‹ ZézetteChapitre 3 sur 8 · Qui ne rapporte pas la peine qu'on se donne · texte numérisé non relu

Qui ne rapporte pas la peine qu'on se donne

loger en garni et de laisser sur le tas notre tour de toile exposé au mauvais temps et à la portée des voleurs... Puis nous monterons un entresort... je choisirai un nom ronflant... Louise, c'est pas assez chic... Loïsa, par exemple..., tiens Loïsa, la belle Créole..., ridée de la mère Voiret! Nous prendrons un bonisseur qui connaîtra à fond les trucs du métier et qui me les apprendra... 11 suffit qu'on sache bien engrainer le trèpe, parce qu'une fois entré dans la baraque, c'est moi qui me charge de le faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu en penses?

— Je pense que c'est une bonne idée, mais ça me fait gros cœur tout de même de lâcher ma photographie... Y aurait pas moyen de faire les deux ensemble?

— Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien peur que ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et t'auras la peine en plus.

Dès le lendemain, — car avec la jeune femme, l'exécution suivait toujours de près le projet, — la peu scrupuleuse Louise s'abouchait avec Joseph, le bonisseur de la mère Voiret, et lui ofl"rait, s'il voûtait entrer à son service, des avantages qu'il ne trouvait pas chez sa patronne actuelle.

Joseph Débucher, dit Boyau-Rouge, était né à Arras. Venu tout jeune à Paris, il s'était « dessalé » dans les faubourgs et avait exercé un peu tous les métiers. En dernier lieu, il avait été garçon marchand de vins.

Pendant une fête, une des odalisques employées dans le Concert Tunisien de la mère Voiret était tombée amoureuse de son torse d'hercule et il avait lâché le tablier pour suivre sa conquête.

. Justement la mère Voiret avait besoin d'un surveillant sérieux et bien découplé pour garder son harem; autant par intérêt que pour faire plaisir à sa pensionnaire, elle avait engagé Boyau-Rouge qui s'était bientôt . fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise.

zj:zette 77

On l'avait alors élevé à la dignité de bonisseur et nul ne s'acquittait mieux de cet emploi.

Sur tout Je Voyage, ses lazzis étaient célèbres, et l'on pouvait être sûr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de « travailler ».

Il était avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en parade de véritables représentations, reprenant pour son propre compte avec une incomparable virtuosité tout le répertoire de Plessis.

C'était bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle affaire.

Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille.

Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bénéfices. Ces dames l'aimaient beaucoup et il eût été complètement heureux, sans la jalousie idiote de Leïla, son odalisque particulière... Mais à part ce petit désagrément, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus beaux profits ni autant de satisfactions...

Il eût donc été déraisonnable à lui d'abandonner la proie pour l'ombre, le certain pour l'incertain.

Et il accentuait sa défense de sous-entendus égrillards, sur le Ion de fatuité d'un homme habitué aux succès faciles et qui n'hésite pas, le cas échéant, à faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses intérêts matériels.

Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mère Voiret; dans le nouvel établissement il travaillerait seul avec la patronne, une femme bien engageante, bien intelligente certainement, mais dame... qui serait toujours la patronne, et il ne voyait pas bien clairement l'avantage...

— J'engagerai Leïla, si tu veux...

— Ah 1 non, par exemple ! Si jamais j'acceptais, ce serait justement pour ne plus la revoir... Je veux bien être gentil, mais j'aime pas être cramponné I

Louise devina la secrète pensée du rusé bonisseur ; un instant elle le considéra des pieds à la tête, en silence.

Cette inspection fut sans doute assez favorable à Boyau-Rouge, car elle conclut :

. — J'ai compris... Avec toi je suis sûre du succès... donc je saurai faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... part à deux ! Quant au reste, je tâcherai que tu ne sois pas trop me'conlent !

Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache blonde.

— Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de son interlocuteur.

— Eh bien, soit !

Le pacte fut scellé chez le prochain marchand de vins, entre deux prunes à l 'eau-de-vie.

A son retour, elle trouva Tabary complètement gris et elle lui exposa les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en faire connaîti-e toutes les charges.

Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours après, la mère Voiret vint chercher sa réponse :

— Je vous remercie, répondit Louise, de votre démarche et de l'excellente idée que vous m'avez donnée. Je vais la mettre en pratique, mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai pour mon compte. Faut pas vous en fâcher, ni que ça nous empêche de rester laonnes amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde...

— Il faut de l'expérience dans le métier, ma petite, riposta la mère Voiret d'un air pincé. Tant pis pour vous si vous buvez un bouillon, tandis qu'avec moi, c'était une affaire sûre et sans risques...

— J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire réussir, riposta Louise sur le même ton.

Mais la mère Voiret ne comprit bien le sens de cette dernière phrase que quelques jours après, lorsque Boyau-Rouge lui demanda congé et lui annonça son projet de s'établir de compte à demi avec les Tabary.

Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indique' celte voie à l'ambitieuse gamine, qui était bien capable de lui opposer une concurrence sérieuse.

Deux semaines s'étaient à peine écoulées qu'une belle tente toute neuve se dressait adossée au tour de toile de Tabary.

Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en gros caractères :

Page 1