YOUS
— Non pas avant que vous ayez consenti à accepter de moi l'hospitalité que j'ai reçue de vous.
— Pourquoi ne pas me laisser partir?
— Qui sait, peut-être ai-je encore besoin de votre assistance.
— S'il en est ainsi, je ne résiste plus et je vous suis.
— Entrons donc alors, car je crois que voici la maison.
Us se trouvaient en effet en face du n° 3.
SaBk Migsiel île ITaseisâka&u.
moyen . ..__ fossé profond et de remparts en terre, suffisants pour la mettre à l'abri d'un coup de main.
Depuis quelque temps de forts détache-
San Miguel de Tucuman, la ville studieuse et ralme, dont les larges rues étaient d'ordinaire presque désertes et dont les places ressemblaient aux cloîtrés d'un couvent immense, avait subitement changé d'aspect; on aurait dit une vaste caserne, tant des soldats de. toutes armes l'encombraient. La vie tranquille de ses habitants s'était métamorphosée en une existence fiévreuse, ardente, toute de bruits et d'excitations; hommes, femmes, enfants, soldats, confondus pêle-mêle a l'angle de chaque rue, au coin de chaque place, criaient, péroraient à qui mifiux mieux, ges-
ticulant avec cette vivacité et cette animation particulières aux races méridionales,- branrdissant des bannières aux couleurs de la nation et tirant dans tous les carrefours et jusque sur les plates -formes des maisons des boîtes et des coketes^ cette suprême manifestation de la joie dans l'Amérique espagnole* Une fête sans cohetes ou pétards* sans feu d'artifice, faisant beaucoup de bruit ou de fumée, est une fête manquée dans ces pays; la quantité de poudre qui se consomme de cette façon atteint des proportions fabuleuses.
Nous nous plaisons à rendre cette justice aux Hispano-Amérains , qu'ils ne mettent aucune prétention dans leurs feux d'artifice, et qu'ils les tirent naïvement, pour leur plus grand contentement et satisfaction personnelle, aussi bien de jour par le plus éblouissant soleil que de nuit au milieu des ténèbres ; nous avons même cru remarquer qu'ils préfèrent, par un raffinement sans douté exagéré de jouissance égoïste, les tirer en plein jour, au nez de la foule ébahie qui se sauve à demi brûlée, hurlant et maugréant après les mauvais plaisants qui rient a se tordre du bon tour qu'il se figurent avoir joué à leurs admirateurs.
Ce jour-là, ainsi que l'apprirent au passage les voyageurs, les habitants de San Miguel célébraient une grande victoire remportée par un chef de montoncros buenos-ayriens sur les Espagnols.
Dans les anciennes colonies espagnoles , et en général dans toute l'Àmérhiue, celle du Sud comme celle du Nord, il ne faut pas trop prendre à la lettre ces bulletins de victoire qui, la plupart du temps, ne sont que des escarmouches sans importance, où il n'y a eu ni morts ni blessés, et même cachent souvent des défaites ou des fuites honteuses. Depuis quelques années déjà, les Européens sont édifiés sut le compte des habitudes d'oulre-iner ; leur vanterie et leur hâblerie sont passées en proverbe; chacun sait que le pu est d'origine américaine, que les plus magnifiques vols de canards nous arrivent à lire d'ailes do l'autre côté de l'Atlantique, et que, bien que beaucoup viennent des républiques espagnoles, les plus nombreux s'élancent en troupes innombrables de tous les ports des Etats-Unis d'Amérique, qui ont conquis à juste titre pour l'élève de ces intéressants volatiles un supériorité telle, que nul désormais ne se hasardera à leur disputer la palme du puif, de la réclame et du mensonge officiel.
Une maison tout entière avait été mise à l'a disposition de M. Dubois par le nouveau pouvoir républicain; le gouverneur ' de la province et le général commandant les troupes campéjes autour de la ville, prévenus de son arrivée, l'attendaient à la porte même de la maison, à la tôle d'un nombreux et brillant état-major.
Le peintre serra la main de son compatriote, le laissa jouir à sa guise des honneurs dont on le comblait, et curieux comme un véritable artiste qu'il était, il se mit un album sous ' le bTas, se glissa à travers la foule rassemblée sur la place Mayor, et s'en alla le nez au vent et les mains dans ses poches courir la ville, en que te d'études à faire ou de types à croquer,. préférant chercher l'imprévu que de s'astreindre aux ennuis d'une réception officielle.
Cependant il avait laissé ses chevaux et ses peones avec ceux de M. Dubois, qui n'avait consenti à son éloignement temporaire qu'après lui avoir fait promettre de ne pas choisir une habitation autre que la sienne pendant tout le temps qu'il lui plairait rie rester à San Miguel de Tucuman.
L'artiste portait le costume complet des habitants du pays et n'avait rien qui. attirât l'attention; aussi lui fut-il facile de circuler à travers les groupes sans être incommodé par la curiosité indiscrète des badauds
Paris. ,— imp.gSGHïLLER, iôj taub.-Montmartre.
iàSl'iïïiï^iûiS
ZENO CABRAI;
pour lesquels, surtout à. celle époque, un étranger, un Européen particulièrement, était un être extraordinaire qu'ils se figuraient appartenir à une espèce différente de ïa leur, et- auquel ils témoignaient plus de pitié que de bienveillance, à cause de la croyance dans laquelle ils étaient; la plupart croient encore aujourd'hui que les Européens sont des hérétiques demi-hommes et demi-démons, damnés dès ïe moment de leur naissance.
Rien à notre avis n'est aussi agréable que de s'en aller ainsi, sans préoccupation d'aucune sorte, vaguant à travers la foule, s'isolant au milieu de la multitude, se laissant nonchalamment emporter aux caprices imprévus de la folle du logis, se mêlant parfois indirectement à la joie générale, puis reprenant le cours de ses pensées et redevenant seul au milieu de tous, ne se rattachant que par un invisible chaînon, sans cesse brisé et de nouveau soudé par le hasard, aux événements qui, comme dans un kaléidoscope immense, défilent sous vos yeux; acteur et spectateur à la fois, indifférent ou intéressé à ce qui frappe le regard, coudoyant et effleurant tout sans être soi-même mêlé aux faits qui s'accomplissent.
Le jeune homme, heureux comme un écolier en vacances de s'être si à propos dêbrarassé de son sérieux compagnon, s'en allait ainsi, admirant les monuments publics, les places, les promenades, lorgnant les femmes qui passaient près de lui avec un doux froufrou soyeux et provocateur, fumant nonchalamment sa cigarette, marchant lout droit devant lui sans savoir où il allait et s'en souciant fort peu, puisqu'il était à la recherche de l'imprévu.
Il atteignit ainsi, sans trop savoir comment, . l'Alameda, ou promenade de la ville, charmant jardiu aux épais ombrages, garnis de massifs de grenadiers et d'orangers en fleur dont les suaves émanations embaumaient l'atmosphère. Par un singulier hasard 'Aïameda était déserte, toute Ta population s'était portée dans le centre de la ville et pour un jour avait abandonné cette délicieuse promenade.
Le peintre se réjouit de cette solitude dans laquelle il se trouvait après le bruit, le tohubohu auquel il était depuis si longtemps mêlé et qui commençait à lui serrer les tempes et à lui faire éprouver une certaine lassitude morale.
11 chercha de l'oeil un banc qu'il découvrit bientôt à demi-caché dans un bosquet d'orangers et s'assit avec un indicible sentiment de bien-être.
Il était environ cinq heures du soir la brise nocturne se levait et rafraîchissait 1 atmosphère embrasée; le soleil presquau niveau du sol, allongeait démesurément l'ombre des arbres ; une foule d'oiseaux cachés dans le feuillage chantaient à pleine gorge, et des milliers de diptères aux ailes transparentes voletaient autour des fleurs dont elles pompaient les sucs en bourdonnant.
Les bruits de la fête n'arrivaient que com-
^?l^ ch0 Tl oi S tairi - et Presque indislinct dans cette solitude qui respirait le calme le plus complet. ■
Séduit malgré lui par tout ce qui l'entourait et subissant l'influence énervante des
rn?^ m a S i c eXha !i és par les ^ urs > le * eun e tourne se laissa aller en arrière, croisa les bras
sur la poitrine et, fermant à demi les yeux £w$ 0I l se \ dans une douce - rêverie qui &?«♦ L abs ?^ a étalement tout son être et lin fit complètement oublier la réalité pour
dis rêves' SUitG danS le tola ^ique5°ayl Depuis combien de temps était-il en proie à cette délicieuse somnolence sans nomïans notre langue ? 11 n'aurait su le dire loramiP tout à coup il se redressa avec un geste liniT que de mauvaise humeur, en prêtant Vn
content îetant aUl0Ur ** luf Un **£d mt
Le bruit d'une conversation était arrivé jusqu'à lui.
Cependant, il eut beau sonder l'obscurité regard, car la nuit était venue, il n'aperçut personne. Il était toujours seul dans le bosquet au fond duquel il s'était retiré.
11 redoubla d'attention ; alors il reconnut que les voix qu'il avait entendues étaient celles de deux hommes arrêtés à quelques pas derrière lui et que le massif d'orangers, au milieu duquel il se trouvait, l'empêchait seul d'apercevoir.
Ces deux hommes, quels qu'ils fussent, paraissaient désirer de ne pas être entendus, car ils parlaient à demi- voix, bien qu'avec une certaine animation. Malheureusement, le Français se trouvait si près, d'eux, que, malgré lui et quoi qu'il fît pour s'en défendre, il entendait tout ce qu'ils se disaient.
— Le diable emporte ces drôles-là ! murmura a part lui le jeune homme, de s'aviser de venir parler politique ici; j'étais si bien. Gomment m'en aller maintenant 1
Mais de même qu'il entendait ce que disaient ses voisins et jusqu'à leurs plus légers mouvements, ceux-ci probablement l'auraient entendu s'il avait essayé de quitter la place. Force lui fut donc, bien qu'en maugréant, de se tenir coit et de continuer à entendre la conversation des deux hommes, conversation nullement faite pour le rassurer et qui d'inslant en instant prenait des proportions fort inquiétantes pour un tiers appelé à en être, malgré lui, le confident.
Nous avons dit quelle horreur profonde le peintre professait pour la politique ; le lecteur comprendra facilement quelle devait être son anxiété, en entendant des chosestelles que celles que nous allons rapporter.
— Ces nouvelles sont certaines? disait un des interlocuteurs à l'autre.
— Je les tiens d'un témoin oculaire, répondit le second.
— Garamba! fit le premier en élevant un peu la voix, ainsi nous pouvons espérer de voir bientôt le général dans ces paTages.
Le peintre tressaillit, il lui sembla reconnaître cette voix, sans qu'il lui fût possible de se souvenir où il l'avait entendue précédemment.
— Ainsi les insurgés ont été battus, continua le même interlocuteur.
— À plate couture, capitaine ; je vous le répèle, à la bataille de Villuma, le général Pezuela les a poursuivis plus de six lieues, l'épée dans les Teins.
— Bravo ! et que fait-il maintenant?
— Caraï ! il marche en avant, donc, et en doublant les étapes afin d'arriver plus vile; malheureusement, selon toutes les prévisions, il ne pourra être ici que dans deux mois.
— C'est bien tard.
— Oui; mais cela vous laisse toute latitude
— C'est vrai; toutefois la mission dont me charge le général est hérissée de difficultés. Les insurgés sont en nombre autour de la ville, ils font bonne garde; s'il ne s'agissait que d'enlever deux ou trois et même dix députés, peut-être pourrai-je répondre de la réussite; mais songez donc, mon cher comte, qu'il ne s'agit de rien moins que de faire disparaître soixante ou quatre-vingts personnes.
— Je ne vous comprends pas.
— C'est juste, reprit le capitaine; arrivé aujourd'hui même dans la ville et ne vous étant encore abouché qu'avec moi, vous ignorez ce qui se passe,
. — Entièrement, reprit celui auquel on avait donné le titre de comte.
— Voici le fait en deux mots; les insurgés veulent frapper un grand coup; à cet effet ils reunissent ici à Tucuman un congrès composé des députés de chaque district révolté; ce congrès a pour mission de proclamer l'indépendance de Buenos Ayres et de toute la Banda orientale.
— Sangre de Diosl ètes-vous sûr de cela?
s'écria le comte avec stupeur.
— D'autant plus sûr que je ïe sais par un de mes cousins qui est lui-même un de, ces députés et qui n'a pas de secret pour moi: ..
— * Guerpô de Gristo! voilà qui est fâcheuxl * le général sera furieux lorsque je le lui. apprendrai. ' J
— J'en suis convaincu, mais que faire 1
— L'empêcher par tous les moyens.
— C'est impossible, les moyens nous manquent complètement; je ne dispose que d'une centaine d'hommes avec lesquels je ne puis rien tenter, d'autant plus que nous jouons de malheur en ce moment : la population est fanatisée par le succès que. le chef des montoneros, Zèho Cabrai, a remporté, il y a deux jours, sur les troupes royales commandées par le colonel Azevédo.
— Ce succès est tout ce qu'il y a de plus ' apocryphe, mon cher capitaine, je vous "en donne ma parole d'honneur ; tout s'est borné
| à une escarmouche sans conséquence entre fourrageurs.
— Je l'admets; il est même certain qu'il en est ainsi, mais nul ne le croira dans la ville, doncj'échec doit être considéré comme réel.
— Eh bien 1 qu'importe I Laissons ces gens dans leur erreur et profitons- en pour agir; maintenant qu'ils se croient invincibles et qu'ils s'amusent à tirer leur poudre en colletés, nous pourrons peut-être tenter un coup de main hardi sur Ja ville.
— Votre idée n'est pas mauvaise, je vous avoue même qu'elle me sourit assez, seulement elle demande à être mûrie. 11 faudrait éloigner adroitement les troupes campées aux environs et profiter de leur absence pout essayer une surprise.
— Alors il serait on ne peut plus facile de s'emparer des députés.
— N'allons pas si vile en besogne; voyons d'abord quelles sont les forces dont nous disposons pour cette expédition, qui ne laissépas que d'être f on périlleuse et qui offre; je ne vous le cache pas, très peu de chance cle succès.
— Discutons, soit, je ne demande par mieux.
Le peintre, mis de plus en plus mal à son.
aise par ces confidences qui prenaient pour lui une tournure des plus graves et voulant à tout prix sortir de la position perplexe dans laquelle il se trouvait, caT il comprenait instinctivement qu'il avait affaire à des conspirateurs et qu'il y allait de sa vie s'il était découvert, prit une résolution qui lui parut une inspiration du ciel. Ne voulant pas continuer à être plus longtemps en tiers dans des secrets de cette importance, il résolut de se découvrir lui-même. 11 ne se dissimula pas que les premiers moments seraient, pour lui, difficiles à passer, lorsque les deux hommes sauraient que leur conversation avait été entendue d'un bout à l'autre ; mais il pTéf éra risquer cette chance incerlaine de. sauver sa vie que de se fter plus longtemps au hasard.
Emile était d'une témérité folle, qui ne faisait jamais de concessions au danger ; au contraire, il allait toujours tête baissée en: avant; le lecteur a déjà élé à même de s'en
hi'r
apercevoir; mais cette fois, contrairement à ses habitudes, .il usa d'une certaine prudence avant de révéler sa présence aux inconnus.
Il arma doucement, sous son poncho, ses pistolets qu'il tint à la main, prêt à s'en servir si besoin était; puis, se levant du banc sut lequel jusqu'à ce moment il était demeuré assis :
— Holà ! caballeros, dit-il d'une voix haute bien que contenue pour ne pas être entendu d'autres personnes,— si par hasard il s'en trouvaitaux environs, — que de celles. auxquelles il s'adressait : prenez garde I il y a ici des oreilles qui vous entendent. .- '
Les deux hommes poussèrent une exclamation de surprise et de terreur, puis il y eut un craquement formidable dans le bosquet, et ils apparurent en face du jeune homme, tenant chacun un sabre d'une main et un
ZENÔ CABRAI.
ft!
pistolet de Pautre, le visage bouleversé paT la colère et l'épouvante.
Mais ils s'arrêtèrent soudain.
Lé jeune homme se tenait immobile de- 1 vant eux, les pistolets aux poings.
— Halte! et parlementons, dit-il froidement.
Cette scène avait quelque chose d'étrange
et de saisissant.
Dans ce bosquet d'oîangeis en fleur, aux reflets argentés de la lune, au milieu de celle tranquillité profonde, au sein de cette nature câline à laquelle le silence imposant de la nuit imprimait un certain cachet de majesté, ces trois hommes posés ainsi face à lace, se mesurant de l'œil et prêts à en venir aux mains, formaient un contraste des plus tramché avec ce qui les entourait.
— Parlementer, dit le comte, à quoi bon?
— A ne pas se tuer comme des brutes, sans savoir pourquoi, répondit le peintre.
— Un traître mérite la mort !
— Je tous l'accorde, mais je ne suis pas un traître» moi, puisque je von qu'il m'aurait été si facile
d'un ton de bonne humeur, vous avez lamé- j en Amérique; j'ai eu là une triomphante idée moire courte. par exemple, et j'ai bien choisi mon temps 1
ous pTéYiens, lors-
qu'il m'auraii ete si lacne de rester silencieux jusqu'à ce que j'eusse pénétré tous vos secrets.
Cette observation, fort logique du reste, parut produire une certaine impression sur les deux hommes.
-«*■ Alors pourquoi ces armes ? reprit le comte d'un ton évidemment plus radouci.
— Pour éviter ce qui serait incontestablement arrivé, si je n'avais pas eu la précaution de m'en munir*
— Vous nous espionniez donc ?
— Nullement, j'étais ici bien avant vous, au contraire ; le bruit de votre conversation m'a réveillé de l'espèce de somnolence dans laquelle j'étais tombé, et, ne me souciant nullement d'être, contre votre volonté, en tiers dans vos secrets, j'ai pris le parii de vous avertir. Yoilù la vérité tout entière-'
— Qui nous le prouve? reprit durement le comte.
— .le crois, Dieu me pardonne, caballero, répondit avec hauteur le jeune homme, que vous vous permettez de douter de mes paroles ?
— Qui donc êtes-vous, seïïor, pour qu'on doive vous croire ainsi au premier mol?
— Moi 1 fit en riant le jeune homme, bien peu de chose auprès de vous, un pauvre peintre français, mais honnête , vive Dieul jusqu'au bout des ongles.
— Ah! voilà mon homme, s'écria le second étranger, qui jusque-là était demeuré muet ; je le reconnais. Maintenant, rengainez votre saine et quittez votre pistolet, mon cher comte; des armes sont de trop ici.
— Je le veux bien, si telle est. votre opinion, capitaine, répondit le comte avec hési-
. talion; cependant, il me semble que dans une circonstance aussi sérieuse...
— Bas les armes 1 , vous dis-je, interrompit le capitaine, qui déjà avait fait disparaître les siennes, je réponds corps pour corps de ce cavalier.
-. — Soit, dit le comte,: m a is la prudence exi-r gérait...
— Quoi? puisque ce caballero vous donne sa- parole et que cette parole est corroborée par la mienne ; cela est suffisant, il me sem-» Éîe, reprit le capitaine avec un commence^ ment d'impatience.
Le jeune homme voyant que ses adversaires n'avaient plus, en apparence, d'intentions hostiles, désarma tranquillement ses pistolets et, les repassant à sa ceinture* il se tourna vers celui .des deux étrangers qui était si à: J-improviste venu à son secours.
---Je vous remercie, seïïor, 'dit-il, de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi; bien que votre voix ne me soit pas inconnue, cependant je serais heureux qu'il?
vous plût de rafraîchir mes souvenirs, en ( m* apprenan t, si cela vous est possible, où j'ai eu l'avantage de vous rencontrer précédem-.
nient.
vr- Yive Diosîseîior don Emilio, reprit-il
— Gomment, vous savez mon nom ?
— Et vous-même savez le mien, à moins que vous ne l'ayez oublié aussi ; ce qui ne nf étonnerait pas, d'apTès ce que je vois.
— Je suis réellement confus, seiïor, mais je vous jure que je ne me rappelle pas le moins du monde où nous nous sommes vus déjà.
— Allons, puisqu'il faut absolument que je vous redise mon nom, je m'exécute ; je suis donLUcio Ortega.
— Le capitaine espagnol avec lequel je me suis battu ! s'écria-t-il avec surprise.
— Et que vous avez si dexlrement désarmé. C'est moi-même, oui, caballero.
— Oh! comment ai-je pu oublier cette rencontre qui m'a laissé un si charmant souvenir, dit-il en lui tendant la main.
— Ainsi, ce senor est de vos amis ? reprit le comte.
— Oui, mon cher comte, et des plus intimes même.
— Pardonnez -moi d'insister; mais vous savez quelles seraient les conséquences d'une indiscrétion ?
— Elles seraient terribles ; continuez.
— Et yous vous croyez toujours autorisé à répondre de la discrétion de ce caballero ?
— Gomme de la mienne, je vous le répète.
— C'est bien ; agissez à votre guise alors, reprit-il d'un ton bourru.
— Ecoutez, fit le capitaine, je comprends combien, yous qui ne connaissez pas ce seïïor, vous devez conserver d'inquiétude au fond du cœur ; nous ne jouons pas un jeu 1 d'enfant, en ce moment; nous engageons notre tête dans une partie désespérée; chacun de nous a le droit de demander à ses associés des comptes sévères de leur conduite.
— En eiiet, il doit, il me semble, en être ainsi.
— Fort bien! ces comptes, je vais yous les
rendre. Malgré lui et Bans l'avoir désiré, don Emilio a surplis des secrets de la plusbaute gravité; ces secrets, jesuis convaincu qu'il les conservera au fond de son cœur, mais cette certitude que j'ai, moi, vous ne la parlagezpas; cela est votre droit, je irai rien à y objecter, sinon que, dans le but seul de vous rassurer, je prendrai; vis-à-vis do mon ami, toutes les précautions que vous exigerez. Bien entendu que ces précautions n'auront rien de blessant pour l'honneur, ni même pour l'amour-pro-
pre de don Emilio que je tiens, avant toul, pour mon ami et que je Yeux ménager quand même.
— Je me joins au capitaine, dit vivement le jeune homme, et je memels complètement; à votre disposition pour tout ce qu'il yous plaira d'exiger de moi ; je vous confesse humblement que la politique me cause? une peur atroce, et que j'éprouve le regret le plus vif et le plus sincère de m' être si malencontreusement trouvé ici orsquïl m'aurait été si facile d'être autre part, où, sans contredit, j'aurais été beaucoup mieux.
La gravité du comte ne tint pas contre cette ■boutade., prononcée avec une désespérante naïveté; il éclata de rire.
— - Vous êtes un charmant compagnon, ditil, et bien que notre liaison ait commencé sous des auspices assez hostiles, j'espère qu'elle sera durable; que bientôt vous deviendrez de mes amis et que je serai des vôtres.
— Ge sera un grand honneur pour moi,, monsieur le. comte , répondit-il en s'inclinant.
— Maintenant que vous avez mis un pied; dans nos secrets, il faut que vous y entriez: tout à fait.
— Est-ce donc bien obligatoire ?
— C'est de toute nécessité.
— J'admire comme depuis quelques jours île basard se plaît à me poursuivre et s'obstine à faire de moi unhomme'politiqueî quand; je serais si heureux de ne peindre que des tableaux, moi qui ne suis venu que pour cela
— 11 faut provisoirement en prendre votre parti.
— Je le sais bien, et Yoilà justement pourquoi j'enrage, mais dès qu'il me sera possible de faire autrement, je ne me le ferai pas répéter deux fois, je vous le certifie.*
— Jusqu'à nouvel ordre, il est indispensable que vous demeuriez avec nous, que vous soyez en quelque sorte notre prisonnier; mais rassurez -vous, votTe captivité ne sera pas bien dure, nous vous la rendrons, ou du moins nous nous efforcerons de vous la rendre aussi agréable que possible.
— Ainsi vous m'enlevez jusqu'à mon libre arbitre, dit le peintre avec un accent tragicomique.
— Il le faut provisoirement.
— Hum! Allons, j'y consens, diable soit de la politique! Qu'avais-je besoin aussi de venir à San Miguel accompagner ce vieux Dubois.
Les deux hommes tressaillirent à ce nom.
— Yous- connaissez le duc de Mantoue?
s 'écrièrent— ils.
— Ah ! ah ! vous savez de qui je veux parier, il paraît? lit-il avec surprise.
— Le duc de Monloue, l'ancien conventionnel, sénateur sous l'Empereur Napoléon, venu en Amérique sous le nom de Louis Dubois, dit le comte.
— C'est bien cela. Pourquoi donc me recommandait-il si fort de ne pas lui donner son titre ?
— Parce qu'il espérait ne pas être connu ; il vient, chassé par les Bombons pour avoir volé la mort du roi Louis XY1, chercher un refuge en ce pays et prêter aux insurgés l'appui de son expérience en matière de révolution.
— Le fait est qu'il doit en savoir long sur
ce chapitre.'
— Mais que disiez-voas donc sur lui; se trouve-t-il réellement à San Miguel?
— ,1e l'ai aidé moi-même à y entrer aujourd'hui.
— Vous?
— Parbleu! un compatriote... et tenez, capitaine, nous étions ensemble quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.
— Comment, ce grand vieillard à la mine si ait! ère et aux traits si imposants, qui se tenait si droit à cheval à vos côtés ?. ..
— C'était lui-môme.
— Ohl si je l'avais su! s'écria le capitaine d'un air de dépit.
— Qu'auriez-YOus donc fait?
— 3e l'aurais enlevé, vive Dios!
— Alors, il est heureux que vous l'ayez ignoré, parce que, probablement, il y aurai eu une chaude escarmouche entre nous.
Le capitaine ne releva pas cette parole.
— Venez, dit-il.
— Où me conduisez- vous?
— Au Cabildo.
— Au Cabildo! Pour quoi faire?
— Le gouverneur donne aujourd'hui un grand bal; nous y passerons quelques instants.
— Hum! je crains bien que cela cache quelque manœuvre politique? '■
— Peut-être.
~- Pourvu que je ne m'y trouve pas, encore
mêlé malgré moi.
— Je tâcherai de vous laisser ignorer: ce qm se passera.
— Je vous en aurai une grande reconnaissance. Enfin, à la grâce de Dieu.
Les trois hommes,, désormais réconcilies, quittèrent le bosquet, sortirent de l'Alameda et se dirigèrent vers le Cabildo en causant amicalement entre eux.
Les rues étaient illuminées et la population se divertissait de plus en plus â tirer, dés cohetês.
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ta niontoBic&'a.
MoMonero dont le féminin est montonera est un mot essentiellement américain, bien que sa racine soit incontestablement espagnole. Il signifie littéralement, monceau, amas, ramassis ; pris dans la mauvaise acception du mot, une montonera veut dire une union de gens de sac et de corde, de bandits sans foi ni loi, de voleurs de grand chemin.
Mais telle n'était pas la signification qu'on lui donnait .dans le principe.
On entendait par montonera une cuadrilla, une guérilla composée de bannis politiques, d'insurgés qui faisaient la guerre en partisans à leurs risques et périls , mais braves et honnêtes.
. Les Espagnols leur imposèrent au commencement du soulèvement des colonies contre la métropole, afin de les flétrir dans l'opinion publique, ce nom dont ils se glorifièrent et qu'ils tinrent a honneur de porrle. 1 Mais lorsque la guerre civile dégénéra en lutte fratricide des citoyens entre eux; que les Espagnols furent vaincus et contraints d'abandonner le nouveau monde, les Montoneras dégénérèrent, les hommes véreux de tous les paTtis vinrent s'abriter sous leurs bannières et y chercher l'impunité de leurs crimes. ÊLles ne furent plus alors qu'un véritable ramassis de bandilsgsinistres. ressemblant à s'y méprendre à ces bandes d'écorcheurs et de routiers du moyen âge qui désolèrent l'Europe pendant si longtemps, et que les gouvernements furent, pendant plus de deux siècles, impuissants a détruire ou seulement à réprimer.
Semblant avoir recueilli les traditions de leurs devanciers du vieux monde, les montoneros commencèrent à désoler les campagnes, à piller les haciendas, à mettre à rançon les villes trop faibles pour leur opposer une résistance énergique; et, servant toutes les causes moyennant, finance, ils adoptèrent tour à tour tous les partis, les trahissant sans remords les uns après les autres, et ne voyant dans la guerre civile qu'un but : le pillage.
A l'époque oh se passe notre histoire, bien que les Monloneros fussent déjà dégénérés de leur première loyauté, et que nombre de gens sans aveu fussent parvenus à se glisser dans leurs rangs, cependant ils conservaient encore, du moins en apparence, les principes de patriotisme chevaleresque qui avaient présidé à leur création, et leur nonï n'inspirait pas, ainsi que cela arriva plus tard, la terreur aux honnêtes gens et aux citoyens paisibles qu'ils s'étaient donné la mission de protéger et de défendre.
Dans une verte vallée, au pied d'une col line boisée d'une médiocre hauteur, sur le bord môme du rio Tucuman, à environ une quinzaine de lieues de la ville de San Miguel, une troupe de cavaliers dont le nombre pouvait monter à trois cents environ était ai- . rêtée, ou, pour mieux dire, campée dans une position délicieuse.
Les soldats, tous' revêtus du costume des gauchos de la Pampa, les traits énergiques e) ie visage hâlé par le soleil, mais d'une appa rence sauvage et farouche, étaient pour la plupart armés non-seulement de sabres et de fusils, mais encore d'une longue et forte lance dont le fer était. garni d'une banderole d'un rouge vif.
Couchés ou assis au pied des figuiers et des orangers, ils avaient planté leurs lances en terre et jouaient, causaient ou dormaient, tandis que leurs chevaux erraient à J'aventure, paissant l'herbe verte de la plaine.
Quelques sentinelles, disséminées sur des hauteurs assez éloignées, immobiles comme
avaient les tons chauds et cuivrés, veillaient à la sûreté commune.
Ces hommes^ dont la réputation de bravoure était célèbre dans toute la Banda orientale, composaient la montonera du célèbre partisan Zèno Cabrai, celui-là même qui avait, disait-on, eu quelques jours auparavant maille à partir avec les troupes royales, et dont la ville de San Miguel célébrait la victoire à grand renfort de cris et de pétards.
Ce campement sauvage et primitif, qui ressemblait plutôt à une halte de bandits qu'à toute autre chose, avait une apparence des plus pittoresques, et qui aurait fait l'admiration d'un peintre à la manière de Salvator Rosa.
Presque au centre du campement, au sommet d'un monticule d'une pente presque insensible, plusieurs bommes dont les vêtements et les armes étaient en meilleur état et les traits moins farouches que ceux de leurs compagnons, étaient assis sur l'herbe et causaient tout en fumant leur cigarette.
Ces hommes étaient les officiers de la montonera.
Au milieu d'eux se trouvait leur chef, ou le général, ainsi qu'ils le nommaient.
Ce chef était un tout jeune homme paraissant au plus vingt-deux ans, aux traits fins et délicats, aux manières douces et gracieuses qui, aux yeux d'un indifférent, aurait paru peu en état de commander à des hommes comme ceux qui s'étaient volontairement rangés sous sa bannière ; mais un observateur ne se serait pas trompé à l'expression cnergiquerépandue sur son beau et calme visage, à l'ampleur peu commune de son front pur et bien dessiné, et au regard d'aigle qui s'échappait do ses youx noirs et bien ouverts. Une sombre mélancolie semblait répandue sut ses traits, et ce n'était qu'avec des difficultés extrêmes que ses compagnons,
jeunes gens de son âge pour la plupart et appartenant aux premières familles du pays, réussissaient à de longs intervalles à amener un sourire triste sur ses lèvres,
La tête appuyée sur la main droite, frisant sans y songer de la main gauche ses longues et soyeuses moustaches noires, il laissait errer, sans but apparent, ses regards sur l'immense et magnifique panorama qui se déroulait devant lui, ne répondant que par des monosyllabes aux questions qu'on lui adressait et semblant s'absorber dans une pensée intime.
Ses officiers, voyant toutes leurs avances repoussées par leur chef, avaient pris le paTli de l'abandonner à ses réflexions quelles qu'elles fussent, puisqu'il paraissait s'y complaire, et s'étaient mis a causer et à rire en-
bourrue qui le fait ressembler à un oiseau de nuit.
~ Le fait est, répondit don Juan, que le digne capitaine est facile à reconnaître, mais vous devriez plus le ménager, don Estevan; vous savez que le général l'aime beaucoup et peut-être lui déplairait-il d'en entendre parler ainsi.
— Au diable 1 si j'en dis du mal; le capitaine Quiroga est un brave et digne soldat que j'aime et que j'apprécie fort moi-même; mais cela ne va pas jusqu'à lui trouver la tournure d'un Adonis.
— Ce dont il se soucie fort peu sans doute, seîïores, dit Zèno Cabrai en se mêlant tout a coup la conversation; il se contente d'être un de nos officiers les plus braves et les plus expérimentés, et cela suffit.
— Garamba! général, et nous aussi nous l'aimons tous, ce vieux brave, qui pourrait être notre père, et qui nous conte, pendant les nuits de bivouac, de si bonnes histoires de l'ancien temps.
Le chef des partisans sourit sans répondre.
— Mais que nous amène-t-il ici ? s'écria tout à coup don Estevan Albino, l'officier qui le premier avait parlé, Dieu me pardonne si je n'aperçois pas les plis d'une robe et si je ne vois pas flotter une mantille.
*' — Deux robes et deux mantilles, s'il vous plaîi, don Estevan, et même davantage, si je ne me trompe, répondit plus posément don.
Juan Armero.
— Yalga me Dios ! dit en riant le jeune officier, le vieux retire nous amène toute une volée de femmes.
Les officiels se levèrent ; quelques-uns ou^ vrirent des lorgnettes et se mirent à examiner attentivement la troupe qui arrivait, se perdant en commentaires sur la prise faite par le vieil officier, et qu'il amenait avec lui.,
Zèno Cabrai était retombé.dans son mutisme, indifférent en apparence à ce qui se passait autour de lui, mais la rougeur fébrile qui colorait son visage et le froncement de ses sourcils démentaient ce calme affecté et dénotaient qu'il était eh proie à une vive émotion intérieure.
Cependant, les cavaliers traversaient rapidement la plaine et s'approchaient de plus en plus, se dirigeant vers le groupe d'officiers, reconuaïssable au drapeau buénos-ayrien,.
dont la hampe était fichée enterre auprès du général et qui flottait en longs plis aux caprices de la brise.
Sur le passage des cavaliers, les Montone^ros se relevaient, les regardaient curieusement ; puis ils les suivaient en riant et en ricanant entre eux, si bien que lorsqu'ils atteignirent le pied du monticule où les atten-
tre eux, lorsque tout à coup une quarantaine * daient les officiers, ils se trouvèrent littérale
de cavaliers apparurent à l'horizon se diri géant à toute bride vers l'endroit où la montonera était campée.
— Eh! dit un des officiers en plaçant sa main en abat-jour sur ses yeux, qui peuvent être ces cavaliers?
-r- Ce sont des nôtres, sans doute, puisque les sentinelles les ont laissé passer sans donner l'alarme, répondit un autre officieT.
— Avons-nous donc des batteurs d'estrade aux environs ?
— Je ne l'assurerais pas , mais comme le général avait parlé de détacher ie capitaine Quiroga avec une vingtaine de soldats pour surveiller les défilés de la Sierra, et que je ne le vois pas parmi nous, c'est que probablement le général a donné suite à son projet.
— Ce serait alors sa troupe qui nous rejoindrait.
— Je le crois; du reste, nous ne tarderons pas à savoir à quoi nous en tenir.
Les cavaliers arrivaient toujours grand train; ils se trouvèrent bientôt assez rapprochés pour qu'il fût possible de les reconnaître.
— Yous ne vous étiez pas trompé, don Juan Armero, reprit le premier officier, c'est effectivement le capitaine Quiroga; je distin-
ri^e 4 ,- a i™ n -a™ *■ -—s v -~ I gue d'ici son. .long corps maigre qui semble
des statues de bronze florentin dont elleshouer dans ses habits, et sa face anguleuse et
ment enveloppés, d'une foule compacte que le capitaine Quiroga se vit contraint d'écarter à coups de bois de lance, ce dont, du reste, il s'acquitta avec un flegme et un sang-froid imperturbables.
Les officiers n'avaient pas calomnié le dv gne capitaine. A part la différence du costume, il ressemblait traits pour traits à don Quichotte, lors de sa deuxième sortie.
" C'était le même corps long et efflanqué, le même visage maigre et anguleux, au front déprimé, aux yeux caves, au nez recourbé en bec- d'oiseau, aux mâchoires larges, à peine garnies de quelques dents gâtées, aux longues moustaches grises et aux pommettes saillantes et violacées.
Et, pourtant, cet ensemble excentrique, ainsi qu'on dirait aujourd'hui, n'avait rien de ridicule; cette singulière physionomie était éclairée pat une telle expression de bravoure, de franchise et ^ de bonté, qu'à première vue on se sentait- malgré soi entraîné vers ce vieil officier, — car il avait au moins cinquante ans, — et tout disposé à l'aimer.
Les soldats riaient à se tordre en recevant les coups de bois de lance cme leur distribuait généreusement le capitaine, et ce fut à grand'peine qu'il parvint à s'en débarrasser. — Diable soit des curieux! dit le bon capi-r
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ZENO CABR^L.
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taine eQ mettant lestement. pied à terre, ils ne me laisseront pas approcher du général.
Et, suivi d'une partie de ses soldats, qui ainsi que lui avaient quille la selle, il gravit le monticule où les of liciers étaient réunis.
Les soldats conduisaient plusieurs prisonniers au milieu d'eux ; parmi ces prisonniers se trouvaient des femmes, dont deux paraissaient, par leur costume leurs manières, appartenir à la haute société.
Les montoneros, malgré l'indiscrète curiosité qui les animait, n'avaient pas osé, par respect pour leur chef, dépasser la limite naturelle tracée par le pied du monticule.
Groupes en désordre autour des soldats demeurés à la garde des chevaux , ils Axaient des regards ardents sur les officiers.
Ceux-ci s'élaient rangés à droite et à gau- - che de Zèno Cabrai et avaient livré un libre •passage au capitaine Quiroga et à ceux qu'il amenait avec lui.
Zèno GahTal s'était levé lentement, et ïa main appuyée sur la poignée de son sabre, le visage froid et impassible, les sourcils froncés, il attendait que son subordonné prît, la parole.
Le capitaine, après avoir d'un geste ordonné de s'arrêter à ceux qui le suivaient, fil quelques pas en avant et, après avoir salué militairement, il demeura immobile sans prononcer un mol. Parmi toutes ses qualités, le digne capitaine comptait celle de ne pas être orateur; son mutisme était passé en proverbe dans la cuadrilla.
Don Zeno comprit que, s'iL n'interrogeait pas le capitaine, celui-ci ne se résoudrait jamais à parler le premier; il lit un effort sut lui-même et affectant une indifférence fort loin sans doute de sa pensée :
— Tous voici donc de retour, capitaine Quiroga? dit-il.
— Oui, général, répondit laconiquement J'officier.
— Et avez-vous complètement rempli la mission délicate que je yous avais confiée'?
— 3e le crois, générai. .
— Yous avez surpris les ennemis de la patrie ?
— Ceux-là ou d'autres, général, je me suis emparé des gens que vous m'aviez désignés -lorsqu'ils ont débouché du ravin ; maintenant, s'ils sont ennemis de la pairie ou non, je l'ignore, cela ne me regarde pas.
— C'est juste, fit don Zèno Cabrai, qui traînait évidemment la conversation en longueur et hésitait d'en attaquer le point réellement Intéressant pour lui.
Le capitaine ne répondit pas.
Don Zèno reprit au bout d'un instant, en tourmentant, avec une colère contenue, la dragonne de son sabre :
— Mais enfin qu'avez-vous fait? dit-il.
Kn ce moment, une des prisonnières écarta
par un geste brusque le capitaine, et faisant un pas en avant :
— INIe le savez-vous pas, don Zèno Cabrai, dit-elle d'une voix ironique et hautaine en rejetant, d'un geste plein de noblesse, sur ses épaules le rebozo de dentelles noires qui voilait son visage.
Les officiers étouffèrent un cri d'admiration à la vue de la beauté souveraine de cette femme.
Don Zèno Cabrai fit un pas en arrière en se mordant les lèvres avec dépit, tandis que son visage se couvrait d'une pâleur morlelle.
— Madame, dit-il, les dents serrées, vous êtes prisonnière, et ne devez parier, ne l'oubliez pas, que si on vous interroge.
tin sourire de mépris crispa les lèvres de la dame; elle haussa légèrement les épaules et fixa sur le partisan un regard d'une expression telle que, malgré lui, il détourna les yeux.
Cette femme, dans toute la force et la plénitude de sa beauté, paraissait âgée de vingtsept à vingt-huit ans, bien qu'en réalité elle en eût environ trente- trois. Ses traits, d'une régularité de lignes extrême, réalisaient l'idéal de la beauté romaine; ses yeux noirs,
pleins de feu et de passion, son front pur, I en rires moqueurs et en quolibets à l'adresse sa bouche mignonne, sa peau fine et velou- du condamné, qui dès lors perdit tout estée, son teint légèrement doré par le soleil, | poir. et, plus que tout, l'expression hautaine et
railleusement cruelle "de sa physionomie saisissait et inspirait pour elle une répulsion dont il élait [impossible de se rendre compte au premier abord; sa taille majestueuse, ses gestes pleins de noblesse, tout en cette femme, par un contraste inexplicable, effrayait au lieu d'attirer. On devinait les rugissements de la bêle fauve dans les modulations harmonieuses de sa voix, et les griffes du tigre apparaissaient sous sts ongles roses.
— Prenez garde à ce que vous faites, caballeTO, reprit-elle; je suis étrangère, moi; je voyage paisiblement; nul n'a le droit de m' arrêter, ou seulement d'entraver ma course.
— Peut-être, madame, ïépondil froidement le partisan ; mais, je yous le répète, lorsque je vous interrogerai, alors, mais aloTS seulement, je yous permettrai de me répondre.
— Suis-je donc tombée entre les mains de bandits sans foi ni loi? reprit- elle avec mépris. Suis-je au pouvoir d'écumeurs du désert? Du reste, la façon dont jusqu'à présent j'ai été traitée, et la" vue de l'homme devant lequel on m'a conduite, me le feraient supposer.
Un murmure de colère, réprimé aussitôt par un geste de Zèno Cabrai, s'éleva parmi les officiers à cette imprudente provocation*
— Où est le guide que nous soupçonnions de trahison? dit le partisan en se retournant vers le capitaine.
— Je m'en suis empaTé, répondit celui-ci.
— Fort bien. Àvez-vous acquis des preuves de sa trahison ?
— D'irrécusables, mon général.
— Qu'on l'amène.
11 se fit un mouvement, parmi les soldats ;
quelques-uns se détachèrent du groupe qui entourait les prisonniers et amenèrent, en le rudoyant, devant leur chef un métis à la mine chafouine, aux yeux louches et aux membres trapus, que, pour plus de sûreté sans doute, ils avaient solidement garollé avec un lasso.
Don Zèno Cabrai considéra un instant cet homme, qui se tenait, humble et tremblant devant lui, avec un singulier mélange de pitié et de dégoût.
— Yous êtes convaincu de trahison, lui ditil enfin. J'ai le droit de vous faire pendre ; je vous accorde cinq minutes pour recommander votre âme à Dieu.
— Je suis innocent, noble général, murmura le misérable en tombant à genoux et en courbant humblement la tête.
Le partisan haussa les épaules et se retourna vers les officiers avec lesquels il commença à causer à voix basse, d'un air indifférent, sans paraître écouter les prières que le prisonnier continuait à lui adresser d'un ton pleurard.
Trois ou quatre minutes s'écoulèrent. Un silence funème planait sur la foule attentive des montoneros.
C'est toujours une chose grave qu'une condamnation à mort, prononcée froidement, résolument et sans appel, même pour des hommes habitués à jouer leur vie sur un coup de dé, comme ceux qui assistaient à cette scène; aussi, malgré eux, se sentaient-ils saisis d'un secret effroi, augmenté encore par les notes dolentes de la voix du misérable qui se tordait de peur au milieu d'eux et implorait en sanglotlant la pitié de leur chef.
Celui-ci se retourna et, faisant un signe au capitaine Quiroga :
— 11 est temps, dit-il.
— ■ Caraï, dit le capitaine, il y a assez longtemps que le picaro cherche la potence, il ne l'aura pas volée ; ce sera au moins une satisfaction pour lui à son dernier moment.
Cette singulière boutade de la part d'un homme qui pariait si peu d'habitude, étonna tout le inonde et, changeant subitement le coûts des idées des partisans, les fit éclate,
Un soldat était monté sur un arbre situé à quelques pas seulement, et avait attaché son lasso à la maîtresse branche. Le capitaine-' ordonna que l'espion fût amené sousil'arbrej et un noeud coulant fut immédiatement jeté autour de son cou.
*— Arrêtez ! s'écria la prisonnière en s'interposant vivement, cet homme est à moi:
prenez gaTde à ce que vous allez faire.
Il y eut un instant d'hésitation; le misérable respira, il se crut sauvé.
—Prenez garde vous-même, seîiora, répondit durement Zèno* Cabrai, moi seul commande ici.
— Je suis la marquise do Castelmelhor, reprit-elle, l'épouse du général de Castelmelhor; chaque goutte du sang de cet homme coûtera la vie à des milliers de vos compatriotes.
— Vous êtes étrangère, madame, femme, vous l'avez dit vous-même, d'un général portugais qui est entré il y a quelques jours à peine sur notre territoire pour le ravager; songez à vous, et n'intercédez pas davantage pour ce misérable.
— Mais, fit-elle avec une ironie cruelle, n'êtes- vous pas Portugais vous-même, senor, Portugais d'origine, du moins?
— Assez, madame; par respect pour vousmême, n Insistez pas ; cet homme est coupable, il est condamné, il doit mourir, il mour-
ra.
En ce moment, une seconde femme qui jusqu'à ce.momenl était demeurée confondue au milieu des prisonniers, s'éianca vivement en avant, et saisissant par un geste fébrile le bras du partisan, tandis que des larmes inondaient son visage, pâli par l'émotion :
— Et à moi, don Zèno, s'écria-t-elle avec une expression navrante, et à moil si je vous demandais la grâce de cet homme, me la ref u seriez-vous ?
— Oh 1 s'écria le partisan avec désespoir, vous ici, vous dofïa Jïval
— Oui, moi, moi, don Zèno, qui vous supplie paT ce que vous avez de plus cher, de pardonner.
Le partisan la considéra pendant quelques secondes avec une expression d'amour, de colère et de douleur impossible à rendre, tandis que, haletante, désolôe,les yeux pleins de larmes et les mains jointes, presque agenouillée devant lui, elle lui adressait une pnère muette; puis, tout à coup, faisant un effort suprême sur lui-même et reprenant son masque froid et impassible, il se redressa et, croisant les bras sur la poitrine :
— C'est impossible, dit-il ; obéissez, capitaine.
Celui-ci ne se fit pas Tépéter l'ordre. Le misérable espion, saisi par des mains de. fer, fut enlevé dans l'espace et lancé dans l'éternité avant d'avoir eu même une parfaite perception de ce dénoûment imprévu.
La jeune fille, — car la personne qui avait ainsi essayé vainement de s'interposer entre la justice et la clémence du partisan, était une jeune fille, presque une enfant, âgée de quinze ans à peine, — saisie d'effroi à la vue de ce hideux spectacle, terrifiée par les cris d'une joie brutale proférés par les soldats, s'était affaissée sur elle-même, les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine, à demi évanouie, son beau et doux visage était couvert d'une pâleur mortelle; les longues tresses de ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules, et ses yeux si doux et si tendres, dont l'azur semblait refléter le bleu du ciel, étaient voilés et éteints par la douleur, tandis qu'un mouvement nerveux agitait tout son corps.
La marquise s'approcha d'elle, la releva froidement et lui montrant le partisan d'un geste de souverain mépris.
— Debout! ma fille, lui dit-elle, cette posture ne convient qu'aux suppliants ou aux coupables, et vous n'êtes, grâce à Dieu ! ni
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ZENO G'ABBAL.
l'un ni- l'autre. Ne vous avais-je pas prévenue que cet homme avait un cœur de tigre?
— Oh ! ma mère 1 ma mère ! s'écria-t-elle en cachant son visage dans son sein, que je
souffre 1
A ces paroles prononcées avec une expression déchirante, le partisan fit un brusque mouvement comme pour s'élancer vers la jeune fille.
Mais la marquise, se redressant avec une fierté léonine, le cloua en place d'un regard méprisaut.
— Arrière l sénor, lui dit- elle; ni ma fille, ni moi, nous ne vous connaissons. Nous sommes vos prisonnières ; si vous l'osez, faites-nous tuer aussi, comme vous nous en avez presque menacées.
A cette voix dont l'accent cruel le rappela subitement à lui-même, le partisan reprit son sang-froid et répondit d'un ton incisif :
— Non pas vous, madame ; nous ne tuons pas les femmes, nous autres; c'est bon pour les soldats du roi, cela ; mais vos complices seront fusillés avant une heure.
— Que m'importe! répondit-elle en lui tournant le dos.
Et, soutenant" sa fille dans ses bras, elle alla d'un pas ferme se mêler de nouveau aux prisonniers.
Cette scène étrange, incompréhensible pour tous les assistants, avait plongé les officiers et les soldats dans la stupéfaction la plus profonde.
Jusqu'alors ils avaient connu leur chef brave, téméraire même, dur aux autres comme à lui-même, d'une extrême sévérité en fait de discipline, mais juste, humain, et ne commandant jamais de sang-froid la mort des malheureux prisonniers que les hasards .de la guerre faisaient tomber en son pouvoir. Aussi ce changement subit dans l'humeur de leur ch«f, celte cruauté dont il faisait preuve, les étonnait et les remplissait à leur insu d'une terreur secrète ; ils comprenaient instinctivement qu'il fallait que cet homme, si froid et si impassible d'ordinaire, eût de bien puissants motifs pour agir comme il le faisait et donner ainsi tout à coup un complet démenti à la clémence dont jusqu'alors il avait fait preuve en toute occasion; aussi, bien qu'en apparence, cette cruauté parut révoltante, nul cependant n'osait le blâmer, et ceux de ses officiers qui, intérieurement, se sentaient disposés à l'accuser, ne pouvaient se décider à le faire.
Cependant, don Zèno Cabrai , sans paraître remarquer l'émotion produite par cette scène, se promenait à grands pas sur l'emplacement même où elle avait eu lieu , les bras derrière le dos et la tête penchée sur la poitrine, semblant en proie à une vive agitation.
Les officiers se tenaient à l'écart, l'examinant à la dérobée,, attendant avec une visible anxiété la détermination que, sans doute, ii ne tarderait pas à prendre, détermination dont dépendait la vie ou la mort des malheureux prisonniers.
Le capitaine Quiroga s'approcha enfin de lui et lui barra respectueusement le passage au moment où, après avoir terminé sa promenade dans un sens, il se retournait pour la continuer dans un auire.
Don Zèno releva la tête.
— Que voulez-vous? dit-il.
— L'ordre, mon général.
— Quel ordre?
— La confirmation de celui que vous m'avez donné.
— Moi 1" "fit-il avec étonnement.
— Oui, mon général, je désire savoir s'il faut immédiatement fusiller les douze prisonniers brésiliens qui sont là.
— Ah! pas de soldats?
— Aucun.
— Cependant-, ils se sont défendus.
— Dame! général, c'était leur droit.
Le partisan fixa son clair regard sur le visage impassible du vieux soldat.
— Ah! dit-il, combien vous ont-ils tué d'hommes. -
— Deux et blessé cinq, mais loyalement.
— Je vous trouve bien tendre aujourd'hui, capitaine Quiroga ? dit- il d'un ton de sarcasme. , , .
— Je suis juste comme toujours, gênerai, répondit-il en le regardant bien en face.
Le partisan paiit à cette dure apostrophe, mais se remettant aussitôt :
— Merci, mon vieil ami, reprit-il en lui
Gagnepain et le comte de Mendoça entrèrent dans le Cabildo et firent leur apparition dans les salons.
Grâce au capitaine, l'artiste français avait changé son costume de gaucho , terni et usé par l'usage, contre un splendide vêtement de chactrero buenos-ayrien qui le rendait presque méconnaissable.
La présence des nouveaux arrivants fut peu remarquée dans le tourbillon de. la fêle et ils purent, sans attirer l'attention se mêler à la foule des invités qui encombraient littéralement les salles de réception.
Le peintre français eut un instant de bonheur en contemplant cette fête dont l'ensemble et l'ordonnance ressemblaient si peu. à ce que, en pareille circonstance, nous sommes
tendant la main, merci de m'avoir rappelé ce accoutumes à voir en Europe.
que ie me dois à moi-même. Qu'on sonne le , LeCabildo, ancien palais du gouverneur de
M ' - -- - la province, avait a la vente des salles vastes
que je . „
boule-selle, nous partons pour San Miguei, seîïores. Capitaine, je laisse les prisonniers sous votre garde, qu'ils soient traités avec douceur. . ' ...
— Bien, Zéno, je vous reconnais, répondit le vieux soldat d'une voix basse et concentrée en se penchant sur la main que lui tendait son chef et la baisant; bien, mon ami.
— Allons, senores, à cheval! cria le partisan en se retournant pour cacher son émotion.
La Tci'tnlïa.
Le Cabildo de San Miguel de Tucuman resplendissait de bruit et de lumières; le peuple réuni sur la plaza Mayor voyait par les fenêtres ouvertes la foule des invités, hommes et femmes, dans leurs plus magnifiques costumes et les plus brillantes toilettes encom brer les salons.
Le gouverneur donnait une tertulia de gala pour célébrer, style officie!, l'éclatante victoire remportée par le célèbre et valeureux chef de partisans, don Zèno Cabrai, sur les troupes du roi d'Espagne.
La joie éclatait et débordait de toutes parts du Cabildo sur la place et de la place clans les rues, où le peuple, ramassant les mietles ôparpillôes de la iêle officielle, se divertissait à sa manière, riant, chantant, dansant et échangeant de ci et de là, tant il était content, quelques coups de couteau.
La tertulia avait pris un nouveau lustre de l'arrivée de M. Dubois, qui, bien que tout le monde connût son titre de duc de Mantoue, avait préféré conserverie nom modeste qu'il avait adopté à son débarquement en Amérique; disant avec une bonhomie charmante à ceux qui lui reprochaient cet incognito acharné auquel personne n'était Irompé, que le nom de Dubois lui rappelait les plus belles années de sa jeunesse, alors gu'il luttait sur les bancs de la Convention nationale pour conquérir à son pays la république et des institutions libérales, et qu'il croyait bien faire de reprendre ce nom, maintenant qu'au déclin de sa vie il venait, dans un autre hémisphère, soutenir, de toute l'influence que lui donnait son expérience, le maintien des mêmes principes et ie triomphe des mêmes idées.
A cela, les interrogateurs ne trouvaient rien à répondre et se retiraient charmés de : l'esprit et des manières du vieux conventionnel, et, hâtons-nous de lé signaler, intérieurement flattés de posséder dans leurs rangs un de ces titans de la Convention nationale
Le partisan tressaillit comme si un serpent T française qui, de leurs chaises curules, a- Tavait piqué, il lança à la dérobée un regard — -"— A ^- - , -'--- '- n -■
à la jeune fille; elle pleurait, le visage caché dans le sein de sa mère,
— Quels sont ces hommes ? dit-il.
— Pas grand'chose, de pauvres diables de peones, je crois.
vaieht fait trembler le monde, et que la foudre elle-même avait été impuissante à anéantir.
Vers neuf heures et demie du soir, au moment où la fêle atteignait son apogée, le capitaine don Luis Ortega, le peintre Emile
et bien aérées, mais dont l'ameublement, plus que mesquin, formait un contraste frappant avec les toilettes magnifiques des invités.
Les murs peints à la chaux étaient entièrement nus, des banquettes alignées sur deux rangs complétaient tout l'ameublement des salons, éclairés au moyen de bougies, et de guirlandes de verres de couleur dissimulés tant bien que mal au milieu de fleurs artificielles ; sur une estrade placée au centre du salon du milieu se tenait un orchestre composé d'une quinzaine de musiciens qui, jouant â peu près ad libitum, formaient avec leurs instruments le plus odieux charivari qui se puisse imaginer.
Mais la joie et l'enthousiasme patriotique éclataient sur tous les visages; les invités semblaient fort peu se soucier que la musique fût bonne ou mauvaise, pourvu qu'elle leur permît de danser, ce dont ils s'acquittaient avec un entrain réellement réjouissant, sautant et gambadant à qui mieux mieux avec des cris de joie et des frémissements de plaisir.
Au milieu delà foule, le général commandant et le gouverneur se promenaient suivis d'un nombreux état-major étincelant de broderies, rendant d'un air protecteur les saluts qu'où leur adressait.
Près d'eux se tenait M. Dubois, droit, sec et roide, dans son habit noir à la française et ses culottes courtes, formant, avec ceux qui t'entouraient, le plus étrange et le plus singulier contraste.
Le peintre eut peine à retenir un éclat de rire en l'apercevant, et il essaya de se dissimuler au milieu des groupes ; mais ce fut peine peTdue, M. Dubois f aperçut et vint droit a lui.
Force fut au peintre de l'attendre.
— Mon jeune ami, dit M. Dubois en passant son bras sous le sien .et en l'entraînant dans l'embrasure d'une fenêtre déserte en ce moment, je suis heureux du hasard qui me fait vous TencontTer, j'ai à causer sérieusement avec vous.
— Sérieusement? fit l'artiste avec un geste de désappointement; diable!
— Oui, reprit-il en souriant, vous allez voir.
— C'est que je ne suis guère sérieux de ma nature, reprit-il ; je suis artiste, moi, vous le savez, peintre, amant passionné de l'art; c'est justement pour échapper aux exigences de ia vie sérieuse que j'ai abandonné la France pour venir en Amérique.
— Alors,, vous êtes bien tombé, fit M. Du>bois avetf Une pointe d'ironie.
— Je commence à croire que j'ai eu tort.
— C'est possible, mais revenons à notre affaire, i!
— Comment? il s'agit donc d'une affaire ?
— Parôlieu tout n'est- il pas affaire dans la vie.
— Huml fit l'artiste d'un air peu convaincu.
M. Dubois prit un air paterne et, saisissant
un bouton de l'habit de son interlocuteur, sans doule pour l'empêcher de s'échapper :
—-Ecoutez-moi avec attention, dit-il; les quelques jours que j- ai eu l'avantage de pas-
Vj A ^ *r~
ZENO C4BRÀ
it
■ni-
ser en votre compagnie m'ont permis d'élu- 1 — Je n'écoute rien, interrompit-il; dansez, [jouait au milieu de ces gens dont il lui était
dier YOtre caractère et de l'apprécier à sa juste amusez-vous, demain nous causerons.
valeur; vous êtes un jeune homme intelligent, sage, modeste; vous me plaisez.
-- Yous êtes bien bon, murmura machinalement Emile pour répondre.
— Je veux faire quelque chose pour vous.
— C'est une idée cela ; avez-vous du crédit?
— Beaucoup; beaucoup plus même, que, sans doute, vous ne vous l'imaginez.
— Alors, rendez-moi un service.
— Lequel ? parlez. J'ai à cœur dem'acquitter de ce que je vous dois.
— Bah! ce n'est rien cela; n'en parlons pas.
— Parions-en, au contraire.
— Non, non, je vous en prie, rendez-moi plutôt le service que je vous demande.
— Lequel?
— Celui de me procurer, ce soir même, une escorte respectable pour que je puisse sans danger atteindre Buenos-Ayres.
— Que voulez -vous faire à Buenos-Ayres?
— M'embarquer sur le premier navire qui mettra à la voile, afin de fuir le plus tôt possible cet effroyable pays où on ne parle que politique et où la vie tourne tellement à la tragédie, qu'elle devient impossible à tout homme qui, comme moi, n'existe que pour l'art.
Le diplomate avait écouté le peintre, le sourire sur les lèvres.
— Vous avez tout dit? lui demanda-t-il.
— A peu près; il ne me reste qu'à ajouter que, si vous me Tendez cet immense service, vous me ferez le plus heureux des hommes, et je vous en conserverai une éternelle reconnaissance; ce que je yous demande là est bien facile, il me semble ?
— Tout ce qu'il y a de plus facile.
— Alors je puis compter sur votre obligeance?
— Je ne dis pas cela.
— Comment, vous me refusez ?
— Pour votre bien; dans votre intérêt même je dois le faire. , ,
— Parbleu, voilà qui est fort par exemple!
s'écria l'artiste tout désappointé.
— Mieux que vous, je sais ce vient, laissez-moi m'expliquer.
— Parlez, mais je vous avertis d avance que vous ne réussirez pas à me convaincre.
— Peut-être, je disais donc, reprit-il imperturbablement, lorsque vous m'avez interrompu,^] ue yous me plaisez. Appelé parla confiance des hommes éclairés qui jouent le premier rôle dans la glorieuse révolution de ce noble pays, à occuper une place ênnnsnte dans leurs conseils, j'ai besoin près de moi d'un homme honnête, intelligent, auquel je puisse me fier, qui sache l'espagnol, que t'ignore, et que je suis trop vieux pour apprendre ; en un mot, qui me soit dévoue et qui soit pour moi plutôt un ami qu'un secré taire " " /vl v » /vmTnP! flTn'ks mfirp.s réflfvxinns. v
Et il le laissa.
— Us ont tous le diable au corps 1 s'écria. le jeune homme en frappant du pied avec colère dès qu'il fut seul; quelle singulière manie de vouloir à toute force faire de moi un homme sérieux I bien fin qui m'attrapera demain à Tucuman ; je partirai cette nuit, je m'échapperai coûte que coûte.. Cette vie est un enfer, je n'y puis tenir plus longtemps; mais le conseil que m'a donné M. Dubois n'est pas mauvais; je veux profiter des quelques heures de liberté qui me restent pour me divertir, si cela m'est possible.
Après cet aparté pendant lequel il exhala le plus fort de sa colère, le peintre rentra dans le bal.
La fête continuait plus folle et plus échevelée que lorsque son compatriote l'avait entraîné à l'écart ; on dansait dans tous les angles des salons, non pas nos froides et insipides contredanses françaises , où il est de bon goût de marcher en se tenant roide et guindé, mais les gracieuses samba juecas, les jotas, enfin toutes ces délicieuses danses espagnoles si pleines de laisser-aller, de mouvement d'abandon et de salero, dont la liberté ne dépasse jamais une certaine limite et qui, cependant, permettent aux femmes de développer toutes les grâces voluptueuses que Dieu a mises en elles, sans cho quer le regard inquisiteur du plus austère moraliste.
Le peintre, inconnu à tous ceux qui l'en-
impossible de comprendre les aspirations ou de partager l'enthousiasme, avait quitté le l'angle du salon où, pendant, si longtemps, il était demeuré seul, admirant en silence la scène enivrante qui se déroulait devant lui, et il cherchait à se frayer un passage a travers la foule pour gagner incognito la placef espérant s'échapper facilement au milieu du tumulte causé par la venue des montoneros, lorsqu'il se sentit toucher légèrement l'épaule.
11 se retourna et retint avec peine une exclamation de mauvaise humeur, en reconnaissant ses deux compagnons de l'Alameda, ceux qui l'avaient aidé à s'introduire dans le Cabilûo; en un mot, le capitaine espagnol et le comle de Mendoza.
Tous deux étaient déguisés et avaient endossé un costume semblable à celui que portait le jeune Français.
— Où allez-vous donc ainsi ? lui demanda le comte en ricanant.
ISous devons rendre cette justice au peintre que, s'il n'avait pas complètement- oublié lés deux hommes dont il élait si fatalement le ! misera nier sur parole, du moins, dans son for intérieur, espérait-il échapper à leur vigilance et comptait-il sur le hasard pour leur échapper.
— Moi? répondit-il surpris à l'improviste et ne sachant quelle excuse donner.
— Certes vous, fit le comle.
— Mon Dieu, dit-il de l'air le plus indifférent
qu'il put affecter, on étouffe dans ces salons,
Couraient et parlant trop difficilement l'espa- j'allais sur la place en quête d'un air respi-
gnol, que cependant il comprenait fort bien, pour essayer d'entamer une conversation quelconque avec ses voisins, s'était appuyé l'épaule contre Je mur et les bras croisés sur la poitrine, il suivait des yeux avec un i n 1ère t"de plus en plus vif les danses qui tour- 1 billonnaient devant lui, lorsque tout à coup |
table quelconque.
— Yoilà tout?
— Parfaitement.
— Qu'à cela no tienne, comme vous nous éprouvons le besoin de prendre l'air, nous vous accompagnerons, reprit le comte. .
Soit, je ne demande pas mieux, dit-il.
la musique se lut, la danse s'arrêta subite- Ils firent quelques pas vers la sortie. Mais ment et un grand mouvement s'opéra dans la le jeune homme, se ravisai! t tout à coup, s'ar-
el, se tournant brusquement vers ses
foule.
De grands cris, cris joyeux, Mions-nous de le dire, se faisaient entendre sur la place; puis j la foule revint dans le Cabildo, se sépara brusje"sâis ce qui vous con- 1 quementen deux paris, laissant un large espace vide au milieu des salles.
Le gouverneur, le général et une vingtaine d'officiers s'avancèrent alors dans celte baie qui leur était ouverte, au-devant des nouveaux invités qui arrivaient et qu'ils étaient loin d'attendre, mais que^cependant, ils se préparaient à recevoir avec un empressement joyeux.
A l'apparition clans le salon des nouveaux venus, les cris éclatèrent avec une force inouïe, les chapeaux et les mouchoirs furent agités avec enthousiasme.
C'est que ceux qui entraient alors étaient les véritables héros de la fête.
^ . . Don Zèno Cabrai, que l'on croyait campé à
cet homme, "après mûres réflexions, je ! dix lieues de San Miguel de Tucuman, en-
Tai choisi; c'est vous.
— Moi?
— Oui, mon ami.
— Merci de la préférence.
— Ainsi, vous acceptez?
— Moil je refuse! Je refuse de toutes mes forces, au contraire.
— Allons donc, ce n J est pas sérieux?
— Mon cher monsieur Dubois, je ne plaisante pas avec ces choses-là, c'est trop grave.
— Bah ! bah! vous réfléchirez.
— Mes réflexions sont faites, ma résolution immuable : je vousTépète que je refuse. Ah ck, mais c'est une épidémie : tout le monde s'obstine à faire de moi, contre ma volonté, un homme politique ; il y aurait, sur mon honneur, de quoi me rendre fou.
Le diplomate haussa légèrement les épaules, et* frappant amicalement sur le bras du peintre :
-^La nuit ,porte conseil, dit-il; demain, vous me répondrez.
Et il se tourna comme pour le quitter.
■— Mais je vous jure... fit Emile.
trait au Cabildo avec tout l'état-major de sa montonera.
A la vue de ces hardis partisans qui avaient remporté quelques jours auparavant un avantage signalé sur les Espagnols, la joie devint du délire. Chacun se précipita vers eux pour les voir et les féliciter, et, dans le premier mouvement d'enthousiasme, ils coururent réellement le danger d'être étouffés par leurs admirateurs.
Cependant, peu à peu les démonstrations, sans cesser d'être vives, se calmèrent, les groupes se désunirent, la foule s'écoula et la circu- 1 lalion se rétablit dans les salons que, pendant quelques instants, le peuple de la place avait presque envahis.
La fête recommença.
Biais les invités, dont la curiosité était excitée au plus haut point et qui ne pouvaient se rassasier de regarder ces hommes qu'ils considéraient presque comme des sauveurs, n'y apportaient plus ni le même entrain ni le même élan.
Le peintre, fatigué du rôle secondaire qu'il
rêla el, se tournant
a* eux gardes du corps qui le suivaient pas à
pas :
— Parbleul leur dit-il résolument, je change d'avis ; et, puisque l'occasion d'une explication entre nous se présente, je veux en profiter.
— Qu'est-ce à dire? fit le comte avec hauteur.
— Laissez parler ce caballero, dit le capitaine, je suis certain qu'il a quelque chose d'intéressant à nous apprendre.
— Oui, seîior, de fort intéressant même, pour moi 1
— Ah ! ah l murmura le comte ; voyons donc cela, ce doit être curieux.
— Vous croyez ?
— J'en suis convaincu.
— Mais, paTdon, reprit le comte, n'ôtesvous pas comme nous, cher seigneur, d'avis qu'il est inutile de mettre le public dans la confidence de choses qui nous regardent seuls?
— Je comprends que vous ayez intérêt à rechercher le mystère, malheureusement telle n'est pas mon opinion; je désire, au contraire, que la plus grande publicité soit donnée à cet entretien.
— Yoilà qui est fâcheux.
— Pourquoi donc cela?
— Parce que, dit froidement ie comte en sortant de dessous son poncho un pistolet tout armé, si vous dites un mot de plus, si vous ne nous suivez pas à l'instant, je vous brûle la cervelle.
Le peintre éclata de rire.
— Vous ne seriez pas assez niais pour le faire, dit-il.
— Et pour quelle raison?
— Parce que vous seriez immédiatement arrêté, que de grands intérêts vous obligent à demeurer inconnu, et que ma mort ne vous offrirait pas d'assez grands avantages pour que vous risquiez de sacrifier ainsi votre sû- Teté personnelle au plaisir de me tuer.
— Guerpo de Giisto! s'écria en riant le ca-' pitaine; bien répondu sur ma foi! vous êtes battu, mon cher comte.
— Tout n'est pas Uni entre nous, dit le comte, en grinçant des dents, mais en faisant disparaître son arme.
— Je m'étonne, senor^ reprit froidement le jeune homme, que vousj un hidalgo, un gentilhomme de la vieille roche, vous fassiez ainsi, à tout propos, preuve d'aussi mauvais goût.
— Prenez garde, monsieur s'écria le comte, ne jouez pas ainsi avec ma colère; si vous me poussez a bout, je puis tout oublier.
*^- Allons donc, fit Emile en haussant les épaules avec dédain, me prenez- vous pour Un enfant craintif qu'on intimide avec des menaces? vous oubliez qui je suis et qui vous Mes. Croyez-moi, demeurons vis-à-vis Tun de l'autre dans les bornes de la courtoisie, un éclat vous perdrait et vous rendrait ridicule.
— Finissons-en, dit le capitaine en s'inlerçosant, Cela n'a déjà que trop duré; n'attirons pas l'attention sur nous, pour une semblable niaiserie. Yous voulez, seiî or, reconquérir votre liberté en obtenant que nous vous rendions Votre parole, n'est-ce pas cela?
— En effet, voilà ce que je demande, seïïor, ai-je tort?
.— Ma foi, non; en agissant ainsi vous ne faites qu'obéir à cet instinct que Dieu a mis* au cœur de tous les hommes, je ne saurais vous blâmer.
^- Que faites-vous, capitaine? s'écria le comte avec violence.
— Eh, mon Dieu! mon cher comte, je fais ce que je dois faire. De deux chose l'une, ou cet étranger est un honnête homme, à qui nous devons avoir confiance, ou c'est un fripon qui nous trompera quand il en trouvera ^occasion; dans un cas comme dans l'autre, nous devons nous fier à sa parole; s'il est honnête il la tiendra, sinon, il parviendra toujours à nous échapper.
— Parfaitement raisonné, sefior, Tépondil l'artiste. Cette parole, je vous l'ai donnée, croyez-moi, elle me- lie plus fortement envers vous que la chaîne la mieux forgée.
— J*en suis convaincu, sefior; pour terminer cette contestation, je Vous déclare ici que vous êtes libre de faire ce que bon vous semblera, sans que nous essayions d'y mettre obstacle, certains que vous ne voudrez pas trahir des hommes contre lesquels vous n'avez aucun motif de haine, et auxquels vous avez promis le secret.
— Vous m'avez bien jugé, senor;.je vous remercie de cette opinion, qui est vraie !
—Tous le voulez, s'écria le comte avec une colère contenue, soit ; je n'ai pas le droit de m opposer à votre volonté; mais vous vous repentirez dé cette folle confiance envers un homme que vous ne connaissez pas, et qui de plus, est étranger.
— Allons donc, cher comte, ; vous poussez trop loin la méfiance aussi ! il y a des honnêtes gens partout, même dans cette France que vous haïssez, et ce cavalier est du nombre.
Votre mam, senor, et au revoir; peut-être nous rencontrerons-nous dans des circonstances plus favorables; alors- j'espère que yous : m'accorderez votre amitié comme déià je vous, ai offert la mienne.
^ De grande cœur, monsieur, fit le peintre en pressant avec effusion la main qui lui était, tendu^ et en ne répondant que par un sourire de dédain aux paroles du comte
j- Maintenant que, grâce à Dieu, cette grave discussion est terminée, reprit en riant le capitaine* 3e crois que toutes nos affaires, ici, sont faites pour cette nuit, mon cher comte, et qu'il est temps. de^ nous retirer
— Nous ne sommes demeurés que trop longtemps ici; comme vous, je pense au'if faut en sortir le plus tôt possible, répondit le comte d'un air bourru. ^ °
charmes pour moi; j'éprouve le besoin de me reposer.
— ■ Venez donc, répondit le capitaine.
Ils quittèrent alors le salon dans lequel ils étaient restés jusque*4à, et se dirigèrent vers la sortie.
— Ma foi, pensa le peintre, je suis heureux d'en être quitte à ce prix ; me voici donc libre enfin; quant à ce cher monsieur Dubois, je lui souhaite bien du plaisir, et surtout de trouver prompleinent un autre secrétaire , car il aurait parfaitement tort de compter sur moi.
Et le jeune homme se frotta joyeusement les mains.
Malheureusement pour lui, la série de ses tribulations n'était pas encore épuisée, ainsi qu'il s'en flattait un peu prématurément.
Au moment où les trois hommes atteignaient la porte de sortie et où ils allaient pénétrer sur le perron de quelques marches qui conduisait dans la cour du Cabildo :
— Les voilà! dit une voix.
Aussitôt les deux, sentinelles placées à la
poïte croisèrent leurs fusils et leur banèrent le passage.
— Allons bon, qu'y a-t-il encore? mur- :
mura le peintre avec dépit.
— Que signifie cela ? demanda le comte avec hauteur.
— Gela signifie, répondit en s'avançant un homme qui, jusqu'à ce moment, s'était tenu dans i'ombre, que je vous arrête au nom de la patrie, et que vous êtes mes prisonniers.
Celui qui venait de parler ainsi était le capitaine Quiroga.
Prisonniers, nous ! se récrièrent les trois
— Laissez aller ce caballero, dit-il, il y a méprise ; c'est un honnête homme> il est lé secrétaire du duc de Mantoue.
Et, prenant le bras de Far liste, tout ahuri de la scène de violence dont il avait failli être victime,, il le fit rentrer dans les salons et 1© conduisit en souriant au duc de Mantoue.
— Yoilà votre secrétaire, Excellence, dital ; je suis arrivé à temps.
— Décidément ils y tiennent^ murmura a.
part lui le jeune homme; le diable emporte la politique et ceux qui s'obstinent à m'y vouloir fourrer. Oh! si je trouve l'occasion de leur fausser compagnie'....
Mais, provisoirement, force lui fut de se contraindre et de feindre d'accepter avec joie cette place de secrétaire, pour laquelle' il éprouvait une répugnance si décidée.
Les prisonniers avaient été, sous bonne escOTte, conduits à la prison où on les avait écroués.
^"^ Si ^°- us me le Pf^ttez, je vous accompagnerai 3 usque sur la place, seflores* si séduisante que soit cette fête, elle n'a plus de
hommes
— Oui, vous, reprit froidement le capitaine, vous don Jaime de Zuniga, comte de Mendoço, et vous capitaine don-LucioOrtega, accusés rie haute trahison.
— Eh bien l et moi, qu'ai- je à voir dans tout ceci ?
— - Vous, mon cher monsieur, on vous arrête comme complice présumé de ces caballeros, en compagnie desquels vous vous êtes introduit dans le Cabildo et avec lesquels vous avez longtemps causé.
— Ah I par exemple, c'est à devenir fou!
s'écria le peintre au comble de la stupéfaction, mais je ne suis pas du tout l'ami de ces cabaîleros.
— Assez, répondit froidement le capitaine; maintenant, seîïores, rendez les armes que probablement vous cachez dans vos vêtements si vous ne voulez pas qu'on vous fouille.
Les deux Espagnols échangèrent un regard ; puis, par un mouvement rapide comme la pensée, ils se ruèrent avec une force invincible sur les sentinelles qui leur barraient le passage, les renversèrent et bondirent dans la cour.
Mais là ils se trouvèrent en présence d'une vingtaine de soldats embusqués à l'avance qui se précipitèrent sur eux, et en un clin d'oeil ils furent fouillés et désarmés.
— C'est bien, nous nous rendons, dit le comte; il est mutile de porter davantage la main sur nous eî de nous traiter comme des bandits.
Les. soldats s'écartèrent aussitôt et laissèrent les prisonniers tout froissés de leur chute se relever et remettre un peu d'ordre dans leurs vêtements.
Cette lutte, si courte qu'elle eût été, avait cependant attiré un grand nombre de personnes.
— Allons, venez, dit le capitaine QMroga en saisissant rudement le bras du peintre pour le faire descendre le perron,
— tels ceci est horrible, s'écria celui-ci =,en se débattant avec fureur, vous violez le
droit des gens, je suis Français, je suis étranger, laissez-moi , vous dis- J3.
Le débat se serait probablement terminé autlésavantage du jeune homme, seul contre tant d'ennemis, si tout à coup le gouverneur ne s'était avancé et, s'adressant au capi-
ILe Callc|oifl ele lUas Chinées.
Bien que la ville de San Miguel de Tucuman ne soit pas très ancienne et que sa construction remonte à peine à deux cents, ans, cependant, grâce peut-être à la population catme et studieuse qui l'habite, elle a un certain parfum moyen âge qui s'exhale à profusion des vieux cloîtres de ses couvents et des murs épais et noircis de ses églises ; l'herbe, dans les bas quartiers de la ville, croît en liberté dans les rues presque constamment solitaire?; elçà et la, quelque masure décrépite, fendillée par le temps, penchée sur le fleuve, dans lequel elle plonge ses pieds, et au-dessus duquel elle semble se soutenir par un miracle incompréhensible d'équilibre, offre aux regards curieux du voyageur artiste, les effets les plus pittoresques et les points de vue les plus saisissants.
Le Gallejon de las Gruces surtout, rue étroite et tortueuse bordée de maisons basses et sombres, qui donne d'un bout à la rivière et de l'autre dans la rue de Los Mercaderes, est sans contredit une des plus singulièrement pittoresques de la ville.
A l'époque où se passe notre histoire, et probablement encore aujourd'hui, la plus ^grande partie du côté droit du Gallejon dé las Cruces était occupé par une longue et large maison, d'un aspect sombTe et froid, que ses murs énais et les barreaux de fer dont ses fenêtres étroites étaient garnies faisaient ressembler à une prison.
Cependant, il n'en était rien ; cette maison était une espèce de -béguinage comme on en rencontre tant aujourd'hui encore dans: les Flandres belges et hollandaises, si longtemps possédées par les Espagnols, et servait de retraite à des femmes de toutes les classes dé Ta société, qui, saris avoir positivement prononcé de vœux, voulaient vivre à Tabrir des orages du monde et consacrer le temps qui leur restait à passer encore sur la terre, a des exercices de piété et à des œuvres de bienfaisance.
Du reste, ainsi que l'a pu voir le lecteur, ^■rorès la description que nous avons
tame
du lieu où elle s'élevait, cette maison était parfaitement appropriée à sa ; destination, et il régnait constamment autour d'elle un calme et une tranquillité qui la faisaient ^plutôt ressembler à une vaste nécropole qii'â une communauté quasi religieuse de femmes-.
Tous les bruits venaient mouriT sans écho sûr le seuil de la porte des cette! sinistre maison : les cris de joie comme les cris de, colère, le brouhaha des fêtes comme, les grondements de l'insurrection, rien ne parvenait à la galvaniser et à la faire sortir de sa majestueuse et sombre indifférence.
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Cependant, un soir, la nuit môme du joui* où le gouverneur de San Miguel avait donné au Cabîldo un bai en réjouissance de la victoire remportée par Zèno Cabrai sur les Espagnols, vers minuit, une troupe d'hommes armés, dont les pas cadencés résonnaient sourdement dans les ténèbres, avaient débouché de la rue de los Mercaderes, tourné dans le callejon de las Gruces, et, arrivés devant la porte massive et solidement verouillé de la maison dont nous avons parlé, ils s'étaient arrêtés.
Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte.
Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une personne invisible; puis, sut un signe de lui, les rangs de sa troupe s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées daus de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir au^ cun détail de leur personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison.
Quelques mots avaient encore été échangés «mire le chef de la troupe et l'invisible portier de colle habitation sinistre; puis la porte s'était refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient repris le chemin par lequel ils étaient venus, et toutavait été dit.
Ce fait singulier détail passé sans éveiller en aucune façon l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La plupart assistaient à la fête dans les rues ou sut les places des hauts quartiers de la ville ; les autres dormaient ou étaient trop indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une lieure aussi avancée de la nuit.
Aussi, le lendemain, les habitants du callejon de las Cruces auraîent-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion instinctive, et gui était loin de jouir d'une bonne réputation
dans leur esprit. ,,,... ,, , . ,
Plusieurs jours s'étaient écoules depuis la fête: la ville avait'repris sa physionomie calme et tranquille ; seulement les troupes n'avaient pas levé leur camp; au contraire, la montonera de don Zèno Cabrai était venue s'installer à quelque distance d'elles.
De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple, donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande expédition contre les Espagnols.
Emile Gagnepain, fort contrarie dans le premier moment d'être continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de liew, et surtout d'être contraint de s'occuper maigre lui de uolitique, lorsqu'il aurait été si heureux de uasser ses journées à errer dans la campagne à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe, avait fini par prendre son parti de ces désagréments ., continuels aux- 4 ■ ■ ' ■" ne pouvait rien ; il s'était ,
quels il ne pouvait rien; n s'eiau, en attendant mieux, résigné à son sort avec celte insouciante philosophie qui formait le fond de son caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à s'apercevoir que sa, place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituaitpour lui une magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours quil était censé Pexercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe. . ■ . ., ,. ,
Bien que tous doux habitassent le même hôtel, le patron et le soi-disant secrétaire ne se ; voyaient que rarement et ne se rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même table les réunissait ; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans qu'ils sévissent.
M. Dubois , complètement absorbe par
les combinaisons les plus ardues de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et sérieuses conéfrences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier lieu, il avait été chaTgé d'un travail fort difficile sur l'élection des députés destinés à siéger au congrès générel qui se devait tenir à San Miguel de Tncuman, et dans lequel l'indépendance des provinces de l'ancienne vice -royauté de Buenos-Ayres, allait être proclamée.
De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se livrer avec délice à la vie contemplative si chère aux artistes, et flâner des journées entières par la ville et la campagne, en quête de points de vue pittoresques et de beaux paysages.
Recherche nullement difficile dans un pays comme celui qu'il habitait accidentellement, où la 'nature, presgue vierge encore, et non gâtée par la main inintelligente de l'homme, possédait alors ce cachet de majesté et de graudeur que Dieu seul sait imprimer si magistralement aux œuvres les plus vastes, comme à celles les plus infinies qui sortent de ses mains toutes puissantes-
Les habitants, accoutumés à voir sans cesse tourner le jeune homme autour d'eux, attirés par sa bonne et franche ligure; par ses manières douces et son au insouciant, s'étaient peu à peu familiarisés avec lui, et, malgré sa qualité d'Européen et surtout de Français, c'est à-dire de gringo ou d'hérétique, ils avaient fini par le prendre en amitié et le laisser aller partout où la fantaisie le menait sans le poursuivre d'une inquiète curiosité ou le fatiguer de questions indiscrètes.
D'ailleurs, dans l'état de préoccupation politique où se trouvait en ce moment le pays, lorsque toutes les passions- étaient en ébulliilon, que les idées révolutionnaires bouleversaient toutes les têtes , il paraissait si étrange de voir un homme se promener continuelle* ment d'un air nonchalant, le nez au vent, le sourire sur les lèvres et les mains dans ses poches, sans regret de la veille ni souci du lendemain, que cet homme passait à bon droit pour une espèce de phénomène. Chacun l'enviait et se senlail porté à l'aimer, à cause même de sa placide indifférence ; lui seul peut-être ne s'apercevait pas de l'effet produit par sa présence lorsqu'il passait sur la place ou dans les rues les plus populeuses de la ville, et il continuait sa promenade sans se douter qu'il était, pour ceux qu'il croisait sut son chemin, une énigme ambulante dont ils cherchaient vainement le mot ; quelguesuns même, abasourdis par cette magnifique indifférence qu'ils ne pouvaient comprendre n'étaient pas éloignés, sinon de le croire complètement fou, du moins de supposer qu'il avait au moins deux ou trois cases vides dans le cerveau.
Emile ne s'occupait ni. des uns ni des au^ très ; il continuait bravement à vivre de l'air
du temps, suivant du regard les oiseaux
dans leur vol, écoutant des heures entières le murmure mystérieux d'une cascade, ou s'extasiant avec un immense bonheur devant un splendide coucher de soleil dans la Cordillière. "
Fuis, le soir, il regagnait philosophiquement son logis, en murmurant entre ses dents :
— Est-ce que tout cela n'est pas admirable! est-ce que cela ne vaut pas mieux que la politique 1 Parbleu ! il faut être idiot pour ne pas le remarquer. Définitivement, tous ces gens sont absurdes 1 Quels niais !
Ils seraient si heureux s'ils voulaient seulement consentir à se laisser vivre sans chercher à se délivrer de leurs maîtres 1 Comme si, lorsque ceux-là n'y seront plus, il n'en viendra pas aussitôt d'autres 1 Définitivement, ils sont bêtes à manger du foin.
Le lendemain, il recommençait ses promenades, et ainsi tous les jours, sans se fatiguer de cette existence si douce et si heureuse, et en cela il était parfaitement dans le vrai.—
Le jeune peintre habitait, ainsi que nous l'avons dit, une maison mise par le couveraient buenos-ayrien à la disposition de M, Dubois et située sur la plazaMayor,sous les portales. Le jeune homme, en mettant le pied hors de chez lui,se trouvait en face d'une rue large et garnie de boutiques, qui débouchait sur la place ; cette rue était la calle Mercaderes ; or le peintre avait pris rhabïtude qValler • tout droit devant lui, de suivre la calle Mercaderes, au bout de laquelle aboutissait le callejon de las Gruces; il entrait dans le CaW lejon et arrivait, sans faire de détouïs, à la rivière. Ainsi deux fois par jour, le matin en allant et le soir en revenant de la promenade^ Emile Gagnepain traversait le callejon de las Cruces dans toute sa longueur.
S'y arrêtant parfois pendant assez longtemps à admirer la forme gracieuse.de cen* tains pignons datant des premières années de la conquête, et préférant passer par cette, rue silencieuse et solitaire dans lrquelle il pouvait librement se livrer à ses pensées sans craindre d'être interrompu par quelque importun « que de prendre les rues des hauts quartiers où il lui était impossible de faire un pas sans rencontrer une personne de connaissance, avec laquelle* sous peine de passer pour impoli, il était contraint d'échanger quelques mots ou au moins un salut, toutes choses qui le eontrar riaient fort, parce qu'elles rompaient le fil de ses pensées.
Un malin où, comme de coutume, Emile Gagnepain commençait sa promenade et suivait tout pensif le* callejon de las Cruces, au moment où il longeait la maison dont nous avons parlé, il sentit un léger choc sur le sommet de son chapeau, comme si un objet fort léger l'avait frôlé, elune fleur roula presque à ses pieds.
Le jeune homme s'arrêta avec étonnemènt; son premier mouvement fut de lever la tête, mais il ne vit rien ; la vieille maison avait toujours son même aspect morne et sombre.
— Hum! murmura-t-il; que signifie cela?
Cette ileuT n'est pourtant pas tombée du ciel. •
Il se baissa, la ramassa délicatement et l'examina avec soin.
C'était une rose blanche à peine entrouverte, encore fraîche et humide de rosée.
Emile demeura un instant songeur :
— Yoilà qui est bizarre, dit-il : cette fleur a été cueillie il y a quelques minutes à peine : est-ce donc à moi qu'on l'a jetée?... Dâmeî ajouta-t-il en regardant autour de lui, il serait fort difficile que ce fût à un autre,, puisque je suis seul. Ceci demande réflexion»..
Ne nous laissons pas emporter par la vanité ; attendons à ce soir.
Et il continua sa route après avoir vainement exploré d'un regard scrutateur toutes les fenêtres de la sombre maison.
Cet incident, tout léger qu'il était, suffit pour troubler étrangement l'artiste pendant toute la durée de sa promenade.
Il était jeune, il se croyait beau, en sus il était doué d'une dosé de vanité plus que raisonnable. Son imagination fut bientôt aux champs; il évoqua dans son souvenir toutes les histoires d'amour qu'il avait entendu raconter sur l'Espagne, et, de déduction eu déduction, il arriva promptement à cette conclusion excessivement flatteuse pour son amour-propre, qu'une belle senora retenue prisonnière par un mari jaloux, l'avait vu passer sous ses fenêtres, s'était senti entraînée vers lui par une passion irrésistible, et lui avait lancé cette fleur pour attirer son attention.
Cette conclusion était absurde, il est vrai; mais elle souriait énormément au peintre,
Paris, impr. SCHILLER, me Fg-Montmartre, 10
'ïï-
^i^îï'î^.ïi^j^^iî
"4?j*2ï5Sri
&A ^ryÂti^Ts^ï*»'' r.i^"
^El.^^"-™ 1
ZENO GÀBRAL.
dont, ainsi que nous l'avons dit, elle avait l'avantage de flatter l'aniour-propre. .
Pendant toute la Journée, le jeune homme fut sur des -.chaînons ardents .: vingt fois TOultit*Tétôurneri"mais heureusement la Téflexion vint à son secours ; il comprit que tron'd'empiessement compromettrait le sufrces de son aventure, et que mieux valait ne TApasser qu'à l'heure où il .avait l'habitude de rentrer chez lui.
— De cette façon, dit-il d'un air narquois, en cherchant à se moquer de lui-même pour s'éviter une désillusion, si, ce qui était possible, il s'était trompé, si elle m'attend, elle ine jettera une autre fleur; alors j'achèterai une fmitareet un rnanleau. coulem de muraille, et ie viendrai comme un amant du temps du Gid Campeador, lui exprimer ma langoureuse flamme à la clarté des étoiles.
Mais, malgré ces moqueries qu'il s'adressait en eTrant à l'aventure dans la campagne.
il était .beaucoup plus intrigué qu'il n'en voulait convenir, et consultait à chaque instant sa montre pour s- assurer que l'heure du retour approchait.
Bien qu'on n'aime pas, — et certes le peintre ne sentait en ce moment qu'une espèce de curiosité dont il ne pouvait s'expliquer la cause, car il lui était impossible d'epTouver un sentiment, autre que celui-là, pour une personne qu'il *ne connaissait point, — cependant l'inconnu, l'imprévu même, si l'on veut, a un chaTme indéfinissable et exerce une attraction extrême sur certaines organisations promptes à s'enflammer, qui les fait en un instant échafauder des suppositions .dont elles ne tardent pas à faire des réalités .jusqu'à ce que la vérité vienne tout à coup, comme la goutte d'eau froide dans la vapeur en ébullition , faire tout évaporer en une seconde. • , , ,
Lorsque le peintre crût que l'heure du depart était sonnée, il se remit en marche pour retourner chez lui. En affectant peut-être un peu trop visiblement pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à épier ses faits et gestes, les manières d'un homme complètement indifférent/il atteignit ainsi le cailejon de las Gruces, et bientôt il arriva auprès de la maison. Malgré lui, le jeune homme se sentait rougir ; son cœur battait avec force dens sa poitrine, il avait des bourdonnements dans les oreilles, comme lorsque le sang mis subitement en révolution monte violemment à la tête.
Tout à coup il ressentit un choc assez fort sur son chapeau.
11 Televa vivement la tête.
Si brusqne qu'eût été son mouvement, il ne vit rien, seulement il entendit un bruit léger comme celui d'une fenêtre fermée avec précaution.
Assez désappointé de cette seconde et malheureuse tentative pour apercevoir la personne qui s'occupait ainsi de lui, il demeura un instant immobile; mais, reconnaissant bientôt lé ridicule de sa position ainsi au milieu d'une rue, aux yeux degens qui peutêtre l'épiaient derrière une jalousie, il reprit son sang-froid et, se redressant d'un air indiffèrent, il chercha sur le sol autour de lui où avait roulé l'objet qui lavait frappé si à l'improYiste.
Il l'aperçut bientôt à deux ou trois pas de lui. .■'.■,,
dette fois, ce n'était pas une fleur. Cet objet, quel qu'il fût, car de prime abord il ne le reconnut pas, était enveloppé dans du papier et attaché soigneusement au moyen d'un fil de soie pourpre qui faisait plusieurs fois le tour du papier. , .
.■■,«-. Ohl oh! pensa le peintre en ramassant la petite boule de papier et la cachant précipitamment dans la poche du gilet qu'il portait sous son poncho, cela se complique; estce que déjà nous en serions à nous écrire?
Diable! c'est aller vite en besogne.
Il se mit à marcher rapidement pour regagner sa demeure, mais réfléchissant bientôt que cette allure insolite étonnerait les gens
accoutumés à le voir aller en flânant et regardant en l'air, il ralentit le pas et reprit son train habituel. : ^
Seulement, sa main allait sans cesse palper dans sa poche l'objet qu'il y avait si précieusement déposé. «■-"•■■.--■
— Dieu me pardonné, murmura-t-il au bout d'un instant, je crois que c'est une bague. Oh ! oh I ce serait charmant cela ; ma foi j'en reviens à, mon idée* 'achèterai une guitarre et un manteau couleur de muraille,, et en filant le parfait amour avec ma belle inconnue, car elle est belle, c'est évident, j'oublierai les tourments de l'exil. Mais, fit-il tout à^oup en s'arrêtant net au milieu delà place et en levant lés bras au ciel d'un air désespéré, si elle était laide, les femmes laides ont souvent de ces. idées biscornues qui leur poussent, sans qu'on sache pourquoi, dans la cervelle. Hou! houl ce serait affreux! Allons, bon, voilà que je fais des mots maintenant; je veux qui* le diable m'emporte si je ne deviens pas stupide ; elle ne peut pas être laide, d'abord par .la raison bien simple que toutes les Espagnoles sont jolies.
Et rassuré par ce raisonnement dont la conclusion était d'un pittoresque assez risqué, le jeune homme sa remit en roule.
Ainsi que ie lecteur a été à même de s'en apercevoir, Emile Gagnepain aimait les a-
parlés. parfois même il en abusait, mais la fauie n'en élait pas é lui : jeté par le hasard sur une terre étrangère, ne parlant que difficilement la langue des gens avec lesquels il so trouvait, n'ayant près de lui aucun ami a qui confier ses joies et ses peines, il était en quelque sorte contraint de se servir à luimême ae confident, tant il est vrai que l'homme est un animal éminemment sociable, et que la vie en commun lui est indispensable par le besoin incessant qu'il épiouve, dans chaque circonstance de la vie, de dégonfler son cœur et de partager avec un être de son espèce les sentiments doux ou pénibles qu'il ressent.
ï!put en réfléchissant, le jeune homme arriva à la maison qu'il habitait en commun avec M. Dubois.
Un peon semblait guetter son arrivée. Dès qu'il aperçut le peintre, il s'approcha rapidement de lui:
— P àrdon, Seigneurie, le seigneur duc vous a demandé plusieurs fois aujourd'hui. 11 a donné Tordre que, aussitôt votre arrivée, on vous priât de passer dans son appartement.
— G'est bien, répondit-il, je m'y rends à l'instant.
En effet, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le corps de logis qu'il habitait, il se dirigea vers le grand escalier situé au fond de la cour et qui conduisait à l'appartement de M. Dubois.
— N'est-il pas étrange, murmura-t-it tout en montant l'escalier, que ce diable d'homme, dont je n'entends jamais parler, ait juste besoin de moi à l'instant où je désire tant être seul?
M. Dubois l'attendait dans un vaste salon assez richement meublé, dans lequel il se promenait de long en large, la tète basse e't les bras croisés derrière le dos, comme un homme préoccupé de sérieuses réflexions.
Aussitôt qu'il aperçut le jeune homme, il s'avança rapidement vers lui :
— Ehî arrivez donc 1 s'écria- t-il; voilà près de deux heures que je vous attends; Que devenez-vous?
— Moi? ma foi! je me promène. Que voulez-vous que je fasse? La vie est si courte.
— Toujours le même, reprit en riant le duc. i
— Je me garderai bien de changer ; je suis trop heureux ainsi.
— Asseyez-vous^ nous avons à causer sérieusement.
— Diable ! fit le : jeune homme en se laissant tomber sur une butacca.
— Pourquoi cette exclamation?
— Parce, que votre exorde- me semble de mauvais augure.
— Allons donc! vous si brave 1
^ C'est possible; mai<s vous le savezv j'àt: . une peur effroyable de la politique,- et c?est probablement de politique que vous ine voulez parler* . '.'-.-'"
— Vous avez deviné du premier coupv :
-7- Là, j'en étais sût; fit-il d'un air désês^
péré.
— ' Yoici ce dont il s'agit. .---,■■■- -^
— Pardon, est-ce que vous nepourrièz pas remettre 1 ce gravé entretien à plus tard ? ■-.■ -
^-Pourquoi Cbla? ^ ?
— Dame, parce ce serait autant de gagnée pour moi. * .'" M
-7- Impossible, reprit en riant M. Dubois; il faut en prendre votre parti. i
— Enfin, puisqu'il le faut, dit-il avec, un; soupir, de quoi s'agit- il? . v ;'
— Voici le fait en deux, mots. Vous savez que la situation se tend de plus en plus, et que les Espagnols, que l'on espérait avoir vaincus, ont repris uue vigoureuse offensive et remporté déjà d'importants succès depuis quelque temps. * . •;'
— Moi, je ne sais rien du tout, je vous le
certifie. • Mais à quoi passez-vous donc votre
temps, alors? ; i
— Je vous l'ai dit, je me promène; yadmire les œuvres de Dieu que, entre nous^ je trouve fort supérieures à celles des hommes, et je suis heureux.
— Vous êtes philosophe ?
— Je ne sais pas.
— Bref, voici ce dont il est question : ; Le gouvernement, eiïravé, avec raison, des pro.^ grès des Espagnols, veut y mettre un terme en réunissant contre eux toutes les:f orces dont il peut disposer. . m
— G'est très sensément raisonne ; mais que puis-je faire dans tout cela, moi?
. — Vous allez voir.
— Je ne demande pas mieux.
— Le gouvernement veut donc concentrer toutes ses forces pour frapper un grand coup; des émissaires ont déjà été expédiés dans toutes les directions afin de prévenir les gé> néraux, mais pendant qu* on attaquera l'ennemi en face, il est important, afin' d'assurer sa défaite, de le placer entre deux feux.
— C'est raisonner stratégie comme Napo-' léon. , -
— Or, un seul général est en mesure do-:
pérer sur les derrières de l'ennemi et lui couper la retraite; ce général est San Martin* qui se trouve actuellement au Ghili à la tête d'une armée de dix mille hommes. Malheur reusement il est excessivement difficile de traverser les lignes espagnoles; j'ai suggéré au conseil un moyen infaillible.
— Vous êtes rempli d'imagination.
— Ge moyen consiste à vous expédier- à San Martin ; vous êtes étranger, on ne se dé^ fiera pas de vous, vous passerez en sûreté et vous remettrez au général les ordres dpnt vous serez porteur.
— Ou je serai arrêté et pendu?
— Oh 1 ce n'est pas probable.
— Mais c'est possible : eh bien 1 mon cher monsieur, votre ptojet est charmant.
— N'est-ce pas? - , —Oui, mais toute réflexion faite» il ne me sourit pas du tout, et je refuse net. Diable, 1 je ne me soucie pas d'être pendu comme espion, pour une cause qui m'est étrangère, et dont je ne sais pas le premier mot.
— Ge que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, parce que je m'intéresse vivement à vous.
• — Je vous en remercie, mais je préfère^ qùô vous me laissiez dans mon obscurité,, jç suis d'Une modestie désespérante. ^ ' -
— Je le sais; malheureusement, il faut ab-solument que vous vous chargiez de cette mission.
— Oh! par exemple, il vous serai difficile de m'en convaincre.
— Vous êtes dans l'erreur, mon jeune ami, cela me sera très facile au contraire, . — Je ne crois pas.
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