A ALIX
« Souvent, ô sœur bien-aimée, tu m'as demandé d'écrire ton nom à la première page d'un de ces livres
MORT D'ALIX DE KERÉVEll. 167
dont tu avais pu suivre les développements dans ma pensée, et sur lesquels j'avais parfois appelé les lumières de ton esprit pénétrant, de ton jugement si sûr, si ferme, si droit.
« Je te répondais : plus tard ! comptant sur l'avenir.
< L'avenir est à Dieu.
* L'Éternité a touché du doigt ta jeunesse éclatante; le bon Dieu t'a cueillie, heureuse, aimée, dans ta beauté, ta sève, ton parfum.
(( Et, aujourd'hui, c'est en versant des larmes bien amères, que je dépose ce livre, ce souvenir, sur ta tombe, en te disant avec toute l'énergie de ma foi, toute la vivacité de mes saintes espérances, toute la profondeur de ma fidèle et vivante affection : Au revoir! »
Cependant, malgré sa foi, malgré son admirable résignation chrétienne, Zénaïde Fleuriot ne pouvait arriver à se relever. Terrassée par une douleur plus forte que sa volonté, par un de ces chagrins que savent seules ressentir les âmes capables d'aimer profondément, elle ne pouvait même plus écrire; et bientôt, malgré la vigueur exceptionnelle de sa constitution, ses amis craignirent pour sa santé. Ils lui conseillèrent de voyager.
Voyager, mais où aller?
En 1866, dans Au hasard, ce livre qui n'est fait pour ainsi dire que d'impressions personnelles et de souvenirs intimes, Anna Edianez confiait à ses lectrices qu'elle avait souvent tourné avec envie ses regards vers l'Italie. Un jour qu'elle venait d'entendre
168 ZÉNAÏDE FLEURIOÏ.
un prêtre de Saini-Brieiic, directeur de larchiconfrérie de Notre-Dame d'Espérance, raconter devant elle son pèlerinage à Rome, elle avait écrit, tout enthousiasmée, les lignes suivantes : « Qui donc n'a pas désiré voir Naples avant de mourir! passer en gondole dans les rues de Venise, cette royale veuve qui garde le preslige de sa puissance et de sa beauté évanouies, visiter Gênes la superbe, Florence, et surtout Rome, au nom de laquelle tout cœur catholique s'émeut, Rome dont l'antique diadème païen a disparu sous l'éclat de la tiare pontificale, comme se sont abaissés les édifices croulants du paganisme devant Saint-Pierre, le roi des temples chrétiens. Je sens grandir le désir de fouler, moi aussi, cette terre de saints ; de rassasier mes yeux de ces beautés, de ces contrastes ; <le courber mon front sous la seule puissance humaine devant laquelle l'homme puisse s'agenouiller sans révolte et sans honte; de recevoir une bénédiction du successeur de saint Pierre. Mais, c'est assez m'étendre sur mes désirs de voyage. Mes lectrices feront comme moi ; elles attendront dans le calme et la résignation qu'une occasion favorable s'offre pour elles. »
Hélas! cruelle ironie! l'occasion favorable devait naître, pour la pauvre affligée, de la plus grande douleur qu'elle eût encore éprouvée, du vide insoutenable que creusait dans sa vie la mort de celle qu'elle avait tant aimée.
Elle hésitait cependant à donner à son immense chagrin un dérivatif aussi coûteux qu'un voyage en Italie, quand une de ses amies lui ayant appris qu'il existait
MOliT D'ALIX 1)K KliUKVKU. 109
à l*aris une commiinault' de religiciisos entièrement consacrées au soulagement des Ames du Purgatoire, elle conçut immédiatement le projet de s'y rendre pour recommander à leurs prières l'âme de sa chère
Alix.
A SA S(*:UR
« Saint-Brieuc, 5 juin 18G".
« Ma chère Marie,
« Je pars demain pour Paris; j'ai pris cette grande résolution. Il me faut secouer ma peine, sans cela ma peine me tuera; et je dois vivre, puisque j'ai encore des devoirs à remplir.
u Je vais descendre chez mes bons amis Lecoflre qui m'avaient si aimablement olî'ert l'hospitalité pendant l'Exposition, il y a quelques mois,
u Je ne sais si je me déciderai à faire le voyage d'Italie, c'est bien coûteux. Je veux surtout aller à Paris pour recommander ma chère Alix aux prières de la Communauté dont m'a parlé Mlle D. Z., notre pieuse amie de Saint-Brieuc,
u Cet Ordre, entièrement dévoué au soulagement des âmes du Purgatoire, admet à titre de membres honoraires de pauvres mondaines crucifiées comme moi par la perte d'un être tendrement aimé. Mlle D. Z. y est associée depuis de longues années.
*< Je voudrais pouvoir faire une retraite dans cette maison; et là, dans le silence et le recueillement, demander à Dieu quelle sera désormais ma voie, et quel est le secret de l'épreuve qu'il m'a envoyée.
« Enfin, je pars pour Rennes d'abord, selon qu'il a
170 ZÉNAÏDE FLEHRIOT.
été convenu avec PVantz; au cas où je mettrais mon projet de voyage à exécution, Francis entrera comme pensionnaire à l'institution Saint-Charles. Je te le recommande, ma chère Marie; écris-lui souvent et ne lui ménage pas les bons conseils. »
Elle partit, en effet, toujours aussi affaissée, aussi désolée. Arrivée à Rennes, elle écrivit une courte lettre, où perce à chaque ligne une sollicitude que son amer chagrin n'avait pu altérer.
A SON NEVEU
« Rennes, 1 juin 1807.
« Mon cher Francis,
(( Je t'écris un mot de Rennes. Comme je suis arrivée la veille de l'Ascension, je n'ai pas voulu voyager le jour d'une grande fête, et je ne partirai pour Paris que vendredi matin.
« Je pense bien souvent à toi, mon chéri. Je voudrais espérer que ton premier bulletin m'apprendra que tu as la volonté de satisfaire tes maîtres. Il faut apprendre à faire passer le travail avant le jeu.
« Je n'ai pas dit à M. le Supérieur que ton correspondant serait tonton Etienne * ; veux-tu le lui dire et lui remettre ce billet?
« Je désire aussi que M. le Supérieur soit ton confesseur.
« A bientôt, mon cher enfant, sois bien pieux, bien sérieux, continue à aimer la vérité, et lie-toi de préférence avec les enfants bien élevés.