‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 27 sur 89 · G2 ZÉNAÏDE FLEURIOT · texte numérisé non relu

G2 ZÉNAÏDE FLEURIOT

« Je ne me consolerai jamais de cette perte, quoique je sois assurée qu'elle est bien heureuse, plus heureuse qu'elle n'eût pu l'être sur cette terre, que l'Église appelle, avec tant de raison, une vallée de larmes.

« J'ai pris le parti de vous renvoyer Francis, car je pensais que vous deviez être inquiets, et cette affreuse épidémie me faisait trembler pour lui. Gomme il a été décidé que la huitième exigerait un travail que je craignais trop fort, sans transition pour le cerveau de l'enfant, ces quelques jours n'auront pas d'importance. Fais-le cependant travailler à des heures régulières.

« Mme de Keréver est bien triste et bien faible; mais elle paraît satisfaite des lettres de condoléance qu'elle reçoit; vous pouvez donc lui écrire, elle y sera sensible.

« Nous partons tous pour Château-Billy ; car nous avons hâte de fuir Saint-Brieuc et les lieux qui nous rappellent notre malheur. S'il n'y avait pas besoin de moi ici, je serais partie à Plouaret; mais je ne puis laisser mes amis de Keréver : nous sommes si malheureux tous, et de la même peine. J'irai sans doute chercher Francis que je te prie de bien embrasser pour moi ; dis-lui de ma part d'être très sage.

« Je n'ai pas entendu parler d'autre cas de choléra ; le bon Dieu voulait Alix, il l'a prise, hélas! J'accepte, avec résignation et foi, l'immense chagrin que Dieu m'envoie, mais je souffre beaucoup.

(( Je vous embrasse tous; je suis très forte, mais aussi désolée qu'on peut l'être. »

MORT D'ALIX DK KEREVER. 163

A LA MÊME

« Château-Billy, 22 février 1867.

« Je te le répète, ma chère Marie, j'ai un immense chagrin, mais ma foi me soutient. La vie est un tissu d'épreuves, et Dieu est si bon, si miséricordieux, qu'il accorde toutes les forces, quand on a la raison de se résigner. On souffre et Ton est cependant en paix.

« Je m'applaudis de vous avoir renvoyé Francis; un enfant est mort, et Mme de Keréver a eu une attaque de choléra à Château-Billy. Son état d'épuisement rend son cas d'autant plus inquiétant; il y a un peu de mieux, mais le danger existe encore.

c( J'éprouve une indéfinissable sensation de douleur en me retrouvant dans cette maison d'où je suis partie le cœur plein de riantes images. Hélas I qui saiti la mère va peut-être suivre la fille!

« Je suis très prudente, ainsi ne vous alarmez pas.

« Le chagrin que j'ai éprouvé pèsera certainement sur ma vie tout entière : je m'y attends; mais ce sont ces chagrins-là qui sont méritoires devant Dieu; or on arrive toujours au bout de la vie, jeune ou vieux.

« Recommande à Francis de dire chaque soir une petite prière pour Alix qui l'aimait tant; elle me répétait souvent d'un air heureux : « Francis sera votre consolation dans l'avenir. » Qu'il prie donc pour elle qui fut toujours si bonne pour lui.

« Faites-le travailler; qu'il se fortifie par l'exercice, pendant ce temps d'arrêt* Le choléra est trop dans la ville pour que j'aille le chercher. Ma jeune servante

est une vraie perle de bonté; j'ai cette petite compensation. »

Et la mort, en effet, frappe une seconde lois la famille de Keréver; la tombe de la mère se creuse auprès de la tombe à peine refermée de sa fille.

A SA SŒUR

« Ghâteaii-Billy, 1" mars 1867.

(( Ma chère Marie,

« Nous sommes atterrés! Mme de Keréver a succombé au terrible mal qui a emporté notre bien-aimée Alix. M. de Keréver fait peine à voir; en quinze jours, perdre sa femme et son enfant, c'est vraiment affreux! Pour moi, je regrette sincèrement Tamie avec laquelle j'ai vécu côte à côte pendant dix-huit ans, la mère dévouée, qui non seulement m'a confié le cœur et Tintelligence de ses filles pour les former, mais encore a permis que son toit devint le mien, que sa famille fût la mienne.

(( Je n'ai pas le courage de t'écrire plus longuement. Priez pour elle et pour nous. »

Après avoir rendu les derniers devoirs à Mme de Keréver, Zénaïde rentre à Saint-Brieuc et y reste seule, anéantie sous le poids de sa douleur, comme en témoignent ces quelques mots envoyés à Château- Billy.

MOHT UALIX 1)K KEHEVEH. 105

A MONSIEUR DE KERÉVER

« Saint-Brieuc, 10 mars 1867.

u Mes chers amis,

u Je ne suis pas mal pour la santé physique; mais pour le moral, je ne puis me relever; n'attendez encore rien de moi. Caroline de la Villéon, en m'écrivant, me charge de ses atïectueuses sympathies pour vous.

u Les demoiselles F.... m'accablent de petits soins, et y mettent une délicatesse et une tendresse qui me touchent.

u Soignez-vous, et prions beaucoup.

« Je vous embrasse, père et enfants, avec un cœur navré, mais qui vous aime bien. »

A SA SŒUR

« Saint-Brieuc, 15 mars 1867.

« Ma chère Marie,

u Dis à Francis que toutes les plantes de son jardin sont prises et vont fleurir. Le père Michel en plantait d'autres aujourd'hui. Edouard et M. le G. viennent souvent demander de ses nouvelles, et Edouard veut lui donner un petit oiseau. Il est aussi (piestion de vers à soie. J'ai répondu que lorsque Francis serait ici, je lui laisserais prendre, en ce genre de distraction, ce qu'il voudrait.

« Le temps est alîreux et malsain par continuation.

« Mon chagrin est le même et sera toujours le même. Le temps et la foi l'adouciront, car enfin,

comme dit Fénelon, toute vie s'écoule vite, et, dans cent ans, quelques années en plus ou en moins, dans une existence, ne signifieront rien.

« Ne laisse sous la main ou sous les yeux de F'rancis aucun des journaux ou livres qui courent par la maison, pas même les miens. Que sa petite imagination reste calme.

« Je pourrai vous prêter le second volume du Récit d'une sœur, peut-être môme tous les deux. Vous me les renverrez après les avoir lus, sans les prêter à d'autres. Le livre de Mme Graven a une vogue immense et bien méritée, ce qui prouve qu'il y a encore bon nombre d'esprits délicats et de cœurs intelligents.

« Dis à Frantz que la réunion de la Société d'émulation est le 26 ou le 27 mars. On y lira un chapitre de mon nouvel ouvrage Petite Belle, mais je n'y assisterai pas, naturellement. Cela eût bien intéressé ma pauvre Alix, si heureuse de mes succès et si dépourvue de ces jalousies mesquines qui empoisonnent toutes les relations, et éloignent tant de cœurs.

« Adieu! ayez de certains ménagements pendant que cette cruelle maladie court le pays. »

Petite Belle, ce nouvel ouvrage écrit avant la mort d'Alix, venait en effet de paraître; Zénaïde l'avait dédié à sa chère morte, par cette préface :

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