‹ Zénaide FleuriotChapitre 76 sur 79 · SA MORT · texte numérisé non relu

SA MORT

('tat de santé, olle rentra bien malade et se coucha de bonne heure. Néanmoins elle renvoya sa domestique, et resta seule.

Le lendemain, celle-ci, entrant dans la chambre de sa maîtresse comme d'habitude, ne l'entendit pas lui répondre; elle respirait encore, mais ne paraissait plus avoir conscience de rien. Cette servante courut chercher du secours à la Communauté. La mère Supérieure et mère Marie de *** la suivirent aussitôt. M. Labbé Graffin, de l'Institut catholique, qui venait de dire la messe au Couvent, ainsi que le médecin, ne tardèrent pas à les rejoindre.

Bien des moyens furent tentés pour déterminer quelque réaction et retour à la vie: mais le docteur déclara que tout était inutile, la congestion ayant dû se produire au milieu de la nuit, et attaquer en même temps le cœur, la tête et les poumons. Selon l'usage romain, M. l'abbé Graffin continua durant plus d'une heure à réciter les prières, jusqu'au dernier soupir de la mourante.

Mère Marie de ***, aidée de l'une de ses sœurs, rendit alors les derniers devoirs à sa chère Zénaïde, dont le visage était redevenu jeune et de la plus aimable expression. Elle tenait, entre ses mains, la Croix que lui avait donnée la vénérée mère Marie de la Providence, et son chapelet de Lourdes. A côté d'elle, sur une crédence, on plaça aux pieds du crucifix la coupe envoyée par la princesse de Hohenlohe en souvenir de sa mère, l'illustre amie de Zénaïde; on y lisait en gros caractères : ^ Rome ».

Cette coupe renfermait l'eau et le rameau bénits. Ce nom de Rome résumait bien la vie de l'héroïque

chrétienne qui aurait pu prononcer avec vérité, en mourant, la parole de sainte Thérèse : « Je meurs fille de rÉghse ».

Les obsèques furent ce que Zénaïde Fleuriot les eût désirées : simples, silencieuses, respectueuses. Le curé de la paroisse Saint-François-Xavier fit la levée du corps, et ^L l'abbé Fonssagrives, aumônier du Cercle catholique du Luxembourg, donna l'absoute.

Dans l'assistance choisie qui s'était rendue à la funèbre cérémonie, on remarquait nombre de notabilités des lettres et des arts et beaucoup d'ecclésiastiques.

En quittant l'église, le cortège se dirigea vers la gare Montparnasse. Il suivait, sympathique et grave, le blanc corbillard, à l'arrière duquel s'étalait, superbe, la couronne offerte par ^L René Fouret, directeur du Journal de la jeunesse. Elle était formée de roses thé et de violettes; son large ruban de satin lilas clair cachait ces mots : « Le Journal -« et laissait seulement apparaître cette inscription : « La jeunesse à Mlle Zénaïde Fleuriot 1 ^ Le long du boulevard, les pétales de roses, se détachant, semblaient couvrir de fleurs le dernier chemin suivi sur la terre par Fauteur disparu, au nom de cette jeunesse qu'elle avait tant aimée et si bien servie.

En arrivant à la gare, le cercueil recouvert de blanches draperies ayant été placé sur un wagon, deux discours furent alors prononcés, l'un par M. le comte de Larmandie. délégué de l'Association des gens de lettres; l'autre par M. Terrât, professeur de droit à l'université catholique, et président du Cercle du Luxembourg.

DISCOIHS PRONONCES. o'o

M. de Larmandie parla le premier, et dil :

u Délégué par rAssocialion des gens de lettres, je viens apporter sur ce cercueil un témoignage officiel d'hommages et de regrets. Zénaïde Fleuriot fui une infatigable ouvrière de la plume, et je vous étonnerai peut-être en vous disant que plus de soixante-dix volumes sont éclos de son long et méritoire labeur. La distinction et Fhonnêté de son talent la vouaient à un ordre de travaux aussi difficiles que modestes.

« Elle ne tenait point aux faveurs de la multitude dévergondée; elle voulait que ses écrits fussent à la portée des jeunes âmes, pour les instruire sans les dévoyer, pour les émouvoir sans les flétrir.

« Et, en cette tâche ardue, elle a noblement réussi. Mais Zénaïde Fleuriot n'était pas seulement un écrivain consciencieux et délicat; ce fut une ardente chrétienne.

« La Société des gens de lettres admet toutes les convictions. Sur le Aaste champ où Ton moissonne la pensée, nous ne repoussons aucun symbole, aucune croyance. Toutefois il m'est précieux, à moi, croyant et militant, d'honorer ma foi dans la morte que vous pleurez. Que sur d'autres monuments funèbres on se borne à chanter les vaines louanges de la vie éteinte ; j'ai l'équitable orgueil de m'élever plus haut, et après avoir rendu justice aux œuvres terrestres, ce que je salue dans la mort, c'est l'immortahté! .)

Voici quelques extraits du discours de M. Terrât, président du Cercle catholique des Étudiants :

u Je ne viens pas vous parler de l'écrivain qui, pendant de si longues années, a fait, non seulement une

œuvre littéraire de haute valeur, mais, ce qui vaut mieux encore, une œuvre chrétienne et sociale.

« Qu'il me soit permis, cependant, d'évoquer un souvenir tout récent, qui met vivement en relief le but élevé qu'a toujours poursuivi Mlle Zénaïde Fleuriot. Elle nous disait, il y a huit jours à peine, quand nul ne soupçonnait qu'elle dût sitôt nous être enlevée : « Oui; c'est une terrible responsabilité que décrire u pour la jeunesse! Oui sait si, par un seul mot, on a n'a pas froissé, on n'a pas abaissé pour la vie ces u âmes en formation? Du moins, quand je m'examine u froidement, sincèrement, je puis me rendre cette u justice de n'avoir pas écrit une phrase qui ne fût (( pour l'amélioration des âmes. »

« Je ne connais pas de plus magnifique éloge pour Técrivain.

(( C'est encore la même idée qui la guidait dans ses amitiés. Et ses amis étaient nombreux, car elle savait se faire toute à tous. Elle ne séduisait pas que les esprits élevés, mais elle avait conquis la confiance et l'affection reconnaissante de ces pauvres pêcheurs de Locmariaker, de cette vieille race bretonne, honnête, fîère et indépendante, qui ne se donne qu'à celui qui sait la comprendre, la respecter et l'aimer.

« Xe plaignons pas celle qui est partie après une vie si bien remplie. Prions pour elle, car si parfait que l'on soit, on a toujours besoin de prières. Prions surtout pour ceux qui l'ont perdue, et plus encore, demandons d'avoir toujours, sinon son grand talent. du moins sa droite volonté, d'être comme elle utiles à la jeunesse, et de servir ainsi notre pays dans la mesure de nos forces. »

FUNERAILLES A LOCMARL\IvER. 577

Peu d'heures après, le train s'ébranlait, emportant, sous la garde de ses neveux, la fidèle Bretonne au lieu de son repos. A Locmariaker, chacun la reçut avec de l'aiTection et des larmes; la mer elle-même lui fit fête. Lorsque le convoi arriva, elle battait le plein, se soulevant avec majesté, comme la chère morte se plaisait tant à l'admirer. Huit marins des plus solides demandèrent à porter le cercueil. Elle avait depuis longtemps choisi sa place au sommet du pittoresque cimetière. En creusant le terrain, on trouva le roc, sans doute un peu friable, mais le roc. On parla de la mine; c'était périlleux, le mur pouvait tomber. Un forgeron du bourg dit alors : ^ Pour ^' Mlle Fleuriot, j'irai creuser moi-même ». Il fit un instrument qu'il trempa d'une façon spéciale, afin de le rendre résistant, et s'en vint travailler. D'autres habitants de la commune se proposèrent pour le seconder; et chacun y apportant le tribut de son adresse ou de sa force, la fosse put enfin recevoir le cercueil.

Le service funèbre eut lieu le lendemain. Tous eurent peine à trouver place dans cette humble église où, tant de fois, Zénaïde était venue puiser la paix et la consolation.

Un an après, l'aîné de ses neveux, après avoir fait placer près de son cercueil celui de sa mère et de sa sœur, ainsi qu'elle en avait exprimé le désir, y éleva un monument symbolique d'un effet sobre et élégant *. Il se compose de trois sarcophages crucifères recouvrant les trois tombes et taillés dans le granit du

1. M. Hernot, l'habile sculpteur breton, l'avait exécuté d'après les dessins de M. Rapine, architecte diocésain de Quimper et des Monuments historiques de France.

pays, entourés de bornes non taillées, également en granit, et reliées par des chaînes de fer.

Le sarcophage du milieu se termine par un menhir brut, assez élevé et creusé de façon à abriter un crucifix. Au-dessous de l'un des bras du Christ, on a sculpté dans la pierre le nom de « Zénaïde », et audessous de l'autre, celui de « Fleuriot », dont les lettres sont disposées verticalement. Au pied du Crucifix on voit un petit banc de granit, et sur ce banc, un livre ouvert et une plume abandonnés.

Sur le Mémento de la chère défunte, au-dessous de sa photographie parfaitement ressemblante, comme expression et comme traits, on lit : u Zénaïde Fleuriot décédée pieusement à Paris, le 19 décembre 1890. » — Au-dessus du cadre dessiné, une croix, une plume, une banderole avec xies paroles : Credidi propter quod locutus sum. ^ J"ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé. » Au verso de l'image sont inscrites ces sentences :

(( Celui qui écrit de bons livres fait plus de bien que s'il rendait la vue aux aveugles et la vie aux morts. »

« Grégoire VIL »

u Le juste ne meurt jamais à Fimproviste, car c'est bien avoir prévu la mort que d'avoir persévéré dans la justice chrétienne jusqu'à la fin. »

u Oh 1 vive Jésus 1 il n'y a rien en ce monde pour faire souhaiter que les amis y demeurent beaucoup 1 »

«< Il semble que j'entends notre chère défunte disant avec une grâce céleste : « Je vois ce que j'ai cru, je « tiens ce que j'ai espéré ; et la charité m'accom- « pagne. »

FUNÉRAILLES A LOCMARLVKER. 579

« Regardez où je suis, je vous supplie : je suis au lieu que j'ai tant désiré, auquel je me console de mes travaux passés, qui m'ont acquis cette gloire présente. Soyez bien assurés que les amitiés saintes commencées en cette vie se continueront dans l'autre éternellement. Ce sera là où nous accomplirons et parferons sans fin ces bonnes et chrétiennes affections, que nous n'avons fait que commencer sur cette

terre. »

« Saint François de Sales. »

Ouil qu'il en soit ainsi 1 Et que nous ayons la joie de retrouver dans la Patrie celle que nous avons aimée, que nous aimons toujours, car elle vit, et recueille aujourd'hui dans l'allégresse ce qu'elle a semé dans les larmes. Dieu est fidèle !

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