‹ Zénaide FleuriotChapitre 69 sur 79 · A MADAME LA CIIAN GIN ESSE DE ROBERSART · texte numérisé non relu

A MADAME LA CIIAN GIN ESSE DE ROBERSART

« Paris. 10 janvier 1884,

«• La métaphore tlatleuse est donc devenue une réalité, grâce à vous, chère Comtesse Juliette, et j'écris, en ce moment, avec une belle plume d'oie, en vrai or, et sortie de son écrin. C'est très joli. Que ne

534 ZÉNAÏDK FLEURIOT.

puis-je faire passer sur le papier ce lumineux rayon qui se joue entre mes doigts!

« J"ai été très déçue samedi. Aussi pourquoi ne pas me jeter un mot d'avertissement?

« Sortir, à Paris, c'est toujours des demi-journées dévorées par la distance. J"ai télégraphié chez Mlle de Gramont. Votre réponse nVarrive. Cest lundi, mon fameux lundi. Je me précipite en tram, avenue Montaigne. Envolée! Ouel sujet à sainte patience! Je reviens à mon lundi, et je vous écris ceci à l'issue du salut, au moment oi^i vous débarquez à la gare du Xord. sans doute. Et je ne vous aurai pas vue. ni remerciée de ma plume d'or. Vous savez que la première fois que vous viendrez à Paris, il me faudra une heure pleine. Moi aussi, j'avais raille choses à vous dire.

« Ma Princesse romaine vit toujours un peu claquemurée, et j'ai quasi le projet d'aller la voir en avril. Cela tient sur une pointe d'équilibre et j'ose à peine en parler. Que voulez-vous? Je ne suis pas comme saint Paul, enchaînée et pourtant libre. On dirait que je n'ai pas de chaînes. Et mon cœur donc!

<( Adieu, la plume qui est de fer vous remercie encore de ce bijou déplume d'or, et vous embrasse. »

A LA MÊME

« Paris. 18 janvier 1884.

« Mon aimable Chanoinesse,

u Vous me pardonnerez mon silence quand vous saurez que j'ai été inquiète d'une santé très précieuse, et que je n'ai pas rencontré une pensée qui méritât

(IT'tro envoyôo on auto*^raplio à volro cher savant. Je vous radresserai, soyez-en sûre, s'il a Taniabilité (1 y tenir. Pour l'instant, je me plonge dans mes Itagages.

'< Le voyage d'Italie est remis; mais samedi 23 je pars pour Nice, avec mon neveu Francis. Xous passons vingt jours en ces pays enchanteurs, et le gros

I de notre séjour se fera à Cannes. Le « Rapide » nous prend 170 fr. pour aller et retour, en première, et on >"arrcte où l'on veut, .le saisis cette occasion. J'en ai par-dessus la tète de cet hiver qui n'en est pas un, et

, de cette humidité : je vais me rafraîchir parmi les

! roses. Si vous apparaissiez, samedi matin, à la gare de P.-L.-^L, ce serait idéal.

a Ma plume d'or va se reposer, mais je taille mon crayon le plus fin possible; si la paresse ne l'emporte pas, je conterai ce que j'aurai vu à l'Exposition de Nice. Et voilà!

« .J'envie votre façon allègre de voyager. Je pense

; avec admiration aux lointaines excursions que vous avez faites et si bien décrites. Je ne suis qu'une petite songeuse qui resterait éternellement auprès d'un filet d'eau. Et ce voyage de Nice, qui n'est rien pour vous, me donne des émotions transatlantiques. La o Cliché » des champs, si délicieuse pour certains, me pèse à prendre. Je comprends pleinement l'Éternité : ne plus changer, je ne dirai pas d'amour, je ne connais pas cela, mais de lieu 1 être heureux à la même place! Quelle béatitude! Adieu, etc. «

536 XENAÏDE FLEIRTOT.

A LA MEME

'• Paris. 2.Ï janvier ISSi,

Merci de la lettre que je vous renvoie, merci de la vôtre qui ma fait passer un bon moment. Xe jurez pas de ne pas voir lltalie en ma compagnie; car la chose s'affirme. Mais je suis un peu souche en Aoyage, j'irai lentement, par Cannes peut-être, où je resterai huit jours. Économiquement, je prendrai un billet circulaire, ne voulant rien prolonger. La princesse habite près de la Fontaine Trévi, la splendide Fontaine Trévi, à Rome! Sil plaît à Dieu, tout s'arrangera pour que vous et moi écrivions le souvenir de ce voyage sur le plus beau vélin de notre mémoire.

(( Pensez-y, chère Comtesse Juliette, pensez-y bien. Je fais ma retraite de huit jours, je vais secouer la poussière des ailes de mon âme. qui a soif dinfîni.

« Priez pour moi; la retraite se fait sérieusement, divinement. Parler à Dieu, quelle douceur!

« Vous écrire n'est pas un ennui non plus; vous aimer, c'est tout simple, je le dis simplement. »

A LA MEME

-. Paris. 29 mars 1S84.

0 Jai très bien ouï que vous m'aviez joué un tour pendable. Comment, ce papier griffonné à la diable, sur le quai du Midi, est entre les mains de votre savant? Ce pauvre petit épanchement barbouillé, qui n'avait pas été relu, qui s'enveloppait d'intimité

pour se l'airo accepter par vous, va faire son entrée à (iontaud, sous le titre dautos^raphe?

<' Enfin, vous êtes une femme terrible, et il en sera ce ({ue vous avez voulu. (Jue je vous ai regrettée en ce pays d'orangers et d'étrangers! Ce dont j'ai joui à Nice, c'est de la mer. Ce flot bleu qui rejaillit sur des galets bleus, et qui est d'une pureté parfaite, me prenait les yeux. Xi sable, ni poussière, rien: du cristal, et encore du cristal. Mais vous connaissez tout cela.

u Est-ce de Monte Carlo que vous me parlez? C'est un lieu admirable et hideux. Jai défendu à mes doigts de toucher à ce tapis vert : et devant ce roulis d'or et d'arorent, ils en avaient la tentation, la fascination. J'ai vu des jeunes femmes qui jouaient, quasi malgré elles, et avec quelles figures!

« La joie du retour est grande ! Je naime pas particulièrement mes chenets, mais beaucoup mon grand bureau à écrire, ma chapelle, sans compter ce qui est vraiment cher à jamais. Quant aux importuns, je n'en ai guère,

' En revanche, je retrouve votre belle-sœur, la comtesse Berthe. assez bien, quoique toujours un peu ouatée: c'est un vrai bonheur d'arrivée.

' Et maintenant, revenons au divin, à ce divin de

la Passion qui prépare à lAlleluia triomphant. L'un

et l'autre sont sublimes. Là-dessus, nous n'avons

qu'un cœur et qu'une âme. chère Comtesse Juliette.

Adieu, etc. ■

DE LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

•' Rome, ce IS juillet 1884.

« Zénaïde n'est certainement plus à Paris ; mais les albums de mes jeunes amies se disputant la jolie barrière de sa maisonnette du bord de la mer, j'ai craint de ne pas bien écrire son nom, et j'adresse à Paris.

'( Mes lignes vous parviendront sûrement en ce site qui vous inspira deux marines ravissantes, comme à Joseph Vernet et à Backhuysen.

« Grand cœur est du peintre français; et Cadok une petite toile du vieux maître hollandais, l'incomparable pour le gros temps.

« Votre Sous le joug, Zénaïde, est un bijou, un vrai bijou; et si les pensions que je dessers à plus pauvres que moi ne me prenaient, pour le courant, une grande part de mon revenu, je me serais donné le plaisir de vous composer et de vous envoyer une épingle de Sous h joug. Il y aurait eu, au milieu, une belle perle, en l'honneur de Marie-Thérèse, un saphir, de Gildas, deux rubis flambants, comme les jeunes cœurs de Roland et de Josèphe. Deux petits diamants seraient les deux pierres votives offertes au recteur et à sa noble mère.

o Zénaïde. vous êtes, ma chère, d'une perfectibilité ravissante. Ce dernier ou^Tage est si suave et si parfait que, comme le dirait une jeune mariée pédante et orgueilleuse de son collier d'émeraudes ; Il est sans défaut dans aucune pierre; ce qui veut dire, pour moi, dans aucun chapitre. C'est joli, joli au possible.

« Faites toujours comme Sous le joug, faites beau-

CORRESPONDANCKS. 539

coup ainsi. (H jo vous en féliciterai, et bien sincèrement. Pas une vulgarité dans ce délicieux livre; pas une critique à faire. N'allez pas vous reposer sur vos lauriers: mais continuez cette bonne veine,. et ne craignez pas de fouiller le cœur et d'v faire résonner les cordes de la douleur.

- Ma chère Zénaïde. il me semble que je vous ferais tort si je n'ajoutais encore un grand éloge à ce que je vous ai dit sur votre Joug, qui est pour vous un vrai collier d'honneur. Votre conversation avec le marquis enivré de spéculations et le recteur qui en voit les revers est absolument parfaite. L'entretien n'est pas du tout trop long-, il pénètre bien les racines des choses. Voilà que Zénaïde commence à écrire pour des femmes sérieuses, et ces œuvres-là ne laisseront pas d'instruire et d'élever les jeunes filles. Sans doute, elles avaient déjà vos délicieux paysages; mais je suis si contente que vous entriez enfin dans une nouvelle voie, que je veux encore vous embrasser.

'■ Princesse ^^'ITTGE^"5TEIX. •>

A LA PRIXCES5E WITTGEXSTEIX

" Lormariaker. 23 juillet 188.'i.

u 11 n'est pas de jour que je ne pense à vous, chère, si chère Princesse, et j'ai là deux enveloppes qui portent votre nom. Que vous écrire de ce rustique ermitage, où je flâne depuis le mois de mai? Vous avez assez de mes livres, pourquoi multiplier les lettresl

■ Mais, je vous le répète, votre souvenir est un de

1)40 ZÉNAÏDE FLEIRIOT.

mes plus vivants souvenirs, et je suis toujours heureuse quand la poste mapporte votre écriture.

« Aujourd'hui, votre appréciation du Joug et de ses frères m'a été très douce. Je sens, en effet, quelque progrès dans mes derniers ouvrages. Mais ce que je veux absolument, c'est dire mon dernier mot dans une œuvre travaillée pouvant faire du bien à tous, que j'appellerai : Mon dernipr livre. .Je lai commencé durant le Siège et j'y travaille lentement. Pourtant, il sera bientôt fini. La douleur y a sa corde, qui résonne fortement, je ne recule pas devant la souffrance intime que je ressens, pour la peindre au naturel '.

u Merci du bijou décrit à propos de Sous le joug ; le recevant de votre cœur, il m'a semblé que je le recevais de votre main. .Je porte souvent le charmant emblème que vous m'avez donné. Ce chiffre d'or mat est souvent admiré : et, dans ma dernière pose photographique, enfin réussie, dit-on, j'ai tenu à ce qu'il parût. Malheureusement il est peu visible, mais je sais qu'il est là. Je vous enverrai ce type, chère Princesse ; j"aime à me remettre sous vos yeux, malgré mes enlaidissements, qui ne sont pas encore atroces cependant.

" A ce propos, auriez-vous. par hasard, conservé une photographie de moi, rlebout, de profil, en robe de soie, une grosse boucle sur l'épaule? On veut la faire reproduire, et le cliché ne se retrouve plus ; il serait assez piquant qu'il me revînt de Rome. Ce portrait m'a valu, en 18G7, une de vos ])elles pages que je sais par cœur.

Page 1