I. Hachette, éditeur
à la suite de Papillonne^ le dernier ouvrage écrit par Zénaïde Fleuriot, qui ne fut publié qu'après sa mort. En 1865-66 parut La clef d'o7% ouvrage intéressant entre tous, puis successivement Sans nom et L'oncle Trésor suivi de Nos ennemis inlimes.
Reprenons ici la correspondance de Zénaïde Fleuriot, qui, au milieu de son incessant travail, ne saurait oublier la famille, objet de son inaltérable dévouement.
A SA SŒUR
« Saint-Brieiic, lo juillet 1865.
(( Je ne pourrai pas aller à Plouaret avant la fin de ce mois, comme j'en avais l'intention. Je dois écrire pour La semaine des familles le récit de la cérémonie du couronnement de Notre-Dame d'Espérance, et comme elle n'a lieu que le 30 juillet, il me faut rester à Saint-Brieuc jusqu'à cette époque. Mais parlons de maman, car c'est surtout à cause d'elle que je t'écris; tu me dis que son indisposition est tout à fait passée, mais je suis encore inquiète. Si elle a besoin de quelque chose, vins, liqueurs, fortifiants, écris-lemoi, je te l'enverrai aussitôt. Pour elle, ne ménage rien^ je payerai tout ce qui peut lui faire du bien et accélérer sa convalescence. Si Tordre et l'économie sont mes lois, je m'en départirai pour procurer à maman tout ce qu'elle peut désirer, ou qui peut lui être salutaire. Et Francis, que devient-il? Il est à l'âge où tout se développe; l'enfant devient plus
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moiivanl, il a presque envie d'essayer ses ailes. A ce moment, la i'ermelé et la douceur doivent marcher de compagnie; et c'est difficile, très difficile. J'ai frémi comme toi, en apprenant les malheurs de Mme X. Voilà une pauvre femme qui s'est laissé ruiner par son propre fils; non seulement il a mangé la fortune de sa mère, mais aussi celle de ses frères et sœurs; j'ai voulu remonter à la cause de tout ce désastre. La malheureuse mère a très mal élevé ses enfants, elle ne leur a inculqué aucun principe, elle n'a pas éveillé leur conscience; leurs caprices étaient la loi de leur volonté. Certains ont bien tourné; mais celui-là était plus mauvais que les autres, et il cause leur irréparable malheur à tous.
(( C'est épouvantable; et on supplie la Providence de vous épargner de pareilles calamités.
u Devant les enfants, comme tu dis, il faut se mettre un bâillon et cacher soigneusement les sentiments qui peuvent développer en eux les mauvais penchants. 11 faut veiller sur soi pour donner constamment le bon exemple. Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, l'enfant fait l'homme, et élever des enfants quand la raison se forme, est une science difficile, toute faite de fermeté et de douceur.
« Adieu, chère Marie, n'oublie pas ce que je t'ai recommandé pour maman; j'ai pour cela ma bourse grande ouverte. »
Le 15 janvier 1866, mourait M. Jacques Lecoffre, l'intègre et puissant éditeur catholique. Zénaïde en éprouva un profond chagrin, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante :
A SA SOEUR
« Saint-Brieuc, 19 janvier 1866.
« Je suis navrée, ma chère Marie, je viens de recevoir une bien triste nouvelle : M. Lecoffre est mort !
« C'est une grande et ferme intelligence, un beau caractère de moins. Il m'a témoigné une affection vraiment paternelle; et il y avait entre nous cette sympathie de goûts et d'idées, qui forme les amitiés réelles. C'était pour moi un appui, un conseil. Tout ce qu'il disait était marqué au coin de la plus haute sagesse et de la plus profonde expérience.
c( Je comptais sur lui. Il allait prendre en mains mes affaires littéraires, et comme il était très religieux et très consciencieux, je n'avais qu'à le laisser faire. Dieu l'a rappelé à lui; c'est pour moi un réel malheur à tous les points de vue. Mais c'est surtout l'ami et sa bienveillante affection que je pleure; il était si boni Les étrangers le trouvaient froid, car il avait une grande dignité de manières qui avait été aussi un élément de succès; ceux qui le connaissaient comme moi, savaient combien il était conciliant, délicat et généreux.
« Il laisse une magnifique fortune à ses enfants; ils la lui doivent tout entière, car elle était le résultat d'une activité prodigieuse, d'un remarquable sens pratique des affaires, de l'emploi intelligent de son autorité qu'il ne compromettait jamais.
« Son fils, qu'il a élevé sévèrement, mais avec modération et justice, a une conduite irréprochable et por-
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tcra dignement la réputation paternelle. M. Nettement est désolé de cette mort, qui lui enlève un de ^es meilleurs amis.
<( Par ce triste événement, je n'ai plus de chambre à Paris, et je n'en suis que plus satisfaite clp savoir que j'aurai Frantz pour mon voyage obligatoire du carême. Je lui écrirai bientôt, car il lui faudra peutr être un certain temps avant d'obtenir un congé. «
Zénaïde Fleuriot était liée à M. Lecofîre et à sa famille par une sympathie moins banale que celle qui existe généralement entre auteur et éditeur. Gomme son ami, M. Nettement, Jacques Lecoffre avait deviné la valeur littéraire d'Anna Edianez, lui épargnant les difficultés et les découragements d'un début obscur. Depuis sept ans qu'il imprimait ses ouvrages dans la Semaine des familles^ sa bienveillance ne s'était jamais démentie. Elle lui en garda, jusqu'à la mort, une véritable reconnaissance.
Mais ce n'était pas seulement de M. Lecoffre, c'était encore de tous les siens qu'elle avait conquis le cœur. Elle allait généralement à Paris chaque année, vers le carême, pour traiter de ses affaires littéraires, et telles avaient été les instances de la famille Lecoffre, qu'elle ne pouvait descendre ailleurs que chez eux, où elle était traitée comme la meilleure des amies.
La mort du chef de la maison ne changea rien aux procédés de sa femme et de son fils; Zénaïde continua à trouver rue Bonaparte la plus aimable hospitalité, ainsi que le confirmeront les lignes qui suivent, adressées aux habitants de Château-Billy.
A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER « Paris, Carême 1866.
a Votçe grosse lettre m'a fait le plus grand plaisir, ma chère Claire, et je domine un peu la fatigue qui m'accable pour vous répondre. J'étais tellement exténuée hier soir que je me suis enfoncée bien vite dans mon lit en rentrant. Quelle aimable hôtesse que Mme Lecoffre ! Elle ne sait que faire pour me combler de soins et d'attentions. Chaque matin, je dois absorber une véritable jatte de café; l'autre soir, elle a paru avec un lait de poule, et elle me fait servir de petits vins fins pour me soutenir; je suis confuse de me voir ainsi choyée et gâtée, mais le moyen de refuser à cette bonne et charmante femme!
« Je sors beaucoup avec mon frère; nous allons très souvent chez nos bons amis Nettement, où nous avons dîné hier; mon frère et Guy sont venus me reconduire et ont fini la soirée avec Victor Lecoffre et André Servant.
« J'ai vu aussi la famille Raynaud et Marie de Guérin, celle que sa sœur Eugénie nommait Mimin dans ses lettres. Elle me plaît infiniment, Mimin; c'est une petite femme maigre qui est beaucoup mieux que sa photographie, avec une figure très bonne et très spirituelle, éclairéepar des yeux brillants. Figuretoi une de nos aimables dévotes, mais avec un accent méridional très prononcé. Elle doit venir me voir aujourd'hui, qui est mon jour de réception, et nous reparlerons du Cayla, de ce frère et de cette sœur qu'elle a tant aimés et qu'elle a perdus sitôt.
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c« J'ai roçii (le la Bonté même une lettre à faire bien rire par le français qui y règne; non, c'est le latin qu'il faul dire. Pour vice-versa elle écrit comme le verbe visser. Je serai obligée de lui répondre, car sa lettre, chargée de commissions impossibles, était fort amicale.
« Je vais enrayer ces jours-ci pour aller à confesse, et consacrer le matin à mes affaires spirituelles.
« Cela me prendra du temps, mais ce temps sera bien employé.
« Vendredi, j'irai vénérer les reliques qu'on expose à Notre-Dame ce jour-là. Je n'ose espérer les voir, tant la foiîle est immense, mais je ferai tout mon possible ; et décidément, je me tire comme une vraie Parisienne de tous ces affreux embarras de Paris.
« Au revoir, ma Claire ; si tu n'es pas en train de manger une bonne miche de pain quand ma lettre t'arrivera, embrasse tout le monde à fa ronde pour moi. Je t'embrasse en particulier, comme je t'aime, de tout mon cœur.