MORT D'AUX DE KERÉVER
K Elle maltire à elle.
' Je crois que je suis sauvée! » me dit-elle.
«« Je Tembrasse avec transport, je lui réponds :
u Oui; tu es sauvée ! »
u L'espoir détend tous les cœurs; on songe à essuyer ses larmes, on échange à voix basse des paroles émues. Je m'accoude au pied de son lit pour la mieux voir; et je lui jette un regard qui veut dire : « \e crains rien, nous te sauverons, nous te retien- « (Irons, tu es encore à nous! »
« Son regard devient inelïablement triste. Elle ne sourit pas ; elle reste morne, elle se sent bien mal.
« Elle éprouve des sensations d'étouffement, de vide dans le cerveau, et elle me le dit.
« Pas une plainte ne lui échappe. Elle semble penser à la douleur que nous éprouvons de la voir mourir; elle concentre par amour ses émotions suprêmes. Son père lui porte de la tisane, elle boit, et le rappelle du geste ; c'est pour l'embrasser en remerciement.
" A quoi pensions-nous d'espérer toujours devant ces adieux muets qu'elle adresse à chacun de nous!
« On la change ; et bien qu'elle perde visiblement ses forces, elle fait des efforts pour nous aider. Nous l'entourons. Je réchauffe sous mes lèvres ses bras et ses mains toujours glacés. L'oppression continue, grandit; les yeux se creusent d'une manière effrayante, et se vitrent par intervalles. Le curé arrive, on parle d'extrême-onction. Je lui demande si elle veut la recevoir.
« Elle répond avec une douceur d'ange :
« — Je ferai tout ce qu'on voudra. »
156 ZÊNAÏDE FL1<:U1U0T.
« Elle, si résolue, si vive, elle se fait obéissante ; elle ne veut plus avoir de volonté. On lui donne rextrême-onction ; nous sommes à genoux, éperdus, doutant, espérant, espérant surtout. Elle se meurt et nous ne le voyons pas. Alix mourir! Nous trouvons que c'est impossible, absolument impossible. Je lui porte un peu d'eau. Ses paupières restent fermées, ses yeux ne voient plus; mais sa main qui vacille cherche la cuiller pour se servir elle-même, et je ne puis pas croire encore que tout soit fini et qu'elle va mourir. Cependant sa respiration devient de plus en plus pressée, sans fatigue. Serait-ce l'agonie? Mais les enfants seuls meurent aussi doucement. Il faut prier. Je saisis un livre, je ne trouve que le Magnificat^ et je lis les çtrophes d'une voix étranglée.
« Un chant de gloire! Désolation! notre bien-aimée partirait pour le Paradis?
« La douleur éclate avec violence; des cris, des sanglots retentissent. Dans ce moment, je ne sais ce que j'éprouve; c'est comme du désespoir.
« Elle s'est éteinte! elle est bien morte!
« Elle est partie ! Tout est fini pour elle ici-bas. A elle la paix, le bonheur du ciel; à moi, pour un peu de temps encore, les misères, les souffrances, les agitations de la terre! Oh! maintenant je puis crier, pleurer, gémir, sangloter. Celle qui m'aimait si tendrement et que j'aimais par-dessus tout, est là sans vie! Elle ne m'entendra pas. Je lui ferme les yeux! je lui noue un mouchoir autour de la figure pour que ce beau visage conserve ses formes harmonieuses. Je prie, je crie, je souffre horriblement; mais je ne sais quelle résignation empêche tout murmure.