A MADEMOISELLE ZÉ.NAÏDE FLEURIOT
Respecttieux 'remerciements.
Au vieillard, bien souvent traité de radoteur, Vous venez d'octroyer des lettres de noblesse! Heureux si votre nom faisait croire au lecteur Que de l'art délicat, où vous êtes maîtresse, Vous lui communiquez la grâce enchanteresse!
A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER
•• Paris, 2li novembre 1871.
u Ma Claire,
« Je ressens toute ta douleur avec toute la mienne, et je pense bien particulièrement à toi. La mort de ton père m'est un immense chagrin. Il était pour moi comme un frère aîné, et je n'ai jamais vu se démentir en lui ni la délicatesse du cœur ni la noblesse des sentiments. Aussi nous étions toujours d'accord, toujours! Je ne saurais oublier que je lui suis arrivée ignorante de tout, incapable de tout, pétrie d'amourpropre, de paresse, d'enfantillage, et que j'ai trouvé en lui le plus paternel soutien et les plus affectueux conseils. Me voici en libre communication avec sa belle Ame, qui a rejoint celle que j'ai tant et si sincèrement pleurée. Soigne en ton cœur, ma Claire, ce que tu as de lui. Sa protection visible te manque; mais tu as atteint l'Age où il faut adopter une conduite personnelle, et son intercession te suit.
« Aie confiance; Dieu seul est puissant, et II dis-
;J8() ZKNAÏDE FLEURIOT.
pense la grAce et la force à qui les lui demande sincèrement. C'est entre ses mains que je te vois.
c< Je vais mieux, je me relève. J'ai maintenant tout un peuple devant lequel je ne dois pas avoir la faiblesse de pleurer.
« Adieu, etc. »
A LA MÊME
« Paris, 12 février 1.S72.
« Un mot, ma Glaire, un mot de félicitation et de joie! Si tu voyais de près les boues des grandes villes, tu te reconnaîtrais encore plus favorisée d'avoir, pour fiancé, un homme de foi et d'honneur.
« Prends la vie très au sérieux, ma chère fille, du côté de Dieu, et occupe-toi de rendre ton mari heureux. Que tout soit et reste bien commun entre vous, que la confiance la plus entière unisse vos âmes; menez ensemble, jeunes et dignes d'estime comme vous l'êtes, la vie du temps et la vie surnaturelle qui préparent celle de l'Eternité. Priez ensemble, approchez-vous ensemble des Sacrements, et vous serez bénis.
« Ne dédaigne pas les vertus d'une femme modeste et sensée. Le ménage demande beaucoup de temps et d'intelligence. Rends-toi compte des choses; apprends le mieux possible la cuisiné, art difficile et indispensable pour savoir bien commander. Une femme qui sait tout faire chez elle, et qui tient à honneur de le bien faire, ne s'ennuie jamais et n'est pas troublée par un départ d'ouvrière ou un changement de servante. Notre chère et noble amie de
COHHESPONDANCE. :{8l
Kérigant, si excellente ménagère, aesl-elle pas dislinguée el aiinahlo? llélas! ce sont les natures vulgaires qui déplacent leurs devoirs, et qui s'anuisent à couiir après des distractions niaises, quand le bonheur solide du devoir accompli était à leur porle.
« Je te parle bien gravement, ma chère Claire ; mais le voilà dans la vie réelle, Dieu merci! et je l'écris le jour anniversaire de la mort d'Alix! Elle n'a connu ni les amerlumes vraies, ni les cuisantes déceptions de la vie; je lai déraisonnablement pleurée, car, bien (|ue je lui désirasse tous les bonheurs, je ne pouvais lui en donner aucun.
t< Mes vœux et mes prières te suivent, ma chère Mlle; je me sens vivement heureuse de te savoir un appui légitime, un compagnon dévoué, une maison, une mission. Je n'ai pas besoin de te prêcher Tordre et lÏToiiomie, et aussi la simplicité qui est une grandeur.
M 'le rap[)elles-tu ma belle robe à carreaux bleus et gris, qui m'avait coûté neuf sous le mètre, et que j'avais faite moi-même? Quelle splendeur! Et le chapeau à rubans marron? Je le mettais au loin, sur une chaise, pour le mieux admirer. Dieu te garde en cette simplicité (jui plane au-dessus de toutes les ambitions, jalousies et vanités! Mille amitiés à Ernest et à les deux familles. »
A SA MÈRE
« Paris, 26 mai 18 "2.
« Ma chère maman, « Marie m'a écrit que vous fêtiez aujourd'hui votre
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qualre-vingt-deuxièmc année, et je tiens à vous adresser un souvenir personnel. Comme santé, le bon iJieu vous a fait des grâces toutes particulières. Je ne vois guère, autour de moi, des vieillards ayant aussi bien conservé la plénitude de leurs facultés physiques et morales. Plus la vie avance, plus on en porte génél'alement le poids; heureusement, pour vous, c'est le contraire; vous n'avez jamais été mieux, ni plus dégagée de soucis. Votre mission désormais est bien douce, n'ayant plus qu'à prier pour vos enfants et petits-enfants qui auront et qui ont à combattre et à souffrir. Priez donc, pour que notre intelligence s'éclaire, pour que nous pliions notre volonté intime aux circonstances , et t{ue notre cœur soit plein d'amour et d'indulgence. La vie n'est qu'une longue; épreuve; mais qu'au moins, dans la famille, on trouve la douceur, la justice, ce sentiment de bonté qui fait qu'on aime à voir grandir et devenir meilleurs ceux qui nous sont liés par le sang.
« Demandez pour moi, à Dieu, que j'accomplisse toujours sa volonté, et que je remplisse la mission pour laquelle il m'a créée.
« En lui, l'Auteur de la vie, je reste, ma chère maman,
« Votre fille respectueuseni'^nt dévouée et affectionnée. »
Peu de jours après avoir écrit cette lettre, le 8 mai 187^, Zénaïde eut la douleur de perdre sa mère. Nous n'avons rien retrouvé se rapportant à cette si pénible séparation, parce qu'en fille tendrement dévouée, elle s'était rendue auprès de la chère
a)KHESl»ONUANCt:. 383
malade, ainsi ijuc sa sœur, Mlle Marie Fleuriol.
A MAPAMi: l'EKRIC.AULT DE K E K É V E 15
" lu déccmhiv IS72.
« Ma chère Claire,
(. Je suis heureuse des bonnes nouvelles que lu me donnes de la sanlé; lu fais bien sagement de prendre de Texcreiee. Éludie sérieusemenl la simple hygiène domestique, deviens une mère inlelligente pour les soins physiques, avant de devenir une mère prudente pour la culture de l'Ame et du caractère.
" Veux-tu le charger de demander autour de toi dans quelle bibliothèque se trouve le Théâtre du roi, livre qui renferme Le frondeur, comédie jouée devant le roi et ayant i)our auteur mon grand-oncle Camille Hoyou. Je viens décrire une comédie en vers, et je serais curieuse de comparer. Ce livre était dans la bibliothèque de Chàteau-Billy.
« Adieu, ma chère petite maman future, que le bon Dieu te garde, etc. »
Au printemps de 1872, les médecins avaient ordonné à la belle-sœur de Zénaïde de passer deux mois avec ses enfants au bord de la mer; elle s'était installée près d'Auray, à Locmariaker, où elle savait ne trouver ni Casino, ni baigneurs, la plage étant caillouteuse et le pays sans organisation pour les ressources.
Vers le milieu du mois daoût, Zénaïde voulut rejoindre sa famille. Ses premières impressions ne furent pas favorables à ce petit coin du Morbihan ;
;{84 ZÉNAÏDK l'LEi:UIOT.
mais liienlùt la vie simple et primitive quelle y trouva devint un attrait et lui parut propre à servir son goût de solitude et de travail.
Elle conçut alors le désir de s'y fixer, et y Mtit en 1873 un cottage rustique pour y recevoir les siens. Jusqu'à sa mort, elle revint fidèlement chaque année sur les mômes grèves, et s'y fit apprécier et aimer de tous. Comme elle en avait exprimé le désir, ses cendres reposent dans le pittoresque cimetière qui s'élève sur l'emplacement d'un ancien cirque romain.
Il ne nous semble pas inutile de donner ici quelques détails sur cette côte du Morbihan, à laquelle Zénaïde s'était attachée.
Locmariaker, à 16 kilomètres d'Auray, est un petit bourg de 800 âmes environ, situé à l'entrée du goli'e du Morbihan, et auquel on peut arriver, soit en descendant la rivière d'Auray, soit en parcourant une assez jolie route, tracée à travers la lande déserte ou des champs cultivés, et bordée de quelques bois de sapins.
A part l'estuaire de Poulben qui , au départ d'Auray, forme un large et profond ravin, le reste du parcours s'effectue sans accidents de sol, ce ({ui permet d'apercevoir les monuments celtiques et mégalithiques, tumulus, dolmens, menhirs, dont cette partie de la basse Bretagne conserve les plus importants et les plus curieux.
D'abord, la grotte du Né-Lud, qu'on croit être un dolmen recouvert de cendres en forme de tumulus, puis le plus grand menhir connu^ couché par terre, brisé et abattu par la foudre. Il neniesure pas moins
de :21 mètres de hauteur et de 5 à 6 mètres de tour. Son poids est évalué à 250 000 kilogrammes.
A quelques pas de là, se voit le dolmen remarquable de Dol-er-Marc'h-ent, plus connu sous le nom de Table de César, etc., etc., et quantité d'autres; puis beaucoup de tumulus évocateurs des âges préhistoriques et témoins d'une humanité religieuse et puissante.
Une vue splendide sur le Morbihan fait admirer son archipel d'îles et d'îlots, séparés par des courants redoutables. La presqu'île de Rhuys ferme le golfe de l'autre côté, et à son extrémité s'élève le bourg de Port-Navalo.
Au delà et à droite, l'Océan, dont l'horizon se ferme au large par les deux îles sœurs de Houat et de Hoedic: plus en arrière encore, se voit une Hgne grise à peine estompée, c'est Belle-lle-en-Mer, et enfin le golfe de Quiberon, où, croit-on, Jules César livra aux Vénètes sa grande bataille navale K A l'horizon on aperçoit la presqu'île de Quiberon.
Ces beautés naturelleè . rendues intéressantes par les souvenirs historiques qui s'y rattachent, peuveni plaire aux penseurs, aux artistes dédaigneux des avantages que procure la civilisation; mais il faut accepter de vivre à Locmariaker à la Robinson, ayant, il est vrai, comme compensation, la pleine liberté de s'y baigner, d'y pécher, d'y chasser à son gré, et de marcher une journée entière sans rencontrer un seul citadin, si ce n'est
\. Dans un livre de la Bibliothèque rose, En congé, on retrouve les souvenirs historiques de Locmariaker au temps de la domination de la Gaule par les Romains (Hachette," éd.).
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quelques touristes amateurs des antiquités celtiques. Le premier voyage de Zénaïde, d'Auray à Locmariaker, ne fut pas sans aventures. Nous en jugerons par la lettre suivante :
A MÈRE MARIE DE
« Locmariaker, 20 aoùl 1872.
u C'est indescriptible, ma chère Mère; à Auray, on me déclare que le char à bancs ne peut contenir ma malle, où rien n'est cassé heureusement, mais qui s'est défoncée sous le poids. 11 y a trois lieues à faire.
« Je compte neuf personnes, plus le conducteur assis sur une tringle de fer, et son cheval. Par esprit de mortification, je nai pas jeté une plainte; mais j'éprouvais une telle fatigue, une telle chaleur, que j'ai dormi contre le rideau de toile, que soulevait le vent.
« A mon arrivée, je ne vois que des grèves vaseuses et tristes, pas une plante, pas un ombrage I
« La chambre qu'on m'avait gardée chez ma bellesœur était si petite, si étouffée, et les cinq garçons faisaient tant de bruit, que je me décidai immédiatement à chercher un gîte.
« Ce malin, à cinq heures, je me rends à TégHsc; le bon curé, de quatre-vingt-quatre ans, dit une longue et dévote messe; je communie, je me retrouve^ et puis je vais à la sacristie. Le vénérable prêtre, qui ne m avait jamais vue^ me dit un aimable bonjour, et un « Ah! c'est vous », d'une ravissante simplicité; et, sur le récit de mes aventures, il vient nu-têtc
COUIIKSI'ONDANCE. 387
chez iiiK' luucusi.' de chambre: je découvre un escalier, une quasi-échelle, j'y monte : un vrai grenier sofTre à ma vue: 15 francs par mois, et pas de mer. Je redescends et je demande à attendre ; puis, après avoir remercié le recteur, je fais seule mes recherches, énergiquement. Je trouve alors la sainte vieille fille auprès de laquelle j'ai communié; elle m'accepte; et pour 15 francs, j'ai une jolie chambre dont la petite fenêtre ouvre sur les grèves, maintenant couvertes d'eau et charmantes; me voici donc casée chez moi, malgré les réclamations de ma belle-sœur, et je vais pouvoir travailler. (3n manque de bien des choses dans ce petit bourg, et j'ai dîné aujourd'hui de mes provisions de Paris; il n'y a pas même de beurre, à cause des travaux de la moisson. Mais (|uelle mer, quels bons visages, quelle liberté! J'ai déjà un masque de hâle, il n'en saurait être autrement.
« Figurez-vous une grève sans rocihers, sans falaise, des dunes de sable blanc et des champs sans arbres. On est là sous un soleil <le feu, sans autre abri que son chapeau. On peut penser, prier, se reposer, farnienter, quand on est assez fort pour supporter la chaleur et le vent; mais travailler, c'est impossible.
« Que j'aime la mer, malgré tout! elle me repose vraiment, elle me rafraîchit.
u On ne rencontre ici personne. Il faut traverser les grèves nu-pieds; c'est une vie sauvage et simple qui convient à des êtres comme moi. Quelles harmonies, quelles splendeurs! et cela est très pur.
« Ces belles vagues, avec leur perpétuelle agitation, s'harmonisent avec les souffrances de mon âme;
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Je vis avec vous, devant Dieu notre Père, que vous m'avez appris à aimer si profondément. »
« Locmariaker, 2b août 18"2.
« Ma chère Mère,
« Je suis fâchée que ma lettre vous soit arrivée décachetée; je Tai mise à la poste moi-même. Il n'y a ici qu'une boîte, la vraie poste est à Auray. Notre facteur rural, étant souvent hors de lui-même, par suite de trop de fortifiants, doit maltraiter les pauvres enveloppes; une déchirure dans ses mains peut se faire vite.
« Locmariaker est, il est vrai, au bout du monde, et il faut avoir, par le fait de son tempérament ou de sa vie, une fibre d'ermite pour s'y ancrer. Mais cette nature libre, sévère, poétique, me rend ce que j'ai mproprement appelé des rayonnements. Pas un rayon n'a brillé sur ma jeunesse; la nature seule m'a donné un peu de ce qu'on puise ailleurs; elle m'a vaguement révélé Dieu; elle a occupé, charmé des forces et des puissances sans ahment. Je la regarde avec attendrissement parce qu'elle m'a été aimable et consolante, alors que rien autour de moi n'était aimable ni consolant. Qu'il m'eût fallu cependant peu de chose pour être à peu près heureuse, dans un milieu rustique et grand!
« Que voulez-vous, Mère? il y a des impressions qu'on ne peut dominer, des admirations toutes jeunes et toutes vivaces. Hélas! si je laissais l'idéal, il me faudrait des réalités.
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« Ici, le règlement n'est pas très bien observé; il ne peut rêlre; la journée suit le reflux et le flux. Les bains des entants sont la loi des repas et du reste. Je me lève à cinq heures; toilette, méditation à l'église, messe tous les jours; une heure donnée à Dieu seul. Après, travail ou départ pour les grèves. Une demi-lieue sous le soleil, pour que les enfants trouvent du sable fin. Le premier jour, j'étais coifl"ée comme dhabilude; le vent a tellement fouetté mon chapeau, que tout me tombait sur le cou; désormais, chinoise solide. Repas sur les grèves ; moi dans le sable, nu-pieds comme tout le monde, péchant la crevette avec les petits, ou m'écarlant, avec mon très commode pupitre, pour écrire, dire mes vêpres, mon chapelet. Ces dames travaillent en gardant les enfants. A six ou sept heures, potage maigre, crevettes, poisson; il y a six jours que je n'ai vraiment mangé de viande, et je me porte à merveille.
H Ma chambre, comme je vous l'ai dit, est admirablement située; mais, en compensation, lit très dur, rats d'eau dans les greniers : ce qui, deux soirs, m'a fait crisper les nerfs. Sommeil quand môme, la fatigue étant écrasante.
« Nous épandez votre charité sur votre peuple, ma Mère, et je me repose avec le mien ; les vieux pêcheurs, les vieilles pauvres, les enfants, les jeunes filles à l'air ouvert, au front sans rides, me distraient par leurs conversations. Quelle vie dure et saine! pas un livre; Dieu et la famille.
(* .le plonge ici dans la pure simplicité. J'en veux presque à Gutemberg en voyant combien l'ambition, les sourdes agitations de l'âme, la sombre envie, sont
excitées par cette puissance déchaînée de la mauvaise presse; tout le monde est atteint. Ces femmes recueillies devant le tabernacle, et qui ne savent pas lire, me font envie. »
A LA MEME
" Locinariaker, 2 septembre 18"2.
« Ma chère Mère,
u Vous ai-je dit que mon confesseur m'avait presque enjoint de paraître aux offices le dimanche? J'y ai passé deux heures et demie tantôt; mais quels chants ! et quels nerfs il faut! Enfin j'avais dû renoncer à la promenade, j'avais fait un sacrifice ; et d'être restée, me vaut de pouvoir vous écrire aussitôt votre lettre reçue.
« Pour que vous puissiez bien comprendre mes enthousiasmes devant la nature, il vous faudrait être à la table où j'écris en ce moment.
« Ce petit coin, avec sa falaise découpée, est ravissant. En ce moment, la mer, enflée de la bourrasque d'hier, est encore furieuse; et c'est pour cela que je l'entends si bien. Mais le radieux soleil d'aujourd'hui la caresse et la colore ; et ces bouillonnements insensés et cette lumière sereine forment un contraste tel que Dieu seul peut en inventer.
<( Ces contrastes se rencontrent dans le monde des âmes, me direz-vous; je ne le sais que trop, hélas! et c'est pourquoi je me personnifie volontiers dans cette mer houleuse, frémissante, qui souffre et gémit si bruyamment des orages soulevés en son propre sein. Je vois Notre-Seigneur, dans cette lumière qui plane si majestueusement au-dessus d'elle.
CORHKSPONDANCE. 391
<' A bientôt; je vous ai envoyé ce soir la bénédiction ({ue j'ai reçue.
« Zénaïde de terre et de larmes. »
A LA MÊME
« Locmariaker, 1 septembre 1872.
« Ma chère Mère,
(« Combien je suis reconnaissante à la Révérende Mère Générale, qui est si bien ma chère Grand'Mère, de ce qu'elle m'a écrit du don de mes ouvrages à vos bibliothèques! Naturellement dévouée au couvent, de toutes les manières, je sens vivement la charité qu'on m'y témoigne, et je suis confuse d'être remerciée pour si peu de chose.
« .l'espère arriver dimanche prochain; je pensais justement que je serais un peu utile à l'Ecole professionnelle durant votre retraite, quand votre lettre m'est arrivée. Vous me dites combien je vous suis nécessaire dans cette Œluvre. Que cette assurance m'a fait de bien! mon pauvre cœur inquiet en est démeurtri, je crains toujours de ne vous être bonne à rien.
« Je ne sais si je vous aime d'après le système de saint Thomas, mais vous ne saurez jamais à quel point ma reconnaissance est forte, profonde et religieuse. Elle est excessive, il est vrai, elle me fait souffrir; mais il fallait de l'excessif pour obliger une nature telle que la mienne à rester dans les eaux de la grâce; or je suis une merveille de grâce. J'avais besoin de Notre-Seigneur enseigné et donné par une r-ivalure que je devais vénérer autant que chérir.
392 ZÉNAÏDE FLEUKIOT.
« Le matin, quand je suis dans cette petite église et que mon cœur s'épanche librement devant le tabernacle, vos paroles me reviennent; et quoique souffrant de mon intime solitude et de mes tiraillements de nature, je fais des actes d'amour de Dieu qui me brûlent TAme.
« Ah ! comme les grands saints parlent des passions, comme ils les définissent! Pourtant, si je n'avais pas eu ma Mère, toutes ces lumières n'eussent été que des charbons en plus : car j'aurais soufflé dessus. Que Notre-Seigneur répande ses grâces sur elle pendant sa retraite, je l'en prierai chaque jour, quoique indigne, avec ce cœur qui n'a eu en ce monde et qui n'a qu'un asile, qu'un appui, qu'un dévouement qui l'ont, bon gré mal gré, conduite à Lui. »
A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
« Paris, 1" novembre 1872.
« Bien chère et illustre amie,
« Ne sachant où trouver notre si douce Princesse Pax, je vous envoie, sous ce pli, la dédicace rimée de mon volume : Aigle et colombe, que je lui adresse.
« Pardon de ce petit dérangement; et merci toujours. »