‹ Zénaide FleuriotChapitre 75 sur 79 · DERNIÈRES LETTRES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES LETTRES

indispensable. Hélas ! il faut bien que je m'occupe de ma santé. A Locmariaker, elle est encore possible; mais qui sait le moment où je ne pourrai plus m'éloigner? Alors je viens dans mon ermitage. Par le tramway, qui ne me secouera pas, je pourrai, de novembre à juin, vous aller voir, assister à nos réunions du lundi, et revenir travailler au grand air, sans souffrir de l'ascension perpétuelle de mes étages de Paris, et sans entendre le bruit assourdissant de la rue du Cherche-Midi. Le dimanche, je recevrai mes neveux et nièces, mais pas de lits; une tenue de maison me fatiguerait.

« Je pense que j'aurai si peu de mobilier que mes contributions ne seront pas élevées: pour le jardinier, je pourrai économiser; je travaillerai dur. Et la clef de la porte ouvrant sur le bois, c'est trop cher. Je ferai un détour qui me forcera à marcher : et ce sera encore une économie.

« Du reste, tout sera très simple chez moi ; je ne veux qu'une table de sapin, un peu grande, pour écrire; une autre, de forme carrée, pour la salle à manger; à cela seul je tiens. Pour la cuisine, il faudra peu d'ustensiles. Je vais vivre en ermite, en bergère. A quoi bon le reste maintenant?

K Au revoir, Mère très chère, à bientôt ! Ce mot aide mon cœur à respirer. »

A LA MÊME '• Kermôareb. l'' septembre 1889.

« Ma chère Mère, <i Combien j'ai hâte de dater mes lettres de « Mon

o68 ZEXAIDE FLEURÎOT.

« Ermitage ». Cette jolie habitation, avec ses grands peupliers enlacés d'aristoloches, montant jusqu'au faîte; ce petit jardin, rempli de fleurs et de fruits, et si près de Paris, tout cela enchante mon imagination, et j'en rêve sans cesse.

« Je voudrais arriver de suite, mais il faut que mes fermiers me paient.

« Comme ce modeste « chez moi » vaudra mieux que mes pauvres échappées à la poursuite dun air respirable, soit à Meudon, soit à Versailles, soit à Saint- Germain; et que je serai bien là me disant : « Si je « veux voir ma Mère, en route! » Loin de vous, je suis absolument livrée aux indifférents de toutes sortes, et je cherche, en vain, un bras sur lequel je puisse m'appuyer. Quant au cœur, le vôtre est mon seul refuge, et pour lui, j'aurais voulu Paris; mais il y a mon malheureux corps qui se détraque, et dont je dois suivre un peu les penchants; il ne peut plus résister, le pauvre: il a du plomb dans l'aile.

« L'abbé Fonssagrives est venu me voir avec ses neveux Martin de Kergurionné ; ces jeunes gens sont charmants, et l'oncle en paraît très fier.

« Priez pour votre pauvre patraque de fille, dont le cœur malade est encore si vivant pour vous. »

A LA MÊME « Kermôareb. 29 septembre 1S89.

u Ma Mère, ma chère Mère,

t» Voici une dernière lettre avant mon retour. Je n'attends pas vendredi pour vous écrire, c'est trop loin. L'on m'invite à un mariage à Paris. Je verrai si

DERNIÈKES LETTRES. o69

ma toilette de velours peut aller et si mon chapeau est encore à la mode: alors, n'ayant aucune dépense à faire, peut-être irai-je? Je meurs denvie de revenir près de vous, pour me baigner dans la sérénité.

« Mes charités coûtent un peu cher cette année à ma pauvre bourse aplatie, mais je me heurte à de tels cœurs de pierre que j'y vais de mon argent. Il me fallait tirer de peine une malheureuse fille qui n'avait pas de toit. Les bonnes gens, ici, sont sévères; et j'étais ainsi autrefois, toute pharisaïque. En cette occasion, j'ai senti que la vraie charité de Jésus-Christ n'est pas cela, et j'ai surmonté mes dégoûts.

u Je vous envoie, vous me les conserverez, de jolis vers, qui viennent de m'ètre adressés par Mlle de B..., ma voisine de Sarzeau. Elle écrit fort bien, et était venue me demander quelques conseils littéraires. Elle a signé du pseudonyme qu'elle prend pour ses

A MADEMOISELLE ZENAÏDE FLEURIOT Hommage respectueux et sympathique.

Dans un rayonnement, rose comme une aurore.

Que Locmariaker est l>eau!

Quand le soleil couchant, qui l'écIaire et le dore,

Pare le ciel, la terre et l'eau !

Je l'admirais ainsi, l'autre jour, en silence.

Pensive et rêveuse à moitié :

Et. suivant du regard les contours de son anse.

Je songeais à votre amitié.

Qu'entre la vaste mer. la grande souveraine,

El le golfe moins agité.

Vous avez bien placé votre calme domaine.

Votre résidence d'été!

o70 ZÉNAÏDE FLELRIOT.

C'est là que vous venez parfumer votre plume Aux douces senteurs des ajoncs,

Que son feu juvénile étincelle et s'allume Au contact des rochers bretons.

C'est votre port paisible, après un beau voyage Sur des flots, pour vous caressants,

Mais où tant de conteurs, hélas 1 ont fait naufrage, Ont perdu leur encre et leur temps.

Un vent toujours égal a gonflé votre voile, Et dans un ciel toujours serein,

Vous n'avez jamais vu s"efîacer votre étoile, Brillante hier comme demain.

Moi, je vais embarquer. Vous me dites : Courage!

Que sera pour moi l'océan?

Je ne sais ; mais ainsi que votre pur sillage.

Je voudrais le mien bienfaisant.

Anne de Martigné.

P. -S. — « Que j'ai pensé à vous ce matin! Sur la jetée, je regardais partir le vapeur de Vannes. Tout à coup un prêtre à cheveux blancs se lève, et à ma grande confusion, met son chapeau à la main et me dit, si haut que chacun entendait : « Je salue « Mlle Zénaïde Fleuriot. je suis heureux de la voir. " de lui exprimer mon admiration, de la remercier, au « nom de Dieu, du grand bien quelle fait. ^^ Si ma Mère avait été là 1

" Ce vénérable prêtre debout, ayant Fair de me bénir, c'était vraiment un taljleau digne de réjouir les Anges et elle !

« Votre pauvre Z. >'

Cette lettre fut la dernière écrite par Zénaïde, de son cher Kermôareb. Dans les premiers jours d'octobre 1890. elle le quitta pour n"v plus revenir. Elle

DEUNIÈRES LETTRES. ij"!

-"('lait beaucoup fatii^uée en faisant un triage des [lapiers de famille qu'avait laissés Mlle Marie Flcuriot. Elle en jeta une partie à la mer; et, sur des enveloppes renfermant certaines catégories de lettres, elle écrivit des suscriptions qui témoignent du sentiment de sa fin prochaine.

Elle ne craignait pas la mort, elle la désirait du contraire. Avec son accent de conviction énergique. Zénaïde parlait quelquefois du ciel et de ses immortelles espérances, de façon à étonner des âmes moins détachées. Dans une poésie intitulée : // e^t doux de mourir, elle sexprimait ainsi :

Mourir! c'est voir crouler la cabane d'argile Où notre être immortel frissonne à tous les vents: C'est sentir se briser, comme un cristal fragile, Un cœur mortel tenté de bonheurs décevants.

Mourir! c'est déployer librement ses deux ailes. C'est planer au-dessus de ce terrestre enfer: C'est ouvrir son regard aux clartés éternelles, Après qu'on a vécu, c'est-à-dire soulTert.

« Le roi David ne demandait qu"//;?'' chose au Seigneur, disait-elle gaiement: moi. je lui en demande deux : mourir subitement, et être ensevelie par ma chère Mère. .Je ne crains pas de voir mon Dieu : oh non! .le l'aime trop pour cela. Quel bonheur de me trouver tout à coup, et pour jamais, en face de la Vérité, de la Justice, de la Bonté, de l'Amour infinis!

K Mais une longue maladie! Mais les apprêts lugubres de la mort! Je ne veux pas les voir, ni surtout voir pleurer ceux que j'aime! Je redoute

rimaginalion et ses fantômes, en ces moments suprêmes 1 ••

Dieu exauça pleinement ce cœur pur.

A son retour de Bretagne. Zénaïde s'installa dabord dans son petit ermitage de Clamart, d"où le froid la chassa bientôt. A peine rentrée à Paris, elle eut une crise violente détouffement, dont elle se remit; mais elle était si changée que tous ceux qui l'aimaient avaient le cœur serré en la revoyant; et. si les amples manteaux de soie noire doublée de fourrure qu'elle avait Ihabitude de porter dissimulaient encore la maigreur de son corps, son visage émacic'^ disait bien haut les profonds ravages que la maladie avait fait subir à sa robuste constitution. Ses traits gardaient néanmoins leur expression originale, vive, spirituelle; et ses grands yeux bleus, toujours aussi profonds, étaient restés brillants, sous l'aïu'éole de ses cheveux épais, maintenant grisonnants.

En dépit de son affaiblissement, elle menait, avec énergie, la même vie qu'autrefois. Levée à six heures du matin, elle se rendait d'abord à la messe, puis se mettait au travail jusqu'à onze heures. L'après-midi était consacré à ses visites de charité et autres.

La veille de sa mort, le 18 décembre, malgré un froid intense, elle passa une partie de la journée à faire des démarches pour venir en aide à une ancienne élève de l'École professionnelle, qui, mal mariée, courait de grands dangers pour son âme. La pauvre jeune femme était venue avec confiance frapper à sa porte. X'écoutant que son zèle apostolique, Zénaïde voulut s'occuper elle-même de cette infortune; s'exposant à la température trop rigoureuse pour son

Page 1