‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 22 sur 89 · ZÉNAÏDE · texte numérisé non relu

ZÉNAÏDE

Pendant ce séjour à Paris, Zénaïde Fleuriot fit paraître deux volumes, La Glorieuse et Histoire pour tous. En même temps la Semaine des familles commençait la publication d'Histoire intime^ ouvrage qu'elle signa, dans cette revue, du pseudonyme de Calixte Valanguy.

« La Glorieuse, dit M. Jouin, est une étude d'une réalité saisissante ; c'est l'histoire d'une femme de petit marchand de province, élevant sa fille dans un milieu qui n'est pas le sien, et lui ménageant pour l'avenir

le dégoût du travail, les rêves insensés et une mort précoce après de violents chagrins. Voilà un livre d'actualité; et je le voudrais dans toutes les mains d'ouvriers parvenus à une aisance relative. Le mox'aliste égale le romancier dans ce très intéressant ouvrage, »

A SA SOEUR

« Château-Billy, o juin 1866.

(( Ma chère Marie,

« Je te remercie de tes souhaits de fête. Ce sont les seuls que je reçoive par lettre. Sainte Zénaïde est enfoncée dans de tels brouillards que mes amis les plus intimes l'ignorent parfaitement. Tu me l'as rappelée à moi-même, et je vais réparer un oubli que je me fusse reproché : je vais écrire à ma marraine dont la santé n'est pas bonne en ce moment. Elle, que j'ai vue si active et si bien conservée, lors -de mon dernier séjour à Angers, trottant sans cesse du haut en bas de sa jolie maison, est maintenant terrassée par le mal; ils sont vraiment dans une période de tristesse.

« Que dis-tu des folies du fils ***? Pauvre mère! comme je la plains; et cependant combien elle a été coupable dans l'éducation de son enfant! Elle me disait là-dessus des choses incroyables. Elle m'a avoué un jour, naïvement, que la compagnie de Louis ennuyait son père, qui préférait son cercle ; qu'ellemême détestait qu'il s'attachât à son cotillon! Faut-il être surpris alors qu'il soit devenu paresseux, flâneur, égoïste, et qu'il n'ait aucune expérience des hommes et des choses? N'est-ce pas aux parents à

apprendre la vie sérieuse à leurs enfants? certes, on ne t'ait jamais les b(>tises que ce garçon a faites, tant qu'on reste attaché au cotillon de sa mère. En vérité, ce serait presque un acte de sage égo'isme que de se gêner pour bien élever ses enfants, tant on a de soucis, de crnintes et 'de chagrins quand ils vont de travers. >

La lettre suivante, écrite à sa sœur, fera connaître par quel nouvel acte de dévouement, Zénaïde se décida à quitter la famille de Keréver, qu'elle aimait tant et si tendrement, pour venir s'installer à Saint- B ri eue.

A LA MÊME

« Saint-Brieuc, 20 juillet 1866.

« Ma chère Marie,

« Je partage complètement ta manière de voir sur la nécessité de soumettre de bonne heure notre petit Francis à un autre régime que celui de l'école de X. (rest un grand souci, car il faut saisir l'enfant avant les habitudes; après, il est presque révolté. Pour son bonheur, il faut qu'il fasse bien naturellement, et voilà où est le danger des défauts qu'on a laissés se dévelo|)per dans l'eufance ; mais la raison doit s'entourer de délicatesse, on peut être ferme sans froisser ces jeunes Ames. J'ai bien réfléchi à tout cela, et pour voir ce cher enfant bien commencer sa vie de collège, je suis prête à tous les sacrifices. Le bonheur à venir et la dignité de sa vie en dépendent.

- Je n'hésite pas; et quoiqu'il m'en coûte de quitter

cette famille que j'aime comme la mienne, si Frantz veut me confier son fils, je m'installerai pour Tautomne à Saint-Brieuc, et je le garderai chez moi en lui faisant suivre comme externe les cours de Saint- Charles. Que mon frère réfléchisse et qu'il me rende bientôt réponse. »

A LA MEME

« Saint-Brieuc, 6 septembre 1866.

(( Ma chère Marie,

« Puisque tout est décidé maintenant pour Francis, je commence à chercher un pied-à-terre à Saint- Brieuc; mais, comme je te le faisais pressentir, il m'a été impossible de continuer à refuser d'assister au mariage de Fernand. La famille de sa femme y voyait une impolitesse, et M. et Mme de Keréver eux-mêmes se seraient froissés, bien qu'ils sachent que ce refus m'était dicté par une raison d'économie.

« Je paraîtrai donc à cette noce avec une robe de 9 francs; puisse ma bonne mine sauver cette toilette! Enfin, on aime mieux m'avoir comme cela que pas du tout, et j'avais donné à choisir.

(( Fernand m'ofï're une glace de 80 francs, je lui envoie ma photographie; c'est un cadeau de sentiment qu'il accepte au milieu des choses splendides qu'il reçoit de sa famille; mais, je te l'ai déjà dit, c'est le caractère le plus charmant, le cœur le plus élevé et le plus loyal qu'on puisse rencontrer. La jeune femme, bonne, aimable et très capable, m'a envoyé des cristaux pour mettre des fleurs, un gra-

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cieiix ornement de cheminée : je lui offre un de mes ouvrages, encore un cadeau de sentiment; ici du reste, c'est apprécié, et c est une délicatesse bien mal entendue que de s'endetter pour faire, par amourpropre, des présents au-dessus de ses moyens.

« Je travaille terriblement, car ce surcroît de dépense pour le voyage, joint aux frais de mon installation à Saint-Brieuc, jette le désarroi dans mon petit budget. Et puis, j'ai promis d'acquitter le peu qui reste des dettes de notre père, et cela avant la fin de l'année : coûte que coûte, je veux tenir mes engagements.

« Si le hasard te mettait en relation avec une vieille servante de presbytère qui voulût une place douce, mais très réglée, et d'où sera banni tout bavardage, pense à moi. Vie frugale ; l'enfant seul, sous prétexte de santé, vivra délicatement.

P.-S. — M II m'arrive de fort mauvaises nouvelles d'Angers; ma pauvre marraine est bien malade; on craint une affection de la moelle épinière, ce serait affreux. »

Mais voici que se fait entendre la première annonce, le premier glas de cette épouvantable épidémie de choléra qui ravagea la Bretagne à la fin de 1866 et au commencement (le 1867. Zénaïde ne s'inquiète pas et ne croit pas à sa durée, comme le prouve la lettre qui suit.

A LA MEME

« Saint-Brieuc, 2 octobre 1860.

« Ma chère Marie,

c( Je te réponds un peu à la hâte pour vous rassurer tous. Le choléra ne nous approche pas et décroît. Dieu merci ! Il n'y a guère de frappés que les ivrognes et les trop misérables; je crains beaucoup qu'il ne fasse le tour du département. Je suis à moitié emménagée ; mais, trouvant prudent d'attendre pour Francis, j'ai laissé ma servante chez les religieuses de Tréguier; ses maîtresses veulent bien la garder jusqu'au moment où j'en aurai besoin. Tu verras, quand tu viendras, que je ne suis pas trop mal installée. Ma couchette vient de Paris; mais pour Francis, j'ai fait faire un excellent matelas neuf qui me coûte autant que mon lit tout entier : je tiens à ce qu'il soit très bien.

« Si la supérieure du couvent où est ma servante consent à la garder quelques jours de plus, j'irai vous voir ; ce sera une semaine de gagnée sur l'entrée en ménage. Mais je voudrais que le médecin me dît qu'il n'y a plus de danger et que je pourrai ramener Francis, afin que mon voyage ne fût pas seulement un plaisir, mais qu'il eût encore son utilité.

« J'ai l'intention d'accepter l'invitation de Mme de Kérigant et de passer quelques jours à Ghâtel-Audren. C'est une si sincère amie ! »

A LA MÊME « Saint-Brieuc, 4 novembre 18fi6.

« Nous sommes à Saint-Brieuc depuis lund^, ma chère Marie. Figure-toi qu'en arrivant à Châtel- Audren, j'aperçois l'équipage Kérigant, et dedans, le propriétaire avec une figure toute mélancolique. Sa l'emine s'était cassé la jambe le mercredi; mais elle avait défendu de me prévenir, craignant que j'eusse reculé mon voyage. Nous avons trouvé la pauvre femme sur son lit de douleur; malgré cela, elle a voulu que nous restions jusqu'au lundi. Francis s'est amusé comme un bienheureux; il veut raconter à son père comment, en revenant de Quintin, nous avons été accrochés par une charrette de foin, ce qui, Dieu merci, ne nous a causé aucun mal et nous a bien fait rire après.

« Je n'étais pas fâchée d'arriver de bonne heure pour débrouiller toutes mes affaires à l'institution Saint-Charles. J'ai vu le P. Villeandré qui m'a parlé des changements apportés cette année dans les études, et m'a paru très difficile sur le choix des professeurs : le bon M. Dutemple s'occupera de Francis. Combien je m'applaudis d'avoir pu conquérir par mon travail, sinon la fortune, au moins l'indépendance pécuniaire qui m'a permis d'accomplir ce sacrifice, dont il résultera pour l'enfant un bien immense, qui, je l'espère, retentira dans sa vie d'homme, si Dieu le laisse vivre.

« On a bien raison de dire qu'avec un peu de patience, on voit tout s'arranger en ce monde. Après

deux servantes qui ne me convenaient pas du tout, je suis tombée sur une fille pieuse, naturellement douce et bien élevée, qui me va comme un gant. Elle a ses petites imperfections, mais je n'en suis pas moins dans le paradis, après ces deux ennuyeuses et ennuyées. Il aurait fallu des distractions à ces dames, de bons dîners et le reste. Celle-ci s'amuse à son travail et s'accommode de tout. Je te le répète, à cause de Francis surtout, je suis ravie d'avoir eu cette bonne chance; et je bénis mes deux épreuves puisqu'elles m'ont fait arriver à une personne aussi convenable.

« Envoie-moi la recette « choucroute » et toutes celles qui sont simples et utiles. Je butine, à droite et à gauche, des conseils et des recettes, quitte à en faire ce que je voudrai. Ma Jeanne-Marie a besoin de s'exercer et je suis moi-même si novice! l'économie présidant à tout, je ne veux point de cuisine chère, mais j.e voudrais que tout fût fait à temps et aussi bon que possible.

« Je publierai deux nouveaux ouvrages dans les premiers jours de l'année qui va commencer; je vous les enverrai aussitôt que je les aurai reçus. Je ne m'ennuie pas; je travaille beaucoup, je m'occupe de notre petit bonhomme, et me retrouve avec la famille de Keréver à chaque instant; elle a pris comme d'hatude ses quartiers d'hiver à Saint-Brieuc.

« La transition est moins dure pour elle et pour moi, puisque je puis voir tous les jours ces excellents amis, ma chère Alix et ses sœurs.

« C'est un grand plaisir pour ces demoiselles de venir souvent me surprendre. »

A LA MÊME

« Saint-Brieuc, 10 janvier 1867.

« Ma pauvre marraine est morte, ma chère Marie, Dieu l'a rappelée à lui, jeune encore, puisqu'elle était dans sa cinquante-huitième année. Cette nouvelle était attendue, mais ne m'en a pas moins serré tristement le cœur.

« J'ai envoyé Francis dîner seul chez les Keréver ce soir.

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