‹ Zénaide FleuriotChapitre 71 sur 79 · A LA COMTESSE JULIETTE DE ROBERSART · texte numérisé non relu

A LA COMTESSE JULIETTE DE ROBERSART

■' KermOareb. T' octobre j88k

c Croyez-vous donc que j'estime vos cartes, chère Comtesse Juliette? La plus courte petite lettre ferait bien mieux mon affaire. Il n'y a que vous à mettre tant d'esprit dans une carte postale, je vous l'accorde : mais c'est trop bref, trop public.

(' Je vous fais une visite photographique pour que vous me pardonniez moli silence. Ayez la bonté de me renvoyer cette image qu'on dit très ressemblante, malgré les coups de pouce du photographe; mais, si

CORRESPONDANCES. o4o

rlle voLi^i agrée, je vous mets en tète de la liste de colles que je dois.

• Non; grâce à Dieu, aucune catastrophe ne me menace encore. Je suis trop prudente pour me noyer. La mer, que j'aime passionnément sur le rivage, ne lue servira pas de linceul, très probablement. Je la sais perfide; c'est la seule créature perfide que je puisse aimer. Je mets mon cœur en trop bon lieu, pour craindre d'autres trahisons. J'agis avec le monde un peu comme avec la mer. Je le regarde se mouvoir, étinceler, étaler ses grâces attractives: mais je ne confie mon cœur qu'à bon escient. J'en ai donné une partie à votre chère belle-sœur Berthe. Dites-moi si jamais trahison peut venir de là? Et vous, n'êtesvous pas loyale, la loyauté même? Je suis assez physionomiste, sans me vanter. Il y a des gens que je tiens toujours à longueur de gaffe, comme disent les matelots; et, bien des fois, il ma été prouvé que j'avais eu raison.

" Je reste ici jusqu'au 20 octobre, chère Comtesse Juliette: puis je m'enfuis à Paris, où vous devriez bien me donner le plaisir extrême de vous embrasser, comme une amie incapable de trahir. i>

"Pari?. 11 novembre 1884.

« Merci, mais je vais passer un peu d'hiver à Cannes, j'ai besoin de soleil. Ce n'est pas le choléra que je fuis. Je le retrouverai sans doute, et il ne m'empêchera pas de rentrera Paris. Ce fléau est très indépendant de sa nature : le fuir est inutile.

o46 ZÉ-XAÏDE FLELRIOT. }

« Mais mon premier voyage, après cette fugue, sera pour Wambrechies. Vous me préparerez une grande table. Jai besoin d'espace pour écrire et pour tout, hélas î

" J'emporte votre souvenir. Priez beaucoup pour moi. »

DE LA PRINCESSE W ITT GE XS T EIN

■' 1" janvier 1883.

(( Que la spirituelle Bruyère de Bretagne continue à peindre le ciel et la mer de son cher pays, bètes et gens, A. M. D. G., en santé et contentement, comme le lui souhaite sa très affectionnée,

« Princesse Caroline W. »

A LA MÈRE MARIE DE^'

'■ Kermoareb, 12 juillet 1885.

- « Ma chère Mère.

(( .Je reviens d'une grande expédition que vous approuverez, j'en suis sûre. Hier, la fille de notre chère associée. Madame Laurens. et sa nièce, sont venues me voir. Son mari, le commandant Besnard, est à bord du vaisseau-école d'aspirants <• llphi- ' génie >•, a Ouiberon. Elle avait bien envie d'aller le trouver, et mon vif désir de l'accompagner l'y a décidée. La chose s'est arrangée vite; elle a télégraphié, et ce matin j'ai entendu la messe à xVuray avec elle; de là à la gare, de la gare à Ouiberon, de Ouiberon à « riphigénie ». Malgré la grosse mer, je n'ai pas eu peur: l'embarcation du commandant est

superbe. Douze rameurs ne suffisaient pas: un vapeur nous remorquait. Que c'est grand, le commandement chez les marins I quel respect! quel beau navire! Tous les matelots, la main à la tempe, étaient là. Nous sommes passées devant.

'- Le second, capitaine de frégate, laumùnier, ont déjeuné avec nous: des matelots servaient. Le commandant a été des plus aimables. Il est si imposant, si distingué! Il est taillé pour les grandeurs.

Après déjeuner, même cérémonie, et rembarquement. Vers trois heures, nous nous sommes séparées à Auray: et me voici, pas trop fatiguée.

« .Lai eu tout de même mon lot de pensées tristes aujourd'hui: mais, balance faite, la journée a été exquise. Je lai terminée en assistant au salut.

I « Tante Marie est mieux: mais elle a formulé le projet de s'installer à Kermôareb, seule avec une ser-

I vante, après notre départ. Comment lui refuser cela?

I Néanmoins, ce sera pour moi une immense dépense

î que ce second ménage. Il y a des moments où je me mets à genoux pour demander l'abnégation: c'est toujours sur votre pauvre fille que tout retombe. Depuis vingt ans. j'en aurais di^i prendre l'habitude:

i mais je sens encore le premier mouvement de révolte. Je me console en pensant que vous m'approuvez et que Dieu voit mes sacrifices. »

A LA MÊME

« Kermôareb. 1*' octobre 1885.

« Ma chère Mère, i " Le docteur de Closmadeuc sort diti. 11 a bien examiné la })auvre tante Marie: même consultation

que le docteur d'Auray : opération indispensable. Il la remet à trois mois; donc, je pars demain. J'irai à Nantes, pour placer Paul chez les Frères; cela fait, je repars vite poiu- organiser linstallation de tante Marie à Kermôareb. Elle est enfin décidée à se laisser opérer, et je crois quelle choisira Auray plutôt que Vannes. Elle sera, du reste, parfaitement chez les sœurs Augustines. avec lesquelles je me suis entendue. J'avais pensé à lui donner une sœur g-ardemalade pendant mon absence; mais elle fait la grimace, et préfère sa jeune servante qui lui est dévouée, et dont elle a l'habitude. Après avoir tout disposé pour que la chère malade ne manque de rien, je retourne à Paris, à l'un de mes postes de combat et de travail pour mon Dieu. Avec sa grâce et votre soutien, ma Mère, je ne succomberai pas sous le poids de cette nouvelle épreuve.

« Votre pauvre Zénaïde. »

A LA MÊME

« Auray. S juin 1886.

(' Ma Mère,

« Xotre chère tante ^[arie nest plus! Tout était fini quand nous sommes arrivés. C'est un profond écroulement de famille, et j'en suis bien secouée.

« Je n'ai pu la regarder; j'aime mieux me la représenter vivante. Pour Francis, il a prié, il a pleuré, il la embrassée. Heureusement j'avais à l'envoyer à Lorient pour les afi'aires: je lai poussé dehors, sa figure me faisait mal à voir.

« J'ai télégraphié et écrit à Nantes; les parents vien-

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