‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 50 sur 89 · A SON FRÈRE · texte numérisé non relu

A SON FRÈRE

« Paris, 12 août 1870.

« Mon cher ami,

« Je veux récrire un mot sur la physionomie de Paris. Le momenl est vraiment sérieux. J'ai voyagé avec une armée de paysans qui hurlaient et dansaient, allant gaiement se faire tuer pour la France. Il y avait des adieux à toutes les gares, de vraies scènes de guerre.

« A Paris, c'est bien pis; il n'y a presque plus personne dans les rues, les visages sont mornes et profondément soucieux. Les ateliers se dégarnissent, le commerce chôme complètement. J'ai retiré mon manuscrit à Brunet, qui, en effet, ne pourrait le publier, mais je n'ai point trouvé M. Lecoffre; il est à Lyon, et ses caisses sont closes. Pendant ce temps, où les éditeurs n'acceptent plus rien, je vais travailler un livre qui me tient fort au cœur, dont je voudrais faire un chef-d'œuvre, et que je ne publierai qu'à la fin de ma carrière littéraire, pour en être comme le couronnement.

«< Au revoir, je l'espère, mon cher Frantz. On annonce une bataille décisive. Il paraît que l'Empe»

324 ZÉNAÏDE FLEL'KIOT.

reur s'est laissé grossièrement tromper. Les fusils portés sur les registres du Ministère de la guerre ne se trouvent pas dans les arsenaux; on a, pour ainsi dire, préparé cette déroute. Je te dis ceci à Toreille.

« Dieu nous préserve de plus grandes calamités! Le pays est véritablement en deuil.

« Ta sœur affectionnée. »

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Paris, 12 août 1870.

(( Vous me croyez en Bretagne, chère Princesse, et c'est de Paris que je vous écris. J'étais bien partie à Quimperlé, avec l'intention d'y passer tout Tété, au milieu de ma famille, et d'y respirer pendant deux grands mois l'air vivifiant qui a passé sur les vagues, sur les sapinières, sur les haies fleuries. Mais de terribles nouvelles sont venues me saisir dans ma verte oasis; et je l'ai quittée soudainement pour venir voir, de mes yeux, la physionomie de Paris, qui est maintenant plus que jamais la tête, sinon le cœur de la France.

(( Quelle fantasmagorie militaire que mon voyage, chère Princesse! De chaque gare s'élancent des bataillons de conscrits. Les wagons à bestiaux sont pleins d'hommes; et, à travers le grillage de bois, il est étrange d'apercevoir ces figures riantes, ces gars ébouriffés se hélant d'un wagon à l'autre, par des cris qui font pâlir les femmes nerveuses : « A bas les Pruchens », crient-ils en chœur dans leur jargon. « Les Pruchens n' gagneront pas. »

SrÈGE DE PARIS. 32')

« Et essayant de saisir Tair de la Marseillaise, ils en composent un plus sauvage, dont ils accommodent les paroles à leur prononciation celti(pie :

Marchons, marchons jusqu'à Berlin, Étrangler les Pruchens.

« Mais le départ de ceux qui n'ont pas encore fait le pas décisif hors de leur pays est vraiment touchant. A la gare d'Hennebont, c'était un vrai tableau. Les jeunes hommes, debout, attendaient, silencieux et graves, l'arrivée du train; contre les barrières stationnaient les paysannes, muettes et tristes, consternées mais calmes, comme il convient à des Bretonnes, et coiffées de l'élégante capeline d'indienne claire.

« Dans le fond, le joli clocher gris et dentelé s'élevait au-dessus d'une masse superbe de feuillage. Les plus âgées des femmes étaient à genoux. Au sifflet du départ, les gars ont agité leurs chapeaux, en poussant de formidables hurrahs, et le biniou a fait entendre son chant d'adieu, ou plutôt son lai guerrier. Il a vraiment des accents émouvants, pour nos oreilles bretonnes, cet instrument rustique qui s'appelle un biniou. Aujourd'hui, hélas! ce n'est pas à la danse qu'il convie, c'est au combat,

(( Il y a eu changement de train à Redon, et les conscrits se sont mis à danser un élégant passe-pied sur l'asphalte. Avec cet amour du clinquant qui distingue le peuple, les uns avaient enfoncé dans leur mauvais chapeau de feutre de longues plumes des corbeaux tués aux dernières semailles, les autres y avaient attaché une branche de genêt fleuri, quelques-

uns y avaient enroulé des rubans éclatants et multicolores qui, naguère, ceignaient, sous la coiffe de tulle, la tête de leur mère ou de leur fiancée. Précédés par un drapeau tricolore, sous la conduite du sousofficier qui les recrutait, ils se sont calmés soudain; assis par terre sur leurs talons, comme ils s'asseyent d'habitude sur le revers des sillons, ils ont étalé leurs provisions de route : un morceau de pain de seigle beurré, enserré dans un mouchoir de coton à carreaux, et suspendu à leur penbas; une bouteille d'eau claire puisée à la source voisine de leur cabane. Les gamins aux cheveux blonds, aux pieds nus, qui errent toujours par les gares, sont venus les considérer avec admiration, et prendre, près d'eux, des leçons de patriotisme. Les voyageurs eux-mêmes s'y sont intéressés ; plus d'un étranger a fait une distribution de cigares. Les vieillards regardaient, avec une tristesse profonde, cette rustique jeunesse arrachée violemment à la terre, à son foyer. Il est certain que la vue de cette double rangée de jeunes hommes donnait l'idée d'une coupe faite en plein taillis humain. J'ai voulu conserver le souvenir de cette scène terrible et touchante, et sur mes genoux je l'ai décrite '.

« Je vous envoie mes vers, chère Princesse; vous me direz si j'ai perdu mon temps pendant la halte de Redon. Au bout d'une heure, nous sommes repartis pour Rennes. Nos soldats, en veste brodée et en bonnet de laine, mettaient sans doute la tête à la portière, car le long du chemin, hommes et femmes

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