'avait été très présent durant ces heures de solitude, d'autant plus présent que j'avais sous les yeux un objet qui vous rappelait vivement à ma pensée. Voici le mot de l'énigme : Un jour, avec cette bonne grâce qui ne s'est pas effacée de ma mémoire, vous m'offrîtes un bijou exquis : une broche représentant un tout petit fer à cheval en turquoises bleu céleste, entourées de brillants. Je ne puis vous dire combien j'aimais à m'en parer. Or il arriva que l'architecte de notre belle chapelle byzantine annonça qu'il allait faire exécuter pour le Tabernacle une porte de bronze doré, et qu'il avait besoin de quelques pierres précieuses. Ce fut à qui en offrirait.
CORRESPONDANCES DIVERSES. oOl
Les grandes dames briguaient cet honneur. Et moi, regardant par hasard mon fer à cheval en turquoises, je me dis qu'il formerait le plus joli encadrement de serrure à celte porte ouvrant sur lo Ciel.
« Il m'en coûta beaucoup de le donner. Sans savoir à qui il appartenait, d'où il venait, l'orfèvre le choisit et le plaça sur l'entrée de la clef. Il est donc enchâssé dans cette porte d'or, aux colonnes d'émail bleu, que i ai si souvent contemplée pendant ma retraite. Il y a de cela sept ans; et c'est seulement aujourd'hui que je vous le raconte, en vous écrivant avec quelle ferveur j'ai prié pour vous, durant ces jours bénis.
(' Xayant rien de mieux à vous dire, chère et illustre amie, je me permets de vous embrasser de tout mon cœur. ^^
A LA MEME
" Paris, -20 mars is>il.
" Je reçois votre lettre, chère Princesse, vous êtes mille fois bonne. Ah! « Miss Idéal » vous devra un fameux cierge! D'après une mauvaise petite revue, j'avais nommé le Pape Sixte, S' Dominique, dans le beau tableau de la A'ierge de Dresde; vous me foudroyâtes, et avec raison, méc rivant : Mais regardez donc la tiare qui est devant lui. .lai pris note et corrigé. Je tremble pour ma pauvre Alberte. Je vous vois d'ici, lisant les premières épreuves si défectueuses, grâce à ma vilaine écriture. Malgré moi, quand je recevrai votre lettre, je porterai la main âmes oreilles; ne tirez pas trop fort, s'il vous plaît !
*' Pour vous faire plaisir, et uniquement pour avoir le plaisir de vous en parler, j'ai écrit hier à la prin-
b02 ZÉXAÏDE FLELRIOT.
cesse ***. Je publie clans ma Revue un travail littéraire sur Mme Geoffrin. qui était en correspondance avec l'Impératrice de toutes les Russies, et je serais bien aise de voir une vraie Russe. En attendant, jai vu hier un roi, un véritable souverain, Victor Hugo. En voici un orgueil d'une autre trempe! Que fût devenu ce génie avec un grain de l'humilité qui failles saints? Il est bel et bien enfoncé dans un orgueil colossal. dont son discours nous a vite donné des preuves. Mais quel aigle, mon Dieu! A peine ouvre-t-il la bouche, que les autres discoureurs sont effacés. Il a revêtu de splendides expressions un nombre considérable d'insanités ; la magnificence y était. Il est vieux, il est triste, mais son regard a conservé des éclairs de génie. C'est une tête de souverain par l'intelligence, et je trouvais son entourage tout à fait pitoyable. Il m'a beaucoup intéressée, et fortifiée en la pensée que toute grandeur purement humaine n'est que mesquine vanité !
« Je dois encore vous remercier pour cette magnifique photographie de Léon XIII que vous m'avez envoyée; je suis heureuse de la posséder. «
« Adieu, ma chère Princesse, qu'il fait bon vivre selon la foi ! »
A MÈRE MARIE DE
•■ Kerinoareb, 1" août Is^il.
« Ma chère Mère,
« Je reviens de la grève du Gléguen, où nous avons déjeuné en plein air. Les enfants sont ravis de ces parties: et maintenant que l'Hermine nous transporte
CORRESPONDANCES DIVERSES. b03
• loucemont, j'accepte d'autant plus volontiers de les l'aire. En revenant, je dis mes vêpres et j'écris mon courrier.
« De grands cris de joie m'arrivent du dehors. Plusieurs voix crient : Francis! M. Francis I C'est lui qui arrive avec une permission de vingt-quatre heures. Rien de plus charmant que ces quatre garçons entourant avec admiration le bel uniforme de hussard que porte leur frère aîné.
" Demain, grand'messe: et puis, départ à (juatre heures de l'après-midi; enfin ce sera un bon petit moment de pris sur l'ennemi. En les regardant ainsi, je reprends tout à fait courage, et j'oublie mon pauvre être pour voir ma mi'<sion.
<• ^'otre lettre de la distribution des prix de l'Ecole m'a vivement intéressée. Le mot de regret de Mère générale, de ne pas m'y voir, m'est allé au cœur, parce <{ue c'est bien cela que j'y figurais : une voix dans les chœurs, avec une ombrelle pour archet et bâton de commandement.
' Dans ces cérémonies, ce qui me touche, moi, c'est de voir mes chères religieuses créant de telles œuvres, suscitant de tels dévouements, étant là vraiment comme le sel de la terre, et la vision des apôtres envoyés par Xotre-Seigneur. Rien que le reflet de ces abnégations superbes suffit pour me faire jouer ma partie tout elTacée dans ce concert de charité.
c< Le temps marche, et je me laisse entraîner par lui avec plaisir, avec le plus grand plaisir. Il me ramènera bientôt.
« Brigitte m'apporte son fils, mon filleul, qui est superbe et dort comme un loir. Elle me disait hier :
« Mon mari aime tant ce petit enfant, que je lui ai dit « Prenez garde de l'aimer plus que le bonDieu! — Oh! « non, qu'il m"a répondu, mais dame, je laime bien! » Que la foi est sublime dans les simples! »
A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
« Kermôareb, 12 août 1881.
t< Chère Princesse,
(' \'ous avez été heureusement inspirée de ne pas me dire vos souffrances avant leur guérison. Vous avez un courage que je ne connais pas, nayant jamais vu, même de loin, la souffrance physique. Il me semble qu'elle m'accablerait, et je ne pourrais avoir, comme vous, Ténergie du travail.
« Merci pour la Rustaude. J'attendais de vous ce jugement, croyant avoir écrit un bon livre; Vous trouvez le type de Si'négal un peu vulgaire, que voulezvous? Il existe: je l'ai copié. Parmi nos gentillàtres campagnards, il ne se rencontre que trop ; je faisans cesse sous les yeux. Dernièrement je lisais : Le Moulin sur la Floss, de George Elliot. Je me disais : jamais je ne ferai un tel livre 1 Et cependant c'est une histoire dont les personnages sont d'une vulgarité écrasante. Connaissez-vous cette « George » anglaise? Je l'aime mieux que Georges Sand, je la trouve d'une force 1 Enfin, chère Princesse, je me demande si je pourrai prendre le temps et si j'aurai le talent d'écrire un livre complet, un livre qui aura une véritable valeur. Je l'ai commencé durant Tannée du Siège, mais quand sera-t-il fini ? C'est celui-là que jaimerais à
CORRESPONDANCES DIVERSES. 50a
VOUS soumettre; car si vous nétiez Princesse, vous seriez un fameux critique.
^c J'ai ici mes collégiens qui grandissent et se développent au mieux. Francis est venu nous voir dans son élégant uniforme de brigadier de hussards. Son volontariat avance, et j'espère que, malgré son goût pour la vie militaire, il ne réengagera pas. Il est pétri de patriotisme, et ce lui sera un crève-cœur de dépouiller son dolman ; mais je serai avare de ce sang-là.
u Jai si bien serré une image que mère Marie de *** N ous adressait, en réponse à votre aimable souvenir, que je ne puis la retrouver ; elle accompagnera ma première lettre. Pardon du retard.
" Adieu, chère Princesse; soignez-vous pour ceux qui vous aiment: et dame, j'en suis. »
A MÈRE MARIE DE * *
« Kermoareb, Assomption, lo août 1881.
<' r;hère Mère,
« Je reviens de la messe de six heures, avec ma maisonnée. Maîtres et domestiques se sont agenouillés à la même Table, assaillie par une foule pieuse. Les pêcheuses et les fermières arrivent comme un torrent: elles poussent droit devant elles, renversant les obstacles. Il faut garder les chaises, les chapeaux de ces Messieurs. Là, elles sont chez elles, et elles agissent en conséquence. Ma pauvre cuisinière est bien prétentieuse parmi ses pareilles. Où le besoin de la pose, de l'eiTet- va-t-il se nicher I
<' Oh I Mère, gardez-moi dans la simplicité des simples et des grands; c'est là mon atmosphère Ce
malin, j ai prié avec une ferveur ardente parmi ce bon peuple, qui aime Jésus-Christ, et qui s'en nourrit.
(( J'ai eu même la consolation de faire communier X..., la forte fille de trente ans qui aide ma servante, toujours malade. Elle a servi à Angers, et s'était inconsciemment éloignée des sacrements. Mais quand j'ai dit que je ne souffrirais pas que chez moi, pour une pareille fête, il y eut une personne qui n'approchât pas de la Sainte Table, elle a dit, tout haut, avec sa brusquerie un peu grossière : <* Ma foi ! je vais « aller aussi me confesser, car je ne veux pas perdre « ma religion. »
« La vieille Jeanne, bien paresseuse, et qui aime à prendre son café au saut du lit, a communié. En cet heureux terrain, il y a peu de mal à se donner pour obtenir une récolle.
« Ce soir, nous irons tous à la procession. »
« 6 heures.
« Ma chère Mère, me voici fourbue. Je rentre et je trouve des touristes américains catholiques, dont j'ai dû recevoir les compliments les plus étranges et les plus passionnés. Ces lecteurs de \ Equateur sont des enthousiastes incroyables. Mais, au fond, je me disais : le nom de Jésus-Christ est dans ces pages qui les enchantent, et je suis touchée d'être un petit apôtre vis-à-vis de ces convertis; j'en renvoyais la gloire à qui Dieu sait. »
CORRESPONDANCES DIVERSES. o07
A LA PRINCESSE W I TT G EN S TEIN
« Kermôareb, 28 septembre 1881.
« Chère Princesse, (' Un mot, un mot de remerciement sur votre lettre qui m'arrive; je vous suis reconnaissante de ces belles pages; et moi, qui oubliais Cadok ! Je me reprends à
f m'y intéresser. Oui, Cadok est le vrai nom d'un vieux saint breton qui a maintes chapelles dans le pays bretonnant. Il m'arriva d'aller chercher, par obligeance, l'extrait de naissance du fils d'une de mes amies : un Cadoudal, descendant du terrible Georges; j'y lus, à la fin d'une série de prénoms, celui de Cadok, et je le tirai de l'obscurité. Ah! vous me donnez là un fameux
I coup d'éperon. Vos critiques vont être utilisées pour la seconde édition, qui est sous presse.
« Je vous abandonne le compagnon de saint Antoine. Xon ; plus de cochon, s'appelàt-il Grogn'rc. Si je parlais couleur locale, je vous dirais que hure s'emploie toujours pour la tête d'un animal moins noble que le sanglier; que la scène, très commune en Bretagne, amuse beaucoup certains lecteurs: mais je veux m'en tenir à la réalité de la critique. Ah ! si vous étiez plus près, si je pouvais vous crayonner mes esquisses, et promener votre clair flambeau sur ces pages que l'imprimeur m'arrache une à une! Mais, je tiens bonne note de vos observations; et quand sonnera l'heure de la revision que j'ai en projet, ces taches disparaîtront.
« J'ai achevé, par Raoul Daubry, tous mes chefs de famille. J'écris, ou plutôt je publie Tombée du Jiid, suite de Mandarine. Marga, suite de « votre » Pauvre
vieux, en est à sa septième édition: enfin, enfin. Princesse, Miss Idéal, la suite de 3/es héritages, en est également à sa sixième édition. Ce dernier volume va vous arriver: j'ai dû l'envoyer lors de son apparition. Quant à Alberte, le premier chapitre part pour l'impression, et vous sera adressé.
" Je vous écris de mon cottage, où je reçois maintes visites en ce moment. Je ne me lasse point de la mer, je vivrais sur ses bords; mais il y a dans ma vie un élément nouveau de dévouement. Francis a des demi-frères qui grandissent. L'un se prépare à l'Ecole militaire de Saint-Cyr, l'autre a le goût maritime et travaille pour le Borda. Je les emmène à Paris, au collège Stanislas, qui est religieux et universitaire tout à la fois. Ce sera une lourde charge pour mon petit budget; mais il vaut mieux dépenser pour faire de ces garçons des hommes chrétiens et utiles, que de leur laisser, après ma mort, quelques billets de mille francs.
(* Je vous remercie de vos belles pages sur Tombée du nid, et suis heureuse de me rencontrer presque toujours avec vous sur certains jugements. Ainsi je trouvais George Sand surfaite, sans trop oser le dire. Son style est superbe, mais ses conceptions sonnent faux.
« Cadoli est un livre d'écolier et je crains qu'il ne convienne pas à votre petite fille. En ce moment, je travaille pour le journal l'Ouvrier. Cette revue à bon marché est, malgré son titre, le plus grand succès du moment. Les directeurs m'affirment qu'ils tirent à 8000U toutes les semaines, et je ne puis abandonner une revue catholique qui a un tel succès.
« Je vais donc être cantonnée dans un travail à courte échéance, qui me sera une vraie fatigue. Il serait ; néanmoins peu généreux de reculer. .Je trouvais mon repos très doux, et le regrette fort. Mais, comme vous le dites justement, il ne s'agit pas de Zénaïde Fleuriot, il s'agit de son public et de son apostolat.
H J'ai reçu, il y a quelques jours, quatre magnifiques volumes, à tranches rouges, reliure du plus haut goût, venant de notre chère marquise: c'est la vie de son père , le maréchal Davout , avec cette dédicace :
u A Mlle Zénaide Fleuriot. en mémoire du Sit^ge de Paris.
M Amical souvenir de l'Auteur,
« Adélaïde-Louise d'Eckmuhl. »
<- Je pense que si vous n'avez déjà reçu ces beaux livres, ils ne tarderont pas à vous arriver. Les gravures, reproductions de tableaux de maîtres, ont beaucoup de cachet: on reconnaît la grande dame, artiste, généreuse, délicate dans les plus petits détails.
M Je vous remercie de l'article du Figaro sur votre portrait par Hébert. C'est un grand peintre, et il a choisi cette fois un modèle qui lui aura donné l'occasion de reproduire la flamme inteUigente du regard, dont les maîtres seuls ont le secret. Dans mes intimes désirs, confinant à l'amour-propre, il y avait celui-là: voir un peu mes « vrais yeux » sur une toile.
M Après cet aveu dépouillé d'artifice, chère Princesse, je demande à Dieu de vous conserver et de me donner la joie devons revoir. -