V-lîi-I
ZENQ CABRAL
voici à yos ordres, prêt à écouter la eommu-i cation que vous avez sans doute à me faire, ; et à répondre ensuite aux questions qu'il vous plaira de m 'adresser, autant toutefois: que cela dépendra de moj; veuillez donc:
vous expliquer, je vous prie, car vous savez aussi bien que moi combien le temps nous presse. J '
— Senor don Zèno Cabrai, depuis longues années nous nous connaissons, répondit le Cougouar.
— Oui, fit le partisan dont les sourcils se froncèrent, c'est vous,, Diogo qui, lorsque l'étais -bien jeune encore., êtes venu à travers
l'une des principales familles du royaume.
— Ma mère? .
— Une Portugaise ausi noble que belle .et vertueuse.
— Ainsi j'appartiens à la race blanche ?
— Oui.
*- Je m'en doutais, murmura le jeune homme, mais comment se fait-il que j'aie été élevé par les Guaycurus.
— après la mort de votre mère lâchement assassinée sur le soupçon d'une faute qu'elle n'avait pas commise, je vous enlevai moimôme pour vous ravir à la haine implacable d'un homme qui voulait vous tuer sur le Ca-
mille périls m'annoncer la mort funeste de i dayre- de celle qui vous avait donné le jour,
ma sœur; depuis ce joui" nous sommes constamment demeurés eu relations, liés par le même serment, de vengeance, vous entrant dans la vie indienne et moi adoptant la vie du Gaucho et du Paulisla, afin que, le jour de la justice divine arrivé, l'homme que depuis tant d'années nous poursuivons,- ne réussit point à nous échapper. J'ajouterai» Diogo„ dit-il avec une émotion contenue, que jamais je n'ai rencontré un cœur plus dévoué, un ami plus sincère que vous, et une âme plus grande et plus noble.
— J'ai fait mon devoir envers vous et envers ma maîtresse, senor don Zèno ; à tous deux |e vous ai obéi. Dieu, qui voit tout, saura, je n'en doute pas, me tenir compte de mes bonnes intentions.
— Sur un point, Diogo, sur un point seulement, jVurais peut-être eu des reproches à vous adresser. Jamais vous n'avez consenti à me dire comment ma pauvre sœur .était morte, en quel endroit se trouve son tombeau.
— Caballero, répondit Diogo avec un embarras mal dissimulé, a quoi bon. revenir sur ce sujet. Un serment solennel me forme la bouche ; voulez-vous donc me contraindre ^ commettre un parjure? Un jour viendra où vous saurez tout.
Zèno Cabra! baisse la tête sans répondre.
— Me permettrez- vous, Seigneurie, reprit Diogo ou le Cougouar, ainsi qu'il plaira au
lecteur de le nommer, me permettez -vous de ■reprendre l'entretien où nous l'avons laissé.
Le partisan fituo geste d'acquiescement.
■-T7- Seigneurie, dit le capitao, l'heure est arrivée d'instruire Gueyma de ce qu'il doit sa-voir; seul vous pouvez éclaircir les ténèbres qui enveloppent son ^existence, lui et moi nous attendons de vous que vous daigniez le faire ; c'est ce motif seul qui m'a engagé à vous demander cet entretien.
. — Oh i senor, s'écria Gu< yma avec ioutrélan de la jeunesse, je vous en supplie au nom de l'amitié que vous semblez me témoigner au nom du pacte conclu entre nous et qui nous fait frères, parlez, que je sache enfin qui je suis. A t
— Enfant,' répondit douloureusement. Zèno Cabrai, n'êtes-vous pas heureux ainsi, à. quoi bon porter le trouble dans voir© cœur et y ouvrir un gouffre où disparaîtra tout votre bonheur à venir? Hélas! la science tue; conservez voire insouciante «ignorance, vous êtes jeune, la vie vous sourit, l'amour vous attend bientôt peut-être, ne sacrifiez pas les joies, d'une existence tout entière .à une vaine cu- : riosité ; bientôt le repentir entrerait dans votre âme, mais alors il serait trop tard 1
Le jeune chef avait .écouté .ces paroles avec une impatience et une agitation que le respect qu'il éprouvait à son insu pour Zèno Cabrai avait seul réussi a contenir.
— Oh ! s'écria -t— il avec explosion, quoi qu'il arrive, je veux tout savoir ! Parlez î parlez !
■!=-7- Vous l'exigez?
— Je vous en prie, SeigneuT, répondit-il d'une voix tremblante. .-."■
— Soit 1 Puisqu'il en est ainsi,, que votre
et je vous confiai aux soins de Diogo en lui faisant jurer de vous élever auprès de lui et de ne jamais vous laisser soupçonner à quelle race vous appartenez,
— Je l'en remercie, dit le jeune homme avec une énergie sauvage, cette race je ia hais, je suis honteux de lui' appartenir, puisque le meurtrier de ma mère un fait partie, car c'était un blanc n'est-ce pas?
•— Celait un blanc, répondit Zèno Cabrai, qui suivait attentivement sur le visage du jeune homme les diverses passions qui, tour à tour, s'y reflétaient.
— Bien I je: ne veux même pas savoir, reprit -il avec feu., quel est le nom de ma famille; que m'importe cela, à moil je me nomme Gueyma, je suis enfant des Guaycurus, un des capitaos les plus renommés de la nation; ce nom et ce titre me suffisent, je n'en veux pas d'autre.
— Gueyma, dit Zèno en lui tendant la main, vous êtes un homme de cœur, je vous aime; Diogo, je vous remercie de l'avoir élevé alnçi.
— Un mot encore, un seul, reprit le jeune homme. •
— Parlez!
— L'assassin de ma mère vit-il encore?
— 11. vit.
— Savez-vous où il est?
— Je le sais.
— Vous me le direz ?
— Oui.
— Quand?
. — Dans cinq jours-
— Vous me le promettez ?
— Je vous le jure.
— M'aiderez- vous à le trouver ?
— Je vous mettrai en face de lui,
— Merci, don Zèno Cabrai, voilà "tout ce que je voulais savoir ; adieu, ma tête est en feu, j'ai besoin d'être seul. ;
Et se levant d'un bond de bête fauve, le jeune homme s'élança sur la pente de la colline et disparut avant même que ses amis pussent essayer de le retenir.
Il y eut un instant de silence.
— Ce jeune homme a un grandoœur, murmura enfin le partisan.
— Oui, reprit Diogo., c'est une belle et noble nature, son cœur sera brisé.
— Le mien ne Test-ii pas? répondit durement le montonero. «
Le capitao se tut,
— Parlons d'affaires, reprit brusquement don Zèno ;au bout d'un instant.
La conversation changea alors et roula tout:
^entière sur les événements que Diogo et Zèno Cabî^al préparaient depuis si longtemps, et dont l'èclosioh allait incessamment avoir ;iieu. .■■■.-■-.
Buis, lorsque les deux hommes eurent ar-; entre eux les dernières mesures qu'ils i ijugèrent nécessaires pour la réussite de leurs Iténébreux projets, le capitao se retira et Zèno iCabral demeura seul avec don Sylvio Quiiroga.
Pendant .le ion g entretien de son chef avec
un repos qui, sans doute lui était nécessaire, Use mit à marcher à grands pas de long en large devant le feu.
Au; lever du soleil, celte promenade durait encore.
Le partisan était pâle comme un cadavre, ses yeux rouges brillaient d'un feu sombre et lançaient des lueurs étranges* un frémissement convulsif agitait tous ses membres et clés gouttelettes d'une sueur glacée perlaient à ses tempes.
Zèno Cabrai avait vieilli de; dix ans en quelques heures.
Quelle lutte terrible avait-il donc soutenue contre ses pensées pendant cette longue insomnie d' une nui£ tout entière ?
Catastrophe.
Au souffle bienfaisant de la brise matinale qui se jouait dans ses cheveux et rafraîchissait son front brûlant, Zèno, Cabrai sembla renaître à la vie; il se redressa fièrement ; les rides qui sillonnaient son visage s'effacèrent, sa belle physionomie reprit son calme ordinaire, et n'eût été la pâleur hvide répandue sur ses traits, certes, personne n'eût deviné l'orage terrible qui, pendant de longues heures, avait gronde dans son cœur.
D'un regard perçant, il examina le paysage que la veille il n'avait fait qu'entrevoir a travers les dernières heures du jour;
draî.
volonté EOit:fditel...iQterrogez^moi,je-répon- î |ies guerriers: guaycurus, le vieux soldat, ^qui: n-irn^ ,.™«« «~ ... m/ » • . Ime comprenait pas iun mot à ce qui se disait avez connu ma famille, n'est-ce 1 ;e t qui, <en ^ouke, était accablé de fatigue, Mettait bravement endormi devant letfeu.
- Quittait mon père? ; L ^ Montonero respecta son sommeil,, .jeta
Je l'ai connue.
— Un seigneur portugais appartenant k
ïquelques ponchos sur lui pour le garantir du I Si léger <qu' ,îf roid, et au lieu de l'imiter et de se livrer «suffît pour eve:
en deux parties presque égales, et promenait son cours sinueuxdans toute sa longueur, ces bois touiïus éparpillés ça et la, jusqu'à la colline au sommet de laquelle il se trouvait placé comme sur un immense belvéder, les moindres accidenlsenfin lui rappulaient complètement le paysage gravé dans sa mémoire.
Cette région était bien Celle qu'il voulait atteindre et vers laquelle, depuis tant de jours déjà, il se dirigeait au galop furieux de son cheval.
Un sourire de satisfaction sinistre entrouvrit ses lèvres pâlies , car à certaines ondulationsdes herbes, ondula lions imperceptibles pour tout autre que pour lui, il reconnaissait que Diogo ne lavait pas trompé, que ses alliés étaient déjà rendus à leur poste, et que cette plaine, si tranquille et si solitaire en apparence, s'animerait .tout à coup et vivrait d'une existence fébrile, à un cri poussé paT lui: que des milliers. d'hommes, en ce moment blottis et cachés dans l'herbe, surgiraient subitement et bondiraient en poussant leur cri de guerre à son premier signal.; son front s'illumina soudain d'une .auréole d'orgueil, et ce fut avec un accent de triomphe indicible qu'il murmura, en jetant un regard de satisfaction hautaine-autour de lui, ce seul
mot : "' * '"
— Enfin';!....
Mot qui pour lui résumait, toute une existence de luttes pour arriver à un but désor~ maïs atteint. -
11 demeura un instant pensif t : puis, relervant fièrement la tête, passa la main sur, son front comme pour chasser uné { .pensée importune, et s'approcha à grands pas, du foyer -devant lequel le vieil officier : é>.it toujours étendu, dormant comme; «'il devait ne, se ré-* veiller jamais.
Pendant orne -minute ou deux, il regarda avec envie peut-être, ie sommeil calme, de «on «vieux compagnon d ? ar<mes, r (puis il se décida enfin à le pousser doucement du=pied>
été. icet attouchement* il
éveiller don?SylYio.
'fc
fr
te
*»=•*< .i*:vjti
Vf
ta
, — Elil s'écria-t-il en se frottant les yeux et en regardant autour de lui d'un ait effaré, Dieu me pardonne, je crois que j'ai dormi I
— Oui; un peu, répondit en souriant le montonero, pendant sept ou huit heures à peuples. , ,, ■
— Tant que cela ! s'écria le vieux soldat en rejetant les pellones loin de lui et se levant d'un bond. •
— Un peu plus peut-être, 3e ne sais pas au juste. ,,
— Oh! général, s'écria le capitaine d'une voix désolée, je ne me pardonnerai jamais ce manque involontaire de respect.
— Où voyez-vous un manque de respect là-dedans, mon cher Quiroga ; vous étiez fatigué d'une longue course, faite à pied dans les ténèbres ; vous aviez envie de dormir, vous vous êtes endormi : cela est fOTt naturel, il me semble.
— Mais il fallait me réveiller, général.
— Pour quoi faire? Ma foi, vous donniez si bien que je ne m'en suis pas senti le courage.
— Le fai est, général, s'il faut vous l'avouer, dit-il naïvement, qu'il y a longtemps que j'ai fait un aussi bon somme.
— Vous voyez bien. Ahl ça, maintenant songeons un peu à nos affaires ; la cuadrilla est arrivée, n'est-ce pas?
— Depuis deux jours, oui, général ; elle a pris le campement que vous aviez désigné dans un bois assez touffu, situé près de la rivière, et au centre duquel se trouve une clairière assez vaste.
■■— De mieux en mieux. Ce campement estil loin d'ici?
— A une lieue tout au plus, général. Tenez, dans celte direction, ajouta-t-il en étendant Je bras vers un point de l'horizon.
— C'est parfait. Yenez ; mieux vaut nous y rendre tout de suite. Vous savez le chemin ?
— Oh! de jour, je ne craip-^ pas de m'égarer.
Ils se mirent en marche côte à côte.
— Gomment vous ne montez pas à cheval, général?
— Non, je préfère le mener en bride; d'ailleurs Je trajet n'est pas long, et rien ne nous pressB ; nous causerons plus facilement ainsi.
— A votre aise, général j je* ferai ce qui vous conviendra.
— Depuis que vous êtes ici avez-vous reçu des messages ?
— Un seul générai.
— Ah i aîi'l et de quelle pari? demanda le Montonero avec une nuance de curiosité.
— De la part de don Juan Armero.
Zèno Cabrai tressaillit imperceptiblement.
— Et q ue nous annonce ce message, mon vieil ami? dit-il.
— Une nouvelle qui, je le suppose, vous fera plaisir, général; don Juan Armero nous dit qu'il n'est plus qu'à vingt-cinq lieues d'ici et qu'il espère arriver demain dans la matinée, au plus tard.
— Diable 1 j'ai bien fait de me^pTesser alors. Meniionne-t-il les personnes dont il est accompagné?
— Certes, général, ce sont celles-là même que vous attendez, c'est-à-dire le général don Eusebio Moratin et le Français, son âme damnée 1 II cite aussi deux Gauchos, deux mauvais drôles à face patibulaire qui, à Santiago del Estero, se sont joints à l'escorte, il témoigne même une certaine inquiétude au sujet de ces drôles.
— Oui,, oui, je sais ce dont il s'agit, répon-
dit don Zèno en se frottant les mains "d'un air de bonne humeur, ces coquins sont de ma connaissance, c'est même un peu grâce à ma protection qu'ils ont été incorporés à l'escorte.
^- Alors vous êtes satisfait, général? tout va ainsi que vous le désirez?
— Je ne pourrais souhaiter mieux, mon vieil ami.
— Alors au diable la mélancolie, s'écria le capitaine d'un air radieux, le chagrin tuerait
un chat!
Le général éclata de rire à cette sortie insolite de don Sylvio Quiroga, et ils conlinuèrent à s'avancer en causant de choses et d'autres.
Ils arrivèrent bientôt au bois dans lequel était campée la cuadrilla et se trouvèrent au bout de quelques minutes dans la clairière où le gros de la troupe était réuni.
En l'absence de don Sylvio, le plus ancien officier du corps, la cuadrilla était commandée par don Eslevan Albino.
Le jeune officier reçut son chef avec de grandes démonstrations de joie.
— Vous ne m'attendiez pas aussi tôt, sans doute, don Albino? lui dit le montonero.
— Pardonnez -moi, général; depuis une demi-heure déjà, votre approche m'avait été signalée par les sentinelles.
— Vous faites bonne garde.
— Nous obéissons à vos ordres. Notre cordon de sentinelles s'étend à une lieue environ dans toutes les directions de l'endroit où nous sommes, et bien, qu'elles ne crient pas : Qui vive? elles sont échelonnées de façon à communiquer entre elles.
— Je suis content de vous, don Albino. Vos dispositions sont bien prises; vous vous êtes, en celte circonstance, montre officier d'expérience et d'inilialive : c'est bien !
— Vous êtes mille fois trop bon, général, répondit le jeune homme, en rougissant de plaisir à cet éloge mérité de sa conduite.
Vers le soir, un nouveau message de don Juan Armero annonça que, à cause d'un ac- 1 cident survenu, le général Moratin n'arriverait pas avant trois jours.
Cette nouvelle, loin de contrarier Zèno Cabrai, lui causa au contraire une vive satisfaction, parce qu'il avait été averti, d'autre part, que les Brésiliens ne seraient au rendez-Yous . qu'à cette "même époque; cette singulière coïncidence, en lui donnant tout le temps de prendre ses dernières mesures, cadrait parfaitement avec l'exécution de ses plans.
Les deux jours qui suivirent furent employés par Zeno Cabrai en courses incessantes dans la plaine, afin de s'assurer de la position des détachements al&és, et de rectifier celles qui ne lui paraissaient pas favorables. Du. reste, si on peut se servir de celte expression, bien que toujours solitaire en apparence, la plaine était littéralement bourrée de troupes ; toutes les nations amies ou vassales des Guaycurus avaient envoyé leurs contingents. Ceux-ci, afin de parer à toute éventualité, s'étaient même décidés à expédier leur dernier détachement, celui commandé par Gueyma et Diogo, ou le Cougouar.
Seulement, une vingtaine de guerriers, sous les ordres d'Arual, étaient demeurés dans la clairière du llano de Manso, afin de protéger le peintre français et ses deux compagnes.
Le jeune homme, curieux comme un artiste, et fort inlrigué par tout ce qui se passait autour de lui, avait vivement intercédé aupïès de Tarou-Niom afin d'obtenir la permission de le suivre ; le chef, auquel le caractère du jeune homme plaisait beaucoup, s'était laissé convaincre et avait consenti à l'emmener ainsi que Tyro. Arual était donc demeuré seul au camp avec OEil-de-Golombe, la marquise et doîïa Eva; mais les deux dames avaient maintenant la conviction que le chef indien leur portait un véritable intérêt et elles ne craignaient plus de demeurer sous sa protection ; seulement, tous ces mouvements qui s'exécutaient autour d'elles, sans qu'elles en connussent les causes, les plongeaient dans une inquiétude mortelle, que les assurances réitérées d'Arual ne parvenaient pas à calmer; un pressentiment secret, qu'elles ne savaient à quoi attribuer les avertissait qu'elles n'étaient pas aussi étrangères qu'elles le supposaient
Le grand chef des Guaycurus reçut le Montonero avec les plus grands honneurs et les marques de la plus haute estime et de la plus vive amitié.
Emile qui, depuis qu'il habitait avec les Indiens, s'était peu à peu identifié avec leurs coutumes, ne comprenait rien à celte récepion, sien dehors de leurs usages, il fut intérieurement attristé de voir le partisan si avant dans les bonnes grâces du chef, et il trembla pour ses compagnes.
Cependant Zèno Cabrai, en apercevant le jeune homme, était accouru vers lui les bras ouverts, paraissant éprouver beaucoup de plaisir de le revoir; puis il avait hautement fait l'éloge de son courage et de son cœur à Tarou-Niom.
Emile, contraint de répondre à ces marques d'amitié, ne l'avait cependant fait qu'avec une certaine froideur que le partisan n'avait pas paru remarquer, car il avait continué de causer assez longtemps avec lui; enfin il avait pris congé et s'était retiré.
Zèno Cabrai avait franchi la limite du camp des Guaycurus, il allait s'engager dans une sente de bête fauve qui serpentait dans les hautes herbes, lorsqu'il s'entendit appeler à deux reprises à voix basse.
— Qui m'appelle? répondit -il en s'arrêtant.
— Moi, répondit-on aussitôt.
Et un homme s'élança du milieu d'un taillis
sur la pente.
— Gueyma ! fit le Montonero avec étonne -
ment.
— Oui, setior, répondit le jeune homme, c'est moi
— Que me voulez-vous ? mon ami.
— Vous faire souvenir que c'est demain que les cinq jours expirent.
— Je m'en souviens, mon ami. Vous exigez donc que je tienne ma promesse?
— Je veux connaître l'assassin de ma mère, dit-il avec une sourde énergie.
Zèno Cabrai lui jeta un regard de douce compassion.
— Votre mère, vous ne l'avez pas connue,
dit-il.
— Si effacés que soient les souvenirs de ma première enfance, Tépondit le jeune homme d'une voix tT.i.ste,cessouvenirssonttoujours demeurés intacts au fond démon cœur; unenfantn'oublie jamaissa mèrelorsqu'ilaétéassez heureux pour recevoir ses caresses si douces. Ecoutez,ajouta-l-il en saisissant brusquement le bras du Montonero, souvent, pendant mon sommeil, il me semble voir son visage souriant se pencher vers moi ; ses grands yeux bleus pleins de larmes fixent sur moi des regards d'une ineffable douceur, ses longs cheveux bruns flottent en désordre sUr ses épaules de neige ; elle murmure des paroles que je ne puis comprendre, mais je sens alors mon cœur se gonfler de joie et de bonheur.
Zèno Cabrai écoutait le jeune homme avec une surprise qu'il n'essayait pas de cacher.
Ce qu'il entendait le confondait malgré lui ; cette espèce de double vue qui faisait en dormant revoir, telle qu'elle avait été en effet, à un fils la mère qu'il avait perdue presqu'au berceau, bouleversait toutes ses idées; sa main droite, cachée sous son poncho, semolait agitée de mouvements fébriles.
— Oh! don Zèno, reprit le jeune homme avec un accent de conviction impossible à rendre, vous croyez que je n'ai pas connu ma mère 1 Mais vous ne savez donc pas que je la vois toutes les nuits veillant sur mon sommeil. Elle paraîtrait ici, devant nous, en ce moment, je la reconnaîtrais, ajouta-t-il avec un accent de tendresse inehable.
Par un mouvement brusque, don Zèno retira son bras de dessous son poncho et tendant un médaillon au jeune homme.
~ ^ aux eve- .
nements qui se préparaient et que ces évé- 1 — Regardez! dit-il nements auraient une grande influence sur — Ma mère l s'écria le
chef en s'emparant
eur sort futur.
La veille du jour où le général Moratin devait arriver, Zèno Cabrai alla faire visite à ,Tarou-Niom. jg
du médaillon, et, avec une joie délirante, il le couvrit de baisers.B ..'..,
Mais l'émotion que lui avait fait éprouver cette vue inespérée avait été trop forte, une.
-iiîiÛiJ
ZENO GÀBRAL.
réaction terrible s'opéra, le jeune homme pâlit affreusement; il chancela, pressa l'image adorée sur sa poitrine et roula sur le sol en murmurant une dernière fois d'Uhê Voix déchirante :
■^ Ma mère I
Il était évanoui. Zèno Cabrai avait disparu.
Le lendemain, une heure environ avant le lever du soleil, le campement des montoneros offrait un coUp d'œil des plus singuliers et des plus pittoresques ai la fois.
Le signal du réveil avait été donné à la cuadrilia par Zèno Cabrai, et les oflicieTs allaient de soldat en soldat pour les obliger à se lever, ce que ceux-ci ne faisaient qu'à leur corps défendant, en grommelant, en se détirant et en bâillant à se démettre la mâchoire, tout en répétant que le jour n'était pas encore venu.
Mais enfin, bon gré malgré, au bout de dix minutes tout le monde était debout.
La cuadrilia de Zèno Cabrai était peut-être la plus belle et la mieux organisée de toute la Bande orientale; elle se composait d'environ six cents hommes, tous choisis avec soin par leur chef et dont le courage était éprouvé ; c'était donc, en réalité, pour une cuadrilia formée seulement de volontaires, un véritable corps d'élite.
Au moment où le soleil apparaissait enfin au-dessus de l'horizon, tous les soldats étaient frais, dispos, complètement armés et prêts à combattre.
Le général, ainsi qu'ils nommaient leur chef, les passa minutieusement en revue afin de s'assurer par lui-même que tout était bien en ordre ; puis il commanda qu'on fît manger la troupe, -
Chacun se mit aussitôt en devoir de préparer le repas, qui fut mangé d'un bon ap
vous donc ma présence déplacée au milieu [balle, gisait sûr le sol étroitement Hé. avec un
de vous ? ou bien supposeriez-vous que je ne prends pas aussi à cœur que vous-mêmes lés intérêts de la patrie?
Il se tut, semblant attendre une réponse ; mais les personnages les plus intéresses dans le débat ne se sentaient pas encore assez remis de l'émotion qu'ils avaient éprouvée pour être certains de répondre avec avantage.
Zèno Cabrai haussa les épaules.
senor général Don Eu-
lasso ; don RoqUe et don Sebàstiao, tous deux sans blessures, étaient garrottés aussi et renversés sur le sol, à quelques pas du général Moratin ; quant à M. Dubois, au moment où il retirait deux pistolets de sa poche et se préparait à vendre chèrement sa vie, il avait reçu une balle au milieu du front et avait été tué roide.
On voit que Mataseis et Sacatripas avaient essayé de gagner honorablement l'argent
■^- Comment vous, „~- — D ~~~„. — „„^. J , __ „„___ . - ,
sebio Moratin, vous n'avez pas une parole de [qu'ils avaient reçu : eux seuls avaient tire, bienvenue pour moi, qui n'ai pas craint de Zèno Cabrai ayant donné l'ordre dé s'emparer faire un si long voyage afin de vous rencon- J ~~ -™ -— *<— ™* ^ ™™ «™ «**»* trèr? ni vous non plus, senor Dubois? Ah!
ça, mes maîtres, savez-Yous que ceci commence à me sembler étrange ; je vois ici des uniformes qui ne devraient pas y paraître, car les hommes qui les portent sont nos ennemis? Me serais-je trompé, et. croyant venir au milieu d'amis, serais-je tombé au milieu de conspirateurs? Cette réunion cacherait-elle une trahison?
— Une trahison! s'écria le général, recouvrant enfin la parole à cette sanglante insulte si bien méritée, et, portant vivement la main à son épée qu'il sortit à demi du fourreau, qu'osez-vous dire, senor? oubliez-vous devant qui vous parlez?
— Je n'oublie Tien, senor, répondit froidement le montonero; je me souviens au contraire : qu'y aurait-il d'extraordinaire à ce que l'ancien bandit des Pampas devînt aujourd'hui pour de l'or traître à sa patrie ?
"Don Eusebio dégaina son épée en poussant un cri de rage et fit un geste pour se précipiter sut l'audacieux montonero.
Mais celui-ci, sans le quitter du regard, sans faire un pas en arrière, prit un pistolet à sa ceinture, et, le dirigeant sur la poitrine du
petit ; les montoneros sentaient instinctive- général :
ment la poudre et prévoyaient la bataille. — Si vous bougez, je vous brûle I dit-il
Le déjeuner fini, les naseaux des chevaux froidement, furent serrés aycc des fajas pour les empê- Don Eusebio s'arrêta en grinçant des dénis, cher de hennir, et, sur un geste de Zèno Ca- — Qu'est-ce que c'est que cet homme? dit
bral, chaque homme alla occuper immédiatement un poste qui lui avait été assigné à l'avance.
Cinq minutes plus tard, tous les montoneros avaient disparu; il ne restait dans la clairière que Zèno Cabrai et son état-major.
Du reste, les précautions avaient été si bien prises, les ordres du partisan exécutés avec tant d'intelligence qu'il aurait été impossible à l'indien, même le plus rusé, de deviner qu'un nombreux corps de cavalerie avait, pendant plusieurs jours, campé en cet endroit.
Zèno Cabrai eut avec ses officiers un entretien confidentiel assez long, dans lequel il leur donna probablement ses dernières instructions ; puis ceux-ci s'éloignèrent dans différentes directions ; le partisan disparut à son tour dans les taillis et la clairière, un instant auparavant si vivante et si animée, reprit son apparence solitaire.
Plusieurs heures s'écoulèrent sans qu'un craquement de branches, un froissement dans le feuillage vint révéler la présence des guetteurs invisibles.
Alors un bruit de voix et de chevaux se fit entendre au dehors, et six hommes entrèrent dans la clairière.
Ces six hommes nous les connaissons déjà, nous savons à peu près quel motif les amenait dans ce lieu.
Nous avons rapporté comment leur entrétien avait été subitement interrompu, dès son début, par l'apparition subite de Zèno Cabrai au milieu d'eux.
Rien ne saurait rendre l'étonnement et la stupeur dont ils furent frappés à la vue du célèbre et hardi montonero.
Celui-ci jouit un instant de son triomphe :
puis, croisant les bras et fixant sur les six personnages un regard d'écrasant mépris, il reprit avec un accent de sarcasme intraduisible :
— Eh quoi l seftores,
alors le général brésilien avec un accent de suprême dédain ; que signifient ces menaces?
Don Sebàstiao, arrêtez ce drôle, je vous prie. Zèno Cabrai' se retourna vers lui comme un lion blessé; il fit un pas et lui lança un regard chargé de tant de haine, que, malgré lui, le général sentit un frisson de terreur courir dans ses veines.
— A moi, mes amis 1 s'écria don Eusebio * feu sur ce misérable !...
— Silence, reprit le partisan d'une voix forte.
— Mais, senor, observa M. Dubois d'un ton conciliateur, ce que vous faites n'a pas de nom; on n'agit pas ainsi, vous manquez complètement de procédés envers...
— Silence! dit une seconde fois Zèno Cabrai; si bien prises qu'aient été vos précautions, si loin que vous soyez venus vous cacher pour ourdir votre trahison, depuis longtemps je vous surveillais, mais je voulais vous prendre en flagrant délit; jetez vos épées, caballeros, vous êtes mes prisonniers.
— Yos prisonniers? vous voulez^ rirel s'écrièrent-ils en brandissant leurs armes et en se ruant sur lui avec fureur.
. — Il est temps! s'écria don Armero, qui j usque-là était demeuré: témoin impassible, mais non désintéressé de cette scène.
Zèno Cabrai n'avait pas fait un mouvement.
Au cri de don Juan Armero^ la clairière s'était, comme par enchantement, remplie de soldats.
Don Roque et don Eusebio comprirent qu'ils étaient perdus. Suivis par don Sebàstiao, qui s'était bravement rangé à leur côté, le pistolet d'une main et l'épéede l'autre, ils se précipitèrent sur lés montoneros les plus rapprochés et essayèrent dé s'ouvrir un passage de vive force.
Il y eut un moment de tumulte effroyable, I mêlé de cris, d'imprécations de rage ou de
des conspirateurs sans les blesser, s'il était possible. '
Trois ou quatre montoneros avaient reçu des estafilades assez légères.
Le partisan s'approcha alors des prisonniers.
— Reconnaissez- vous maintenant que vous êtes en mon pouvoir? dit-il.
— Tout n'est pas fini encore, répondit lé marquis avec dédain; je ne suis pas venu seul ici,, j'ai des troupes, et bientôt...
— Ecoutez, lui dit Zèno Cabrai en lui coupant brusquement la parole.
Au même instant, une clameur horrible dont rien ne saurait Tendre ni la force ni l'expression s'éleva dans la plaine..
Les montoneros eux-mêmes, bien qu'ils en connussent la cause, éprouvèrent un frissonnement de terreur.
— Qu'est-ce cela? s'écria le marquis avec épouvante.
— Le cri de guerre des Indiens, répondit froidement le partisan, des Indiens qui égorgent vos soldats.
— Ohl ce n'est pas, cène peut être, mes soldats sont braves, ils sont nombreux, ils se défendront! s'écria le général avec désespoir.
— Ils seront égorgés, reprit Zèno Cabrai, et ceux qui échapperont au massacre seront brûlés vifs.
— Brûlés vifs I s'écria-t-il.
— Ne vous aperce ycz-you s pas que, depuis quelques instants, l'air se raréfie, les Indiens ont mis le feu à la plaine ; et, se tournant vers les montoneros : À cheval, muchachos ! s'écria-t-il d'une voix tonnante, à cheval! A peine nous reste-t-il le temps nécessaire pour nous échapper.
— Ohl ces hommes sont des bêtes féroces!
s'écria le maTquis en laissant tomber sa* tête sur sa poitrine avec désespoir.
— Ne saviez-vous pas qu'on ne foule point impunément le territoire sacré des Guaycurus, lui dit don Zèno d'une voix incisive.
Le marquis eut un tressaillement nerveux.
— C'est vrai, murmura-t-il, semblant plutôt répondre à sa propre pensée qu'aux pa-
iyYIaiï nn ■mrvntp.TiP.rn* nAlflul i'miTmc rIA tm'ûti
rôles du montenero ; hélas I j'aurais dû m'en souvenir.
— Donnez-moi votre parole d'honneur de ne pas essayer de fuir, ce qui, du reste, serait inutile, lui dit Zèno Cabrai, et vous serez libre à l'instant de toute contrainte.
— Je vous la donne, répondit le marquis avec découragement.
Ses liens tombèrent aussitôt ainsi que ceux de don Sebàstiao "Vianna qui, lui aussi, avait donne la sienne.
Le général don Eusebio, depuis qu'il était tombé au pouvoir des montoneros, avait gardé un silence farouche; la seule réponse qu'on obtint de lui lorsqu'on lui proposa de donner sa parole, se borna à ces trois mots : "
— Allez au diable !
Il fallut l'emporter et l'attacher tant bien
que mal sur un Cheval.
Cependant le temps pressait, il fallait se hâter|de fuir, l'air se raréfiait de plus en plus, une chaleur suffocante se faisait sentir, d'épais tourbillons de fumée passaient sur la clairière, dés nuées d'étincelles plèuvaient en pétillant sur les arbres ; les buissons commençaient è prendre feu, il n'y avait pas une minute à perdre.
Zèno Cabrai se plaça en tête de sa troupe, ayant à ses côtés don Roque et don Sebàstiao, et après avoir crié : En avant, d'une vote
-ïJr'TV--^;»*^
ijil
iï
fi
tonnanle ,J1 se lança à toute bride hors de la 'Clairière, suivi :pàr toute la cuadriïla.
M. Dubois était tlemeu ré à Tendroit ou la mort l'avait Trappe ,' nul n'avait songé à relever son cadavre.
'Au bout de -quelques minutes, la cuadriïla uëboucha dans la plaine,. .
Alors un spectacle étrange; .épouvantable, ; rempli â'unesublime horreur, s^offfiit aux re- 1 gards terrifiés des monloneros.
T.a plaine tout entière, dans un réseau de plus de dix lieues, n'était qu'un immense lac^ de flammes, au milieu desquelles les Indiens/ â demi nus, ressemb'anta autant de démons, bondissaient en brandissant leurs armes et poussant des hurlements de bêtes fauves.
Les troupes brésiliennes, retranchées sur la colline où elles avaient établi leur camp, cerclées nar une infranchissable muraille de feu qui montait lentement vers elles, et dont deîongues langues de flammes venaient déjà lécher les retranchements, faisaient un feu nourri et continuel sur les Indiens, non pas dans l'espoir de vaincre, ils se savaient perdus, mais afin de se faire de belles funérailles et de faire acheter cher leur trépas à leurs féroces et implacables ennemis.
Des forêts tout entières brûlaient. On voyait leurs arbres centenaires se tordre avec
peine. Une partie d'entre eux portaient le!
costume européen, tandis, que les autres étaient vêtus à la mode indienne.
Les premiers étaient Zèno Cabrai, le marquis de Castelmelhor., Emile Gâgnëpain, lai marquise de Caslelmelhor et sa fille dona Eva.
Une dizaine de monloneros servant d'escorte probablement, et commandés par don Sylvio Quiroga, s'étaient établis un peu à l'écart.
Le nombre des I n diens était plus considérable que celui des blancs ; ils formaient aussi un campement particulier, sous les ordres de Tarou-Mom, de Diqgo^, de Gueyina et .d'Ara al. n
Toutes les personnes dont nous parlons s'étaient, sur l'invitation de Zèno Cabrai, rendues à sa suite en.cet endroit d'an aspect si lugubre, sans même soupçonner les motifs qui avaient engagé le montonero à les y conduire.
Il était environ trois heures de l'après-dîner ; une chaleur lourde pesait sur la nature. Nos divers personnages, abrités ça et là sous des enramadas, attendaient avec inquiétude la communication que don Zèno Cabrai avait promis de leur faire le jour même. Ils pressentaient vaguement une chose sinistre; mais
des sifflements aigus et tomber avec fracas tous, ou du moins presque tous ignoraient
dans la fournaise "qui les dévorait aussitôt
Les fauves chassés de leurs repaires, en proie à la plus fol Je terreur, couraient éperdus à travers les flammes en poussant des rugissements de détresse et de terreur.
Une partie de la plaine avait été préservée autant que possible de l'incendie, afin de servir de retraite aux Indiens. Malheureusement, le veut avait tourné, et l'espace où les herbes avaient éfé.arrachées, gagné a son tour par le feu, se rétrécissait de plus en plus.
Ce fut cependant dans ce passage étroit, sous une voûte de flamme qui les aveuglait et leur coupait la respiration, que se lancé rent les monloneros.
Leurs chevaux, excités par l'épouvante, couraient avec une vélocité vertigineuse, les emportant comme dans un tourbillon, couverts d'une écume sanglante et honnissant de terreur.
Pendant vingt minutes, qui durèrent vingt siècles, les monloneros coururent ainsi sous une ïoûte de flamme; ils atteignirent enfin les premiers- 1 contre -forts des montagnes.
Ils étaient sauvés.
Zèno Cabrai donna l'ordre do faire halîo pour laisser souffler les chevaux.
lisse retournèrent : les Brésiliens combattaient toujours, ou du moins ils continuaient à tirer, car ils n'avaient plus d'ennemis ; les Indiens fuyaient dans toutes les directions, poursuivis à leur tour par le feu qu'euxmêmes avaient allumé.
Tout à coup, on entendit une détonation épouvantable; un immense nuage de poussière, des quartiers de roc, des arbres brisés s'élevèrent en l'ait à une hauteur prodigieuse ; puis tout retomba.
Les Brésiliens avaient disparu. Ils avaient mis le feu aux poudres et s'élaient fait sauter pour terminer enfin cette horrible tragédie. ..
complètement ce qui allait se passer
Zèno Cabrai, qui depuis près d'une heure était demeuré en conférence avec Diogo et Gueyma, sortit enfiri'de i'enramada où il était resté si longtemps; les deux chefs le suivaient la tôle basse et le visage triste.
D'un geste, Zèno Cabrai réunit ses amis autour do lui.
— Venez, senor marquis, di le partisan, et vous aussi, madame, et vous, sefiorila, ce qui va se passer ici yous regarde particulièrement. *
Ces trois personnes, qui jusque-là étaient demeurées à l'écart, se rapprochèrent alors.
Emile et Ty-ro se placèrent aussitôt sans affectation aux côtés des deux dames.
Zèno Cabrai feignit de né pas remarquer ce mouvement; il lit un sigoe : au môme instant les guerriers guayeurus et les monloneros montèrent a cheval et vinrent se ranger en cercle derrière le groupe, qui se trouva ainsi renfermé.
Chacun attendait avec une anxiété secrète ce qui allait se passer; le silence était si profond et fi solennel que le vol d'un oiseau, s'il y avait eu des oiseaux dans cette plaine
Dix jours s'étaient écoulés depuis cette effroyable catastrophe. Dans une plaine aride et sablonneuse, sur les bords d'un lac dont les eaux stagnantes et noirâtre semblaient frappées d'immobilité, une troupe d'une trentaine de cavaliers avait établi un campement provisoire. ' ,
' ;Cet endroit, un des plus recules et des plus ignorés du llano de Mânso, n'offrait aussi Mir que ja vue pouvait s'étendre que l'aspect désolé d'un, désert de sablé, sut lequel, à de
ares intervalles, poussaient ça et là des arbres rabougris et blancs de poussière.
- Les cavaliers dont nous parlons étaient arrivés en cet endroit depuis deux heures à
eo, aurait été entendu.
Zèno Cabrai releva enfin la tête que jusqu'à ce moment il avait tenue baissée sur la poitrine; son visage était livide, ses yeux caves et rougis ; il était en proie à une émotion .intérieure si violente que tout son corps était agité de mouvements convulsifs.
Cependant ce fut d'une voix ferme qu'il prit la parole, après avoir jeté un regard triste autour de lui :
— Amis, dit-il, avec un accent douloureux^ e vous remercie d'avoir consenti à me suivre jusqu'ici, où doit s'accomplir un grand acte de justice et d'expiation; bien des années se sont écoulées depuis le jour où fut commis le crime, dont on m'a imposé la tâche terrible d'être le vengeur; c'est en ce lieu que nul de vous ne connaissait avant d'y être venu avec moi, que cette vengeance doit s'accomplir.
Puis, après un instant de silence, il ajouta
l se tournant vers le général, qui l'écoutait
en
le front pâle et les sourcils froncés
—.Marquis de Castelmelhor, vouSiSouvenez^Yous de la malheureuse Lama.?
— Je m'en souviens, répondit le marquis d'une voix éteinte, j'ai été criminel et lâche, l'ai porté le désespoir et la honte dans une ifamille qui m'avait offert une paternelle nos-? ipitalité, au mépris de toutes les lois divines et humaines; poussé par une soif insensée, de richesses, j'ai commis un crime horrible,' non-seulement en voulant voler la fortune ide mon bienfaiteur, mais encore .en lui vo-
lant son bonheur, . en lui enlevant 6a flli© que je n'aimais pas, mais dont je voulais me servir pour m'approprler ces richesses que je convoitais. .
Tous les assistants furent frappés de stupeur en entendant cet homme parler ainsi de luimême.; la marquise se voila le visage, dona Evase jeta dans les bras do sa mère en sanglotant; seul, Zèno Cabrai demeura calme, froid, impassible comme une statue de marbre.
— Ainsi, dit-il, vous vous reconnaissez coupable ?
— Je me reconnais coupable, oui; mais les crimes du jeune homme ont été rachetés., si de tels crimes peuvent l'être, par la conduite pleine d'honneur et de loyauté de l'homme mûr.
— Yous mentez, marquis de Castelmelhor, interrompit froidement Zèno Cabrai.
— Caballero, s'écria avec indignation le général en redressant vivement la tête et portant par un mouvement instinctif la main à son côté comme pour y chercher une épée absente.
— Yous mentez 1 reprit Zèno Cabrai de la même voix cassante et saccadée ; l'homme mûr a été, s'il est possible, plus criminel encore que le jeune homme, il a assassiné froidement, lâchement la femme de son meilleur ami, parce qu'elle ne voulait pas condescendre à ses honteux désirs. Gueyma, voilà l'assassin de la mère 1
— Oh 1 lit le jeune homme avec un sanglot ressemblant à, un rugissement.
Zèno Cabrai continua :
— ., L'homme mûr, après avoir lâchement séduit une jeune idle dont on lui avait confié imprudemment la tutelle, a fait jeter son enfant dans, les rues de Rio- Janeiro, ut a empoisonné la jeune fille déshonorée par lui.
afin do s'emparer de sa fortune. L'enfant fui sauvé par moi et confié aux Guayeurus : c'est OEil- de Colombe. L'homme mûr, enfin, le général au survice du Brésil, a été par moi arrêté il y % a dix' jours, au moment où il se préparait^ vendre 'es intérêts de son maître â un autre misérable comme lui.
Le générai, éperdu, à demi- fou de douleur et-de honte, s'affaissa sur lui-même, et s'accroupit sur le sol ou cachant son visage dans ses mains.
Par un mouvement instinctif, la marquise avait saisi brusquement le bras de sa fille et s'était éloignée avec un mouvement d'horreur de cet homme qu'elle avait tant aimé, auquel elle avait tout sacrifié, et qui, elle l'apprenait enfin par celle foudroyante révélation, était un monstre indigne d'elle.
Les assistants, muets d'norreur, entendaient comme dans un rêve le récit de ces crimes horribles, si nullement et si froidement précisés.
— Jeté malgré mol sur le chemin de cet homme, reprit Zèno Cabrai, mêlé contre ma volonté à son existence,, je l'ai suivi pas a pas, jour par jour, pendant de longues années; je n'ai le droit de lui demander compte que de l'un de ses crimes, du plus horrible ue tous, du premier; sang pour sang, œiï pour oeil, dent pour denl, je lui infligerai la, loi du talion. Cet homme a tué ma sœur,, je le tuerai. Posant alors la main droite sur l'épaule du , général : Marquis de Castelmelhor, conliuua-t-il, regardé autour de toi, voilà le pays diamantaire que lu voulais atteindre, dont tu prétendais voler le secret à ma sœur qui ne le possédait pas ; tout le sable qui nous euloure à dix lieues à la ronde tfoisonne de diamants dont le moindre te ferait riche à jamais; ce pays m'appartient puisqu'il fut découvert par mon .aïeul et que nul après lui ne l'a jamais revu; eh bien, réjouisitoi, marquis de Caslelmelhor, s'écria't-il avec un accent de terrible ironie, ce pays je te le donne, tous les diamants sont à toi désormais^ itu les posséderas pendant l'éternité. Se tournant alors vers les monloneros : Creusez une :fosse, dit-il .d'une voix stridente, cet homme isera couché vivant sur un lit de diamants!
WfâiwSi
ïf
A cette terrible conclusion, la marquise poussa un cri déchirant et tomba évanouie sur le sol. Dona Eva, incapable de supporter une pareille scène, était en pToie à un délire affreux. Emile et Tyro, fous de douleur euxmêmes, prodiguaient' en vain à la jeune tille et à sa mère les soins les plus empressés.
Cependant, sur Tordre de Zèno Cabrai, deux montoneros s'étaient mis en devoir de creuser la fosse.
Les témoins de cette scène affreuse échangeaient entre eux des regards effarés, n'osant se communiquer autrement les divers sentiments qui les agitaient.
Tout à coup Arual s'avança rapidement vers Zèno Cabrai et lui prenant la main.
— Arrêtez , caballero, lui dit-il d'une voix ferme, arrêtez, prenez garde d'être eriminel vous aussi, en ne croyant n'être qu'un juge ; la vengeance n'appartient qu'à Dieu, lui seul sait reconnaître les coupables! Cet homme n'a pas tué votre sœur î
— J'ai les preuves de son crime.
— Tous ne pouvez avoir les preuves de ce qui n'est pas! reprit Arual avec énergie.
— Que voulez-vous dire'?
— Votre sœur n'est pas morte!
— Mensonge. !
— Je vous répète qu'elle existe!
Cette nouvelle péripétie d'un intérêt si
puissant changeait complètement l'aspect de cette scène, les assistants se rappro cirèrent avec anxiété.
— Elle existe! s'écria Tarou-Niom.
— Oui, dit aussi Diogo.
*— Non, reprit Zèno Cabrai, c'est impossible.
Arual laissa aller la main du partisan que, jusqu'alors, il avait tenue dans-la sienne, et le regardant avec une expression- de douleur et de tendresse infinie. /.V<" :: : . ' v- - \
— Oli! hommes! hommes !, '?s ? écria ~l : il avec
une énergie fébrile, le cœur des femmes vous sera-t-il donc toujours incompréhensible? ne saurez-vous donc jamais en lire une seule page? Ne voulez- yous donc pas comprendre que votre sœuT, cette naïve et pure enfant de seize ans, brisée par la douleur d'une honte imméritée, succombant sous lepoids d'une faute qu'elle n'a pas commise, n'a pas voulu consentir à courber son front sans tache et à rougir devant ce monde implacable pour lequel les apparences sont tout et qui toujours croit au mal? N'admettrez -vous donc pas celte abnégation sublime qui l'a poussée à se faire une auréole de sa sainte innocence et à consentir à se retrancher vivante du monde pour que, morte, on respecte le martyre de celle que, vivanle, on insulterait?
— Mais, s'écria Zèno Cabrai, ému et bouleversé malgré lui par ces paroles prononcées avec un accent de vérité irrésistible, qui vous a dit à vous que cela soit réellement ainsi?
— Qui?.,, qui?... balbutia Arual d'une voix faible et tremblante.
— Elle 1 elle ! votre sœur ! s'écria Diogo en s'élançaut vers Aruai.
Et lui enlevant le chapeau dont sa tête était recouverte, il s'en échappa une longue et soyeuse chevelure brune qui tomba en désordre sur ses épaules.
— Lauraï ma sœur, s'écria le partisan eu s'élançant vers elle.
— Mon frère, mon frère, murmurait- elle d'une voix entrecoupée.
— Courage, mon enfant, lui disait doucement Tarou-Niom en la soutenant dans ses bras.
Soudain un coup de pistolet se fit entendre; chacun se retourna .avec anxiété, le marquis, le crâne fracassé, se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie.
— J'ai vengé ma mère, dit froidement Gueyma en montrant l'arme fumante qu'il
tenait encore à la main.
Laura, malgré les prières et les supplications de son frère, ne voulut jamais, consentir à abandonner les Guaycurus auprès desquels elle avait trouvé pendant tant d'années une si constante protection ; elle vécut auprès de Gueyma et d'OEil-de^Colombe, souvent visitée par son frère dont l'existence s'écoula presque tout entière dans les pampas, et qu'un chagrin inconnu, un amour secret et méprisé peut-être, éloignait de plus en plus de la fréquentation des hommes civilisés.
Yers 1835, Zèno Cabrai reçut une affreuse nouvelle : la peuplade dans laquelle Laura s'était réfugiée avait été surprise et massacrée presque tout entière par une tribu ennemie; son frère se hâta de se rendre près de sa sœur, espérant qu'elle avait échappé au massacre; il ne put que la venger.
La marquise était morte de douleur quelques mois à peine après la fin terrible de son mari, se reprochant jusqu'à sa dernière heure l'amour qu'elle conservait pour sa mémoire.
Avant de rendre le dernier soupir, la marquise avait uni sa fille au peintre français, dont le dévouement dans les circonstances terribles où elle s'était trouvée lui avait été si utile.
Emile Gagnepain est marquis de Castelmelhor ; il a une fortune incalculable, mais. il ne peut pas s'habituer à son titre. Chaque fois qu'on lui parle, il regarde autour de lui pour chercher à qui l'on s'adresse, puis il ril comme un fou en s'aperce vaut de sa mé-
prise. Tvro est son intendant.