partie de leurs biens à des frères moins privilégies
(( M. Legentil, un de ces rares millionnaires qu'on ne voit ni au club, ni aux courses, est un homme d'une intelligence élevée, d'un esprit cultivé, d'une conversation souvent brillante, toujours intéressante. Il portera certainement dans l'histoire le nom d'initiateur du Vœu national au Sacré Cœur de Jésus, car c'est dans son âme que naquit, en 1870, au plus fort de nos revers, la pensée d'une suprême réparation de la France envers le Cœur de Jésus; à lui revient la première idée du grand mouvement religieux qui s'accentue en ce moment, et de la vaste basilique qui doit s'élever sur la colline de Montmartre ^ Il a, comme sa noble femme, la passion de la charité; et on peut dire que jamais une souffrance n'a fait appel en vain à leur miséricordieuse compassion.
« C'est à l'École de la rue des Lions-Saint-Paul que je vis pour la première fois Mme Legentil; et je ne saurais dire quel respect elle m'inspira soudain.
(( Grande et mince, toujours simplement vêtue de gris ou de noir, son exquise distinction n'était jamais rehaussée par une fleur, une dentelle ou un bijou.
(( Je m'aperçus bientôt du grand ascendant moral qu'elle exerçait sur les enfants, leur lisant des livres qu'elle et son mari avaient soigneusement annotés, sans que les plus turbulentes et les plus dissi-
1. M. Legentil était fils de M. Charles Legentil, régent de la Banque de France; ce fut en mémoire de son père qu'il dépensa environ 400 000 francs pour la création du patronage qu'il voulut appeler, en ce souvenir. Patronage Saint-Charles. (Voir l'admirable Vie de M- Legentil, par le P. Bony. V. Retaux, éditeur.)
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pées songeassent seulemenl à manquer d'allenlion.
« A c(Mé de Mme Legeniil, Mme Dufaiire, qui joint à une inlellij>ence el à une sûreté de jugement remarquables une eharité qui n'a d'égale que son humilité : c'est une de ces belles Ames cjui aiment à faire le bien et à rester obscurément cachées; Mme Oudot, que son activité et son dévouement ont fait nommer présidente; rexcellenle Mme Mestayer, qui a voulu absolument cumuler différentes fonctions; juges-en plutôt, ma chère ('laire : cette charitable chrétienne s'est chargée de la classe des arriérées, d'un cours d'anglais dans les ateliers, et dirige en second celui de peinture. Possédant un très réel talent d'amateur, elle décore une quantité de jolis objets en porcelaine et en faïence, qui figureront aux ventes de charité oiganisées au profit de l'Ecole. Enfin son concours nous est assuré pour les réunions du dimanche. Très bonne musicienne, elle y apprendra le chant aux enfants, leur fournira la musique; et il lui sera permis de récompenser leur assiduité, en leur offrant des goûters où elle les comblera de gAteries. 11 est édifiant de voir cette femme riche, intelligente, du meilleur monde, rapporter tons les deux jours, sous son bras, après les avoir corrigés, les devoirs de ses petites élèves. Elle ne cesse de répéter qu'après ses grands chagrins, elle n'a pas trouvé d'autre consolation (|ue de se donner corps et Ame à notre belle œuvre.
- Non moins active et charitable que Mme Mes* tayer, Mme Guyot fait des lectures et se prête à tous les dévouements. Je l'ai vue faire exécuter de oh armantes toilettes , et les laisser 'exposées- plusieurs
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mois sur les mannequins, afin de servir de modèles pour les commandes. Il y a, paraîl-il, un certain héroïsme dans ce l'ail.
(( Du reste, les Parisiennes ont vraiment mille talents, et savent les faire valoir; celle qui ne sait pas parler sait peindre, celle qui ne sait pas peindre est musicienne, etc. Elles vont, elles viennent, elles agissent; tout leur semble faisable et facile.
« Adieu, ma Glaire, j'aimerais à te voir prendre part à des œuvres si utiles et si intéressantes. Soyons au moins unies de cœur dans la prière. »
La modestie de Zénaïde Fleuriot l'empêche de dire à son amie que c'est en grande partie à elle-même qu'étaient dus les heureux résultats obtenus Elle s'était dévouée avec une abnégation que peuvent seules tlonner la foi et l'ardente charité qui étaient les siennes.
Elle réservait ses matinées pour écrire; mais dès qu'à onze heures et demie la cloche annonçait le dîner des enfants, elle descendait et surveillait leur installation. Tout en imposant silence aux petites bavardes, son œil vigilant inspectait sans en avoir l'air le menu, par trop sommaire quelquefois, de certaines d'entre elles, plus déshéritées que les autres. Quand celte frugalité se prolongeait trop longtemps, elle en conférait avec la mère Marie de ***, et il se produisait alors un de ces actes de délicate bonté auxquels fail allusion ce fragment d'une lettre écrite à une religieuse, par une ancienne élève, en 1891, après la mort de Mlle Fleuriot :
« Je me rappellerai toujours que lorsque j'étais
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oncoïc loiilo nouvelle à rÉcole, ma mère, ne pouvant faire mieux, mettait presque chaque matin, dans mon })anior, du pain ci un peu de beurre qui composaient tout mon déjeuner. Je me réfugiais (et pour cause) dans le réfectoire du fond : nous y étions peu nombreuses, on pouvait donc s'isoler les unes des autres.
u Mlle Fleuriot, qui allait et venait dans les salles, l'avait sans doute remarqué, bien qu'elle ne parût jamais faire attention à ce que rous apportions. Un jour, elle vinl directement à moi, et me demanda de quoi se composait mon repas; force me fut donc de lui montrer ce que contenait mon panier.
« 11 est inutile de vous dire que cela m'avait causé un véritable chagrin, car, si j'étais malheureuse, je le supportais avec résignation et sans jeter un regard d'envie sur les provisions de mes compagnes.
v« Mais ce fut à partir de ce jour que je déjeunai avec un bon bol de bouillon et un morceau de viande que je trouvais chaque matin à ma place; aussi jamais, non jamais je n'oublierai l'École et la bonté cpie l'on m'y a témoignée en toutes façons...
<( Nous n'en revenions pas de voir tant de simplicité dans cette demoiselle, dont le nom était si connu qu'il se lisait chez tous les marchands de livres et de journaux. Nous ne la regardions pas comme une personne ordinaire. »
Lorsqu'on sortait du réfectoire, bien qu'elle n'eût pas encore déjeuné , Zénaïde suivait les enfants s'acheminant deux par deux vers la cour de récréation. Elles s'y rangeaient en grand cercle, et attendaient, dans le plus profond silence, que sa main,
d'un geste bien connu, eût donné le signal qui leur permettait de s'éparpiller et de jeter leurs cris joyeux.
A midi et à quatre heures, elle se trouvait là, par tous les temps, ne craignant ni la chaleur, ni la poussière, ni le vent, ni la pluie; « rien ne l'arrêtait ». L'hiver môme, quand la terre était trop détrempée, elle ne dédaignait pas de mettre des sabots, au grand étonnement de ces adolescentes , leur apprenant ainsi cette rare vertu de simplicité, presque toujours méprisée des esprits vulgaires. I^lusieurs femmes de sa connaissance avaient grand'peine à comprendre qu'une personne d'un tel mérite se fît si petite et si humble, avec des enfants du peuple.
Zénaïde appréciait beaucoup les exercices physiques, et obligeait petites et grandes à jouer, organisant des rondes chantées, et s'y mêlant avec un entrain et une bonne grâce parfaits, qui se communiquaient aux plus molles et aux plus poseuses.
Cette Tfeurveillance des récréations n'était certes pas le moment de la journée où son apostolat s'exerçât de la manière la moins efficace. Grâce à elle, on peut dire que les conversations malsaines, ou môme simplement frivoles, étaient inconnues à l'Ecole de la rue du Cherche-Midi. Elle avait coutume de tomber à l'improviste au milieu des causeries les plus animées: « Que disiez-vous, ma chère fille? » demandait-elle alors, en passant affectueusement son bras sous celui de la péroreuse. Et tel était le respect qu'elle savait inspirer pour la vérité , que pas une n'eut voulu mentir, quelque confusion qu'elle éprouvât sous le regard scrutateur de ces yeux bleus si sincères et si pénétrants.
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Hien n'était plus édifiant que de voir cette femme distinguée par ses talents ot sa remarquable intelligence passer de groupe en groupe, encourageant les unes, redressant d'un mot vif le jugement erroné des autres, flagellant sans pitié Tégoïsme, la paresse, cherchant enfin à insuffler dans toutes ces âmes neuves la pure foi chrétienne, les idées saines et élevées qui remplissaient la sienne. Plus d'une nouvelle venue, après les fines remarques de leur charitable surveillante, s'exécutaient sur l'heure, détachant le clinquant de leur toilette, enlevant le collier de verroterie qui s'étalait vaniteusement sur le tablier d'uniforme en cotonnade bleue, faisant disparaître dans leur poche le bracelet porte-bonheur qui descendait du bras, sur des petites mains plus ou moins nettes.
Zénaïde faisait régulièrement des catéchismes pleins de vie et d'originalité, où elle expliquait les sublimes beautés du christianisme dans un langage familier, approprié à l'âge et à la condition de son jeune auditoire. Nulle mieux qu'elle ne s'entendait à développer ce grand principe auquel son existence fut consacrée : « la fidélité au devoir ».
Chaque dimanche, on la voyait prendre part à la réunion joyeuse des apprenties, jouant, chantant avec elles, aidant ainsi les Dames patronnesses à leur faire passer des heures agréables.
Elle composa des chansons, charmantes de fraîcheur et de vivacité, que l'on redisait chaque jour, dans les ateliers, avec un nouvel entrain; puis aussi de fervents cantiques et d'amusantes comédies pour les distributions de prix.
Cette sollicitude de Zénaïde Fleuriot pour le bien
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moral que se proposait Tocuvre ne lui en faisait pas oublier les intérêts pratiques. Elle apportait le concours le plus actif aux ventes de charité faites au profit du Comité Davillier. Ces ventes avaient lieu au Ministère de la justice, sous le patronage de l'humble et dévouée Mme Dufaure ; et, comme elles étaient annoncées par les journaux, bon nombre de ses lecteurs et lectrices s'empressaient de saisir cette occasion de faire connaissance avec l'auteur qui les avail charmés.
Elle était toujours assiégée à son comptoir de livres, où l'on n'achetait guère que les siens. Là, ayant revêtu sa plus élégante toilette, son intelligent regard illuminant son visage d'une aimable gaieté, elle s'amusait en vérité, à la marchande, et jouait avec une naïveté joyeuse, qui trahissait la pureté de son cœur. Elle choisissait, pour les acheteurs et acheteuses, ceux de ses ouvrages qui convenaient le mieux à leur âge et à leurs goûts. Seulement, comme elle avait conservé la même incapacité pour le chiffre et le calcul, les dames chargées de la direction du comptoir se plaignaient souvent de sa générosité et la surveillaient de près. Zénaïde ne pouvait admettre, en effet, que des livres donnés ne dussent pas être vendus presque sans gain.
Le plus grand nombre lui étaient aimablement offerts par la maison Hachette, toujours si bienveillante et généreuse pour les ventes de charité.
Zénaïde Fleuriot avait aussi compris que les apprenties ne pouvaient se former le goût que sur un travail sérieux, suivant la mode, et renouvelé par une clientèle distinguée. Aussi cherchait-elle à l'accroître,