‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 51 sur 89 · Envan, dans Les mauvais jours, Gauthier, éditeur · texte numérisé non relu

Envan, dans Les mauvais jours, Gauthier, éditeur

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saluaient les futurs défenseurs de la pairie. A chaque station, le même décor qu'à Hennebont; la foule pittoresque se détache sur le fond vert et riant des arbres : paysans, gentilshommes, religieux, soldats, enfants, toujours, ici et là, un vénérable prêtre, et des vieilles femmes à genoux.

« A Rennes, nos deux locomotives traînaient près de cent wagons. Les femmes se faisaient de plus en plus rares; il en est cependant entré quelques-unes dans mon compartiment; et leurs yeux, qui avaient pleuré, leurs visages défaits et désolés racontaient bien éloquemment les déchirements d'une récente séparation.

a Pour augmenter mes dispositions mélancohques, nous avons repris notre route à la tombée du jour, alors que la nature porte le deuil de la journée qui finit. Aux stations, j'entendais mes braves gars dire, au fond de leurs obscurs wagons à bestiaux, que bienheureux étaient ceux qui avaient de la chandelle. En Bretagne, la chandelle, la vulgaire chandelle, est encore en honneur. Heureusement, le plus beau clair de lune est venu tout illuminer; mais les femmes désolées du wagon avaient des enfants nerveux, impressionnables, déjà fatigués, et il a fallu fermer les stores pour que ces pauvres petits pussent dormir.

« Quelle étrange physionomie j'ai trouvée à Paris en arrivant! Après la fièvre est venu l'abattement; à l'abattement succède la prostration. Paris morne, c'est, il me semble, bien mauvais signe : aussi le traverser met la tristesse dans l'àme. Les groupes s'amassent silencieusement autour des marchandes

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de journaux, les visages assombris proclament noire défaite. Aujourd'hui, dans Tétroite et encombrée rue du Bac, je suis demeurée seule un quart d'heure, ne voyant passer que l'omnibus, dont rien n'arrête la course fatidique; ce silence était véritablement extraordinaire et singulièrement émouvant; maintenant que je suis revenue, chère Princesse, en ce pauvre Paris, je pense vous intéresser en vous écrivant quelques nouvelles. Je suis sûre que tout ce qui touche notre chère France ne saurait être sans intérêt pour vous. »

A SON NEVEU

« Paris, 31 août 1870.

« Je t'ai promis une réponse plus longue, et je tiens ma promesse. Parlons d'abord des événements qui intéressent tout le monde : car le sort de notre patrie est en jeu. Si le bon Dieu ne protège la France, elle est perdue. Une nation est perdue quand la guerre la décime, quand l'invasion l'appauvrit et que, la voyant s'affaiblir, les autres nations lui font la loi. Il faut voir ces tristes choses de près, ces pauvres soldats mutilés, ces familles de l'Est dont les maisons brûlent, qui passent par Paris, avec les petits enfants mourant de faim, et ce qu'ils ont pu arracher de leur mobilier.

« Hier j'ai visité les fortifications; on creuse des fossés, on place des ponts, c'est un tableau de guerre. Toutes les familles renvoyées de chez elles délogent; on dirait les habitants d'une ville incendiée. Ce monde ne sait où aller; mais on abat à coups de canon

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les habilalions qui gêneraient les manœuvres de l'artillerie, et il n'y a plus de propriétaires, l'Etat })rend ce qui lui convient, il le faut bien. Les intérêts généraux l'emportent sur les intérêts de chacun. Les nombreux Parisiens qui se figuraient que la vie nous est donnée pour nous amuser sont, bon gré mal gré, obligés de comprendre le sacrifice, et surtout de le pratiquer.

u On met à l'abri en ce moment les beaux tableaux du Louvre : La Cène, par Léonard de Vinci, un chefd'œuvre, a demandé le concours de trois cents emballeurs, et huit heures seulement pour le mettre dans sa caisse. Ton papa t'en parlera.

« La chapelle de Notre-Dame des Victoires ne désemplit pas. Ouand le bon Dieu envoie ses fléaux, les hommes pensent à lui. Hier j'ai cousu une médaille dans la veste d'un brave artilleur. « Je n'en reviendrai pas, mVt-ildit, mais je pars avec mes comptes bien réglés. Ma conscience ne me gêne pas; envoyez cette nouvelle à ma mère, elle en sera consolée. ^)

« Au Champ de Mars, il y a un véritable camp. Les tentes sont dressées, on fait la soupe en plein air, on manœuvre. C'est une rude vie que la vie de soldat. Un vieil invalide tout éclopé me parlait des guerres de son temps : « C'est triste, me disait-il, de voir tom- « ber les hommes autour de soi, il faut y avoir été. « Quand on pense qu'il faut vingt ans pour faire un « homme et une seconde seulement pour le tuer! >>

« Maintenant, le chapitre des recommandations, mon cher Francis, car tu sais qu'il faut conduire au bien ceux que l'on aime. Les petits arbres ont besoin de tuteur pour monter droit, donner de bons fruits,

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et non pas du mauvais fruit gâté; donc i° il faut m'écrire de la même encre et de la même écriture; Tordre, c'est la paix; l'ordre, c'est le bonheur; 2** être toujours bien soigné dans sa tenue, par respect pour soi-même; 3» prier sérieusement, en créature intelligente qui parle à son Créateur; 4° faire son devoir par volonté personnelle et se dire : pendant ce temps, je dois travailler, je veux travailler; toujours Tordre à la place du caprice égoïste qui n'est jamais satisfait, et qui mène au désordre, au gaspillage de la vie; 5*^ être toujours respectueux et poli avec ses parents, pour le devenir naturellement avec tout le monde, donner le bon exemple.

« Embrasse mon petit filleul pour moi, mon cher Francis; mille amitiés à chacun, en commençant par grand'mère. Que Dieu te garde! je le prie bien souvent pour toi, mon enfant, car je t'aime tendrement. »

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Paris, i septembre 1870.

« Chère Princesse, « J'ai vu, cette semaine, la marquise de Blocqueville en présence de plusieurs amis, feuilletant un bouquin d'un aspect étrange : le Livre des prophéties de Henri Heine. Elle nous a lu des fragments de ces visions; et une discussion des plus amusantes s'est engagée avec Tabbé ***, qui est l'homme incrédule par excellence, en fait de seconde vue. Puis nous sommes montées toutes deux en coupé, pour faire quelques emplettes.

(( Elle voulait changer des billets de banque et nous

avons longtemps couru en vain , personne ne les acceptant. Les demoiselles de magasin avaient patriotiquement et coquettement planté, dans leurs cheveux, une cocarde tricolore; mais le caissier était devenu un cerbère tombé en arrêt devant ses tiroirs.

« Au Bon Marché^ on a refusé net de vendre les objets que nous désirions, parce que nous proposions des billets de banque pour les payer. Ces étrangetés causent une sorte d'effarement à Paris, où d'ordinaire tout semble devoir marcher sur des roulettes.

« Notre brillante capitale est devenue méconnaissable. Naguère, pour voir les Parisiens faire queue, il fallait se transporter vers les lieux de plaisir; aujourd'hui c'est aux environs de la Banque, et surtout à l'hôtel de la Préfecture de la Seine, que se déploient leurs masses onduleuses.

« L'argent et les passeports : telles sont les préoccupations du moment. Il est à la fois triste et très singulier d'être mêlé à ces foules. Comme les cœurs s'ouvrent! comme les esprits s'animent! comme les langues se délient!

(c J'observe et j'écoute; il me semble que si Paris était assiégé, tous ces hommes descendraient et courraient aux remparts.

« Je le dis avec conviction : la lâcheté n'est pas française.

« Hélas! chère Princesse, je n'ai pas le courage d'achever ma lettre; la terrible nouvelle de Sedan vient de m'être apportée. Je me sens frappée en plein cœur. Dieu nous châtie, mais combien nous l'avons

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mérité! Ceux qui savent encore prier prient pour ta France. »

Nouvelles batailles, nouveaux revers; les Parisiens commencent à quitter en foule la capitale; que va faire Zénaïde Fleuriot?

La lettre suivante nous le dira.

A LA MÊME

« Paris, 7 septembre 1810.

c< Chère Princesse,

« Je réponds de suite à votre lettre si tendre et si inquiète; oui, c'est vrai; un à un, tous les chemins de fer sont coupés; un à un, tous les fils télégraphiques se rompent; la mer houleuse, menaçante, enroule, arrondit ses flots autour de Paris. Les gares tumultueuses se ferment, la vie intellectuelle et commerciale s'arrête.

« En prévision de ce qui peut arriver, Paris s'arme; Paris se taille une formidable armure; Paris n'a plus de théâtres, mais des remparts; Paris n'a plus de flâneurs, mais des soldats. Les départs continuent; il y en a qui sont des lâchetés, comme il y a des retours qui sont des héroïsmes. Les femmes les plus résolues se déterminent à partir; nous commençons à nous compter; et vous avez deviné juste, chère Princesse : je reste, car il me semble que je puis être utile.

« C'est à la suite d'une conversation avec le père Olivaint que j'ai pris cette grave résolution. Harcelée par les instances de tous les miens, je me sentais ébranlée, et je voulais lui demander conseil.

X Voici texUicllemenl notre entretien :

o Mon père, il est arrêté que je pars après-demain (1 pour la Bretagne.

« — Très bien; bon voyage! mon enfant. a — Pardon, mon père; avant de partir, il me faut « votre avis sur l'état actuel de Paris; j'entends mille M opinions contradictoires, la vôtre me décidera ; « un siège avec toutes ses horreurs est-il vraiment à « craindre?

« ^ Vous voulez mon avis là-dessus?

(( — Votre avis vrai.

a — Tout est à craindre : la famine, les obus, l'incendie; il y a certainement danger, donc il vous est temps de partir : voilà mon avis.

u — Merci, mon père, je reste.

« — Vous restez ?

« — Oui; s'il y a danger, je ne partirai pas, car je « puis être utile.

(( — Vous êtes une vraie Bretonne, une enfant du « bon Dieu. »

« Puis il m'a bénie '.

« Et voilà comment Dieu lui-même, chère Princesse, a décidé de mon sort, en ce moment de troubles et d'angoisses.

u J'ai été hier chez la marquise; était-elle partie, élait-elle resiée?.. La vaillante grande dame n'avait pas quitté son poste, logeant des mobiles dans son palais doré. Pouvant fuir, elle ne l'a pas fait. Elle était donc là, avec sa belle robe jaune garnie de guipures, sa fanchon de dentelle noire maintenue par des épin-

\. Ce fut la dernière bénédiction que Zénaïdc reçut du saint martyr, qu'elle ne devait plus revoir.

gles d'or, sur ses cheveux; parée, souriante, résolue, au milieu de tous ces objets d'art qu'elle a dédaigné de sauver. Avec son air gracieux, elle nous a parlé de ses résolutions définitives : rester quoi qu'il arrive; faire tailler des pièces de un franc dans ses plats d'argent, afin de ne refuser l'aumône à aucun pauvre; loger quinze mobiles et attendre des blessés. Bon sang ne peut mentir : elle se montre bien la digne fille du général Davout, prince d'Eckmiihl, issue de cette vaillante famille dont on disait en Bourgogne, à chaque fils qui venait au monde : C'est une épée qui sort du fourreau.

« Très bien, madaine, ai-je dit; sachons être hé- « roïques. »

<< Deux ou trois personnes sont arrivées. Nous avons parlé des événements, pleuré sur notre patrie, flétri les lâchetés passées, présentes et futures. Les femmes qui étaient là avaient leur mari ou leurs enfants sur la brèche, et s'étaient refusées à les quitter.

« Afin de nous dénoircir un peu 1 ame, nous avons imaginé d'énumérer nos moyens de sauvetage, en les prenant sous un aspect comique. Comment échapperions-nous aux Prussiens d'abord , aux rouges ensuite ? Chacun de nous avait naturellement choisi le déguisement qui lui convenait. L'abbé***, qui parlait auvergnat, deviendrait porteur d'eau; ma voisine, une très jolie femme, se voyait déjà en marmotte»

« Et vous, chère marquise? » avons-nous dit.

« Elle a souri.

ù Nous la regardions; et la même pensée nous est venue à chacun. Tout déguisement liii serait mutile.

Comment feindre avec celle peau veloutée, celle physionomie d'aristocrate pur sang, ces mains, cette tournure, ce regard?

« La beauté est de tous les rangs dans l'extrême jeunesse, la distinction aussi; mais, à un certain moment de la vie, on a pris son cachet, sa marque en quelque sorte indélébile. En haillons, la marquise serait marquise à ameuter la populace ; le plus aveugle ne prend pas un cactus pour une giroflée.

u II nous fut donc impossible de trouver un déguisement populaire qui lui convînt, de la transformer même en une simple bourgeoise,

« N'en parlons plus, a-t-elle dit avec un inimitable « sourire; je suis, je le vois, destinée à mourir pou- « drée, frisée et en robe à queue. »

« Aussitôt rentrée, chère Princesse, je me suis mise à vous écrire; des chœurs de voix fraîches et célestes se sont élevés tout à coup. Les religieuses de mon béni couvent chantaient le Veni Creator, Cette belle hymne avait retenti souvent à mes oreilles aux jours où rien ne troublait ma pensée, à l'heure où la France était honorée, puissante et prospère. Maintenant le canon tonne, des rumeurs sanglantes bourdonnent dans l'air, les plus paisibles familles sont bouleversées, des souffles ardents soulèvent les places publiques; les familles religieuses seules vivent dans leur inexprimable sérénité. Tant qu'il y aura un dîner, il sonnera à la même heure ; tant qu'il y aura un espace où se mettre à genoux, l'office se dira. Les autres s'agitent; elles se pacifient ; leurs voix montent vers le ciel aussi calmes; leurs yeux, aussi sereins, regardent la terre. « Que la volonté de Dieu s'accomplisse! »

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inurmurent-elles. Toulesl là pour le chrétien; el c'est ce qui le rend invincible devant la mort même.

« Chère Princesse, vous le voyez, je n'ai rien à craindre au milieu de ces âmes d'élite si fortes et si pures. Dieu me gardera, j'en suis certaine, et j'ai la conscience de faire en ce moment sa volonté. •>

A SA SŒUR

'< Paris, 10 septembre 1870.

« Les papiers que je confie à Frantz vous ont montré que je reste à Paris. C'est sur place que Ton juge la situation; il y a péril, mais, comme beaucoup de monde s'en va, je puis être utile. Si je partais sans sujet, j'aurais pu bien parler, mais j'aurais lâchement agi. En fait de femmes, il n'y a plus guère ici que les religieuses, montrant, une fois de plus, où se prend le courage des actes ou bien celles qui sont retenues par devoir, dans leur petit centre.

« Si on me chasse comme bouche inutile, je m'en irai avec joie, je ne le cache pas; autrement, je reste jusqu'au bout. Ceci n'exclut pas la prudence. Je suis éloignée des quartiers dangereux; j'ai une bonne santé, bon pied, bon œil, et, dans une bagarre, je sais et je puis me sauver; ainsi, à la garde de Dieu! Il est tellement le maître des nations et des vies! Il le prouve clairement, c'est son châtiment qui passe.

a II ne s'agit plus de s'amuser, de pérorer dans les cabarets ; il faut prendre la pioche et le fusil, jeûner, et cela ne va pas à tout le monde. Beaucoup commencent à geindre, bien qu'en se vantant toujours.

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Le moins inlolligcnt de nos paysans ressent plus vivement les douleurs de la patrie que les voyous parisiens, qui ont reçu une dose d'instruction, mais chez lesquels une dépravation précoce a éteint le sens moral.

« Un journal avait annoncé une arrivée de Bas- Bretons, musique en tête (c'est-à-dire biniou en tête), dans la capitale, par la place du Château-d'Eau et les boulevards. J'ai voulu entendre la note aiguë et mélancolique du vieil instrument campagnard, et j'ai été les attendre sur le parcours qu'ils devaient suivre.

« Quel spectacle m'attendait à la Madeleine ! Les degrés du beau temple sont couverts de gardesmobiles bretons. C'est comme à l'église de leur village. Ils se sont réfugiés auprès de leur Dieu. Les uns sont assis, les autres restent debout; quelquesuns sont étendus tout du long, et se reposent de leurs fatigues, en attendant l'heure du combat.

« O rustiques et vigoureux gars, certains Parisiens vous regardent avec étonnement dans le lieu de repos que vous avez choisi; ceux-là ne savent plus le chemin de leur église et ne s'abritent plus sous son toit. Les Bretons , au contraire, arrivant dans la grande ville en temps de guerre , et n'étant pas entraînés vers les lieux de plaisir, vont naturellement où leur cœur les porte. Après avoir prié à deux genoux dans le temple, ils se reposent sur ses degrés de pierre.

« Il m'a fallu rimer cette scène ; du reste, il se publie si peu de prose en ce moment que je me mets à écrire en vers.

« Gardez précieusement toutes mes lettres; je vous

les redemanderai si j'écris, un jour, mes impressions sur la terrible épreuve que Dieu impose à la France.

u Je lâche d'obtenir de mes éditeurs un peu de Targent qu'ils me doivent; mais ils ont fermé leur caisse. Celte guerre amène des malheurs de toutes sortes.

« Soyez très rassurés sur mon compte; mais priez pour moi, et faites de petits actes de sacrifice pour moi. L'amour ne se prouve que par le sacrifice; autrement, c'est un égoïsme déguisé.

u J'ai un peu vu tous les événements; je vous en reparlerai plus tard. Ne vous inquiétez de rien. Quand les blessés vont abonder, je serai probablement aux ambulances. Je ne ferai pas de forfanteries et ne m'exposerai pas inutilement.

« Il y a des moments où, quand on est, par le fait des circonstances, demeuré indépendant, il est nécessaire de se dévouer. Je suis entourée de personnes qui sont aussi résolues que moi, et qui attendent le cœur ferme.

« Je suis très heureuse que dans votre Kérampoix vous n'ayez rien à craindre.

« Donc, bon espoir, ma bonne sœur, et un peu de patience. Je vous embrassé tous, en vous disant : au revoir. Que les chers enfants soient bien sages. »

Le 19 septembre, les portes de Paris s'étaient fermées; l'ennemi, continuant son œuvre d'investissement , avait complètement isolé la capitale de la province. Les lettres de Zénaïde, écrites sur papier pelure, envoyées par ballon, vont se faire de plus en plus rares. Heureusement, pour les compléter, nous

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avons retrouve le cahier de notes i, où, suivant son habitude, elle a consigné, pendant ces tristes jours, les événements les plus marquants de sa vie quotidienne : il nous sera ainsi permis de la suivre durant les quatre mois du siège de Paris.

« 17 septembre. — Paris devient guerrier de jour en jour; on ne s'entretient que de canons et de mitrailleuses. Aujourd'hui, les enrôlements se font sur une grande échelle. En traversant la place Saint- Sulpice, j'ai aperçu au fronton de la Mairie ces mots : « La patrie en danger ». Beaucoup de jeunes gens escaladaient les degrés pour se faire inscrire.

« 23 septembre. — C'est aujourd'hui que part le premier ballon pour la province; nous sommes bloqués, et l'ennemi resserre chaque jour autour de nous sa ceinture de fer et de feu. Certes nous voulons avoir tous les courages; mais ce supplice moral d'être sans nouvelles de nos chers absents de province est une des plus douloureuses conséquences du siège. Heureusement que les ballons et les pigeons " nous restent.

« Je viens de lire des placards tellement rouges que j'en ai vraiment comme des voiles sanglants sur les yeux.

« Nous! » disent-ils toujours : « nous ». Eh! messieurs les forcenés, et nous?

« Les maires provisoires affichent, affichent, affi-

I. Ce sont ce cahier de noies, les lettres à sa famille et à la princesse Wittgenstein, qui ont fourni la trame de l'ouvrage qu'elle publia en 1872, clans /a Semaine des famUfes, sous le titre de « Notes d'un bourru ». — Ce volume, un des plus élevés et des plus intéressants qu'elle ait écrits, a paru sous le titre de Les mauvais jours (Gautier, édit.),

chent, composent, composent, composent; et, à la porte des misérables boucheries municipales, les épouses et les mères du peuple souverain grelottent et bleuissent. Que ne suis-je une de ces souveraines? Je me dresserais devant mon frère le citoyen maire, et lui dirais « : Citoyen, tu nous as enseigné la haine « des abus; te plaît-il de faire cesser celui-ci? Tu « nous as appris le mépris de l'autorité, est-ce pour « qu'on respecte la tienne? Avise bien vite à faire (( servir le pot-au-feu de ton souverain, ou nous (( nous ruons sur ta boucherie, que ton écharpe ne « protégera pas. Nous avons juré haine à tous les « tyrans, qu'ils portent une couronne ou un bonnet « de coton. »

« Ce matin, une petite voiture m'a fascinée; elle regorgeait de beaux choux aux feuilles crépues.

« Je me suis approchée de la marchande.

(( Combien ce chou, madame?

« — Dix francs. »

«J'avais, une fois de plus, oublié notre situation, et je me suis retirée en murmurant :

« Si les choux de mon pays savaient cela ! »

« Le maire de Paris, en ces temps de désastres inouïs, ouvre des crédits, et augmente d'un trait de plume celui des écoles de plusieurs millions. La nation typique, pour eux, est la nation école. L'utopie ne se discute pas ; mais ne s'élèvera-t-il pas une voix en faveur de l'agriculture, cette reine dédaignée et sacrifiée?

« L'œuvre divine va être décidément refaite par ces messieurs.

« L'enfant de la campagne devra viser à passer sa

vie entre les plâtres des grandes villes ; et l'enfant des grandes villes devra, dans son corps d'enfant, porter un cerveau d'honinic.

« Ne reviendra-t-on jamais, pour le peuple, à la vie saine et fortifiante des champs? Ne rétablirat-on jamais pour tous l'harmonie magnifique qui existe entre les forces physiques et les forces intellectuelles de l'homme? Enfoncera-t-on toujours à coups de marteau la pensée dans une intelligence qui n'est pas encore formée pour produire la pensée?

« On ne peut mieux s'y prendre pour amoindrir l'humanité, et pour déprécier la science.

« Qui nous rendra l'enfance et ses saines ignorances ; l'adolescence et ses fleurs délicatement entrouvertes ; la jeunesse avec son éclatant développement et ses ardeurs généreuses; la maturité, ses fécondités et ses puissances, se répandant à larges flots après s'être prudemment concentrées? Il faut que la fleur s'épanouisse librement, il faut que le fruit mûrisse lentement; c'est la loi éternelle des choses.

« 10 novembre. — Les pauvres pigeons voyageurs, qui portent, sous le duvet de leurs ailes, un souvenir aux chers absents, sont, dit-on, pris à parti par nos ennemis. Ils lancent sur eux d'avides éperviers. Nous serons donc poursuivis jusque dans l'air, le plus libre des domaines.

« Cette poste ailée m'a longtemps occupé la pensée. Hélas! que d'absents ont été consolés par ce petit oiseau au vol capricieux. Tous les jours quelque cœur blessé s'ouvre i\ moi; les séparations ont été si cruelles!

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(( Je vais faire un peu rindiscrète et mettre en vers une double lettre, qui m'a été communiquée, et que j'intitulerai « Le bachelier soldat* ».

A SES. PARElS't S {par ballon moitié) .

« Paris, 17 novembre 1870.

(( Mes chers parents,

« Je confie au ballon ce nouveau mot. Je ne cherche plus à savoir si vous avez reçu mes autres billets; mais j'espèrs toujours que la Providence en aura dirigé quelqu'un vers Kérampoix.

« Ici les événements se succèdent, imprévus, foudroyants; l'histoire du siège de Paris sera étrange. Là où la loi de Dieu s'oublie avec son cortège de respect, il n'y a plus d'ordre possible. L'irréligion les rend extravagants; il leur faut la statue du vieux chenapan de Voltaire, dont ils ne connaissent ni la vilaine vie, ni les œuvres. D'un autre côté, ces terribles épreuves préparent une génération; bon gré, mal gré, les yeux s'ouvrent, et je lis des imprimés bien faits pour étonner.

« Qu'il est pénible pour moi de ne pas savoir ce qu'on fait dans ma chère province, ce que vous devenez tous. J'ai reçu la visite de l'abbé du Marchallah, aumônier du Finistère; je vois d'autres compatriotes, et nous nous encourageons mutuellement.

« Ma santé est excellente, et je ne suis pas inutile.

« Adieu, etc. »

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