Lautodage. —Entrée du public en foule
seconde c'est fait... en souvenir de la fête... Oh! mon Dieu ! quel amour d'enfant 1
Et la mère ravie suivait la marcheuse.
Et à l'intérieur, elle savait si bien enjôler le client!
— Yoilà votre portrait!.. Voyez comme il est réussi! Malheureusement, il sera bien vite brûlé... à cause du soleil... tandis qu'avec une couche d'émail... Ce sera vraiment dommage... Une couche d'émail et vous pourriez le conserver indéfiniment... C'est si vite fait... Oui, n'est-ce pas?... Charles, émaille le portrait de monsieur!... Ce n'est pas cher, ce n'est qu'un franc!
Puis, pour faire patienter le client étourdi par ce flot de paroles :
— Maintenant, continuait-elle, je vais préparer le cadre, un joli cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner à votre connaissance sans un cadre... Regardez celui-là, tenez!... Partout vous le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons à notre clientèle et qui ne cherchons pas à les estamper, ce n'est que trente sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... Tu sais, celui-là, pas un autre... c'est celui-là que monsieur a choisi!...
Et s'il s'agissait d'une jeune femme :
— Comment? pas de bijoux!... Oh ! une femme t^ans bijoux... sur une photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... pour la pose... Et nous ne prenons rien pour cela!
Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, des bracelets à ses poignets, elle jetait un cri d'admiration :
— Comme ça vous va tout de même! Comme ça requinque tout de suite une femme !... Ah! Et puis, y a pas à dire vous étiez faite pour porter des diamants!... • Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous gênez pas! Je vous les vendrai.. Oh! ce qu'ils me coûtent... Nous ne gagnons pas dessus... C'est pour faire plaisir à notre clientèle! Et elle vendait sa garniture de camelotequatre fois sa valeur.
Elle trouvait toujours un moyen de venir à bout des gens les plus rétifs. C'est elle qui inventa ce truc, usité quelquefois sur le Voyage par des malins qui onl affaire à des clients entêtés, mais timides.
Un jour qu'elle avait entraîné malgré lui, dans le lourde toile, un vieux paysan porteur de deux énormes paquets et que le bonhomme, très défiant, s'était fait photographier avec ses deux colis déposés à droite et h gauche de sa chaise^ toute son éloquence se heurta à une indifférence peu commune.
Le paysan n'accepta ni émaillage ni cadre.
Il allait partir et tendait déjà sa pièce de vingt sous, lorsque Louise lui barra la route :
— Ah ! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous êtes un richard et nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... J'appellerais plutôt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds pour vous tout seul, mais vos deux paquets et vous ca fait trois ! Vous ne voudriez pas que nous fournissions notre marchandise à l'œil... Aboulez trois ffancs !
Et force fut au vieux paysan de s'exécuter, pour éviter le scandale.
L'aventure resta légendaire et quand on la lui rappelait :
— Ça prouve tout simplement que j'ai le génie du commerce! disait-elle modestement.
Charles Tabary était émerveillé.
De bonne grâce, il se résignait au rôle d'opérateur, comprenant que son intérêt était de laisser un libre cours à l'imagination de sa maîtresse.
Elle avait une si grande entente des affaires et il était si agréable de n'avoir qu'à se laisser vivre!
De fait, en même temps qu'elle en était l'àme, Louise était la véritable patronne de l'établissement.
Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint enceinte.
Tabary offrit aussitôt de régulariser la position.
Il devait trop à la jeune fille pour ne pas saisir toutes les occasions de lui montrer comi^ien il tenait à lui être agréable et c'était du reste une façon de la lier à lui.
— Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier avec toi, je ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander l'autorisation à ma mère, qui doit me chercher partout. Elle nous tombera dessus... elle et toute sa marmaille! Soit, puisque tu le désires, c'est entendu, mais nous attendrons qu'elle soit morte... En attendant, tu te contenteras de reconnaître le gosse... D'ailleurs, pour tout le monde, c'est-y pas la même chose... Je suis ta mistonne légitime!... On m'appelle la femme à Tabary! Pour ce que nous voulons en faire, va, ce sera toujours le temps de s'y prendre !
Et comme toujours, Charles Tabary acquiesça.
Louise accoucha d'un fils qui reçut le prénom de Jean et fut mis en nourrice. La mère avait alors dixsept ans.
Cependant le bruit de l'habileté de la jeune femme se répandit sur le Voyage.
— C'était une rouée qui la connaissait dans les coins ! disait-on en parlant d'elle.
Et ce qu'avait prévu Tabary arriva.
On vint de toutes parts lui faire des offres superbes, si elle voulait entrer qui dans un théâtre de marionnettes, où il fallait une explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir.
Mais Louise ne se laissa pas tenter.
Elle était chez elle et ne se souciait pas de passer au service des autres, même à des conditions extraordinaires.
Toutefois, une de ces offres la fit réfléchir.
Elle avait reçu la visite de la mère Voiret, la directrice de l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce langage :
— Ma fille, vous êtes grande, jeune et bien faite... Vous avez du bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer à poiroter par tous les temps, pour faire réussir un truc de roustissure ', venez avec moi... Je monterai pour vous une baraque où vous serez au cbaud... Vous choisirez le genre qui vous plaira, la femme tigrée, la femme torpille, la femme coupée en deux, même la femme colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou bien, ce qui est mieux et encore plus simple, vous serez simplement la belle Créole ou la belle Amaïdée... Je vous assure que c'est là votre vraie voie !...
Louise Tabary ajourna sa réponse, mais le soir même, elle posait à brùle-pourpoint cette question à son amant :
— Combien avons-nous de côté?
— Danil je ne sais pas... dans les quinze cents francs... peut-être.
— Si nous lâchions la photographie.
— Tu veux plaisanter.
— Pas du tout. Mais la mère Voiret m'a donné une idée. Dans notre métier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... Dans le sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s"y faire des recettes admirables.
Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance dans une petite glace pendue à la muraille, puis, satisfaite sans doute, elle revint s'asseoir et continua :
— Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop décatie. Au contraire, ma parole, je crois que la maternité m'a embellie... Eh bien! nous allons vendre notre matériel, tu n'en garderas que ce qu'il en faut pour qu'il te soit possible de faire de la photographie en amateur, si ça t'amuse... Nous achèterons une caravane, parce que j'en ai soupe d'être obligée de