VI
ZE^Q GÀSMk
Zèno .Cabrai m'avait assigné rendez-vous, était située sur la frontière de la province de Saint-Paul, dont elle était une des plus riches et des plus vastes exploitations..
Afin d'atteindre plus, vite le but de notre langue course, mon guide m'avait, malgré l'es difficultés du chemin, fait/suivre les. rives inondées du riô Uruguay.
Le quatrième jour âpres notre départ du îahcho, nous atteignîmes l'aldea de Santa 4tt& première garde brésilienne en remonfeint le fleuve.
£3 crue excessive du fleuve avait causé des taVâges terribles dans ce pauvre village comppsëd^une douzaine de ranchos à peine; plusieurs avaient été emportés par les eaux et le reste était menacé d'être prochainement envahi; les pauvres habitants, réduits a la plus âtfrjeusé détresse, campaient sur un mpnti^ eûle ëh attendant le retrait des eaux.
Cependant ces pauvres gens, malgré leur misère, nous reçurent de la façon la plus amicalement hospitalière, se mettant à notre disposition pour tout ce qu'ils pouvaient nous fournir et se désespérant de n'avoir presque rien à nous donner.
Ce fut avec un indicible serrement de cœur et une profonde reconnaissance que le lendemain, au lever du soleil, je quittai ces bonnés geiis qui nous comblèrent, à notre départ, de souhaits pour la réussite de notre Voyage.
reste, j'avais accompli le plus dur du
que j'avais à faire.
Je continuai d'avancer à travers un paysage charmant et accidenté; trois jours après ma halte à Santa Ana, vers deux heures de l'après-midi, à un angle de la route, je tournai subitement la tête, et, malgré moi, je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration à l'aspect inattendu de la plus délicieuse campagne que jamais j'aie contemplée.
Mon Guaranis, désormais complètement réconcilié avec moi, sourit avec joie a cette manifestation enthousiaste. C'était à lui que je devais celte splendide surprise qu'il me préparaitdepuis quelques heures en rn'obligeant a prendre, sous prétexte de raccourcir la route, des sentiers perdus à travers des bois presque infranchissables.
Devant moi, presque à mes pieds, car je me 1 juste? trouvais arrêté sur Je- sommet d ? une colline — 3
Au-dessous du flanc escarpé de la hauteur sur laqûehe s'élevaient ces. bâtiments, le Giïàfcu s'élançait en grondant par-dessus lés obstacles que lui opposaient des rochers abrupte et couverts, d'un lichen verdâtre; puis, se. partageant en .. plusieurs bras, U allait se perdre après des méandres sjans nombre dans les sombres vallées qui stetendaient à. droite et à gauche, le né pouvais détacher inés yeux dû spectacle de cette nâtùte grande, âàuvâge et ' réellement imposante ; je demeurais là comme fascine, pë songeant iri à" avancer ni à reculer, tout a l'émotion intérieure que j'éprouvais et ou^ bli&nt tout pour regarder encore, sans me, rassasier jamais de cette vue splendide a laquelle rien ne peut être comparé.
— Que c'est beau 1 m'écriaHe emporte malgré moi par l'admiration.
—N'est-ce pas? mè répondit commèunécho.
le guide qui s'était tout doucement rappro^ ché.
— Gomment nommez-vous ce magni pays?
L'Indien me regarda avec élonnement..
— Ne le savez-vous pas, mi amo, me dit-il. . . .
— Gomment le saurais-;) e, puisque je, viens ici aujourd'hui pour ïa première fois.
— Oh 1 c'est que ce pays est bien connu, mi amo, reprit-il, de bien loin on vient pour le voir, ,,.,,.
— Je n'en doute pas, cependant je désire^ rais savoir son nom.
Eh î mais c'est l'endroit où nous nous
nait des aspects d'un effet saisissant; je parcourus ainsi, sans m'en apercevoir, réspftçg assez étendu qui me séparait dé 1$ fazenjda.
" Àù moment où nous commencions; a gr^Yû un sentier assez, large et. bien entretenu w conduisait âûtx premiers bâtiments, j'aperçUS unc^yaiie;r qui accourait Y( # s nipià;tp;vit#
rendons, mi amo; vous voyez devant vous la
fazenda de rio d*Quro, il paraît que dans les ma fatigue.
jjuti guide hie toucha légèrement lé bra& avec un frémissement de crainte.
' : Le vdyéz^vous, mi amp? me ditril.
-? Qui ? lui répondis-je.
rrr j;ë cavalier?
^ Eh bien?, ■ ■ -. . . ;
— . Ne le reconnaissez- veMs pas», c'est, le sei^ gneur don ?èno Gabral.
w. Impossible 1 m'écriai-je^
k'ihdièn hocha la tôle à plusieurs reprises.,
-7 Bien n'est impossible, au sepor ZènQ,:
murmura-t-il à demi voix,
Je regardai plus attentivement; je reconnus en effet dôh Zèno Cabrai, tnon ancien compagnon de là pampa, il portait le même costume que lors de notre rencontre.
Au bout d'un instant il fut près, de moi.
'-rr' Soyez le bienvenu a la fazenda du. rio, d'Ouro, me dit-il joyeusement en me. tendant la main droite que je serrai çordialgp ment; avez^vous fait un bon voyage?
" '— Excellent, je vous remercié, quoique très fatigant; mais, ajoutai-je en remarquant un léger sourire sur ses lèvres* bien que je ne me donne pas encore pour un voyageur de votre force, ie commence a parfaitement m'habituer; d'ailleurs, l'aspect de voire >aeU I mirable pavs m'a complètement fait oublier
anciens jours toutes ces montagnes que vous voyez étaient remplies d'or et de pierres pré-, cieuses .
-r Et" maintenant? demandai-je intéressé malgré moi.
— Oh 1 maintenant, on ne travaille plus aux mines, lé maître ne le veut pas; elles sont comblées ou envahies par l'eau; lé maître prétend qu'il vaut mieux travailler la terre, et que c'est là le véritable moyen de se procurer la richesse.
— [11 n'a pas tort; comment se nomme l'homme bon qpi raisonne d'une façon aussi
assez êievée, s'étendait encadrée dans un horizon de verdure , formé par une ceinture de forêts vierges, une campagne d'un périmètre d'une dizaine de lieues environ, dont, grâce à ma position, mes regards saisissaient les moindres détails. Au centre à peu près de cette campagne, sur une étendue de deux lieues, se trouvait un lac aux eaux transparentes d'un vext d'émeraude ;, les mon lagn es hoisées et très pittoresques qui l'entouraient, étaient couvertes de plantations aux places où des brûlis avaient été ménagés.
Nous étions à l'endroit où le Guritiba ou Guazu, fleuve assez important, affluent du Parana que nous avions atteint, après avoir traversé le Paso de los enfwles, entre dans le lac. Ses bords étaient garnis de grands buisr, sons de savacous (1), de cocohoïs (2) et d'àningas, sur les branches desquels étaient en ce moment perchées des troupes de petits hérons. Ces oiseaux se tenaient suspendus, au-dessus de la surface de l'eau pour faire la chasse aux poissons, aux insectes ou à leurs larves,
A l'entrée du Guazu, j'aperçus une île que mon guide m'assura avoir été°autref pis flottante.;mais elle ,s ? est peu à peu rapprochée delà rive où elle s'est fixée. Formée prdmiuV yementpar des plantes aquatiques, la terre végétale s y est amoncelée, et maintenant elle est couverte de bois assez épais; puis au loin, au milieu d'une échappée ^ptïe deux c'oïtinés couvertes de forêts, jlaperçus un nombre Gonsidérable de .bâtiments s'élevant en ampiutheatre et domines par un clocher aigu.'
(l) Gancroma eocMëaria.
(2.) Ardea virescens.
e ne sais pas, mi amo ; on prétend que la fazenda et toutes les terres qui en dépendent appartiennent à don Zèno Cabrai; mais je n'oserais l'assurer ; du reste, cela ne m'étonnerait pas, car on raconte de singulières choses sur ce qui se passe dans les caldeiras que vous voyez là bas, ajouta-t-il en me désignant du doigt des trous ronds en forme d'entonnoir, percés dans les rochers, lorsque le Viraçao s'élève sur la surface du lac et en agiteles eaux avec tant de violence que les pirogues sont en danger de périr.
— Que raconte^t-on donc de si extraordinaire?
; — Ohî des choses effrayantes, mi amo, 'et que moi, qui suis un pauvre Indien, je 1 n'oserais jamais répéter à un senor comme vous.
J'eus beau presser mon guide pour l'obliiger à s'expliquer, je ne pus en tirer que des ■interjections de frayeur accompagnées d'innombrables signes de croix, pe guerre lasse, ,je renonçai à l'interroger davantage" sur un sujet qui paraissait lui déplaire tant, et je changeai de conversation,.
ttt Dans combien de temps arriverons-nous ià la Jazenda 2 lui demanà,ai-je, ttt Dans quatre heures, mi amo.
•^ Grpyez-vous que don Zèho sera déjà arrivé $t que nous le rencontrerjons?
rr~. Qui sait, mi amo ; si le sefiQf don zèno
veut être arrivé, il le sera ; sinon, nùp. .
Battu sur qe point comme sur le premier,
je rëiiônçài dénnitiyement a adresser à mon
guidé des questions auxquelles,, comme à
| plaisir, il faisait de si ridicules réponses, je
me bornai à lui donner l'ordre du départ.
Au fur et à mesure que nous descendions dans la vallée, le paysage changeait et pré-
-rr-N'esi-ce pas qu'il est beau, mo dit-il:
avec orgueil et qu'il mérite d'être vu et ap-* précié même après les plus beaux paysages, européens. , ■ „ , .
— Certes, d'autant plus qu entre eux et lui toute comparaison est impossible.
' — Vous avez été satisfait de cebribon, iç> suppose, dit-il en se tournant vers le guâd^ qui se tenait modestement et çrainfiyeinen$ en arrière. ■ ;■■■
r^ Fort satisfait; il a complètement rapliet^ sa faute. * ;
r-,- Je le savais déjà, mais je suis çpntept, de l'entendre dire paT vous, cela nie raçoorn* mode avec lui. Cours en avant, piçaro^ et .ftn nonce notre arrivée.
L'Indien ne se fit pas répéter l'ordre qui lui' était donné, il pressa les flancs de son chev^ et partit au galop, .
rr Ces Indiens^ sont de singulières natures, reprit don Zèno en le suivant du regard, on né peut les dompter .qu'en les menaçant àveG; rudesse, mais, sonime toute, ils ont du bon et avec de la volonté on parvient toujours à en faire quelque chose.
— Yous exceptez sans doute, répondis-je en souriant, ceux qui voulaient vous f aire un si mauvais parti lorsque j ? eus le plaisir de Vous rencontrer. ■
— Pourquoi donc cela? les pauvres diables agissaient dans de bonnes intentions au point de vue de leurs idées étroites, en cherchantà se débarrasser d'un homme qu'ils : redoutent :et qu'ils croient leur ennemi, je ne puis pas leur gaTder rancune pour cela.
— *Vous ne craignez pas, en vous aventu^ rant ainsi, d'être un jour victime de leur pôr fidie? ,
— il ep sera ce qu'il plaira à Bien! quant à moi' j'accomplirai jusqu'au bout la mission que je me suis imposée. Mais laissons celai vous resterez quelque temps avec nous;, nestce pas,* don Gustavi ? , . /
^ rleux on, trois iours seulement, réppp>
dl L,|%isagé de mon hôte se Teplbrunit &$$& tement h cette déclaration. ' ;: r
— Yous étés bien presse?, me .dit-il. .
— Nullement; je suis, au contraire, absolument maître de mon temps. " .. -
' — Alop peurqupi vouloir nous quitter ;..gt
il:
— Dame, répondis-jê, ne sachant trop que dire, je crains de vous gêner.
■;. "Don Zèno Cabrai me posa amicalement la main sur l'épaule, et me regardant attentivement pendant une minute ou deux :
— Don Gustavio, me dit-il, quittez une fois pour toutes ces façons européennes qui ne sont pas de mise ici; on ne gêne pas un homme comme moi, dont la fortune s'élève à plusieurs millions de piastres, qui est maître après Dieu d'un territoire de plus de trente lieues carrées et qui commande à plus de deux mille individus blancs, rouges et noirs; en acceptant franchement l'hospitalité que cet homme vous offre loyalement comme à un ami et à un frère, on lui fait honneur.
— Ma foi, répondis-je, mon cher hôte, vous avez une façon de prendre les choses qui rend un refus tellement impossible, que je me mets complètement à votre discrétion ; laites de moi ce que bon vous semblera.
— A la bonne heure, voilà qui est parler à la française, sans ambages et sans rélicences; mais rassurez- vous , je n'abuserai pas de la latitude que vous me donnez en vous conservant malgré vous auprès de moi; peut-être même, si vos idées vagabondes vous tiennent toujours au cœur, vous ferai-je d'ici quelques jours une proposition qui vous sourira.
— Laquelle? m'écriai-je vivement.
— Je vous le dirai : mais, chut! nous voici arrivés.
En effet, cinq minutes plus tard nous entrâmes dans la fazenda entre une double haie de domestiques rangés pour nous recevoir et nous faire honneur.
3e ne m'étendrai pas sur la façon dont l'hospitalité me fut offerte dans cette demeure réellement princière.
Quelques jours s'écoulèrent pendant lesquels mon hôte chercha par tous les moyens à me distraire et à me faire agréablement passer le temps.
Cependant, malgré tous ses efforts pour paraître gai, je remarquai qu'une pensée sérieuse le préoccupait; je n'osais l'interroger craignant de lui paraître indiscret, seulement j'attendais avec impatience qu'il me fît une ouverture qui me permît de satisfaire ma curiosité en lui adressant quelques questions crue j'avais incessamment sur les lèvres et que ^retenais à grand'peine.
Enfin, un soir, il entra dans ma chambre; un domestique dont il était accompagné portait plusieurs liasses énormes de -papiers.
Après avoir fait déposer ces papiers sur une table et renvoyé le domestique, don Zèno s'assit près de moi, et après un instant de réflexion :
— Don Gustavio, me dit-il, je vous ai parlé d'une expédition à laquelle j'avais l'intention de vous associer, n'est-ce pas?
• .- ~- n effet, répondis-je, et je suis prêt à vous suivre, don Zèno.
— Je vous remercie, mon ami ; mais avant que d'accepter votre consentement, laissezmoi vous donner quelques mots d'explication.
— Faites.
— L ? exp édition dont il s'agit est des plus sérieuses ; elle est dirigée vers des contrées inconnues qui n'ont été que rarement et à dé longs intervalles foulées par les pieds des blancs ; nous aurons des obstacles presque infranchissables à surmonter, des dangers terribles à courir; malgré les précautions prises par moi pour assurer notre sûreté, je
. dois vous avouer que nous risquons de trouver la mort au milieu des hordes de sauvages qu'il nous faudra combattre ; moi, mon sa-
. crifi.ce est fait, j'ai mûrement réfléchi et pesé avec soin dans mon esprit toutes les chances de réussite ou d'insuccès que nous devons rencontrer.
— Et vous partez?
■«— Je pars, oui, parce que j'ai les plus sérieux motifs pour le faire; mais vous, votre position n'est pas la même, je ne me reconnais pas le droit de vous entraîner à ma suite
dans une tentative désespérée, dernier coup d'une partie commencée depuis longues anrnées et dont le résultat doit, à part votre
amitié pour moi, vous demeurer indifférent.
— Je partirai avec vous, don Zèno, quoi qu'il advienne, mon parti est pris, marésolution ne changera pas.
Il garda un instant le silence.
— C'est bien, me dit-il enfin d'une voix émue, je n'insisterai pas davantage; plusieurs fois nous avons, entre nous, parlé des Paulislas, vous m'avez demandé des renseignements sureux, ces renseignementsvousles trouverez dans ces notes que je vous laisse; lisez-les attentivement, elles vousapprendrontlesmotifs de l'expédition que je tente aujourd'hui; si lorsque vous aurez lu ces notes, la cause que je défends voue paraît encore juste et que vous consentiez toujours à m'accorder votre concours, je l'accepterai avec joie. Adieu, vous
pittoresque costume des Serlanejos et étaient amies de sabres, pistolets, couteaux et carabines; leur laço pendait roulé, attaché par un anneau au côté droit dé leur selle.
Nous ferons remarquer que les bolas, cette arme terrible du gaucho des pampas de là Banda orientale, sont complètement inusitées dans l'intérieur du Brésil.
Ces hommes au teint hâlé, à la mine hautaine, fièrement campés sur leurs chevaux, la main reposant sur leurs armes, prêts à s'en servir, et leurs regards incessamment fixes sur les taillis et les buissons afin d'éclairer, la route et d ? éventer les embuscades, offraient aux rayons obliques et sans chaleur du so'~ leil couchant, au milieu de cette nature majestueuse et sauvage, une ressemblance frap^ parité avec ces troupes d'aventuriers paûlistas qui, au seizième et au dix-septième siècle,, semblaient conduits par le doigt de Dieu pour
fez trois jours devant vous pour apprendre tenter ces explorations téméraires qui deï qu'il vous faut savoir; dans trois tours valent donner de nouvelles contrées a la mé-
av
ce qu'il vous iaui savoir; aans trois jours nous nous séparerons pour ne plus nous revoir, ou nous partirons ensemble.
Don Zèno Cabrai se leva alors, me serra la main et quitta la chambre.
Trois jours après je partis avec lui.
Ce sont ces notes, mises en ordre par moi, suivies de l'expédition a laquelle je pris part, que le lecteur va lire aujourd'hui;^ n'ai pris que la précaution de changer certains noms et certaines dates, afin de- ne pas blesser la juste susceptibilité de personnes encore existantes- et dignes, sous tous les rapports, de la considération dont elles sont entourées au Brésil; mais, à part ces légères modifications, les faits sont, de la plus rigoureuse exactitude, je pourrais, au besoin, fournir des preuves à l'appui de leur véracité.
J'ai aussi jugé nécessaire de complètement m'effacer dans la dernière partie du récit pour laisser à cette histoire, dont je fais à son tour juge le lecteur, toute sa couleur et tout son cachet de sauvage et naïve grandeur.
Puissé-je avoir réussi à intéresser ceux qui me liront, en leurfaisant connaître des mœurs si différentes des nôtres, qui s'effacent tous les jours sous la pression incessante de la civilisation et bientôt n'existeront plus que dans le souvenir de quelques vieillards, tant le flot du progrès monte rapidement, même dans les contrées les plus éloignées.