‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 5 sur 89 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Famille de Zénaïde Fleuriot. — Manuscrit de son père.

Zénaïde Fleuriot naquit le 28 octobre 1829 à Saint-Brieuc, la vieille cité bretonne. Elle-même nous parle ainsi de sa ville natale, dans l'un de ses ouvrages de prédilection * :

« Lecteurs, jetez avec moi, je vous prie, un regard vers le passé; que ce regard de l'esprit plonge dans les ténèbres de treize siècles! Voyez-vous s'avancer, ^ur les flots de la mer qui baigne les côtes de l'Armolique, un navire monté par une centaine d'hommes au visage austère, au regard inspiré, au costume ('*l range?

u Ils abordent — Ces hommes sont des apôtres; en eux et par eux, le christianisme pose le pied sur la liretagne, terre encore païenne, et qui plus tard méritera le nom de catholique. Ces moines ne res-

I (.'■" l'-évalonnais, Hachette et C"", éditeurs.

2 ZENAÏDE FLEUIUOT.

semblent pas à ces vainqueurs du sabre qui n'enfoncent leurs griffes dans le sol étranger que pour en faire leur proie; ce sont des missionnaires de paix, qui dans le sol de granit vont planter la croix à une telle profondeur, qu'après les siècles écoulés qui auront tout renversé, tout changé, tout détruit, tout réédifié autour d'elle, cette croix se dressera debout, sacrée, triomphante, indestructible.

(( Les apôtres étaient conduits par Brieuc. Ce saint, dont il est intéressant de lire la vie racontée dans le style naïf des vieux conteurs, venait de la Grande- Bretagne.

« Tout avait été miraculeux dans son enfance et sa jeunesse. Ses parents étaient païens; mais un ange, avant sa naissance, les avertit de quitter le culte des faux dieux, et fit connaître à Eldruda, sa mère, que le fils qu'elle portait dans son sein éclairerait son pays de la foi de Jésus-Christ. Il leur dit de l'appeler Brieuc, qui, d'après la racine hébraïque, signifie « Béni de Dieu ».

(( Après avoir évangélisé la Grande-Bretagne, le saint eut une vision : Dieu lui commanda d'aller convertir la Bretagne Armorique. Prenant avec lui vingtquatre de ses moines, il se mit en mer; et suivant la côte de l'occident à l'orient, il s'arrêta à l'embouchure de la rivière du sang : « le Goûet ». Ils débarquent tous et s'avancent dans l'intérieur d'une forêt appartenant au comte Bigwal. Brieuc convertit ce païen, qui lui abandonna son manoir et ses appartenances; la forêt fut abattue; et la ville de Brieuc commença à s'élever.

« Aujourd'hui, Saint-Brieuc n'a pas l'aspect sombre

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et sévère d'une ville ancienne, ni l'aspect jeune, riant, régulier d'une ville nouvelle. En parcourant le réseau embrouillé de ses rues, en voyant de loin, cAte h côte, la tour à mAchicoulis, la longue flèche en ardoises de sa vieille cathédrale et les blanches façades de ses édifices nouveaux, les pignons pointus de ses maisons moyen âge et les cheminées plates des habitations modernes, on se rappelle involontairement le vieil ouvrier laboureur qu'on a rencontré sur son chemin et qui, sur l'antique veste de drap violet ternie, usée, mais encore richement brodée sur toutes les coutures, a fait attacher de simples manches de toile.

(( Si de l'aspect général de la ville de Saint-Brieuc il ressort qu'elle n'est ni réellement attrayante pour l'archéologue et l'artiste, ni suffisamment coquette et jolie aux yeux du touriste moderne, il en ressort aussi, et cela fait le légitime orgueil de ceux de ses enfants qui ne craignent pas de voir la part de Dieu trop grande dans les cités, qu'elle est éminemment religieuse. La croix se dresse de toutes parts au-dessus de ses toits, et la croix ne surmonte que les édifices sacrés, les temples où Dieu réside et les établissements pieux créés par la foi, unie à la charité.

u Telle était la ville dans le passé, ainsi est-elle dans le présent; et les auteurs des savantes études sur les anciens évôchés de Bretagne ont été bien inspirés quand ils ont donné pour épigraphe à leur livre, où Saint-Brieuc tient une si grande place, ces paroles de saint Jean Chrysostome : « Ce n'est ni le titre de « métropole, ni l'étendue, ni la magnificence des édi- « fices, ni lo nombre des colonnes; mais c'est le cou-

4 ZENAÏDE FLEUKIOT.

« rago et la piété des habitants qui l'ont la valeur, la « gloire et la sauvegarde de la cité.... »

La maison dont parle Zénaïde Fleuriot , dans l'unique page de ses mémoires, était celle de son père Jean-Marie Fleuriot, avocat distingué et homme de bien. Il était né en 1780, à Plougonver, dans l'arrondissement de Guingamp, de François-Marie Fleuriot, nous disent les actes civils, et de Marie-Anne Rolland.

Très amateur de généalogie, il avait pris soin d'écrire de sa propre main tout ce qui se rattachait à la sienne et de classer minutieusement les illisibles parchemins au sceau des États de Bretagne, transmis de père en fds, depuis le xvi" siècle, tant du côté des Fleuriot que de celui des Rolland.

Ces actes nous apprennent que les deux familles étaient de vieille souche bretonne, tout imprégnées de la foi ardente de leurs ancêtres. Le sacerdoce y semblait un privilège acquis; et d'oncle en neveu, on comptait toujours un élu du Seigneur à chaque nouvelle génération; c'est ainsi que Vincent Fleuriot, grand-oncle paternel de Jean-Marie Fleuriot, exerçait la prêtrise en même temps que son grand-oncle maternel, Jacques-Etienne Rolland, était recteur de Saint-Coislit, près de Châteaulin (1733-1761).

La plupart des actes de famille réglant des partages après succession, ou des questions litigieuses entre propriétaires et fermiers, laissent supposer que les familles Fleuriot et Rolland possédaient. Tune et l'autre, une fortune territoriale assez considérable pour la province.

J.-M. Fleuriot descendait, quant à la branche pater-

FAMILLE DE ZENAÏDE FLEnUOT. 5

ncllc, (les Flcuriol de Plusquellcc, et avait pour aïeul un certain René Fleuriot, magistrat, ({ui vivait à Plusquellec en 171G.

Mais il avait tenu à remonter plus avant dans cette généalogie « pour connaître, disait-il, la véritable origine de la famille, et non par orgueil ni vanité, car tous les noms sont bons, beaux même, quand on h's porte avec honneur et avec dignité. Si l'on pouvait rechercher jusqu'en 1530 ou 1540, on trouverait sans doute que tous les Fleuriot descendent du même auteur; il est probable néanmoins que les aînés de la race ont dételé le matin et les cadets Taprès-dînée, car, ainsi que le dit plaisamment Philippe de Coulanges dans les vers qu'il adressait à sa cousine, la marquise de Sévigné :

■> D'Adam nous sommes tous enfants,

La preuve en est connue

Et que tous nos premiers parents

Ont mené la charrue;

Mais, las de cultiver enfin

La terre labourée,

L'un a dételé le matin,

L'autre l'après-dinée. »

Par sa mère Marie-Anne Rolland, dont la bisaïeule Françoise Royou épousa Claude Rolland en 1687, Jean-Marie Fleuriot était parent de Tabbé Thomas- Marie Royou, le célèbre prêtre et journaliste, né à Ouimper en 1741, ({ui après avoir professé la théologie avec succès chez les jésuites au collège Louisle-Grand, s'attacha à la rédaction de V Année littéraire, journal hebdomadaire dirigé par son beau-frère Fréron. Critique à l'esprit acerbe et brillant, l'abbé Royou ne ménagea pas les épigrammes à Voltaire, et

il acquit, sous la Révolution, une très grande réputation dans le monde des lettres, grâce à ses ouvrages * nombreux et estimés. Nous ne parlerons pas ici de son inébranlable fidélité à la cause de la monarchie expirante, qu'il défendit môme au péril de sa vie; nous avons tenu seulement à rappeler cette parenté, parce que c'est à elle que l'on a attribué les goûts littéraires, les sentiments chevaleresques et aussi lesprit vif et mordant qui caractérisaient J.-M. Fleuriot et sa fille Zénaïde.

Les archives de la famille nous apprennent que Marie-Anne Rolland avait trois frères et une sœur : l'aîné, Allain Rolland, exerça les fonctions de magistrat; le second, Jacques-Tugdwal Rolland, fut prêtre et mourut en 1772 recteur de Landrevarzec (près de Quimper); le troisième, Jean-Sébastien Rolland, qui éleva le père de Zénaïde, était prêtre aussi et recteur de Locarn en Duault. Il fut fusillé par ordre du tribunal révolutionnaire de Brest, le 25 floréal an ii (mai 1793). Quant à la plus jeune sœur, Jacquette Rolland, elle vit son mari arrêté et jugé en même temps que l'abbé Jean-Sébastien Rolland, coupable, disait l'arrêt, d'avoir donné asile à son beau-frère; il fut condamné à la peine de la déportation et, en réalité, embarqué et noyé sur un des bateaux à soupape de l'infâme Carrier. Comme on le voit, la famille

1. On a de lui : Le Monde de verre réduit en poudre ou Analyse et réfutation des Époques de la Nature par Buff'on (1780); Mémoire pour Madame de Valory : cette dame, plaidant contre un avocat, n'avait pu trouver de défenseur; l'abbé Royou s'oiïrit et lui fit gagner son procès (1783); Étrennes aux beaux esprits. L'abbé Royou avait un frère, Jacques-Gorentin Royou, qui fut auteur dramatique et historien, et dont un des fils devint assez bon écrivain.

FAMILLK DE ZENAIDE FLELRIOT. 7

I{oll;in(l paya un ample tribut aux sanglantes horreurs (le 1793.

Nous avons dit que J.-M. Fleuriot avait été élevé par le prôtre martyr ; voici par quel concours de circonstances : Tenfant eut le malheur de perdre sa mère ([uelques jours après sa naissance; Tabbé Rolland, le lecteur de Locarn en Duault, accourut pour assister sa sœur mourante ; et lorsqu'il l'eut accompagnée à sa dernière demeure, il demanda à son beau-frère de lui confier le nouveau-né, lui promettant de l'élever et de le chérir comme son propre enfant.

Après de longues hésitations de la part du père, labbé Rolland partit à cheval, nous dit la lettre d'une l)arente, emportant, dans un pan de sa soutane, le petit Jean-Marie, auquel il fit boire du vin le long de la route. En arrivant, il le confia à une vieille servante toute dévouée. Le père de Zénaïde fut donc élevé au presbytère, et son oncle l'abbé lui portait une si vive tendresse qu'il n'épargna rien pour former son ûme et développer les heureuses qualités dont la nature lavait doué. Il poussait si loin la sollicitude qu'il composa pour lui des livres d'étude; et l'on conserve encore pieusement dans la famille une histoire sainte, ('(•rite de sa main, où se montrent, à côté d'une foi jirdente, une grande élévation d'esprit et une érudition peu commune.

Les |)remières années de Jean-Marie furent des -innées bénies; mais l'orage révolutionnaire commen- (;ait à gronder; il allait éclater, balayant toute justice, déchaînant les plus grands excès, et bouleversant la vie jusqu'alors si calme du pauvre enfant.

L'abbé Jean-Sébastien Rolland, ayant refusé le ser-

ment imposé aux prêtres par la Convention, était devenu suspect, et fut bientôt contraint de fuir. Mais, avant de songer à sa propre sûreté, il pensa à celle de son neveu tant aimé, et lui enjoignit de retourner à la maison paternelle. Il ne se faisait aucune illusion sur le sort qui lui était réservé à lui-même. La veille de la séparation, il voulut encouragtjr Fenfant et lui donner ses derniers avis. J.-M. Fleuriot avait conservé dans son cœur ces paroles suprêmes, et il les a relatées dans un touchant mémoire, où il raconte les terribles événements auxquels il fut mêlé à cette époque. Il avait à peine douze ans.

Comme tous ceux qui ont traversé la tourmente révolutionnaire, il avait gardé de ces scènes tragiques une impression d'horreur inefïaçable.

La première page de son récit manque malheureusement. Sur la seconde, en haut du papier jauni, couvert de caractères à demi effacés, se lit tracé par Zénaïde :

u Manuscrit précieux, écrit en entier de la main de mon père, à conserver pour mes Mémoires. »

Nous reproduisons donc entièrement ce documen original, sans y vouloir rien changer ni retrancher, certain que nous sommes d'obéir aux dernières volontés de Zénaïde Fleuriot et d'intéresser nos lecteurs.

« Si l'orage qui commence à gronder vient à se « dissiper, me dit mon oncle bien-aimé, vous me trou- « verez toujours disposé à vous être utile. L'Angle- « terre, je le sais, m'offrirait un refuge contré les per- « sécutions du moment; mais, quel que soit mon sort.

MAiNUSCRIT DE SON PÈRE. 0

« je préfère rester au milieu du troupeau confié à ma u garde, el le désir de vous conserver le peu de l'or- « tune que je liens de la Providence a aussi contribué < à ma résolution. Votre âge, votre peu d'expérience, « ne me permettent pas de vous en dire davantage. »

u Lorsqu'il eut fini de parler, je me retirai dans ma chambre pour y passer une bien triste nuit : je ne pus dormir, tant j'avais l'esprit occupé des paroles que je venais d'entendre.

c( Dès que Taurore parut, je me rendis dans la chambre de mon oncle, je ne l'y trouvai pas. A peine étais-je descendu, le domestique vint mavertir que le cheval était prêt pour mon départ, et la servante voulut m'obliger à déjeuner. Poiu* toute réponse, je priai celle-ci, les larmes aux yeux, de me dire où était son maître : elle me répliqua tristement qu'il était parti à la pointe du jour.

<( Après avoir parcouru tous les appartements du presbytère, je me rendis désespéré au jardin; mais comme il était vaste et qu'il avait des coins masqués par différents massifs, je ne pus découvrir l'endroit où mon bienfaiteur s'était retiré pour éviter les adieux.

« Mes sanglots l'avertirent enfin qu'il devenait inutile de me fuir; il vint me trouver, m'embrassa tendrement sans pouvoir proférer un seul mot. Dans ma joie de l'avoir revu, je lui promis d'obéir à l'ordre qu'il m'avait donné la veille, et disant adieu à la fidèle servante qui s'était montrée si dévouée pour moi, je quittai ce séjour de bonheur, pour m'» rendre à la maison paternelle....

« Mon père avait .servi dix ans dans les gardes Iran-

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