A LA RÉVÉRENDE MÈRE GÉNÉRALE MARIE DE LA PROVIDENCE
« Rome, 1" avril 1870.
« Ma bien chère Révérende Mère,
« Aujourd'hui j'ai eu le plaisir de m'occuper de vous une partie de la journée. Je suis sur la piste d'une excellente occasion pour la précieuse Relique.
« Voici l'explication des paroles du père Piccirillo. Il avait entendu parler de l'ordre donné par le Saint Père d'enlever une parcelle de la table de la Cène pour donner à je ne sais quelle basilique étrangère. Il a couru chez la personne qui en avait été chargée.
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et, aprt^s avoir longuemonl supplié, il a obtenu deux morceaux. Celui qu'il vous envoie est un de ceux-là.
u Je ferai tout ce que vous me dites, ma Révérende Mère ; j'irai voir Mgr Forcade et la marquise di Rende. Je ne me sens plus en disposition d'écrire, et mon journal finira comme il pourra.
« J'ai acheté pour ma Mère, une petite sonnette de Lorette, et je n'ai pas eu à aller à Lorette même pour cela. Je n'ai d'ailleurs que le désir de revoler vers Paris.
(( N'oubliez pas dans vos prières votre fille tendrement et respectueusement dévouée.
« P, S. — C'est Mgr Lequéte, évoque d'Arras, qui vous portera la Relique. J'ai eu une vraie consolation à le connaître et à lui parler de vous; son aspect m'a fait du bien : apôtre et père, saint et paternel.
(' J'ai commencé une semaine de la Passion. A Rome, comme ailleurs, on passe par là. Paule vous écrit; je ne la perds pas encore, et il se pourrait que je quittasse Rome la première.
« Ma chère Révérende Mère, adieu; et à l'occasion, un filial respect au R. P. Olivaint.
A LA MEME
Rome, 2 avril 1870.
« Ma chère Révérende Mère,
« Paule vous a écrit le succès du père Piccirillo. ^)uel bonheur qu'il ait su à temps l'ordre que donnait le Saint Pèrel Je lai remercié avec effusion, sachant bien que vous serez très heureuse de posséder
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cette Relique insigne. Il m'a dit qu'il ne m'étail pas possible de partir avant la Semaine sainte, et il rit de bon cœur en m'entendant dire que je crains d'être malade loin de la rue Barouillère. Ma mine lui paraît si rassurante! Il est très doux, mais très malin. Je lui énumérais, l'autre jour, mes motifs pour ne pas suivre Paule à Jérusalem, et ce qu'il me faudrait de raisons sérieuses pour prendre une aussi grande résolution. « Ajoutez : un peu de cheveux blancs », a-t-il ajouté en souriant.
(( J'ai communié, dans la chambre de saint Ignace, de la main du Révérend Père général des Jésuites. J'étais sincèrement émue de me trouver dans la chambre d'un saint, et de voir à l'autel un autre saint. C'était le cas de s'envelopper de poussière. J'étais attendrie aux larmes; et en me mettant à genoux devant lui, j'ai baisé, bon gré mal gré, sa main diaphane.
« Ma chère Révérende Mère, je voudrais vous rapporter de Rome quelque chose qui vous fît réellement plaisir; je pensais aux reliques, mais le père Piccirillo s'en est si heureusement chargé que je ne saurais faire aussi bien.
« Je vis ici parmi les souvenirs des saints, je m'en abreuve, espérant y puiser un peu de ce qu'il me faut; mais ces héroismes me découragent, en faisant trop ressortir à mes yeux ma propre lâcheté.
« Quant à ma chère iVIère, il n'y a pas un bienheureux à Rome qui n'en entende parler par ma bouche.
« Hélas! c'est comme pour vous, ma chère Révérende Mère, plus zélé qu'efficace, mais cela me fait beaucoup prier. »
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A LA M LUE MARIE DE
•< Home, i avril 1870.
« Hassiiroz-vous, ma Mère; je puis le dire, rien ne m'entame; tout glisse sur la cuirasse de foi et d'amour que je porte. J'ai refusé bien des choses tentantes, par respect pour l'opinion du révérend père Olivaint.
« Comme Mgr Forcade, je trouve absurdes les femmes qui se mêlent de prêcher les évéques; mais ici tout est en fièvre. On pourrait bien attendre, cependant, (pie l'Église ait décidé. Les femmes vraiment distinguées restent chez elles pour faire leur propagande, les autres discutent sur les marches do Saint-Pierre; j'en ai été bien attristée.
u Je refuse net de m'instruire sur des questions au-dessus de ma portée. Je ne m'élève point orgueilleusement contre les orgueilleux. Je visite Rome en chrétienne, en artiste; n'est-ce point là le vrai l)on sens? Ne craignez donc rien pour moi du bel esprit; je le connais, c'est un joujou, pas davantage.
« Je ne fais pas fi des plus brillants dons de Dieu ; je crois vraiment n'avoir pas le caractère porté aux jalousies mesquines, et j'aime à admirer; mais mon admiration a maintenant ses limites et ses bornes. Je n'admire plus que la sainteté, qu'elle se montre à moi sous une coilTe de religieuse ou sous un diadème de roi. Là où je la vois, là où je vois l'humilité, je suis prise, dominée, je m'agenouille; le reste m'est profondément inditVérent. »
A LA MEME
« Rome, 6 avril 1870.
« Oui, ma chère Mère, je vais prendre mes mesures. Je vous aurais parlé de ces ennuis de restaurant si je n'avais craint de vous inquiéter. Ces Italiens sont si ardents et si étranges! Et moi, je suis vraiment par trop naïve! Mes amis de Saint-Maclou m'emmènent chaque jour, pour déjeuner avec eux; mais comme après le repas ils restent longtemps à causer de ce qu'ils ont vu et de ce qu'ils vont voir, la conversation s'anime, et votre pauvre fille aussi. Elle a bien remarqué que, dans la salle, on faisait parfois silence pour l'écouter, ce qui l'agaçait un peu; mais comment l'éviter? La pièce est petite ; y passer inaperçue est impossible. Ah ! si j'avais un père, une mère, un frère avec moi, ce remarqué les flatterait, et personne n'en parlerait : mon genre est très aimé quand il anime une famille.
u Je trouve étrange ce qu'on vous a écrit; je ne sais même pas comment la chose a pu être traduite ; mais je vous assure que ces étrangers sont parfaitement respectueux. Je pense que cette attention prêtée à mes récits vient surtout d'un air national très accusé. En me voyant, en m'entendant, on dit : Une Française ! Une Italienne fort ordinaire, mais parfaitement italienne, produirait la même impression dans un restaurant français. Néanmoins, comme je ne puis, durant les repas, baisser mon voile et me taire, je vais prendre mes précautions; et si les échos redisent encore de ces aimables récits, je repars aussitôt.
« Que votre lettre m'a fait de peine! Je l'ai pourtant baisée avec amour, car cette épine, avant d'entrer
dans mon cœur, avait traversé le vôtre. Peut-ôtre me i'allail-il cette soullrance? car ce voyage avait eu son prestige, par toutes les admirations et les louanges qui m'étaient prodiguées. Désormais je déjeunerai chez moi, avec du pain sec et des figues, pour ne pas sortir. Le bon père Laurençot m'a donné certaines permissions qui me mettent à Taise pour les quinze derniers jours du Carême. Je vais me préparer à mes Pûques; cette petite épreuve sera un bon commencement. Hier soir, j'ai assisté à la bénédiction de la Villa Lante; j'ai présenté à Notre- Scigneur ma pauvre vie, sans aucun bonheur que celui que vous me donnez, et j'ai prié pour que vous soyez bien rassurée. Non, ma Mère, je n'ai jamais pensé que TEsprit-Saint eût besoin de conseils; mais de chaque camp, il en pleut.
« Je serais curieuse de connaître la bonne personne qui vous a fait ces pénibles rapports. Je ne me rappelle pas avoir énoncé, à Rome, une idée qui ne fût orthodoxe; aussi, aujourd'hui même, d'autres échos apportaient-ils sur votre fille un jugement bien différent.
u Dans une lettre adressée à Paule, il était dit : « On u n'en revient pas de l'attitude calme de Mlle Fleuriot, « dans cette fiévreuse Rome ».
« Je viens de vénérer la colonne de la flagellation ; et j'étais honteuse de tant souffrir pour des égratignures. Mon Dieu! qui, sur cette terre, où je n'avais rencontré que des épines, m'avez fait trouver un asile, un cœur parfaitement sincère, parfaitement dévoué, parce qu'il est parfaitement à vous, écartez de lui toute la malignité humaine, et donnez-moi de ne le blesser jamais!
310 ZKNAÏDE FLEURIOT.
« Je me doute bien d'où peut venir le reproche de mc^ mêler aux personnes de toutes les opinions; mais je ne puis vraiment pas partager absolument les orgueilleuses et folles exagérations des partis.
« Enfin, ma Mère, écoutez : Si, après avoir reçu avec amour la bénédiction du Saint Père, je ne restais pas à examiner ses chevaux, les dorures de son carrosse et les livrées de ses cochers, je n'étais pas orthodoxe; si je ne désirais pas renaître pour être son valet de chambre, je n'étais pas orthodoxe. Si M. de Montalcmbert n'était pas à tout jamais enveloppé d'opprobre, je n'étais pas orthodoxe. Et qui parle ainsi? Ce sont des gens pleins de vertus domestiques, nul ne le conteste; mais quand il s'agit de certaines questions, ici, on perd la tête.
« Me voyez-vous proclamant l'Infaillibilité, sans y rien comprendre? elles font cela; elles vont proclamant et déchirant tous ceux qui ne s'exaltent pas. Peut-on croire à la vérité absolue de pareils échos? Non! je ne puis accepter ces critiques inacceptables. Je n'ai jamais renié mon Maître. Je n'ai pas eu de respect humain; jamais je n'ai commis une lâcheté. J'ai dit à Mme Craven elle-même que la lettre de M. de Montalcmbert était une grande faute, que j'en étais désolée. Croyez que la grâce m'a encore bien gardée, car la foi court ici, en ce moment, des dangers tout particuliers. Je m'en expliquerai avec le révérend père Olivaint, qui me comprendra pleinement.
« Relativement, j'ai vécu très cachée, je puis le dire; mais impossible de voir sans être vue. Je rabattrai sur ma tête le capuchon qui glissait peut-être un peu dans cette vie de liberté.
DEUXIÈME VOYAGE A HOME. ii 1 1
« J "envoie à ma Mère toute ma vénération, ma tendresse, et je lui dis avec élan : A bientôt. »
A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER - Paris, vendredi 22 avril 1870.
« Ma chère Claire,
« J'arrive. Je n'en puis plus, mais je veux vous annoncer mon retour à Paris. Mes dernières semaines à Rome ont été si remplies, si fatigantes, si splendides, que je n'avais pas un instant à moi. J'ai été bien heureuse d'apprendre que tu allais mieux et que ton état ne présentait absolument aucun danger. Mais il faut te soigner sérieusement.
u Que je voudrais que tu réalisasses le projet dont tu me [)arles. Louise a, en effet, besoin d'une étude mesurée. \e peux-tu te procurer quelques beaux et bons livres : la vie de sainte Chantai, de sainte Monique, de sainte Paule, ou encore les livres de monseigneur Landriot, que j'ai vu souvent à Rome? Tu en ferais des dictées, tu les corrigerais; et ainsi votre travail aurait une doiil)le valeur, un double intérêt. Que chacune de vous prenne le courage de commencer. Faites passer cette heure, cette demiheure, avant tout ce qui n'est qu'agréable. Vous ne vous en repentirez pas. Mais il faut le vouloir. Après la prière, il n'y a rien de plus doux et de plus fortifiant qu'une lecture intéressante!
« Tu as beaucoup mûri, ma Claire; il ne faut pas te fatiguer, mais t'occuper suavement, le cœur en haut, en Dieu et en Jésus-Christ, Dieu fait homme et Pain eucharistique, par amour. La paix, la sérénité,
la joie sont là. D'en bas nous arrivent les agitations, les appréhensions, les désirs insensés, le goût de ce qui passe. Et tout passe si vite!
(( Je m'unirai par la prière et par le cœur à mes filles chéries. Un jour ou l'autre, il y aura, je l'espère, communauté d'aspiration et de pensées entre nous.
(( Donne-moi de tes nouvelles, ma chère Glaire. Dis à Louise et à Marie que je leur écrirai au sortir de la retraite que je vais faire.
« Tu veux savoir ce que je pense de Chateaubriand? Il peut être dangereux. Atala, lietié, les Nalchez^ les Martyrs, sont pour toi impossibles.
« Le Génie du christianisme est une œuvre superbe, mais vieillie, dont tu pourras lire des fragments. La religion a sa poésie; mais, bien étudiée, bien comprise, elle entre dans la réalité, elle se mêle à la pratique de notre vie. L'étudier dans Chateaubriand, c'est risquer de rester dans le vague. Défie-toi du vague. Tout est réel : la vie, la mort, l'éternité, le bonheur à venir. Une fois l'esprit placé sur la vérité, sur ce roc ferme de la vérité, qui est Notre-Seigneur Jésus- Christ connu, aimé, servi, on peut lire ces belles choses, mais comme récréation.
<( J'aimerais à te voir prendre goût aux lectures qui sont une vie pour l'esprit, une force pour le cœur. Une fois que tu les auras goûtées, tu les aimeras. Je te recommande V Imitation : c'est un trésor. Il n'y a pas à dire, tous nos bonheurs sont en espérances, et cette terre est et doit être la vallée de larmes. Mais, au delà, c'est la vie en Dieu, notre Père, le Créateur des merveilles qui nous entourent. »