‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 25 sur 89 · MORT D ALIX DE KEHEVER · texte numérisé non relu

MORT D ALIX DE KEHEVER

u ( .elle clit're figure a un calme, une tran(iuillilé sereine qui me causent une consolation vraiment suriialuivllc.

(( La sœur arrivée, je coupe ces beaux cheveux que j'ai maniés tant de fois. Elle avait des manières enfantines avec moi ; elle aimait à s'asseoir î\ mes pieds, sur un siège bas, et à poser sa tête sur mes genoux en disant : « Lissez-moi. » Et pour la salisfaii'c, je passais doucement la main sur ses che-

<■< Nous l'ensevelissons....

u Quelles larmes tombèrent alors de mes yeux sur cette chère enveloppe! Ah! ces larmes de plomb auront, je l'espère, leur poids dans les balances divines. Cette chambre est, pour nos cœurs déchirés, une sorte de lieu d'expiation.

(' La voilà sur l'autre lit, avec son visage serein; ses belles mains jointes sur un crucifix retiennent un chapelet de corail, celui de sa première communion. Entre ses doigts raidis, je place un brin de verdure; tout n'est pas flétri; son âme est bien vivante; et la branche verte, entre ses mains glacées, me paraît un symbole.

i« Ses épais cheveux châtains ne sont plus le splendide ornement de son beau front devenu d'ivoire; ce ne sont plus le datura éclatant, l'œillet orgueilleux que j'y pose : une emblématique couronne de roses blanches est son diadème d'éternité, sa parure de vierge pour la résurrection.

« Et je reste assise, immobile, la regardant, lui parlant, priant, me relevant pour la contempler, ciidjrassant celte chère dépouille, le cœur rempli de

loi, d'espérance, mais parfois aussi envahi par le désespoir, ne sachant si je dors, si je veille....

« 0 douleur! amère douleur! Elle est toujours calme et belle; c'est vrai, mais où est la vie, où sont la voix, le souffle, le regard? Mon Dieu! Mon Dieu! où est son cœur aimant, où est son intelligence ouverte à toutes les nobles idées?

« Eh! quoi! le temps a fait un pas, un seul; et Téternité a commencé pour celle qui semblait pleine de jours! Hier, vivante et heureuse, aimante et aimée, mon Dieu! vous savez à quel point! Aujourd'hui morte! 0 mystère, mystère douloureux et terrible!

« Le cercueil arrive. Je dépose un baiser, le dernier, sur le front glacé de mon Alix.

« Je n'aurai plus le déchirant bonheur de me rassasier de ses traits chéris.

« On ne meurt pas de douleur!

« Je me demande parfois avec angoisse si je ne fais pas un rêve, un rêve afl'reux! Hélas! hélas non! je n'ai pas rêvé, j'ai vu son cercueil couvert de draperies blanches, porté au cimetière.

« Oh! notre jeunesse, notre jeunesse insouciante et heureuse, vous avez fui le jour où se sont fermés ces yeux, qui étaient une lumière, le jour où s'est éteint le battement terrestre de ce cœur qui réglait le battement de tant de cœurs.... Adieu notre cher passé!

(( Et cependant, ô douleur ! à tout instant, ce passé m'apparaît et me saisit : je la revois enfant, la première fois qu'elle m'est apparue dans son sarrau noir qui enveloppait sa taille sans souplesse encore, mais haute et svelte. Qu'elle était déjà belle avec son

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itMiiL blanc et uni, son front charmant, son nez aristocratique, ses yeux clairs et bruns, qui paraissaient très grands, tant ils s'ouvraient franchement sous d'admirables sourcils cliAtains. Ses lèvres, d'un dessin un peu mou, étaient fraîches et gracieuses; le contour de son visage avait une grâce et une harmonie qui adoucissaient, dans une parfaite mesure, ce qu'on eût pu appeler la sévérité des grandes lignes, dans ce visage de dix ans, encadré de grosses nattes plusieurs fois repliées sur elles-mêmes.

« Que dirai-jede l'enfant devenue jeune fille? Alix, à quinze ans, n'était pas une âme ordinaire. Mais une âme se décrit-elle? Non, la sienne était belle, naturellement portée au bien, éprise du vrai et du beau. Son cœur était tendre et profondément bon; ce n'était point un cœur passionné, c'était un cœur aimant. Son esprit n'avait pas ce brillant factice produit par l'imagination, il était sérieux, d'une trempe soHde; toutes ses facultés étaient, chose rare et précieuse, parfaitement équilibrées, et de cet équilibre harmonieux naissait un jugement sain, presque trop hâtivement développé. Elle fût devenue une femme supérieure, car son esprit comprenait tout, réfléchissait tout, s'assimilait tout. C'est ce qui expliquait la nature parfaitement intime de notre tendresse, malgré les quelques années qui nous séparaient. Alix, à quinze ans, en avait vingt-cinq pour la raison.

'< Le tact, qui est, on peut le dire, la délicatesse et la mesure appliquées à tous les actes de la vie, était instinctif chez elle : c'était une âme loyale, limpide, énergique, un peu absolue, très jalouse de sa dignité, mais exempte de petitesses et de lâchetés.

« Aussi, combien l'ai-je aimée! elle était la confidente de mes joies, de mes peines et de mes espérances. Elle a grandi auprès de moi et est devenue à mes côtés une femme, sans que je m'en sois, pour ainsi dire, aperçue. L'amie avait remplacé la sœur, ou plutôt s'était surajoutée à la sœur.

« Elle dédaignait la coquetterie, et les flatteries les plus délicates la laissaient incrédule, car elle ignorait sa beauté. Nous la comparions souvent à, un lis, et c'était bien le nom qui convenait à cette femme blanche, svelte et brune, chez laquelle se rencontraient une distinction de reine et un naturel d'enfant. Son port noble, son expression chaste, sa démarche libre et élégamment fière, faisaient penser d'elle ce qu'on disait de sainte Françoise de Chantai : « Elle (( a, dans ce je ne sais quoi de noble et de bien fait u qu'on admire, de quoi éblouir les autres, et s'aveuu gler soi-même. »

« La maturité précoce de son jugement m'effrayait parfois. La vie, la vie réelle, ses espérances, ses vicissitudes, ses revirements, ses souffrances, le passé, le présent, l'avenir, l'éternité, la terre, le ciel, formaient le fond des conversations que nous aimions à tenir sous les grands sapins, et qui étaient notre plus doux délassement.

« Elle était l'intérêt, la joie, le bonheur de notre vie. Véritable souveraine par le cœur, elle conduisait tout un petit peuple avec des sourires et des mots charmants.

« Six jours après qu'elle nous eut quittés, on disait une messe pour elle. Les chantres, occupés d'un /nduum, entonnaient le Laudale au commencement de

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cello messe, et continuaient de magnifiques chants de triomphe. J'ai senti d'immenses espérances germer au fond de mon cœur. Ce môme jour, le ciel était bleu et je regardais le ciel : le mot de patrie se formulait dans mon intelligence ; je voyais son âme dans cet azur, et je croyais fermement à la réunion. u La terre, je le sentais bien, était le lieu de l'exil, et je le chantai :

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