M0 CAM1L
ïïïoi ; je les ai seulement tin peu devancés, afin de me livrer en toute liberté à mes réflexions. Et Vous ?
— OU! moi, c'est différent; je suis presque sût mes terres, ici.
•^ En vérité?
-^ Ma foi, oui; seulement, entendons-nous, je ne compte pas 'habiter éternellement ce cependant, si vous le désirez et que
lés événements de -nôtre histoire,, est une dés contrées les plus heureusement situées de l'Amérique du Sud.
Placée au nord de là province de Gatamarca, cette contrée, traversée par une branche des Andes, jouit d'un climat tempéré eh été et presque froid en hiver ; une grande partie dé son territoire se compose.
I d'immensesplateauxou ïïanosi couverts d'une yous 'ne soyez pas trop pressé de continuer huxurian te végétation^ entretenue par de nom-
Votre voyage, je serai Heureux de vous faite Visiter ma maison, dont nous ne sommes guère éloignés que d'unevifigtàine de milles, et de vous y offrir l'hospitalité.
— Gomment! vôtre maison? vous avez une maison ici?
— Mon Dieu! oui ; il fallait que je vinsse on Amérique pour accomplir ce miracle d'être propriétaire. C'est piquant, n'est-ce pas? rit-il en riant* Mais il me semble que, depuis bien longtemps déjà, nous sommés arrêtés au milieu de l'eau. Que dites-vous de ma proposition ? vous soUrit-ellè? Rebroussez-vous chemin avec moi ou continuez-vous votre routé ?
L'autre hésita un instant.
— Décidez-vous, monsieur, le hasard, ou si vous le préferez, la Providence, qui nous a fait nous rencontrer aaisi inopinément, a peut être de secrets desseins sur nous; ne la contrarions pas. Ces paroles furent prononcées d'un ton semi-sérieux, semi-railleur.
— Pourquoi plaisanter sur ce sujet, monsieur Gagnepain, répondit l'autre avec un léger accent de reproche, bien que vous soyez artiste, et par conséquent esprit fort, ce que Vous dites est plus vrai que vous ne voulez sans doute vous l'avouer à vous-même.
— Pardon, j'avais oublié que vous êtes un ancien oralorien, mettons que je n'ai rien
breux cours d'eau et des rivières considéra^ blés qui, né trouvant .pas de débouché, à cause du peu de pente du terrain, y forment de nombreux lacs sans écoulement,
Cette TégioU est aujourd'hui une des plus vastes, des plus peuplées et des plus riches de la Confédération bUenos-ayrienne.
De l'endroit où les voyageurs s'étaient arrêtés, ils jouissaient d'un coup d'œil enchanteur et voyaient se dérouler devant eux un paysage ravissant : à leurs pieds, une rivièrelarge et profonde serpentait comme un ruban d'argent à' travers les plaines couvertes de hautes herbes d'un vert d'émeraude, du milieu desquelles bondissaient à chaque in- 1 était stant des cerfs, des vigognes, jouant par troupes, tandis que les taureaux sauvages levaient leurs larges têtes armées de cornes formidables, et jetaient autour d'eux des regards empreints d'une pensive tristesse; des volées de pigeons et de perdrix volaient dans tous les sens en jetant dans l'air les notes stridentes ou douces de leurs chants, tandis que de magnifiques cygnes noirs s'ébattaient sur la rivière et se laissaient nonchalamment em
L'autre voyageur se nommait Emile Gagnepain; il avait de trente à trente-deux ans; sa taille était ordinaire, mais bien prise et fortement charpentée; ses épaules largês,sa poitrine bombée; lasanté semblait lui sortit par tous les pores: ses bras sut lesquels saillaient des musdes gros comme des cordes et durs comme du fer, témoignaient d'une vigueur corporelle peu Commune; son visage respirait la franchise et la bonne humeur; ses traits réguliers, ses yeux bruns pleins de finesse, sa bouche rieuse, ses cheveux d'un blond fauve, frisés comme ceux d'un nègre ; sa moustache, cirée avec soin et coquettement relevée; son menton rasé et ses favoris touffus qui atteignaient presque les coins de sa bouche, lui formaient une physionomie pleine de franchise et d'énergie qui, au premier coupd'œiï, attirait la sympathie. La liberté un peu brusque de ses mouvements, sa parole vive et colorée le faisaient reconnaître facilement pour un de ces êtres privilégies, dit-on , malheureux, disons-nous, qu'on est convenu de nommer artistes. En effet, il peintre; du teste, particularité que nous avons oublié de mentionner, il avait attaché solidement à la ctoupe de son cheval, une boîte à couleurs, un large parapluie, un chevalet et un appui -main,, appareil indispensable à tous les peintres et qui, dans un pays moins sauvage que celui dans lequel il se trouvait, 1 aurait immédiatement dénoncé pour ce qu il était, maigre son costume de gaucho.
Ce fut lui qui, le premier,|prit la parole. A
murs
grand plaisir a passer quelques heures en Votre compagnie ; les occasions de ne point parler cette affreuse langue espagnole et de Causer avec un compatriote ne sont pas assez fréquentes dans cet abominable pays, pour qu'on les laisse échapper quand on a le ■bonheur de les rencontrer.
■i- Yenez donc, alors ; nous nous étendrons sur l'herbe, à l'ombre de ces magnifiques palmiers* et, pendant que nos chevaux se délasseront, nous laisserons passer la grande chaleur du jour en causant et en attendant Vos gens.
1 — Yotre offre est si cordiale que je ne veux pas la refuser.
— Parfaitement parlé, mon cheT duc.
— Silence, interrompit vivement celui auquel on venait de donner ce litre; je me nomme Dubois, et je suis naturaliste; souvenez-vous de cela, je vous en supplie.
— Ah 1 fit l'autre avec un léger étonnement, comme vous voudrez; va pour Dubois, c'est un nom aussi bon qu'un autre.
— Meilleur pour moi en ce moment. Allons donc sans plus de retard.
Les deux voyageurs regagnèrent alors le bord de la rivière où, suivant le programme convenu entre eux, ils enlevèrent la bride à leurs chevaux, tout en ayant soin de les attacher par la longe, de petir qu'ils oe s'écartassent'; et, après avoir battu les buissons du canon de leurs fusils pour chasser les reptiles, ils s'étendirent sur l'herbe verte et touffue, sous l'ombre protectrice d'un palmier gigantesque, en poussant un soupir de voluptueuse satisfaction.
Le pays au centre duquel s'étaient rencontrés nos personnages était loin sous tous les rapports de mériter Tépithète dont l'un deux l'avait flétri ; c'était, au contraire, une admirable contrée, dont les paysages grandioses et accidentés ont toujours fait l'admiration des explorateurs, bien rares à la vérité, que l'amour de la science a poussés à les visiter, et qui ont été à même de les voir sous tous leurs aspects.
Le Tucuman où se passent en ce moment
porter au courant, défilant devanl les fia- peine s'était-il laisse aller sur l'herbe que, se
' " ■ . . ■ . . re a re ssant brusquement et traçant un cercle
dans l'espace avec son bras droit étendu de^ vantlui: - .
— Quelle admirable chose que la nature, s'écria -t-il, et comme les hommes sont coupables de la gâter ainsi qu'ils le font sans cesse, sous prétexte d'amélioration, comme si la Providence n'était pas plus habile qu'eux!
— Bravo ! répondit l'autre personnage, auquel nous conserverons, jusqu'à nouvel ordre, le nom de Dubois, sous lequel il s'est fait connaître à nous ; bravo ! monsieur
mahds roses et les hérons, occupés à pêcher sur la rive; d'immenses forêts tenaient tout l'arrière-plan du paysage et s'élevaient, de gradin en gradin, sur les versants lointains des Cordillieres, dont les cimes dentelées et couvertes de neiges éternelles se confondaient avec les nuages.
Le soleil répandait avec prof usion ses rayons éblouissants sut celte nature primitive et faisait scintiller, comme des millions de diamants, les sablt j s incessamment mouillés des plages de la rivière.
Un calme profond régnait dans ce désert, si vivant et si animé cependant, et du sein duquel s'élevait, comme un hymne solennel vers Dieu, les chants des innombrables oiseaux blottis sous la feuillée.
Avant que d'aller plus loin et de rapporter la conversation de nos personnages, nous les (ferons plus intimement connaître au lecteur en traçant leur portrait en quelques lignes.
Le premier, celui qui ne voulait pas qu'on lui donnât le titre de duc et qui prétendait se nommer Dubois et exercer la profession de naturaliste, était un homme d'environ cinquante-deux ans, mais qui en paraissait plus de soixante ; son corps, long et maigre, était légèrement courbé; ses membies grêles se perdaient pour ainsi dire dans les larges plis de ses vêtements, ses traits, fatigués par les veilles et les travaux intellectuels, sans doute, devaient avoir été admirablement beaux : son front était large, mais sillonné de rides profondes ; ses yeux noirs bien ouverts, surmontés d'épais sourcils,avaient un regard fixe pénétrant, qui, lorsqu'il s'animait, devenait impossible à supporter; son nez était droit, sa bouche un peu grande, mais garnie de dents magnifiques; ses lèvres un .peu minces, sur lesquelles un sourire froid et railleur, semblait stéréotypé ; son menton carré lui complétaient, avec l'absence complète de barbe, une physionomie imposante, un peu dure^ mais que, lorsque cela lui plaisait, il savait Tendre extrêmement bienveillante. Toute sa personne respirait cette grâce aristocratique, onctueuse et un peu féline qui distingue les diplomates et les hauts dignitaires de TKglise ; elle formait, avec la noblesse de ses gestes, le contraste le plus complet, non-seulement avec le costume qu'il avait cru devoir adopter, mais encore avec les façons plébéiennes qu'il affectait, et que, comme un rôle mal appris, il oubliait à chaque instant.
Emile, je vois que vous êtes toujours aussi enthousiaste qu'à l'époque où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer.
— Eh! monseigneur... monsieur, veux -je dire,— pardon de ce lapsus involontaire,— ne nous enviez pas l'enthousiasme, à nous autres pauvres diables d'artistes; l'enthousiasme, c'est la foi, c'est la jeunesse, c'est l'espérance peut-être!
— Dieu me garde d'avoir une telle pensée; levons admire, au contraire, moi qui, de la vie> ne puis plus aujourd'hui boire que l'absinthe. . t
— Bah! fît gaiement le peintre, demain n'existe pas, c'est un mythe; vive aujourd'hui! Yôyez quel éblouissant soleil, quelle magnifique campagne; est-ce que tout cela , ne vous raccommode pas un peu avec l'humanité ?
M. Dubois soupira.
— Que la jeunesse est heureuse, dit-it ; tout lui "sourit, jusqu'au désert où elle court lé risque flagrant dé mourir de faim.
— Laissez donc, monsieur, l'homme qui est parvenu à vivre à Paris n'ayant nen ne doit redouter aucun désert.
— Cela nous ramène aune question que je voulais vous adresser, répondit M. Dubois en riant de la boutade paradoxale de Par-
liste.
— YoyoUs la question? fit celui-ci d'un ton
de bonne humeur.
— Yeuillez d'abord ne pas attribuer à une indiscrétion indigne de moi, mais seulement, je vous prie, au vif intérêt que je vous porte, la question que je me propose de vous adresser,
— De l'indiscrétion avec moi, monsieur; vous voulez rire, sans deute. Allez, ne craignez pas de m'adresser cette question. Quelle qu'elle soit, je me fais fort d'y repondre de façon à vous satisfaire. ^
— Depuis notre singulière rencontre, je me
ZENO CABRAI.
creuse vainement la tête pour deviner le motif gui vous a décidé à émigrer ainsi dans ces régions inconnues.
— Emigrer, fil monsieur! le vilain mot; voyager, vous voulez dire, sans doute?
— Voyager, soit, mon jeune ami; je ne chicanerai pas avec vous sur une expression qué'vous avez le droit de trouver malsonnante. ■ . ' -
-^- Pourquoi ne pas me dire franchement que c'est mon histoire que vous me demandez, monsieur le duc.
— Chut ! chut 1 , cher monsieur, ne vous aile pas prié d'oublier ce titre.
— Au diable la recommandation I je l'oublierai toujours.
— J'espère que non, lorsque je vous aurai affirmé qu'il est pour moi de la dernière importance que ce titre malencontreux soit ignoré de tous- en ce pays.
— Cela suffit, monsieur, je ne me le rappellerai plus. -
— Je yous remercie; maintenant, si ce n'est pas abuser de votre complaisance, racontezmoi cette histoire que je désire si fort connaître, car, à Paris, nous nous sommes rencontrés dans des circonstances trop peu
nouvel ordre de choses : Vive la République] L'Empereur ne garda pas Tancune au soldat de 92; il donna une pension de 80,0 francs à sa veuve; c'était bien, mais^ pas assez cour vivre. Heureusement j'avais grandi, j'étais maintenant en mesure de venir * en aide à ma mère. Grâce à la toute puissante protection de mon maître, bien que foTt jeune encore, je gagnais assez d'argent, non-seulement pour nVentretenir convenablement , mais encore pour donner à ma mère un peu de ce bien-être dont elle avait tant besoin. Ce fut alors, je ne sais à quelle occasion, que me vint le désir de voyager en Amérique, afin d'étudier cette nature dont, quoi qu'on en dise, nous n'avons en Europe que des contrefaçons plus ou moins bien réussies.
— Vous êtes sévère, monsieur, interrompit son interlocuteur.
— Non, je suis juste; la nature n'existe plus chez nous, l'art seul se prélasse à sa place. Aucun paysage européen ne soutiendra jamais la comparaison avec un décor d'Opéra; au poiut de vue de la vérité des détails. Mais je reprends. Je redoublai donc d'efforts ; je voulais partir, mais pas avant
sérieuses pour que je me sois informé jamais d'avoir assuré à ma mère une position qui
de vos antécédents qui, je ne sais pas pourquoi, m'intéressent aujourd'hui plus que je pourrais yous l'exprimer.
— - Cela est facile à comprendre, monsieur ; les dislances qui nous séparaient l'un de l'autre, les barrières infranchissables qui, à Paris, s'élevaient entre nous n'existent plus ici ; nous sommes deux hommes, face à face dans le désert, se valant l'un l'autre, et je me hâte d'ajouter deux compatriotes, c'est-à-dire deux amis ; naturellement, nous devons faire cause commune envers H contre tous, nous intéresser l'un à l'autre et nous aimer comme protestation, en haine des étrangers au milieu desquels le sort nous a jetés et qui sont et doivent être nos ennemis naturels.
— Peut-être avez-vous raison, mais, quelle ■qu'en soit la cause, cette sympathie existe, et je serai heureux, s'il vous plaît, de me dire votre histoire.
— Cette histoire est bien simple, monsieur; en deux mots je vous la raconterai ; seulement, je doute fort qu'elle vous intéresse.
-r- Dites toujours, mon jeune ami.
— M'y voici. Mon nom, vous le connaissez, je me nomme Emile Gagnepain, nom plébéien s'il en fût, n'est-ce pas ?
— Le nom ne fait rien à l'affaire.
— Sans doute. En -1792, lorsque la patrie fut en danger, mon père, pauvre diable de premier clerc de procureur, marié depuis quelques années à peine, abandonna sa femme et son enfant, alors âgé de sept à huit ans, pour s'engager comme volontaire et voler àla défense delà République. Lorsquemon père annonça à sa femme la détermination quil avait prise, celle-ci lui répondit avec un laconisme tout Spartiate : Va défendre la patrie, elle doit passer avant les affections de famille. Mon père parti, notre pauvre foyer, déjà bien misérable, le devin* davantage encore ; heureusement, j'eus le bonheur d'être recommande à David, dans l'atelier duquel i entra i: Ma mère, débarrassée de moi, put, à force de travail et d'économie, attendre des temps meilleurs. Cependant les années s'écoulaient les unes après les autres, mon père ne revenait pas, les nouvelles que nous recevions de lui étaient rares, nous avions appris qu il avait ete nommé capitaine dans la vinet- ; cmqmème demVbrigade, après plusieurs actions d'éclat, VQiiàtout.Quelquefois, rarement un petit secours d'argent arrivait à manière ' au camp de Boulogne, mon père avait réfuté la croix de ïaLegion d'honneur, sous prétexte que la République n'avait pas de distmc ions à donner à ceux de ses eh&nts qui ne Tfa saient que leur devoir le plus stricte pti la servant bien. Quelques mois plus tara-il tom bail criblé de balles à Austerfifz* au m Heu d'un carré autrichien qu'il avait £nf™ii e *
quil avait enfoncé, à
ta tête de sa compagnie, en criant, malgré le
la mît à jamais, quelque chose qui m'ar rivât pendantmonabsence,àl'abridubesoin.Àforce de travail et de persévérance, je parvins à résoudre ce problème presque insoluble. Les efforts qu'il me fallut faire, je ne vous les dirai pas, monsieur, cela dépasse toute croyance; mais ma détermination était prise : je voulais voir cette Amérique, dont les voyageurs font de si magnifiques descriptions. Enfin, après dix ans d'une lutte incessante, je réussis à réunir une somme de trente-cinq mille francs, c'était bien peu, n'est-ce pas ? Cependant cela me suffit, je gardai cinq mille francs pour moi, je plaçai le reste au nom de ma mère, et, certain que désormais elle pourrait se passer de moi, je partis; voilà huit mois que je. suis débarqué en Amérique.
Je suis heureux comme le premier jour :
tout me sourit, l'avenir est à moil je vis comme les oiseaux , sans souci du lendemain ; j'ai acheté, moyennant la somme comparativement énorme de 250 francs, un ranclio à de pauvres Indiens guarauis, qui, effrayés par la guerre des colonies contre la métropole, se sont réfugiés au grand Ghaco, parmi leurs congénères, Voilà comment je suis propriétaire. Continuellement en course de çà et de là, j'étudie le pays et je choisis les études que plus tard je feTai. Cela durera aulaut que cela pourra : l'avenir est à Dieu ; il est inutile que je m'en préoccupe à l'avance. Voilà mon histoire, monsieur, vous voyez qu'elle est simple,
— Oui, répondit son interlocuteur d'un air pensif, trop simple même; le bonheur complet n'existe pas au monde où nous sommes; pourquoi ne pas songer un peu à l'adversité qui tout à coup peut vous surprendre?
— Dame l fit en riant l'artiste, c'est que, plus malheureux ou plus pauvre que Polycrate, tyran de Samos, je n'ai môme pas un anneau à jeter dans la mer; d'ailleurs vous savez la fin de l'histoire : un poisson quelconque me le rapporterait; je préfère attendre.
— Cette philosophie est bonne; je n'y trouve rien à redire. Heureux ceux qui peuvent la pratiquer I Malheureusement je ne suis pas du nombre, dit-il en étouffant un soupir.
— Si je ne craignais pas de vous déplaire, je vous adresserais une question à mon tour?
réprit en hésitant le peintre.
-— Je sais cô que vous me voulez demander. Vous ne comprenez point, n'est-ce pas, comment il se fait que moi, dont la position élevée semblait me mettre pour toujours à l'abri des tempêtes, je me trouve au jouTd'hui près de vous dans ce désert?
— Pardon, monsieur,, si ce que je vous demande doit le moins du monde vous chagri»
l ner, ne me dites pas un mot, je vous en prie.
— Non, rêprhVil, il est bon parfois de ver-r ser le trop plein de son cœur dans une âme pure et indulgente. Je ne vous dirai que deux mots qui vous apprendront tout. Les sommets élevés attirent fatalement la foudre, cela est un axiome généralement reconnu.. Mal-gré l'appui tout puissant que je prêtai aux Bourbons pour rentrer eu France, mon dévouement de fraîche date ne put les convaincre de ma fidélité ; sous le duc de Napoléon, ils retrouvèrent le conventionnel qui avait iadls voté la mort du roi Louis XVI; des. amis m'avertirent ; je partis, me condamnant moi-. même à l'exil pour éviter la mort suspendue sans doute sur ma tête. J'abandonnai tout, parents, amis, fortune, jusqu'à un nom sans tache et honoré jusqu'alors, pour aller-dans un autre hémisphère cacher ma tête pros?r crite, pendant que, par un côté, jeune et insouciant, vous abordiez, en Amérique, j'y arrivais, moi, par uo autre côté, vieux, désillusionné, maudissant le coup qui me frappait; croyez -le bien, quelque soit leur nom, les dynasties sont toutes ingrates, parce qu'elles se sentent impuissantes; seul le peuple est juste, parce que, lui, il sait qu'il est fort.
— Je vous plains doublement, répondit en lui tendant la main le jeune liommej d'abord parce que votre proscription est inique; ensuite parce que vous arrivez dans uo pays bouleversé par les partis et qui, en ce morr ment, est en pleine révolution.
— Je le sais, répondit-il en souriant; c'est sur cette révolution que je compte, peut-être elle me sauvera.
— Je le souhaite pour yous, bien que vos paroles soient tellement obscures pour moi, que je ne saurais les comprendre ; il est vrai que, jusqu'à ce jour, jamais je n'ai songé à la politique.
— Qui sait si bientôt elle n'absorbera pas toutes vos pensées?
— Dieu m'en garde! monsieur, s'écria-t-il avec un bond d'indignation; je suis peintre, et l'art est tout pour moi.
— Voici mes gens qui arrivent, dit M. Du* bois en changeant de ton.
— Où .cela?
— Mais ici, devant nous.
— Diable ! mais alors quels sont donc les cavaliers qui nous arrivent de ce côté, reprit le peintre en indiquant du bout du doigt un point diamétralement opposé à celui dans lequel apparaissait effectivement un groupe composé d'une quinzaine d'individus.
— Hum I fit son interlocuteur avec une nuance d'inquiétude, que peuvent être ces gens?
— Bahl fit insoucieusement le jeune homr me^ nous le saurons bientôt.
— Trop tôt, peut-être, répondît le vieillard en hochant pensivement la tête. \,
Deux troupes se dirigeaient en effet au galop vers la rivière.
Toutes deux se trouvaient à peu près à égale distance des voyageurs.
Le vieillard sourit avec amertume.
Amis et euucmis.
Disons, en quelques mots; quelle était l'a sir tuation politique de l'ancienne vice-royauté d&Buenos-Âyrës au moment où recommence notre histoire. ' - , '
Malgré le décret royal du 22 janvier 4 809, déclarant les provinces de l'Amérique- espa^ gnole partie intégrante de la monarchie avec des droits égaux à ceux des autres provinces de la métropole, cependant don BaKazar de Cisneros. nommé- vice-roi, arrivaitavec le titre de comte de Buènos-Ayres et avec l'assigna-
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tion d'une rerïte annuelle de cent mille réaux. contre les autres, et à sacrifier à leurs misé- L'indignatLon;longtemps contenue éclata en- 1 râbles visées ambitieuses les intérêts les plus
fin.
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Une commission» à la tôle de laquelle figuraient deux patriotes dévoués nommés don Juan José C&stelli et don Manuel Belgrano,
fût instituée.'
Le 4 4 mai 1 8! 0, une députation composée de près de six cents notables de Buenos- Ayres se rendît auprès du vice-roi pour l'inviter à se démettre pacifiquement dune autorité désormais ridicule et illégale, puisqu'elle émanait' d'un pouvoir qui n'existait plus de fait en Europe.
. Une Junte fut formée qui, après avoir proclamé l'abolition de la cour des comptes, le traitement du vice-roi et l'impôt sur le tabac, expédia une force imposante à Cordova contre le général Liniers, Français d'origine, mais dévoué à la monarchie espagnole,- que depuis longtemps déjà il servait avec éclat en Amérique.
Liniers avait réussi à réunir une armée assez forte, soutenue par une escadrille qui, Eartie de Montevideo, était venue bloquer uenos-Ayres.
Malheureusement, cet événement qui devait sauver la cause royaliste, la compromit, au contraire, de la façon la plus grave.
L'armée de Liniers se. débanda, la plupart des soldats tombèrent aux mains des indépendants; Moreno, Goncha et Liniers lui-même eurent le même sort.
La Junte, en apprenant ce résultat inespéré d'une campagne dont elle appréhendait si i fort les suites, Tésolut de f ranper un coup décisif afin d'intimider les partisans de la cause
royale.
Le général Liniers était fort aimé du peuple, auquel il avait rendu de grands services; il pouvait être sauvé et délivré par lui; il fallait éviter ce malheur.
Don Juan José Gastelli reçut, en conséquence, l'ordre d'aller au-devant des captifs. 11 obéit et les rencontra aux environs du mont Papagallo.
Alors il se passa une scène horrible que l'histoire a justement flétrie. Sans forme de procès, de sang-froid, tous les prisonniers furent égorgés. Seul, î'éYêque de Cordova fut épargné, non par respect pour son caractère sacré, mais seulement afin de ménager les préjugés populaires.
Ainsi mourut lâchement assassiné le général Liniers, homme auquel la France se glorifie, à juste titre, d'avoir donné le jour, qui
sacrés de leuT patrie, en inaugurant cette ère de guerres fratricides } non fermée encore et qui conduit à une ruine inévitable ces régions si belles et si riches. Au moment où nous reprenons notre Técit, le parti espagnol un instant abattu avait relevé la tête ; jamais les colonies, à peine émancipées, ne s'étaient trouvées en si grand danger de périr.
Le général espagnol Pezuela, a la tête de
troupes aguerries, faisait de grands progrès dans* le haut Pérou. Le 25 novembre, il avait remporté une victoire sigaalée à Viluma, repris possession de Ghuquisaca, Polosi, Tunca; ses grands'gardes atteignaient Ginti, et des caudriilas, ou guérillas de corps francs, partisans de l'Espagne, ravageaient presque impunément la frontière de la' province de Tucuman.
La situation était donc des plus critiques.
La guerre n'avait rien perdu de, sa première férocité: chaque parti semblait bien plutôt être composé de brigands altérés de sang et de pillage, que de braves soldats ou de loyaux patriotes; les routes étaient infestées de gens sans aveu qui changeaient de casaque selon les circonstances et, en résumé, faisaient la guerre aux deux partis selon les exigences du moment Les Indiens, profitant de ces dé sordres, péchaient en eau trouble et faisaient la chasse aux blancs, royalistes ou insurgés. Puis, pour mettre le comble à tant de malheurs, une armée brésilienne, forte de dix mille hommes et commandée par le général Lesort, avait envahi la province de Montevideo, depuis déjà fort longtemps convoitée par le Brésil et dont il espérait, à la faveur des dissensions intestines des 13uenos-i\yriens, s'emparer presque sans coup férir.
On comprend parfaitement combien devait être précaire la situation de voyageurs européens forcément isolés dans celte contrée, ne connaissant ni les mœurs ni même la langue des gens auxquels ils se trouvaient mêlés, et jetés ainsi a Fimproviste au milieu de ce tourbillon révolutionnaire qui, semblable au simoun africain, dé. orait impitoyablement tout ce qu'il rencontrait sur son passage.
Nous reviendrons maintenant aux deux Français que nous avons laissés nonchalamment étendus sur l'herbe au bord de la rivière et devisant entre euxde choses assez indifférentes.
La vue de la seconde troupe signalée par
Ce jeune homme portait les insignes de capitaine et commandait la troupe qu'il précédait ; il avait environ vingt-cinq ans. tout en galopant, il jouait avec une désinvolture charmante avec son cheval, magnifique spécimen des coursiers indomptés de la Pampa, auquel, tout en lui parlant et en le flattant d'une main de femme, délicate et nerveuse, il se plaisait à faire exécuter des courbettes, des sauts de côté et des change^ments de pied qui, parfois, amenaient un froncement -de sourcil et . une grimace de mauvaise humeur sur le visage cuivré et balafré d'un vieux sergent maigre et efflanqué, qui galopait en serre-file à la droite de la compagnie.
Cependant, la distance diminuait rapidement entre les deux troupes, dont les voya^ geurs se trouvaient être pour ainsi dire le centre commun.
Ceux-ci, sans se dire un mot, mais comme d'un commun accord, s'étaient mis en selle, et, au milieu du chemin, ils attendaient, calmes et dignes, mais la main sur leurs armes,, et intérieurement sans doute fort inquiets,, bien qu'ils ne voulussent pas le paraître.
La seconde troupe, dont nous n'avons pas encore parlé, se composait d'une trentaine de cavaliers au plus, portant tous le costume caractéristique et pittoresque des gauchos de
avait rendu de si grands services à sa patrie le peintre avait excité au plus haut degré adoptive et dont le nom vivra éternellement 'inquiétude d© son interlocuteur. Hâtons «mît i ûc rivoc aTYuSTïp.niTtA«i. à cause de ses no- nous de constater que cette *««"™+«<*« *<-
plus que justifiée par l'app
sut les rives américaines, blés et belles qualités.
Cependant un nouvel orage se forma contre les indépendants.
Le vice -roi du Pérou envoya sous le commandement du colonel Cordova tin corps d'armée contre les Bueîos-Ay riens.
Le 1 novembre, les deux partis se rencontrèrent à ïiupacha; après une lutte acharnée, les royalistes fuient vaincus et la. plupart faits prisonniers.
Caste! li, que nous avons vu massacrer Liniers et ses compagnons, avait suivi les troupes royales dans leur marche ; il ne voulut pas laisser son œuvre incomplète: les prisonniers furent tous fusillés sur le champ de bataille.
- Le vice-roi du Pérou, effrayé par ce désastre, fit demander une trêve que la junte consentit à lui accorder.
Mais la lutte était loin d'être finie. L'Espagne n'était nullement disposée à abandonner, sans y être contrainte par la force des armes, les magnifiques contrées où, pendant si longtemps, son drapeau avait paisiblement flotté, et d'où découlaient ses immenses richesses ; et; au moment Où recommence notre histoire, l'indépendance des provinces buenos-ayriennes, loin d'être assurée, était de nouveau remise sérieusement en question.
Les dépositaires du nouveau pouvoir n'avaient pas tardé à entrer en lutte les uns
inquiétude était apparence excessivecavaliers qui la compo-
menl suspecte des saienl.
Ils étaient cinquante environ, bien montés et armés jusqu'aux dents, de longues lances, de sabres, de poignards et de mousquetons.
Ces cavaliers étaient évidemment des Espagnols. Leurs traits hâlés par l'air du désert et bronzés par le soleil, respiraient l'intelligence et la bravoure ; il y avait en eux quelque chose de l'allure fière et déterminée des premiers conquérants espagnols, dont ils descendaient en droite ligne, sans avoir dégénéré. Maîtres encore d'une grande partie du territoire américain, ils n'admettaient pas qu'ils pussent en être jamais chassés par les indépendants, malgré les victoires remportées par ceux-ci.
Bien que lancés au fialop, ils s'avançaient "en bon ordre, la poitriûe couverte de la cuirasse de buffle destinée à repousser les flèches indiennes, la lance .fichée dans Terrier, le mousqueton à Farçon et le sabre recourbé à fourreau de fer battant l'éperon avec un bruit métallique.
A dix pas en avant de la troupe venait un jeune homme de haute mine, aux traits fiers et nobles, à l'œil noir et bien ouvert, à la bouche railleuse , ombragée par une fine moustache noire coquettement cirée et relevée en croc.
la Pampa ; ils conduisaient au milieu d'eux une dizaine de mules chargées de bagages- Arrivée à une quinzaine de pas des voyageurs, les deux troupes firent halte, semblant se mesurer de l'œil et se' préparer mutuellement au combat.
Pour un spectateur indifférent, certes c'eut été un étrange spectacle que celui offert par ces trois groupes d'hommes, aussi fièrement campés au milieu d'une plaine déserte; se lançant des regards de défi, et cependant immobiles et comme hésitant à se charger.
Quelques minutes, longues comme un siècle, dans une situation aussi tendue, s'écoulèrent.
Le jeune officier, voulant sans doute eu finir et ennuyé de cette hésitation qu'il ne paraissait pas partager, s'avança en faisant caracoler son cheval et en se frisant nonchalamment la moustache.
Arrivé à quelque cinq ou six pas des voyageurs :
— Holà I bonnes gens, dit-il d'une voix narquoise, que faites-vous là, plantés, l'air effaré comme des fiandus à la couvée? vous n'avez pas, je supposb, la prétention de nous barrer le passage, ce qui serait par trop réjouissant.
— Nous n'avons aucune prétention, seîior capitan, répondit M. Dubois dans le meilleur castillan qu'il put imaginer, castillan qui, malgré ses efforts, était déplorable, nous sommes des voyageurs paisibles.
— Caray ! s'écria l'officier en se retournant en riant vers ses soldats, qu'avons-nous ici, des Anglais, je. suppose?
— Non, sefior, des Français, reprit M. Dubois d'un air piqué.
— Bah I Anglais ou Français qu'importe, reprit l'officier raillant, ce sont toujours des hérétiques.
A cette preuve manifeste d'ignorance, les deux voyageurs haussèrent les épaules avec mépris; l'officier s'en aperçut.
— Qu'est-ce à dire? fit-il avec hauteur.
— Parbleu, répondit le peintre, c'est-à-dire que vous vous trompez grossièrement, voilà tout; nous sommes aussi bons catholiques que vous, si ce n'est davantage.
— Eh! ehl vous chantez bien haut, mon jeune coq.
— Jeune! fit en ricanant FaTtiste, vous vous trompez encore, j'ai au moins deux ans de plus que vous ; quant à chanter, il est bien facile de faire le fanfaron et le mangeur de petits enfants lorsqu'on est cinquante contre
deux. , .. .. M ,
— Ces gens qui sont là bas, reprit l'officier, ne sont-ils donc pas à vous?
. — Si, ils sont à nous, mais qu'importe cela
^jjnjiïfe-iîU
ZENO CABKÀL.
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d'abord, ils vous sont inférieurs en nombre, ferai.
et ensuite, ce ne sont pas des soldats. |
— D'accord, répondit le capitaine en se frisant la moustache avec un sourire railleur, je tous accorde cela, qu'en voulez- vous conclure ?
^- Simplement ceci, mon capitaine, c'est que nous autres, Français, nous ne supportons que difficilement les injures, n'importe d'où elles viennent et que si nous étions seulement à nombre égal, cela ne se passerait pas ainsi.
— Ah ! ah 1 vous êtes brave?
— Pardieu, la belle malice, puisque je suis Français.
— Fanfaron aussi, il me semble?
— Fanfaron d'honneur, oui.
Le capitaine sembla réfléchir.
— Ecoutez, dit-il au bout d'un instant avec une exquise politesse, je crains de m'être trompé sur votre compte et je vous en fais sincèrement mes excuses. Je consens à livrer libre passage à vous et à ceux qui vous accompagnent, mais à une condition.
— Voyons la condition;
— Tous m'avez dit tout à l'heure que je ne vous parlais, ainsi que je le faisais, que parce que je me sentais soutenu.
— Je vous l'ai dit, parce que je le pensais.
— Et vous le pensez encore, sans doute ?
— PaTdieu 1
— Eli bien I voici ce que je vous propose :
tous deux nous sommes armés; mettons pied àterre; dégainons nos sabres, et celui de nous qui abattra l'autre, sera libre d'agir comme bon lui semblera, c'est-à-dire que, si c'est
,vous, vous pourrez passer votre chemin sans craindre d'être inquiété, et, si c'est moi, eh bien, bataille générale; cela vous convient-il ainsi ?
— Je le crois bien, répondit en riant le peintre en se levant de selle.
— Qu'allez- vous faire? monsieur Emile, s'écria vivement le vieillard, songez que vous yous exposez à un grand péril pour une cause qui, au fond, vous est indifférente et me regarde seul.
Allons donc! fit-il en haussant les épau
les, ne sommes-nous pas compatriotes? votre . ~ -
cause est la mienne. Vive Dieu I Laissez-moi 1 formes un peu efféminées donner une leçon à cet Espagnol fanfaron qui s'imagine que les Français sont des poltrons.
Et, sans vouloir rien entendre davantage, il dégagea son pied de rétrier, sauta à terre, dégaina son sabre et en piqua la pointe en terre en attendant le bon plaisir de son adversaire.
— Mais savez-vous vous baltre au moins?
s'écria M. Dubois en proie à la plus vive inquiétude.
— Plaisantez-vous, répondit-il en riant; à quoi auraient servi les Yingt-cinq ans de guerre de la France, si ses fils n'avaient pas appris à se battre; mais, rassurez -vous, ajouta-il sérieusement, j'ai dix-huit mois de salle à l'épée et je manie le sabre comme un hussard ; d'ailleurs, nous autres artistes, nous savons ces choses-là d'instinct.
Cependant, le capitaine avait lui aussi mis pied à terre après avoir ordonné à sa troupe de demeurer spectatrice du combat ; les cavaliers avaient hoché la tête d'un air de mauvaise humeur; pourtant ils n'avaient pas fait d'observation ; mais le vieux sergent dont nous avons parlé et qui, sans doute, jouissait de certaines privautés auprès de|son chef, fit quelques pas en avant et crut devoir hasarder une respectueuse protestation contre ce combat qui lui semblait une folie.
Le jeune capitaine sauta légèrement à terre et s'avança vers son adversaire qu'il salua poliment.
— Je suis heureux, lui dit-il gracieusement, de l'occasion qui se présente de recevoir d'un Français une leçon d'escrime ; vous avez la réputation d'être p°assés maîtres en fait
d'armes. ■
— Ehl peut-être dites- vous plus vrai que vous ne le croyez, seîior, répondit le peintre avec un sourire railleur-; mais, en supposant que la science nous manque quelquefois, le cœur ne nous fait jamais défaut.
— J'en suis convaincu, monsieur.
— Quand il vous plaira do commencer, capitaine, je suis à vos ordres.
— Et moi aux vôtres, serïor.
Les deux adversaires se saluèrent du sabre
et tombèrent en garde à la fois avec une grâce parfaite.
Le sabre est, à notre avis, une arme beaucoup trop dédaignée et qui devrait, au contraire, avoir dans les duels la préférence sur l'épée, comme' elle l'a lorsqu'il, s'agit de bataille.
Le sabre est l'arme véritable du militaire, officier ou soldat; l'épée n'est, au contraire, qu'une arme de parade des gentilshommes, devenue aujourd'hui celle des partisans qui, pour la plupart, la portent au côté sans savoir s'en servir.
L'épée est un serpent, sa piqûre est mortelle, on s'expose, en en usant pour une cause futile dans un duel, à tuer un galant homme, le sabre, au contraire, ne fait que de larges blessures dont il est facile de guérir et que presque toujours il est possible de graduer suivant la gravité de l'offense reçue, sans risquer de mettre en danger la vie de son adversaire.
Les deux hommes étaient, ainsi que nous l'avons dit, tombés en garde. Après un nouveau salut, le combat commença et ils échangèrent quelques passes, en se tâtant mutuellement et en ne se poussant qu'avec une extrême prudence.
L'offMor espagnol était ce qu'on est convenu de nommer un beau tireur. Sous ses
il avait un poignet de fer'et des muscles d'acier ; son jeu était large, élégant ; il semblait manier son arme, assez lourde cependant, comme s'il n'eût eu qu'un simple roseau dans la main.
Le jeu du peintre français était plus serré, plus nerveux, ses coups plus . imprévus et su r to u t p lus r api des.
Pourtant le combat se continuait depuis assez longtemps sans qu'il fût possible de voir à qui resterait l'avantage, lorsque soudain le sabre du capitaine sauta en l'air enlevé comme par une . fronde, et alla retomber à une assez grande distance.
Le Français s'élança aussitôt, ramassa l'arme de son adversaire et, la lui présentant par la poignée :
— - Pardonnez-moi, serïor, lui dit-il en sïn-
clinaut, et veuillez, je vous en prie, reprendre
Le capitaine, sans lui répondre autrement, lui fit un geste muet d'une expression tellement nette et impérieuse que le digne soldat rétrograda -tout penaud et alla reprendre son rang sans oser risquer une seconde remontrance.
— C'est égal, grommela-t-il entre ses dents en retroussant ses moustaches d'un air furieux, si cet hérétique a le dessus, quoi que puisse due don Lucio, je sais bien ce que je
une arme dont vous vous servez si bien; ]Q ne vous l'ai enlevée que par surprise et je demeure à vos ordres.
— Senor, répondit le capitaine en remettant son sabre au fourreau, j'ai mérité la leçon que vous m'avez donnée; dix fois vous avez eu ma vie entre vos mains sans vouloir user de votre avantage. Notre combat est fini ; je me reconnais vaincu, plus, encore par votre courtoisie que par votre habileté dans le maniement des armes.
— Je n'accepte, caballero, reprit le peintre, que la part très minime qui m'en revient pour l'avantage que seul le hasard m'a donné sur vous.
— Allez en paix où. bon vous semblera ainsi que vos compagnons, serïor ; vous n'avez de nous aucune insulte à redouter, seulement je ne mé considère pas- quitte envers vous; je me nomme don Lucio Ortega ; souvenez-vous de ce nom ; dans quelque circonstance que vous vous trouviez, si vous
avez besoin de moi, serait-ce dans vingt ans, . réclamez-vous hardiment de votre ancien adversaire et ami.
— Je ne sais réellement comment vous remercier, seîior, je ne suis qu'un pauvre peintre français nommé Emilio Gagnepain, mais si l'occasion s'en présente jamais, je serai heureux, de vous prouver combien! je suis sensible aux sentiments de bienveillance que vous me témoignez.
Après cet échange mutuel de courtoisie, les deux hommes montèrent à cheval.
Les Espagnols demeurèrent immobiles à la place où ils s'étaient arrêtés d'abord, et ils laissèrent défiler devant eux, sans faire le moindre mouvement hostile, la petite troupe à la tête de laquelle marchaient côte à côte les deux Français. Lorsqu'ils passèrent devant lui, le capitaine échangea un salut courtois avec eux, puis il donna l'ordre du départ à sa troupe, qui s'élança au galop et ne tarda pas à disparaître dans les méandres du chemin.
— Yous avez été plus heureux que sage, dit M. Dubois à son jeune compagnon dès qu'ils curent franchi la rivière et mis un assez grand espace entre eux et les Espagnols.
— Pourquoi donc? répondit le peintre avec surprise.
— Mais parce que vous avez risqué d'être tué.
— Cher monsieur, dans le pays où nous nous trouvons, on risque continuellement d'être tué. En quittant la France, l'ai fait ab- . négation complète de ma vie, persuadé que je ne reverrai jamais mon pays; je considère donc chaque instant qui s'écoule sans qu'il m'arrive malheur comme une grâce que me fait la Providence, de sorte que, mon parti étant arrêté, je n'attache plus le moindre prix à une existence qui, d'un moment à l'autre, me peut être enlevée sous le premier prétexte venu et môme, au besoin, sans le plus léger prétexte.
— Yous avez une assez singulière philosophie.
— Que voulez vous? avec les patriotes, les royalistes, les bandits, les Indiens et les bêtes fauves, quLinfeslenl ce pays béni du ciel, ce serait à mon sens de la folie que do compter sur vingt-quatre heures d'existence et de former des projets d'avenir.
M. Dubois se mit à rire.,
— Cependant, dit.nl, il nous faut un peu songer à l'avenir en ce moment, quand ce ne serait que pour choisir le lieu où nous camperons pour la nuit.
— Que cela ne vous inquiète pas ; ne vous ai-je pas dit que je vous conduisais, chez moi?
— Yous me l'avez proposé, c'est Yrai, mais je ne sais si je dois accepter vol-e hospitalité.
— Elle sera modeste, car je ne suis pas riche, tant s'en faut, mais croyez qu'elle sera cordiale.
— J'en suis convaincu ; cependant l'embarras que vous occasionnera un si grand nombre d'hô les...
— Yous plaisantez, monsieur, ou vous connaissez bien peu les coutumes espagnoles; vos gens ne me causeront aucun embarras.
— Puisqu'il en, est ainsi, j'accepte sans plus de cérémonie, afin de passer quelques heures de plus dans votre charmante compagnie. . ■ -, .
— A la bonne heure, voilà qui est convenu, dit gaîment le jeune homme; maintenant, si vous me le permettez, je vous servirai de guide; car, sans moi, il vous serait assez difficile de trouver mon habitation.
Le peintre prit effectivement la.direclion de la caravane et, la faisant obliquer sur la gauche, il la conduisit par des sentiers de bêtes fauves à peine tracés dans l'herbe jus-' qu'au sommet d'une légère éminence, qui dominait au loin la plaine; elle était couronnée par plusieurs bâtiments , dont l'obscurité empêcha les voagyeurs de juger l'étendue et l'importance.
M. Dubois n'avait été rejoint qu'à une heure déjà avancée par ses peories et son-
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escorte; la querelle soulevée si à l'improvisle pat le capitaine espagnol avait causé une perle de temps assez considérable, de sorte que la journée était fort avancée lorsque les voyageurs purent enfin reprendre leur route; aussi la nuit était-elle complètement close lorsqu'ils atteignirent enfin l'habitation du jeune Français.
Ils arrivaient au pied du monticule, lorsqu'ils virent plusieurs lumières se mouvoir rapidement et deux ou trois hommes armés de torches accourir au-devant d'eux.
Ces deux ou trois hommes étaient les serviteurs indiens du peintre, qui surveillaient depuis longtemps déjà l'arrivée de leur maître et qui, au hruit des chevaux, venaient lui offrir leurs services.
L'installation des voyageurs nefut ni longue ni difficile; les mules déchargées et les ba-
fages déposés sous un hangar, les animaux urent dessellés et entravés ; les peones leur donnèrent la provende ; puis • ils allumèrent de grands feux pour cuire leur souper et se préparèrent gaiement à passer la- nuit enplein air,
Seuls, M. Dubois et son jeune compagnon étaient entrés dans la maison ou plutôt dans le rancho, car celte modeste habitation bâtie . en roseaux et en torchis et recouverte de feuilles, laissait pénétrer de tous les côtés le vent et la pluie et méritait à peine le nom de chaniniôre.
' Gependanl l'intérieur était propre, entretenu avec un certain soin et garni de meubles simples, mais en bon état.
— Voici le salon et la salle à manger, que nous transformerons plus tard en chambre à coucher à votre usage, dit en riant l'artiste; quant à présent, nous lui laisserons sa qualification de salie à manger, car nous allons souper, s'il vous plaît.
• — Je ne demande pas mieux, répondit gaiement M. Dubois; je vous avoue même que je ferai honneur au souper, car je me sens un appétit féroce.
" — Tant mieux alors, parce que la quantité des mets vous fera passer sut la qualité.
Le jeune homme frappa dans ses mains; Presque aussitôt une femme indieuneparut et prépara la table, qui, en un instant, fut couverte de mets simples, mais proprement apprêtés; M. Dubois avait fait ouvrir sa cantine de voyage et en avait retiré plusieurs bouteilles, qui produisaient un excellent effet au .milieu de la vaisselle primitive étalée sur la table.
Sur l'invitation de son hôte, le vieillard s'assit et le repas commença.
Après une longue journée de voyage dans le désert, exposé à l'ardeur du soleil et à la poussière, on n'est pas difficile sur la qualité des mets; l'appétit fait trouver bons ceux même que dans d'autres circonstances on ne voudrait pas toucher du bout du doigt. Aussi l'aristocrate convive du peintre, prenant bravement son parti, commença-t-il résolument l'attaque sur ce qu'on avait placé devant lui; mais, contre les prévisions, tout se trouva être, sinon excellent, nous n'oserions l'affirmer, mais du moins mangeable.
Lorsque le repas fut terminé, la vaisselle enlevée, le peintre, après quelques minutes i de conversation, souhâila un bonsoir cordial ' à son hôte cl se retira.
. Celui-ci, dès Qu'il fut seul, changea son manteau en matelas, c'est- à-dire qu'il retendit sur la table, se coucha dessus, s'en enveloppa avec soin, ferma les yeux et s'endormit.
Il n'aurait su dire depuis combien de temps il dormait, lorsque tout à coup il fut brusquement tiré de son sommeil par des cris de frayeur et de colère poussés à peu de distance de lui, et auxquels se mêlèrent presque aussitôt plusieurs coups de feu.
"M. Dubois se leva en proie à la plus vive inquiétude et se précipita au dehors, afin de découvrir la cause de ce tumulte extraordinaire.
Les Peones*
Un spectacle étrange et auquel il était certes loin de s'attendre, s'offrit alors à ses regards étonnés.
La plate-forme, ou pour mieux dire la cour située devant le rancho, était occupée par une vingtaine d'individus qui criaient et gesticulaient avec fureur, et au milieu desquels se trouvait le peintre, la tête nue, les cheveux au vent, le pied droit posé sur son fusil jeté à terre devant lui et un. pistolet de chaque main.
Derrière le jeune homme, cinq ou six Indiens, ses serviteurs, probablement, se tenaient immobiles, le fusil épaulé, prêts à faire feu.
A l'entrée du hangar, les mules chargées et les chevaux scellés étaient maintenus par deux ou trois Indiens armés aussi de fusils et de sabres.
A la lueur des torches, dont la flamme rouge l'éclairait de reflets sinistres, cette scène prenait une apparence fantastique d'un effet saisissant, tranchant brusquement avec les ténèbres profondes qui régnaient dans la plaine, et que la lumière changeante des torches rayait de taches 'sanglantes à chaque souffle de la brise nocturne.
reroùils étaient, mais d'être prêts à le défendre.
Une action hardie impose toujours aux masses.
Les peones, au heu de continuer a marcher eh avant, hésitèrent, s'arrêtèrent, et finirent par reculer jusqu'à la muraille du hangar contre laquelle ils s'adossèrent.
Ils ne comprenaientrien à l'étrange témérité de cet homme qui osait ainsi venir seul les braver, et, malgré eux, par un sentiment ihs^ tinctif , ils éprouvaient pour lui un respect mêlé de crainte; d'ailleurs le combat qui avait eu lieu quelques heures auparavant entre le jeune homme et le capitaine espagnol, en leur prouvant la force et la bravoure incontestables de l'étranger avait excité leur admiration, circonstance qui pesait d'un grand poids, en ce moment, dans leur pensée, ajoutait encore au respect qu'ils éprouvaient et redoublait leur hésitation.
L'artiste avait jugé la situation d'un coup d'œil, il avait compris qu'il ne pouvait sortir du mauvais -pas dans lequel il se trouvait qu'à force d'audace et de témérité. Sa résolu-
Le vieillard, sans chercher l'explication de| ce drame lugubre, mais comprenant instinctivement qu'il se passait quelque chose de terrible auquel il était personnellement intéressé, s'élança résolument aux côtés de son jeune compatriote.
— Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en armant son fusil. Sommes-nous attaqués?
— Oui, répondit brièvement le jeune homme; oui, nous sommes attaqués, mais par vos peones.
— Par nies peones I exclama M. Dubois avec stupeur.
— Il paraît que ce* dignes gauchos ont trouvé vos bagages à leur convenance et que l'idée leur est venue de se les approprier, voilà tout; c'est très simple, comme vous
lion avait été prise en un instant, et, au lieu d'attendre le danger, il avait été bravement au-devant de lui, convaincu que ce moyen était seul praticable pour sauver sa vie et celle de ses compagnons, qui, en ce moment, semblait être fort aventurée et dépendre plu lot du hasard que de la plus habile conception. -
— Voyons, finissons- en,dit-il d'une voix sèche et rude, en s'arrêtant à deux pas des (peones qui se tenaient pressés les uns con-
voyez; mais laissez-moi faire; ils n'en sont pas encore où ils le supposent.
— Peut-être que si je leur parlais, hasarda le vieillard.
— Pas un mot, pas un geste, cela me regarde seul; vous êtes mon hôte, mon devoir est de vous défendre, et, vive Dieu ! tant que vous serez sous mon toit, je vous défendrai, quoi qu'il advienne, envers et contre tous.
Le vieillard n'essaya pas dïnsister; d'ailleurs, il n'en aurait pas eu le temps ; les peones, un instant étonnés de son apparition imprévue au milieu d'eux, recommençaient leurs cris et leurs gestes frénétiques enlïraudissant leurs armes d'un air menaçant, en rétrécissant d'instant en instant le "cercle dans lequel M. Dubois et ses quelques défenseurs étaient resserrés.
La lutte qui allait s'engager entre les deux partis était des plus inégales et dans les proportions à peu près d'un contre quatre, puisque, à part les deux Français, six Indiens seulement, dont trois maintenaient les chevaux et les mules, se préparaient à combattre les vingt et quelques bandits si insolemment révoltés.
Cependant, malgré leur petit nombre, les -Français et leurs serviteurs résolurent de faire°bravement face au péril et de soutenir le combat jusqu'au dernier soupir, trouvant indigne d'eux d'accepter les conditions que ces misérables prétendaient leur imposer.
Le peintre arma froidement ses pistolets, jeta son fusil en bandoulière, et au lieu d'attendre l'attaque des peones, il s'avança résolument vers eux après avoir enjoint d'un geste à ses compagnons de demeu-
tre les autres devant lui, que demandezvous? „ „ , t
A celte question, nulle réponse ne fut faite.
Emile les examina un instant, les sourcils froncés et la lèvre railleuse.
— Voulez- vous, oui ou non, répondre, reprit-il, que. réclamez-vous? Sans doute, vous n'aurez pas la prétention de vous approprier purement et simplement les bagages de la personne au service de laquelle vous êtes; cela serait le fait de voleurs de grands chemins et, si bas que vous soyez descendus dans mon estime, je ne vous crois pas encore à ce degré infime.
— Et voila justement où vous vous trom-r pez, seîior, dit un peon en faisant deux pas en avant, en se dandinant sur les hanches et en riant d'un air maqueur.
Le peintre n'hésita pas ; le moment était critique, il ajusta le peon et lui déchargea son pistolet en pleine poitrine en disant :
— Je ne vous parle pas à vous, je m'adresse à ces honorables caballeros et non à un drôle de votre espèce.
Le pauvre diable roula sur le sol sans jeter un soupir ; il avait' été tué roide.
L'effet produit par cette action d'une témérité folle fut électrique ; les peones, charmés non-seulement d'être traités d'honorables caballeros, mais encore de sortir de la position délicate dans laquelle ils s'étaient placés un peu à la légère, applaudirent avec enthousiasme et poussèrent de frénétiques cris de joie à cet acte inqualifiable.
— Je disais donc, reprit le peintre d'une voix douce en rechargeant froidement son pistolet, que vous êtes des honnêtes gens; cela est entendu et conveuu entre nous. Maintenant que nous nous comprenons, expliquez-moi les motifs qui vous ont fait vous révolter ainsi et pousser si loin les choses, que, si je ne fusse pas arrivé, vous seriez .partis, avec les mules, les chevaux et les ba-
unanime s'éleva à cette
gages.
Une protestation
accusation. - '■ ,
—Bien, continua le leune homme; les mules et les chevaux ont été sellés et chargés par inadvertance, je l'admets; sans songer à mal vous vous prépariez à les emmener avec vous , toujours par suite d'un regrettable malentendu; tout cela, à la rigueur, peut être sinon logique, du moins possible. Mais enfin, en vous soulevant contre un homme qui vous
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ZËNO GABRAL.
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&pâyé certaines avances et que vous vous êtes engagea seTvhloyalementpendant toute la durée de son voyage , vous aviez des motifs; ce sont ces motifs que je veux connaître. Quels sont-ils ? dites-le moi.
Une réaction s'était opérée dans l'esprit de tous ces hommes primitifs. Le courage si franc et si vrai du jeune homme les avait
tenant; je suis donc entièrement à votre disposition. '
■*- Puisqu'il en est ainsi, rentrons dans le rancho, les nuits sont froides, la rosée glacée; il est inutile gue nous demeurions plus longtemps en plein air ; vous voyez que nos féroces révoltés ont pris bravement leur parti de leur défaite et dorment à. poings fermés;
séduit malgré eux. A peine eutol fini de par- ne laissons pas supposer à ceux qui peut-être
ïér que tous protestèrent energiquemént de leur loyauté et dé leur dévouement, se pressant autour de lui et l'étouffant presque à force 'de le serrer au milieu d'eux.
lui, sans rien perdre de son sanget voulant que la leçon fût complète, les éloigna doucement de la main et leur faisant signe de se taire.
~*- Un instant, leur dit il en souriant, il ne faut pas qu'un, second malentendu vienne nous brouiller de nouveau au moment où nous sommes sur le point de nous entendre , mes amis, qui. sont assez éloignés de nous et ne savent pas ce qui se passe, pourraient me Supposer en danger et venir à mon aide :
laissez-moi donc leur prouver que tout est fini et que je me considère comme, parfaitement en sûreté au milieu de véritables caballeros.
Et prenant ses pistolets par le canon, il les jeta par-dessus sa tête, déboucla son sabre,
lui fit prendre le même chemin, puis croisant nonchalamment ses bras sur sa poitrine.
— Maintenant, causons, dit-il, l'œil calme et la lèvre souriante.
Celte dernière action, d'une témérité inouïe, terrassa littéralement les mutins; ils se reconnurent vaincus. et, sans vouloir entrer dans de nouvelles explications, ils s'inclinèrent humblement devant le fier jeune homme, lui baisèrent les mains en lui jurant un dévouement à toute épreuve et se relirèren .
aussitôt avec'une rapidité qui prouvait leur repentir.
Quelques minutes plus tard-, les mules étaient déchargées, les chevaux dessellés et les peones, enveloppés dans leurs ponchos, donnaient étendus devant les feux de veille.
Emile rejoignit ses compagnons, toujours inquiets et immobiles à la place od il les avait laissés, en tordant nonchalamment une Cigarette de paille de maïs entre ses doigts nerveux.
Seulement son visage était pâle et ses yeux éclaires d'un feu sombre. Sur son chemin il retrouva ses armes et les ramassa.
— Vous avez fait des prodiges, lui dit M .
Dubois en lui serrant la main avec reconnaissance. '
— Non, répondit-il avec un doux et calme sourire; seulement je me suis souvenu du mot de Danton.
— Lequel ?
— De l'audace; c'est avec de Vaudace qu'on dompte les fauves, et que sont ces hommes, sinon des bêtes féroces?
— Mais vous risquiez votre vie !
. '— Ne vous ai-je pas dit que depuis longtemps déjà j'en ai fait le sacrifice. Mais n'attachez pas, je vous prie, plus d'importance à Cette affaire qu'elle n'en a réellement; tout dépendait 'd'une résolution ferme et prompte, ces hommes étaient préparés au vol, non à
■ l'assassinat. Voilà tout le secret de la chose.
— Ne cherchez pas, mon ami, à rabaisser une action, dont je vous garderai une recon-
■ naissance éternelle.
AnT ^ a S ! ce c ' ue 3* a * fait Pour vous aujourdhui, demain vous le ferez pour moi, et nous serons quittes.
, T J' ei1 doute, je ne suis pas l'homme de la bataille, moi, je n'ai que le courage civil : devant l'émeute, j'ai peur.
. — Pardieu, moi aussi ; seulement je ne le laisse pas voir. Mais ne parlons plus de cela, nous avons à causer de choses plus importantes, à moins que vous ne préfériez reprendre votre sommeil si malencontreusement interrompvi' — ïl me serait impossible de dormir main-
veillent encore que nous conservons des inquiétudes sur leur compte. Venez.
Ils rentrèrent dans le ràncho, dont le peintre ferma avec affectation la porte derrière lui.
Lorsqu'ils furent assis, le jeune homme déboucha une bouteille de rhum, s'en versa un verre et , après l'avoir goûté , il aspira trois ou quatre bouffées de fumée; puis posant son verre sur la table :
— La situation est grave, dit il en se renversant sur le dossier de son siège; voulezvous que nous parlions à cœur ouvert?
— Je ne demande pas mieux, répondit le vieillaTd en lui jetant un regard voilé sous ses paupières demi-closes.
— D'abord, et avant tout, entendons-nous bien, reprit Emile en souriant ; ici nous ne faisons pas de diplomatie ici, n'est-ce pas ?
— Pourquoi faire? dit en souriant son interlocuteur.
— Dame, la force de l'habitude pouvait vous y entraîner, et croyez-moi, en ce moment ce serait un tort de vous y laisser aller.
— Ne craignez rien, je serai vis-à-vis de vous de la plus entière franchise.
— ïïuml fit le jeune homme d'un air peu convaincu; enfin c'est égal/ je me risque; tant pis pour vous si vous ne tenez pas votre promesse, car je n'ai d'autre intérêt que . le vôtre.
— J'en suis convaincu, parlez donc sans crainte.
— D'abord une question : vous allez à Tucuman, n'est-ce pas?
— Ne vous l'ai- je pas dit.
— En effet, une partie des hommes qui vous accompagnent sont des soldats déguisés que le gouvernement de Buenos-Àyres vous a donnés pour vous servir d'escorte.
— Gomment le savez-vous?
— Avec cela que c'est difficile à deviner; ainsi, vous êtes chargé d'une mission politique?
— Moil
— Parbleu ! cela va de soi; seulement, je vous ferai observer que cela m'est complètement indifférent et que je n'y attache pas la plus minime importance.
— Mais...
— Laissez-moi continuer ; d'après ce qui s'est passé cette nuit, il est évident pour moi qu'une partie de votre escoTte vous trahit et a l'intention de vous livrer aux Espagnols.
— Le croyez-vous?
— J'en suis sûr.
— C'est sérieux, alors!
— Vous avez donc .une .mission ?
— Supposez ce qu'il vous plaira, mais aidez-moi à me tirer d'embarras.
— Bien, je comprends; vous n'avez pas besoin d'en dire davantage. Maintenant, voici mon avis : seul, vous n'arriverez jamais à Tucuman.
— Eh l savez-vous que vot le mien?
— PaTdieu! je le sais bien. Maintenant que ces drôles sont matés, voici ce que je vous propose. ' . -
— Voyons.
— Remarquez bien que ce n'est que votre seul intérêt.
— J'en suis convaincu.
— Si cela vous convient, comme à tort ou
. — Pardon, mais à une condition.
— Alil et quelle est cette condition? fit le vieillard avec une certaine réserve.
— Elle est simple; je crois que vous l'accepterez avec enthousiasme, répondit en riant le jeune homme.
— Dites, dites, je suis tout oreilles.
— 11 faut que je vous avoue que, sans jamais m'êlre bien rendu compte de la raison qui me faisait agir ainsi, j'ai toujours pro^fessé pour la politique et pour tout ce qui s'en rapproche une répulsion profonde.
— Ce n'est pas Un mal, fit le vieillard en hochant la tête d'un air pensif.
— N'est-ce pas? De sorte que si je consens à vous escorter jusqu'à Tucuman et à vous y conduire sain et sauf, c'est à la condition expresse qu'il ne sera pas question de politique entre nous pendant, tout le temps que nous demeurerons ensemble. Dame I que voulezvous? je suis venu en Amérique pour faire de l'art, moi; restons chacun dans notre spécialité.
— Je ne demande pas mieux et je souscris avec joie à celte condition.
— E puis... .
— Ah! il y a encore quelque chose.
— Moins que Tien; par suite de la crainte que je vous ai précédemment témoignée, je veux vous- quitter .en vue de Tucuman, c'està-dire, entendons nous bien, avant d'y entrer, et si quelque jour le hasard nous fait nous rencontrer, vous ne direz jamais à qui que ce soit !e service que je vous aurai rendu; cela vous convient-il ainsi? A celte condition seulement je puis vous accompagner.,
M. Dubois se recuiittUt un instant.
— Mon cher compatriote, dit-il enfin, je comprends et j'apprécie, croyez-le bien, toute la délicatesse de votre procédé envers moi; je m'engage de grand cœur à ne pas troubler votre belle insouciance d'artiste, en venant vous ennuyer par des questions politiques que, heureusement pour vous, vous ne sauriez comprendre ; mais votre dernière condition est trop duTe. Quelque grand que soit lé danger qui me menace en ce moment, je m'y exposerai sans hésiter, plutôt que de consentir à oublier la reconnaissance que je vous dois et à feindre envers vous une indifférence contre laquelle se révolterait tout mon être. Nous sommes Français tous deux, jetés loin de notre pays sur une terre où toutnous est hostile; nous sommes par conséquent frères, c'ést-à-dire solidaires l'un de l'autre; et vous le comprenez si bien ainsi, que tout ce que yous avez fait depuis notre rencontre ne l'a été que par cette raison. Ne vous en défendez pas, je vous connais mieux peut-être qUe vous ne vous connaissez vous-même; mais, permettez-moi de yous le dire, votre exquise délicatesse vous fait en ce moment dépasser le but. Ce n'est pas pour vous, mais pour moi seul que vous craignez dans tout ceci; je ne puis accepter ce sacrifice et celte abnégation. Bien que, comme vous, je ne sois pas homme d'action, cependant je ne consentiraidans aucune circonstance à transiger avec mes devoirs, et c'en est un pour moi, un devoir sacré même, de ne pas oublier ce que je vous dois et de me reconnaître hautement votre obligé.
Ces paroles furent prononcées avec tant de est aussi J franchise et de simplicité, que le jeune homme se sentit ému, il tendit la main au vieillard dont la pâle et sévère figure avait pris, sous l'impression qui ragitait, une expression imposante. 11 lui répondit d'une voix qu'il essayait vainement de rendre indifférente :
— Soit, puisque vous l'exigez, monsieur, je me rends; insister plus longtempsserait inconvenant de ma part, au point du jour nous,
dans
à raison ces bandits professent un certain^ nous mettrons en route, a moins que vous
respect pour ma personne, je vous offre de vous accompagner jusqu'à Tucuman.
— = Mon cher compatriote, cette proposition m'est on ne peut plus agréable sous tous les rapports; je vous en remercie du fond du cœur; vous me sauvez littéralement la vie.
ne préfériez passer un jour oi de.ux^à vous reposer ici.
— Des affaires urgentes m'appellent a Tucuman ; il n'en serait pas ainsi que la révolte de cette nuit suffirait pour m'en gager à presser mon départ.
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— Elle ne se renouvellera pas, je vous eu donne l'assurance ; maintenant ces bêtes féroces sou t muselées et changées en agneaux.
Mieux que vous je connais cette race mélisse, puisque depuis plusieurs mois déjà f habile et je vis au milieu d'elle ; mais on ne saurait user de trop de pruderies ; il est donc préférable que vous partiez le plus tôt possible. Il y a encore trois heures de nuit, profitez -en pour prendre un peu de repos; je vous éveillerai lorsque l'heure du départ sera venue.
Bonsoir.
Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le peintre se relira et le vieillard demeura seul.
— Quel dommage, murmura-tril à parî lui en s'inslalbmt le plus confortablement que cela lui fut possible dans son manteau et en s'étendanl sur la table, qu'un homme aussi heureusement doué, ua si brave coeur, laisse ainsi aller sa vie au vent de la fantaisie et ne consente pas à se jeter dans une carrière sérieuse 1 11 y a en lui, j'en suis«con vaincu, l'étoffe d'un diplomate.
Tout en faisant ces réflexions, il s'endormit. Quant au jeune homme, comme, malgré l'assurance qu'il affectait, il conservait intérieurement une vague inquiétude, au lieu de se coucher dans la chambre quïl habitait d'ordinaire, il s'étendit à la belle étoile man. sut l'esplanade même, en travers de la porte du rancho, et après avoir jeté autour de lui • un regard interrogateur afin de s'assurer que tout était, bien réellement en ordre, il s'endormit d'un sommeil paisible.
A peine les étoiles commençaient-elles à pâlir au ciel et l'horizon à s'iriser de larges bandes d'opale que le peintre était debout et surveillait les apprêts du départ.
Les peones, complètement rentrés dans le devoir, obéissaient à ses ordres avec la plus entière docilité, semblant avoir tout à fait, oublié la tentative de rêbel[ion si heureusement avortée.
Lorsque les mules furent chargées , les cavaliers en selle, le jeune homme réveilla son hôte et l'on se mil en marche.
De l'habitation d'Emile Gagnepain à la ville de Tucuman, la course était assez longue; le voyage dura cinq jours, pendant lesquels il ne se passa rien qui mérite d'être mentionné. On campait chaque soir tantôt dans un rancho de Guaranis abandonné à cause de la guerre, tantôt en rase campagne, et on repartait un peu avant te lever du soleil.
Les peones ne démentirent pas la bonne opinion que le ; jeune peintre avait conçue d'eux, leur conduite fut exemplaire, et, pendant tout le cours du voyage, ils ne laissèrent voir aucune velléité de se révolter de nouveau.
Le sixième jour, après avoir quitté l'habitation, à environ dix heures du matin, les maisons blanches et les hauts clochers de San Miguel de Tucuman, pour lui restituer - le nom que lui donnent les géographes, surgirent à l'horizon.
L'aspect de cette ville est enchanteur, elle semble en quelque sorte s'élancer du milieu de massifs touffus de grenadiers, de figuiers et d'orangers.
Bille au confluent du rio Dolce et du rio Tucuman,- dans une^position comme les Espagols seuls savaient en choisir à l'époque de la conquête, la ville est traversée par des rues droites et larges, munies de trottoirs, et coupée d'espace en espace par de belles places garnies de somptueux édifices ; la population de Tucuman est d'environ douze mille - âmes ; elle possède un collège et une université assez renommée ; son commerce en fait une des villes les plus importantes de la Banda orientale.
A l'époque où nous y conduisons le lecteur, cette importance était accrue encore par la guerre; on l'avait fortifiée au moyen d'un
ments de troupes avaient été dirigés sur celte ville à cause des événements survenus dans le haut Pérou et de rapproche des troupes espagnoles.
Ces différents corps étaient campés autour de la ville, et leurs bivacs offraient l'aspect le plus singulier surtout aux yeux d'un Européen habitué à cet ordre, à celle symétrie et surtout à cette discipline qui caractérisent les armées du vieux monde.
Dans ces camps, tout était pêle-mêle et sans ordre ; les soldats, étendus ou assis sur le sol, jouaient, dormaient, fumaient ou mangeaient, tandis que leurs femmes, car dans toute armée hispano-américaine, chaque soldat est suivi constamment de sa femme,- tandis que les femmes, disons-nous, conduisaient les chevaux à l'abreuvoir, préparaient le repas ou nettoyaient les armes avec celte obéissance passive qui est le propre des Indiennes et' rend sous certains rapports ces malheureuses créatures si intéressantes et si dignes de pitié.
Les voyageurs, contraints de traverser les bivacs pour entrer dans la ville, ne le firent pas sans une certaine, appréhension ; cependant, contre toute prévision, ils n'eurent à subir .aucune insulte et pénétrèrent sans encombre dans San Miguel de Tucu-
La ville paraissait en fêle, les cloches des couvents et des églises sonnaient ajoute volée, les rues étaient encombrées d'hommes et de femmes dans leurs plus beaux et plus frais alours.
— Àvez-Yous un endroit désigné où vous arrêter? demanda le peintre à son hôte.
— Oui, répondit celui-ci, je mo rends aux portales de Ja plaza Mayor.
— Mais auxquels? toute la place est garnie de portâtes.
— A ceux qui font face à la cathédrale; un appartement a été retenu pour moi dans la maison portant le numéro 3.
— Bien; je vois cela d'ici; venez, je yous conduirai jusqu'à la porte- La caravane s'engagea alors dans un dédale
de rues en apparence inextricable, mais, an bout d'un quart d'heure à peine, elle déboucha sur la place May or.
— Nous voici arrivés, dit le peintre ; permettez-moi maintenant de prendre congé de