J24 ZÉNAÏDE FLEURIOT
salubre que j'ai souvent respiré sur les côtes du Morbihan, quand la brise de mer, chargée de sel, me soufflait sur le visage. Puis çà et là on voit apparaître dans ses ouvrages ces espèces de médailles vivantes que Ton trouve dans la Bretagne, plus que partout ailleurs, demeurants dun autre Age, ruines si Ton veut, mais vénérables ruines, débris d'une société tombée, qui excitent peut-être, au premier abord, le sourire des jeunes gens par l'étrangeté de leur extérieur et de leurs habitudes, par le défaut d'harmonie qui existe entre eux et la société nouvelle, mais qui, en définitive, imposent le respect aux autres par leur respect pour eux-mêmes, par leur stoïcisme chrétien au milieu d'une honorable pauvreté, par leur culte inflexible pour l'honneur, ce gardien de notre vieille société française.
« Bretonne et chrétienne, elle a donc étudié l'humanité comme la nature, dans sa province natale. Elle a vécu dans cette atmosphère de foi, d'honneur et de probité antiques, et l'on retrouve dans ses compositions comme un reflet de ces vertus morales qu'elle a eues sous les yeux depuis son enfance. Elle est dans ces belles et vertes années de la jeunesse où l'imagination, dans toute sa sève, est réglée sans être amoindrie par le jugement, cette faculté maîtresse qui, à la fin de notre vie, domine toutes nos facultés. Il y a, en effet, telles pages de ses compositions qui n'ont pu être écrites que sur ces études de caractères qui se font de niveau, de cœur à cœur, d'esprit à esprit. Ajoutez à cela que ses personnages de prédilection sont des jeunes fdles et des enfants. A la •manière naturelle dont elle met en scène les héros
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(jirello om})runte à ces deux premiers âges de la vie, on sent qu'elle a vécu au milieu d'eux, qu'elle a étudié de près les mobiles qui les font agir, leurs sentiments, leurs qualités, leurs défauts, les nuances délicates et fugitives de ces caractères qui s'agitent avant de se fixer.
« Comme il y a dans son talent un sentiment vif et pur du paysage, en même temps qu'une notion vraie du cœur humain dans ses nombreuses variétés morales, j'incline à penser qu'elle a tour à tour vécu à la campagne et à la ville, dans la solitude et dans la société. Elle sent, en effet, trop vivement les beautés de la nature pour n'avoir pas vécu dans la solitude quelquefois; et elle a trop bien lu dans le cœur humain, et elle a peint avec trop de fidélité les travers des salons de province, pour ne pas avoir habité quelquefois les villes.
« Je n'entends pas dire qu'elle ait photographié des figures à mesure qu'elles passaient devant elle. Non, ce n'est pas ainsi que procède le talent. 11 ne calque pas, il peint; il ne copie pas, il compose, et dans ses compositions il introduit les figures qui l'ont frappé, les caractères qu'il a étudiés; il les transfigure, il les modifie, il les emploie, il les fait mouvoir suivant les besoins de son sujet. L'observation et l'imagination, se tenant sur le seuil de ce sanctuaire intellectuel où se font les livres, fournissent chacune leurs éléments à l'esprit en travail; et un rayon de l'idéal venant à la fois réchauffer cette malièro première empruntée à la vie réelle, le drame jailUt comme Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter.
« Le talent, j'ai dit le grand mot, le talent avec lequel on peut tout, le talent sans lequel on ne peut rien, a été donné à Mlle Fleuriot; et toutes les circonstances accessoires que j'ai énumérées venant en aide à son talent, elle a produit déjà, elle produira encore des œuvres remarquables.
« Si, parmi ces œuvres, il fallait indiquer celle qui a ma préférence, je nommerais sans hésiter La vie en famille. Plusieurs fois, en lisant ce charmant ouvrage, je me suis rappelé les tableaux d'intérieur que Mlle Frédérica Bremer, un des plus renommés écrivains de la Suède contemporaine, a introduits dans le meilleur de ses romans, Les voisitts. Il y a moins de fantaisie, moins de rêverie et moins d'étrangeté dans le talent de Mlle Fleuriot que dans celui de l'illustre Suédoise : je ne dis pas moins de puissance dramatique, parce que Mlle Frédérica Bremer, qui a jeté, au miheu d'une étude de mœurs et de caractères, le sombre épisode de la vie de Bruno, ce héros byronien, est arrivée à la fin de sa carrière littéraire, et que Mlle Fleuriot est au début de la sienne; mais quant à la vérité des tableaux de mœurs, au talent d'observation, à l'art déployé dans la peinture des caractères, au naturel, à l'élévation du sentiment moral, l'écrivain français n'est nullement au-dessous de l'écrivain suédois.
« Alfred Nettement. )>
On ne saurait mieux juger, mieux prévoir, ni mieux dire....