NÉRON
LION DE l'atlas
qui le 1 avril a failli dévorer le dompteur Chausserouge,
Après le récit émouvant que faisait de la lutte l'adroit bonisseur, les assistants se retiraient pour faire place à de nouveaux curieux.
— Quel dommage! dit Jean Tabary à sa mère, que nous n'ayons personne pour faire une entrée de cage!... C'est toujours notre chance... Si, comme j'en ai eu l'idée un moment, j'avais appris le métier...
— Il n'y a pas que Chausserouge au monde, dit Louise. Tu ne pourrais pas trouver un dompteur sans ouvrage, qui consentirait à servir chez nous, en attendant le rétablissement de François?
— Pourvu qu'il se rétablisse! dit le jeune homme.
— Il le faut, riposta la mère, nous n'avons pas signé "l'acte d'association, après il pourra se faire boulotter,
s'il veut..., etajouta-t-elle cyniquement, le plus tôt sera le mieux... Avec ses scrupules et ses cauchemars, il finira par nous compromettre, cet animal-là!... Ce serait vraiment dommage, au moment où la veine paraît tourner et où nous voilà presque au-dessus de nos aiïaires!... Au fond, c'est très heureux, cet accident... si jamais nous avions pu être soupçonné, le Jjruit qu'on fait autour de nous maintenant déroutera les recherches... C'est pas ici qu'on viendra demander des nouvelles de Vermieux... alibi tout trouvé! Chausserouge au lit! La ménagerie en l'air,
envahie par les curieux... "Ce ne serait pas le moment de commettre un crime... si la chose n'était pas faite!
— C'est vrai tout de même, dit Jean Tabary frappé de l'observation de sa mère.
— Et pense, ajouta la mégère, si un second malheur, définitif cette fois, allait arriver à François... après l'acte d'association signé... C'est nous qui resterions les seuls maîtres... les patrons.
— Oui, mais il y a Z'ézette qui hériterait?
— Zézette est mineure... et c'est nous qui serions les tuteurs, dit Louise avec un sourire mauvais. Aie donc confiance en moi, fillot!... En -attendant occupetoi de me trouver un remplaçant provisoire à Chausserouge!
Le jour même, Jean Tabary se mit en quête.
Sur les indications obligeantes d'un forain de ses amis, il parvint à découvrir son homme.
Un jeune dompteur, très connu sur le Voyage sous le nom de Giovanni, était actuellement sans emploi.
11 s'aboucha avec lui et tout de suite fit affaire.
— Vous arrivez, dit le belluaire, juste au moment où je me préparais à aller vous faire mes oiïres de service. J'ai appris l'accident survenu à Chausserouge et je pensais, en effet, que vous deviez vous trouver dans l'embarras... . •
— Vous n'avez pas peur de prendre la succession de Chausserouge?
— Alors, je ne serais pas dompteur ! répliqua le jeune homme en souriant. Pour nous autres, qui avons l'habitude du métier, nous trouvons dans le danger un attrait irrésistible et d'ailleurs, y a-t-il tant de danger? A part Néron, qui doit être mort...
— Non, il est grièvement blessé et nous espérons le sauver.
— Eh bien! à part Néron, les autres bêtes ne sont pas dangereuses. Je connais Chausserouge, je sais ses exercices par cœur et je me fais fort après une répétition pour habituer les bêtes à moi, de paraître en pu-
blic... Je vous demande seulement de chauffer un peu mon entrée de cage.
— Ne craignez rien ! Nous allons profiter de la réclame de l'accident et faire une sérieuse publicité. Comptez sur moi.
— Eh bien! Alors, quand vous voudrez,
— Dès demain, dit Jean Tàbary enchanté.
Séance tenante, il fît signer à Giovanni un engagement, puis, après la conclusion du traité, la conversation s'engagea, très amicale, chacun donnant à l'autre les renseignements qui pouvaient l'intéresser.
Giovanni raconta son histoire. Il était né à Montmartre avait fait chez son père, patron menuisier, son apprentissage.
Il n'avait pu s'accoutumer à une exislenca calme et tranquille; il rêvait de devenir acteur ou saltimbanque, trouvait un charme infini à la vie libre, indépendante et bohème.
Le soir, dès qu'il avait dîné, il s'échappait de la maison paternelle et courait au théâtre Montmartre, où on l'avait admis comme figurant, et c'était pour lui une grande joie de revêtir les oripeaux brillants des drames de cape et d'épée.
Puis, un beau jour, le Yoyage étant venu s'installer boulevard de Clichy, le jeune homme devint chez Devisme ou au théâtre Decker une « tête à l'huile » (1) très assidue.
On le remarqua ; on l'encouragea ; il finit par se faire engager à de dérisoires appointements et quand le Voyage leva le siège, sa résolution était prise. Il abandonna la maison paternelle et le métier de menuisier et partit.
Depuis, il avait fait un peu tous les métiers, bonisseur, pitre, etc. Il ne tarda pas à trouver sa véritable voie.
(1) On appelle iéle à l'huile \es figurants qui prêtent leur concours gratuitement, pour l'amour de l'art.
Entré en dernier lieu comme garçon de piste à la ménagerie Bella-Mina, il dut défendre la baraque de sa patronne contre l'envahissement d'une bande d'énergumènes réclamant à grands cris le renvoi de l'orchestre composé en grande partie de musiciens allemands.
Pour calmer l'efTervescence, la dompteuse dut se résoudre à remplacer ces étrangers par des Français, mais il n'était pas facile d'en recruter du jour au lendemain.
Giovanni, — c'était le pseudonyme qu'il avait choisi depuis son arrivée sur le Voyage, car il s'appelait de son vrai nom Emile Pascaud, — s'oiïrit de reconstituer la petite troupe ; il se souvint que lui-même jadis avait fait partie de V Harmonie Montmartroise, en qualité de piston, et pour prix de son service, il s'adjugea le titre de chef d'orchestre.
Dès lors, il devint le bras droit de Bella-Mina.
Il s'acquittait fort bien, avec une rare intelligence, de ses nouvelles fonctions et la dompteuse n'eut pas à regretter le départ de ses anciens pensionnaires.
Elle s'adjoignait ordinairement un aide, ce qui rendait ses représentattons fort intéressantes, mais, un beau jour, après une prise de bec avec Gladiator, son second, elle resta seule pour diriger sa maison et faire ses entrées de cage.
Ce fut encore Giovanni qui la tira d'affaire.
— Patronne, lui dit-il, depuis que je vous vois, je me suis mis dans la tête de faire comme vous... Chaque jour je vous admire et je vous envie... Je crois qu'après avoir bien cherché, ma vocation s'est révélée... Je veux être dompteur!... Puisque vous voilà seule, c'est l'occasion de m'essayer... Voulez-vous me donner quelques leçons et m'autoriser à vous suppléer ?
— Mais, mon garçon, le métier ne s'apprend pas en une minute, ni en un jour. Il ne suffit pas de vouloir, il faut un long apprentissage.
— Qui vous dit que je ne l'aie pas fait un peu, l'ap-
prentissage nécessaire... Moi, le danger m'attire... j'aime les. bêtes et on dirait qu'elles reconnaissent en moi un homme destiné à vivre avec elles... Je ne vous l'ai jamais dit, mais quand j'étais garçon de piste et que j'avais pour tâche de nettoyer les cages, bien souvent, sans vous le dire, je suis entré faire mon office, par bravade et par plaisir, sans avoir pris le soin de faire au préalable sortir les .animaux... Il ne -m'est jamais rien arrivé... Et depuis je vous ai tant vu... qu'il me semble que rien ne me sera plus facile que de vous imiter et de me faire, obéir.
Bella-Mina considéra curieusement ce grand garçon si enthousiaste et si sûr de lui-même. Après tout, n'était-ce pas comme cela que les vocations se manifestaient d'ordinaire?
Giovanni était inconnu du public. Il était jeune — vingt ans à peine — bien fait de sa personne, joli garçon. Pourquoi ne réussirait-il pas?
Et alors, en le présentant comme son élève, quelle réclame ne se ferait-elle pas? De plus, il lui devrait tout et elle se l'attacherait.
Il y avait pour elle tout bénéfice à accepter, d'autant plus que Giovanni coûterait moins cher qu'un professionnel. Elle accepta. L'expérience ne tarda pas à la convaincre qu'elle avait eu raison. Giovanni eut un début excellent.
Encouragé, il prit, de jour en jour, plus de goût à son métier, s'ingénia à imaginer des numéros inédits, difficiles, et au bout de trois ans il égalait sa patronne, qui pourtant jouissait d'une certaine célébrité.
Bella-Mina en conçut sinon de la jalousie, du moins un secret dépit, qui se manifesta dans diverses circons- , tances où elle n'eut pas toujours pour son aide le ménagement qu'il eut été en droit d'attendre.
Il avait toujours fait son service irréprochablement, avait contribué pour beaucoup au succès de l'établissement, et il eut méritéplusd'égards qu'on nen avait pour lui, mais deux raisons lui faisaient supporter les petits
ennuis de la vie commune: la première, c'est qu'il éprouvait un grand attachement pour ses bêtes, dont il connaissait aujourd'hui les mœurs, le caractère, le tempérament ; la seconde, c'est qu'il caressait au fond de son cœur un rêve quelque peu ambitieux.
La ménagerie appartenait en propre à Bella-Mina qui était restée veuve avec une fille, assez jolie, âgée maintenant de dix-sept ans.
Cette jeune personne, très bien élevée, et à laquelle sa mère avait refusé de faire embrasser l'aventureuse carrière de dompteuse, était l'unique héritière et Giovanni se disait que s'il pouvait rester en place jusqu'à , l'heure où sonnerait forcément pour Bella-Mina qui allait maintenant sur ses quarante ans, l'heure de la retraite, il deviendrait l'homme indispensable et problement le mari de la reine.
Bella-Mina aimait trop ses animaux pour se résigner à les voir passer dans des mains étrangères.
Mais il se trompa dans ses calculs. Il laissa voir qu'il fondait des espérances sur l'éventuelle succession de la dompteuse, et celle-ci ne le lui pardonna pas.
Les tiraillements entre sa patronne et lui s'accentuèrent de jour en jour et un beau matin une scène violente éclata. Bella-Mina lui reprocha amèrement de ne lui montrer que de l'ingratitude pour tout le bien qu'elle lui avait fait.
Elle l'avait ramassé dans la crotte, c-'était le cas de le dire, elle lui avait donné gratuitement des leçons. S'il était aujourd'hui quelque chose, c'était à elle qu'il le devait et maintenant il abusait de la situation... II désirait sa mort! Elle en avait assez de faire le bien!
Et avait-on jamais vu un pareil toupet! Lui, Giovanni, un garçon de piste, recueilli par elle, qui végéterait encore à quarante sous par jour si elle ne l'eût rencontré sur sa route, se permettre de lever les yeux sur une jeune fille arrivée du couvent, distinguée et apportant en dot une fortune!., une des plus belles ménageries du Voyage !
Non, décidément, il n'y avait que les sans-le-sou pour ne douter de rien!
Giovanni avait quelques économies; furieux d'avoir été déçu dans son espoir, humilié d'une pareille sortie, révolté de la malignité de cette femme qui faisait sonner bien haut les services rendus en omettant de tenir compte des succès personnels qu'il avait eus, lui, et qui n'avaient pas nui à la prospérité de la ménagerie, il demanda son compte.
Et depuis quinze jours il se reposait, lorsque Jean Tabary vint lui proposer de l'engager.
— Je suis content de savoir tous ces détails, dit Jean, parce qu'ils vont nous servir. Nous allons faire pester la Bella-Mina. Elle se figure évidemment vous avoir irrémédiablement jeté à la côte, nous allons lui prouver, et victorieusement, qu'on peut travailler hors de chez elle. Laissez-moi faire!
En effet, des annonces adroitement libellées furent, par les soins de Jean Tabary, insérées dans les jourmaux.
En substance, il y était dit que seul, après l'accident survenu à Ghausserouge, un jeune homme s'était senti le courage d'affronter, sans exercice préalable, ces terribles animaux qui avaient failli dévorer leur propriétaire.
C'était le fameux Giovanni, un dompteur de vingttrois ans, dont on avait pu apprécier chez Bella-Mina le sang-froid et la surprenante audace.
On conviait donc le public à venir applaudir ces débuts extraordinaires. L'affluence fut énorme et Giovanni, comme ill'avait prévu, après lapetite répétition à huis-clos qu'il avait exigée, n'eut aucune peine à se faire obéir des animaux, rompus à tous les exercices par de longs mois d'entraînement.
Il n'avait pas eu, naturellement, à présenter Néron, gisant toujours sur sa litière.
Dès lors, la ménagerie redevint à la mode.
Il avait suffi d'un accident pour ramener l'attention
sur cette exhibition délaissée, à moins, ajoutait inpetlo Jean Tabary, que ce ne soit lafaçon bru=que dont nous avons débarrassé le Voyage de cette crapule de Vermieux, qui nous ait porté bonheur.
La fortune favorise les audacieux.
On fît part à Ghausserouge du changement opéré et de l'engagement de Giovanni, avec toutes sortes de ménagements.
Le dompteur, dont la fièvre s'était calmée, et qui passait maintenant ses journées dans un profond mutisme, tout à ses pensées et comme accablé par le mal, se plaignit vivement qu'on eût pris une semblable décision sans le prévenir.
— On pouvait me consulter, répétait-il, ça ne me plaît pas beaucoup que mes bêtes, qui sont habituées à moi, soient manœuvrées par un autre.
— Mais, répliqua Tabary, sais-tu que nous perdions tous les jours de l'argent et que par le temps qui court, il ne s'agit pas de laisser échapper une occasion. Songe donc que ton accident a fait un bruit énorme et que nos recettes se ressentent de la réclame, de la publicité qui s'est faite autour de nous.
— Ça ne fait rien! ça ne fait rien! ne cessait de répéter François Ghausserouge.
Pourtant, quand on lui eut dit sur quel homme le choix de Tabary s'était arrêté :
— Puisqu'il le fallait absolument, dit-il, j'aime mieux que vous ayez choisi Giovanni de préférence à tout autre. Je connais son travail. Tl est adroit, jeune, courageux, j'ai plus confiance en lui qu'en un vieux, qui eût abruti mes bêtes et les eût rendu quinteuses et rétives. Au moins vous êtes content de lui?
— Très content! Il s'inspire de tes traditions, a sensiblement le même jeu que toi et il porte beaucoup sur le public.
— Bon!... je voudrais le voir...
Et Ghausserouge, après avoir félicité le jeune homme, le retint près de lui, lui donna diverses expli-
cations, des conseils sur la manière de traiter tel ou tel pensionnaire et d'en tirer la plus grande somme possible d'obéissance.
Il le félicita sur le courage qu'il avait montré en acceptant une si périlleuse succession, et Giovanni laissa le dompteur si content de ses réponses que celuici félicita presque Jean de son initiative.
— Si tu m'avais consulté, j'aurais probablement refusé et je confesse que j'aurais eu tort. Ce garçon me plaît beaucoup.
Puis il retomba dans ses pensées profondes qui l'absorbaient des journées entières, ne retrouvant la parole que pour demander des nouvelles de la recette ou du lion blessé dont l'état ne s'était pas aggravé.
Enfm, un jour, comme s'il eut cédé aune secrète préoccupation, il appela à lui Louise et Jean Tabary.
— Écoutez, dit-il, je crois qu'il est temps maintenant d'assurer sur des bases régulières notre association. Dans la situation actuelle, cela n'étonnera personne.
Et comme ses deux interlocuteurs se récriaient, déclarant qu'on avait bien le temps d'y penser.
— Non! non! insista le dompteur, on ne sait ni qui vit ni qui meurt! Vous le, voyez bien, après ce qui vient de m'arriver, à moi, qui depuis plus de quinze ans que j'exerce le métier, n'ai jamais attrapé une égratignure... Si Néron revient à la vie et qu'il ait un remords de conscience, je serais capable de n'être plus aussi heureux et puis, je ne sais pas... mais je ne me sens pas tranquille... Je tiens à ce que nous régularisions les choses.
Il s'interrompit un instant.
— Ma ménagerie, mes bêtes, c'est ma vie! Eh bien, si je meurs, je ne veux pas m'en aller avec la pensée que tout cela sera dispersé ou tombera entre des mains étrangères... Si Zézette avait l'âge, si c'était une grande fille, je serais tranquille... Elle est encore plus enragée que moi!... Mais c'est une gamine...
mine... Je ne veux pas qu'on puisse dire quelque chose et que votre ingérence soit contestée... Vous avez des droits, un apport social, vous m'avez rendu de nombreux services... vous êtes des amis auxquels je sais qu'on peut aveuglément se fier... Tout ça doit entrer en ligne décompte... Je désire qu'après moi vous soyez les tuteurs de l'enfant... et que vos parts de propriété soient nettement établies. En défendant vos intérêts, vous défendrez ceux de ma fille...
— Mais, mon vieux François, tu parles comme un homme qui va passer demain! Est-ce que tu deviens fou?
— Non je ne suis pas fou et je n'ai pas envie de le devenir... Mais, pour ma tranquillité, je veux que l'on fasse ce que je dis.
Il fallut obéir. On manda un notaire, qui écoula les déclarations du dompteur, dressa un acte en. règle où Jean Tabary était déclaré co-propriétaire de la grande ménagerie Chausserouge. Les parts de propriété furent divisées par tiers. François en possédait deux tiers et Jean un tiers seulement.
— Maintenant, dit Chausserouge, je suis plus tranquille.
' Il fit venir Zézette, à qui il rendit compte de la décision qu'il venait de prendre dans l'intérêt de son avenir pour le cas où un malheur surviendrait.
Elle était assez grande maintenant pour comprendre et il était bien sûr que, le cas échéant, elle saurait comme toujours se montrer soumise et reconnaissante pour les bons soins que prendraient d'elle à son départ ses tuteur et tutrice.
Sans répondre, Zézette lança un regard haineux à Jean Tabary, puis elle cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.
— Mon Dieu! dit Louise, quelle idée aussi de jaire inutilement de la peine à cette petite!
Et elle chercha à attirer l'enfant vers elle, mais Zézette se réfugia contre le chevet de son père, mon-
trant une répugnance si nette à répondre aux avances de la mégère que celle-ci jugea inutile d'insister.
— Pourquoi n'es-tu pas plus gentille que cela pour Louise? demanda Ghasserouge à sa fille quand les Tabary furent sortis.
— Parce que, répondit l'enfant en regardant fixement son père; parce que je ne les aime pas... Ce sont de méchantes gens.
— Maintenant, dit Louise à son fils dès qu'elle fut sortie de la caravane où reposait le dompteur, Chausserouge peut mourir... je ne le retiens plus !
— Tu sais que si ça arrivait nous aurions rudement de fil à retordre avec la gamine, dit Jean que l'aversion obstinée de Zézette avait frappé.
Louise Tabary haussa les épaules :
— Alors... tant pis pour elle! prononça-t-elle d'un ton ferme. Tu ne voudrais pas que je me laisse faire la loi par une morveuse !
Pendant les premiers jours qui suiA'ireht l'accident, il avait été facile de soigner Néron. L'animal gisait sans force, presque sans mouvement, entre la vie et la mort.
(3n l'avait nourri à l'aide de sondes, combattant la fièvre et l'atTaiblissement des premières heures par les soins incessants que lui prodiguaient les garçons de piste, puis Giovanni, dès qu'il eût pris son service à la ménagerie.
Il n'y avait aucun péril à affronter cette bête, qui « ne remuait plus ni pieds ni pattes » et dont toute la vie semblait s'être réfugiée dans le regard.
C'était le grand plaisir de Zézette de profiter de Tins-
tant OÙ l'on ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrière le dompteur.
Elle éprouvait un contentement infini à fouler de nouveau ce plancher, à considérer, à travers les barreaux, les banquettes vides sur lesquels une assistance nombreuse l'avait si souvent applaudie.
Elle s'agenouillait près de l'animal, passait ses petites mains dans son épaisse crinière, tapotant la tête énorme du fauve.
Et quand le pansement était terminé, elle se relevait à regret et il fallait presque l'entraîner de force hors de la cage.
Bientôt les forces commencèrent à revenir. Le lion put commencer à se lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de l'approcher. Giovanni seul fut dès lors chargé de lui administrer les remèdes.
Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la première fois le lion debout.
A la vue du jeune homme, Néron poussa un rugissement étouffé, et marcha au-devant de lui, la gueule menaçante.
Giovanni avait les mains embarrassées. Se sentant sans défense, il battit en retraite et eut le temps de sortir.
Dès lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de l'animal. Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard étincelait, et il faisait effort comme pour s'élancer.
Chez lui, la rancune était tenace; on eût dit qu'il s'était juré de ne plus se laisser approcher par personne.
C'était, du reste, ce qu'avait prédit le vétérinaire, appelé à lui donner les premiers soins, le soir de l'accident.
Bien que la nature aidât beaucoup à la convalescence du fauve, bien qu'il fût possible de le remettre désormais à son ancien régime, les plaies n'étaient pas encore à ce point cicatrisées que des pansements
2G0 ZEZETTE
ne fussent plus nécessaires. Mais devant l'impossibilité de les continuer, il fallut y renoncer.
Un jour que, vers deux heures de l'après-midi, la ménagerie était déserte*, un garçon de piste accourut tout elfaré à la caravane de Jean Tabary.
— Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci.
— Ah! patron!., fit l'autre sous le coup d'une émotion indicible, tout à l'heure, je m'étais absenté de la ménagerie... En rentrant, qu'est-ce que je vois... Mamz'elle Zézelte... dans la cage de Néron!
— Dévorée! dit Giovanni en se levant subitement.
— Non, dit le garçon, bien vivante... et s'occupant à laver, comme elle vous l'a vu faire cent fois les blessures de Néron avec une éponge imbibée d'aromates! Et le lion ne bougeait pas!
Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut à la ménagerie, passa derrière la toile et se mit en devoir de pénétrer dans la cage.
Mais avant qu'il eût eu le temps d'ouvrir la porte, Néron s'était précipité, et, debout contre cette porte, passant ses pattes énormes à travers les barreaux de fer, il s'efforçait, en grondant, d'atteindre le jeune homme.
Zézette était toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son éponge à la main.
— Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton très calme, vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous dit qu'il ne veut plus voir les hommes depuis que mon père a failli le tuer! ..
— Mais vous, mamz'elle Zézette?...
— Moi?... Il n'y a aucun danger. . Il me connaît, et j'ai des jupons!
Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni en resta confondu. Il se retira et passa dans la ménagerie.
Néron, la -crinière toujours hérissée, le suivait de l'œil.
— Ne VOUS montrez pas, dit Zézelte, ça l'excite... et laissez-moi faire...
Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'étendre à terre et elle continua, très calme, son pansement, comme elle l'avait vu faire pendant les premiers jours de la maladie.
La bête docile ne remuait pas; elle avait allongé son mufle sur le plancher et faisait entendre une sorte de renâclement.
— Voilà! dit-elle enfin, en se relevant.
Elle tapota une dernière fois le nez de Néron, se retira à reculons, entr'ouvrit brusquement la porte et disparut.
Dans toute la ménagerie, ce fut un indescriptible émoi.
— Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire obéir un fauve comme personne, même le plus audacieux dompteur, n'eût oser le tenter!
Quant à elle, très fière, elle affectait de ne pas comprendre ce que sa tentative avait de téméraire. A toutes les marques d'admiration qu'on lui témoignait, elle se contentait de répondre naïvement :
— Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, c'est pas plus bête qu'un autre animal, ^u contraire!
Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces Tabary détestés, qui, eux, n'étaient bons qu'à faire le mal et i-cstaient parfaitement incapables d'une action pareille à celle qu'elle venait d'accomplir si simplement*
Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus profondément, ce fut François Chausserouge.
Toujours couché tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin du mutisme persistant qu'il observait; il écouta, les yeux noyés, le récit que lui fit Giovanni et quand Zézette apparut sur le seuil, il ouvrit les bras, ne trouvant qu'un mot :
— Ma fille!... Ma petite fille!...
Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant elle-même, comment l'idée lui était venue d'entrer dans la cage de Néron, quelles sensations elle avait éprouvées.
Quand elle vint à décrire la fureur qu'avait montrée la bête à la vue de Giovanni, il l'interrompit :
— Maintenant, dit-il, je comprends et il sera désormais impossible de faire travailler Néron sans s'exposer à être boulotte... Il a gardé rancune de la correction qu'il a reçue et il a pris l'horreur de l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une enfant et que tuas une robe... Désormais, Néron sera aussi docile avec toi qu'il restera indomptable pour tout autre... Continue à entrer chaque jour avec lui pour le soigner, mais veille bien à ce qu'aucun homme n'apparaisse aux abords de la cage pendant tout le temps que tu seras enfermée avec lui... Il pourrait t'arriver malheur...
— Et quand il sera guéri, dis, papa, tu me laisseras encore lui rendre visite, pour entretenir l'amitié?
— Oui, après que moi-même, j'aurai pris ma revanche avec lui...
— Mais toi, papa, il te dévorera, puisque tu dis qu'il se souvient.
— Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon amour-propre est engagé. Il faudra bien que j'en vienne à bout, mais après cette expérience, je le le laisserai. Ce sera ton lion à toi, pour quand tu auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de reparaître en public.
— Merci, petit père! dit Zézette en baissant la tête, mais la résolution que son père avait prise de se rencontrer de nouveau avec Néron, la remplissait d'une crainte instinctive.
Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle, retrouverait en face de Ghausserouge sa férocité native. Comme si par une sorte d'affinité, les
rancunes de l'animal eussent eu un écho dans son âme, elle était sure qu'un malheur planait, inéluctable, si son père persistait.
Mais il était toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures longues à cicatriser ; elle aurait le temps, et, elle l'espérait, le pouvoir de s'opposer à une pareille imprudence.
Sur ces entrefaites, le dompteur reçut une visite, qui le troubla singulièrement.
C'était Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des dernières victimes de Yermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis joui d'une situation aisée sur le Voyage, était cauteleux et insinuant.
Chargé de famille et réduit depuis sa ruine à la plus affreuse misère, il avait fini par trouver une place de régisseur chez Oiselli, au Cirque des Animaux Savants, mais ses faibles émoluments étaient loin de suffire à faire vivre sa nichée, qu'il abritait pêle-mêle au fond d'une vieille caravane à moitié démantelée.
Il devait le surplus à la charité de ses anciens confrères, qui ne voyaient pas sans pitié un des leurs « dans la mélasse », sachant fort bien pour la plupart que le lendemain, à la suite d'une mauvaise campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre.
Chasserouge n'avait pas été un des moins pitoyables, et même au temps de sa plus grande détresse, il avait toujours eu une pièce à glisser dans la main du vieux forain.
Donc Romillard se présenta, sous le prétexte de venir demander des nouvelles du blessé, en réalité pour quêter un petit secours. Mais ce jour-là, il n'avait plus cette attitude humble et obséquieuse qu'il affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait miné par une colère sourde.
Après avoir pris des nouvelles du dompteur, il éclata.
— Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de ça sur tout le Voyage... Vermieux a disparu !...
■2(;4 2;ezette
Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures.
Louise Tabary, qur était présente ainsi que Jean, échangea un regard avec son fils.
— Oui, continua Romiilard très excité, disparu!,.. Voilà bien ma veine! .. Trois mois plus tôt et j'étais hors d'affaire, mais quand on a la guigne...
Chausserouge, pâle d'émotion^ avait à demi dissimulé son visage derrière l'oreiller.
•Louise fit un effort pour contenir une émotion secrète :
— Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que François est malade, nous vivons en dehors de tout...
. Racontez-nous cela?
— Je croyais, dit RcmiUard, que vous aviez des afl"aires avec Yermieux?
— Oui, dit Louise, une vieille dette, mais qiîe nous étions^ parvenus à liquider, malgré le malheur- des temps, il y a quelque temps... Aujourd'hui, nous sommes quittes...
— C'est ce qui explique que vous n'ayez pas été étonnés de ne pas le voir rappliquer le second dimanche de Pâques, une de ses échéances, qu'il n'a jamais manquées d'une heure... Bref, voici: vous savez combien Vermieux était exact... Il passait sa vie dans son patelin... mais tous les trois mois, on le voyait rappliquer, sa sacoche au ventre, le portefeuille bourré de tous les billets qu'on lui avait souscrits sur le Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour faire tomber aux mêmes dates... Le jour où il apparaissait, il n'y avait pas besoin d'e consulter le calendrier;.. Il dégotait la Banque de France pour la régularité... Eh bien! cette année, nisco, pas de Yermieux!,.. D'abord, on s'est dit : — Bah ! il aura manqué le train.,, où il aura été malade,., à son âge, c'est permis... Il sera là demain! Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, pas de nouvelles... Jugez si on était content de ce répit, car si la fête marche bien depuis quelques jours, la première
ZEZETTE 26Ô
semaine avait été désastreuse et pas beaucoup des débiteurs étaient en mesure!
— Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise.
— Je vous crois... et j'en connais pas ma! à qui ça a tiré une rude épine du pied... Vous pensez bien que personne n'a osé réclamer... On était bien trop' content... Pourtant, à la fin, y en a un qui s"est ému, cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai toujours soupçonné d'avoir des atïïiires de compte à demi avec Yermieux... Je ne m'étais pas trompé... C'est lui qui a donné l'éveil 1...
— L'éveil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un cOude.
— Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, François 1 tu vas prendre froid.
Elle se leva, forçale dompteur à se recoucher en lui glissant à l'oreille :
— Tais-toi et laisse-moi faire!
Puis elle revint et, pour donner une diversion à l'émotion qu'elle lisait également sur le visage de Jean :
— Ça vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! dit-elle simplement. Vous prendrez bien un verre devin?
— Ma foi ! c'^st pas de refus !
Et quand ils eurent trinqué :
— Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... Ça nous intéresse !... Vous disiez que Lamberty avait donné l'éveil... G^omment ça?
— Il a écrit au pays pour savoir du nouveau... Et voilà où l'affaire se corse... Yermieux, très bien portant, a pris le train dans la matinée de dimanche de bonne heure, et il aurait dû être à Paris vers huit heures et demie ou neuf heures... Personne ne l'a vu... Naturellement, à la gare de Lyon, son arrivée n'a pu être remarquée au milieu de tous les autres voyageurs... Aucun accident n'est arrivé sur la ligne
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pendant la route... Vermieux serait donc à Paris... Pour qui le connaît, il est inexplicable qu'il n'ait pas paru, sinon le soir même, du moins le lendemain, sur le Voyage... Bref, sa trace est perdue à partir de son départ de l'Auvergne...
Louise Tabary ne bronchait pas.
Elle profita d'un moment oii Romillard s'interrompait pour vider son verre :
— Est-on bien sûr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le train...
— On a montré à Lamberty, à la gare de Lyon, le seul billet venant de la station de Vermieux et qui a été exactement remis à l'employé chargé de contrôler la sortie... On est donc sûr que le vieux a accompli son voyage sans encombre, mais depuis?...
— Dame ! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de cochons, il était toujours cousu d'argent... Ça s'est peut-être vu... et dame ! le canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu à l'eau pour le voler... Il y a tant de crapules dans le monde...
— Lamberty est allé à la Morgue... On n'a rien retrouvé !
— Bah ! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... Ça sera un débarras pour le Voyage, voilà tout... Est-ce qu'il a de la famille, ce vieux magot?
— Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez mauvaise intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intentiond'hériter, il a déposé une plainte au procureu)- de la République de Riom... et aujourd'hui la Sûreté marche. On n'est pas venu vous demander des renseignements ?
Il y eût cotte fois un silence plein de gêne. Personne ne répondit à cette question dangereuse.
— Voilà que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je vais allumer la lampe.
Dans son lit, Ghausserouge suait à grosses gouttes. Jean Tabary sentait un petit frisson lui parcourir les moelles.
— La Sûreté ! La Sûreté ! répliqua-t-il d'un ton bourru, nous n'avons rien à faire avec la Sûreté! Que lai dirions-nous de plus?
— Les agents vous demanderont comme à tout le monde si vous aviez une échéance, un billet à payer dimanche à Yermieux, afin de pouvoir au moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier devait être porteur, sans compter la monnaie.
La question était épineuse. C'était le point faible, qui pouvait les faire soupçonner si, par une réponse imprudente, on parvenait un jour à les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la question:
— Et qu'est-ce qu'ont répondu les autres... Ceux qu'on a déjà interrogés?
— Ma foi, eux pas bêtes, ils ont répondu qu'ils ne devaient rien.
— Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres ?
— Bah! Yermieux savait à peine lire et écrire... et il ne se fiait à personne... Il n'y a sûrement pas d'autres preuves que celles qu'il portait sur lui et bien sûr, le petit cousin pourra se taper...
Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y prit pas garde et continua :
— C'est pourquoi je vous disais tout à l'heure que j'avais la guigne... Une occasion unique de me libérer à bon marché, comme les autres et je la rate ! Trois mois plus tôt et j'avais toujours mon théâtre de marionnettes, au lieu de crever la faim!
— Romillard, dit Louise, vous allez dîner avec nous ce soir. Ça va-t-il?
— Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui m'attendent!
— Nous avons un pot-au-feu... Et pour célébrer le retour à la santé de François et vous remercier de votre bonne visite, nous allons faire une petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquiétez pas! Us auront ce soir de quoi bouffer!
Louise tenait à garder Romillard le plus longtemps
2G8 ZEZETTE
possible. Elle le sentait sans défiance, parfaitement renseigné, et il y avait pour elle un très grand intérêt à ne rien ignorer des détails de cette aventure, qui passionnait le Voyage.
Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant toute la soirée. Romillard exhuma des anecdotes où éclatait la rapacité de l'usurier et la conclusion fut que c'était un grand bonheur pour tout le monde .
— S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire qu'au moins une fois le bon Dieu aura été juste; oui, mais ne reviendra-t-il pas?. Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir comme un diable d'une boîte à surprises.
— Je ne le crois pas, dit Louise froidement.
— Mais enfin, si, au lieu d'être un malheur, c'était tout simplement une lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie de se payer un petit tour de promenade.
— Non, répliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien à craindre. Je connaissais beaucoup Vermieux.. . J'ai eu, et pas pour mon plaisir, je vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! c'était trop en dehors de ses habitudes...
Chausserouge, qui s'était levé pour faire honneur à son hôte et que ces propos avaient à peu près rasséréné, remarqua alors que sa fille Zézette, assise près de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague et incertain, de Louise à Jean Tabary, de son père à Romillard; ses petits doigts avaient des tressaillements nerveux.
— Est ce que tu souffres, ma chérie, tu ne manges pas, tu es malade?
— Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim.
— C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est fafiguée, elle ferait mieux d'aller se coucher.
— Oui, dit tout bas la petite -fille à son père, laissemoi m'en aller, je n'en puis plus!
Elle se leva et courut se réfugier dans la tente où elle couchait d'habitude. Là, elle s'étendit sur son lit, la tête enfoncée dans les couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secouée parla peur.
Ses nerfs, encore malades à la suite de l'épouvante qu'elle avait ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse pareille.
Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, devant un étranger avec une aisance et une tranquillité telle qu'elle eût été tentée de croire que le crime n'existait que dans son imagination, l'avait remplie de terreur.
A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux Tabary :
— C'est vous qui l'avez tué, Yermieux. . Je vous ai vus!
Mais son père, son père était là... aussi coupable que les autres et qu'il fallait accuser en même temps!
Combien elle était punie de sa désobéissance! Combien ce secret fatal lui semblait lourd à porter!
Son âme d'enfant s'était transformée. Depuis plusieurs jours, cette pensée unique l'obsédait et elle en était arrivée à considérer comme une revanche la révolte de Néron. L'accident de son père, c'était le commencement du châtiment...
Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de la mauvaise action à laquelle on l'avait associé, et c'est pourquoi elle l'abordait sans crainte, elle dont le cœur était pur.
" Toute la nuit, elle eut encore la fièvre, et l'indisposition persistant, Ghausserouge qui allait mieux, commença à s'alarmer.
Il se rendait parfaitement compte que sa fille pût être malade, mais il ne comprenait rien à cette nervosité subite, au changement subit d'allures de la petite Zézette. Il finit par mettre sur le compte d'un mal inconnu ces phénomènes inexplicables.
Quant à lui, son état s'améliorait rapidement.
Le médecin l'ayant autorisé à sortir de la caravane, sa première visite fut pour ses bêtes.
La conversation de Romillard, le temps qui s'était écoulé sans qu'aucun danger parût se dessiner à l'horizon, l'assurance qu'affectaient les Tabary avaient fini par calmer ses premières appréhensions.
Louise n'avait rien négligé pour lui rendre la confiance perdue; d'autre part, les recettes étaient excellentes. Il descendit calme, presque joyeux.
Il n'avait pas fait dix pas dans la ménagerie qu'un rugissement furieux se fit entendre. Il leva les yeux.
A sa vue, Néron, dont la crinière s'était hérissée tout entière, s'était jeté contre les barreaux qu'il s'efforçait d'ébranler sous son effort.
Les crocs menaçants, la gueule écumante, il se tenait debout, puis s'accroupissait comme pour prendre son élan et bondir sur le dompteur... puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge s'approcha de la cage.
L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et, toujours grondant, il cherchait à attirer l'homme à lui.
— Allons ! allons ! pas de méchanceté, Néron, dit le dompteur, tout en se tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du fauve.
Mais il pâlit et fit un pas en arrière. Au moment où son regard se croisait avec le regard sanglant de la bête, la même hallucination le reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses nuits de fièvre et d'insomnie.
Dans ces yeux brillants de colère, il retrouvait l'expression des yeux de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se fût incarné dans le lion !
Dès lors, tout lui parut changé dans la ménagerie; les bêtes que le rugissement de Néron avait réveillées et qui répondaient à l'appel de leur redoutable voisin, lui parurent hurler à la mort!
11 lui sembla qu'une sorte d'obscurité envahissait
tout à coup la baraque, illuminée seulement par les éclairs du regard de Néron.
L'étal roulant, le corps déchiqueté de Vermieux, les bras rouges de sang de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard déchirées à belles dents par les fauves affamés, la scène toute entière du crime se reconstitua subitement dans sa cervelle et, comme devant un kaléidoscope, toutes les péripéties défilaient devant ses yeux effarés... Il se sentait magnétisé, attiré fatalement...
Vermieux lui criait :
— Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin !
Et ses jambes fléchissant sur lui... il se laissa tomber sur une banquette...
Tabary le retrouva là, hébété, l'œil fixé stupidement dans l'œil du lion et une sueur au front.
— Que fais-tu, François? cria le jeune homme frappé de l'attitude étrange du dompteur.
— Là! fit Ghausserouge, là! tiens, vois-tu... le lion!
— Eh bien quoi, Néron?
Et du doigt lui désignant l'animal, le dompteur continua :
— Il est possédé de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? Tiens, regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'élancer! C'est comme c?la depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une voix sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, où malgré moi, lu lui as donné à manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois bien, il est possédé, je te dis !
— C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! répliqua Jean qui jeta autour de lui un regard inquiet, lu as la fièvre! Viens, rentrons, ce n'est pas prudent de rester là...
Il craignait à chaque instant de voir entrer un employé de la ménagerie à qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout révéler. Mais l'autre s'obstinait.
— Non, je te dis, c'est Vermieux! Néron est possédé par Vermieux!
Il se débattit vigoureusement et parvint à échapper à l'étreinte de Tabary qui cherchait à l'entraîner.
— Il faut quej'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!...
— Tais-toi! tais-toi! tu déraisonnes!
— Non!... non!... je" ne déraisonne pas! Quand j'étais petit, ma grand'mère, qui était une savante, qui connaissait les choses de la vie, me l'a répété souvent:
(( — Il faut toujours avoir soin des animaux.... car on ne sait pas ce qai'on a à 'dévenir... L'âme des chrétiens passe souvent dans le corps des bêtes! » Eh bien! Cette fois, l'âme de Vermieux est passée dans le corps de Néron ! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me lâchera jamais... Je neveux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai commencé... je le finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le cœur, pour ne plus voir fixés sur moi, toujours, ces deux yeux^là!... Laisse-moi, je te dis! Laisse-moi en finir!
Et complètement halluciné, le poing tendu, il marchait à la cage, face au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lançait avec plus de fureur, à chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans le vide, à travers les barreaux, comme pour saisir et attirer à lui son ennemi.
Enfin, Jean Tabary se révolta. Il n'y avait pas à dire, Chausserouge était fou, et sa folie dangereuse risquait de compromettre d'autres que lui. Il fallait à tout prix faire cesser cet accès.
Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face à face son associéqu'il fit pirouetter sur luimême. Puis il le poussa devant lui, sans lui donner le temps de protester.
— Viens avec moi ! viens vite ! Louise nous attend !
— Mais je te dis que je veux le tuer !
— Louise nous attend ! Tu'le tueras plus tard !
A chaque enjambée nouvelle, la résistance du domp-
leur diminuait. Un peu de raison semblait luire dans son cerveau fatigué à mesure qu'il s'éloignait, maintetenant qu'il ne subissait plus l'attraction dangereuse du regard du fauve.
Tabary parvint à le faire rentrer à la caravane.
— Que s'est-il passé? demanda vivement Louise en considérant les deux hommes, l'un Chausserouge, atone et affaissé, l'autre, Jean, nerveux et tremblant d'émotion.
— Il s'est passé, dit le jeune homme, que ce bougrelà va nous faire arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, divaguant dans la ménagerie, en train de raconter l'affaire... Il regardait Néron et croyait voir Vermieux !... Heureusement qu'il n'y avait personne là, sans quoi... C'est de la folie!...
— Diable ! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton très bas. Ne dis rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas Kexciter.
Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur son front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa maîtresse, Jean Tabary.
— ■ Est-ce que, par hasard, j'ai dit des bêtises?... interrogea-t-il. Je ne me souviens pas ! • — Oui ! dit Jean, un peu de fièvre seulement, tu croyais voir Vermieux ! Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir avant d'être complètement rétabli.
— Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis.
Il s'étendit sur son lit, la tête tournée vers le fond. Jean Tabary prit sa mère à part.
— Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du tout!... Avec cela, pas moyen de consulter un médecin... ni de le faire placer dans un asile !... Voistu qu'il nous vende dans un accès de somnambulisme... Sûr, il doit avoir une fêlure depuis son accident. Une fêlure par là! ajouta Jean en se frappant le front du doigt.
— Nous voilà propres, avec un infirme pareil sur
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les bras, grogna Louise. Toute ma vie, c'aura été la même chose... je n'aurai toujours eu affaire qu'à des emplâtres... Mais, sois tranquille, celui-là ne nous compromettra pas... Je lui serrerais plutôt le cou pour l'empêcher de parler!
Et, dès lors, Ghausserouge fut soumis à une su rveillance attentive de la part des Tabary. Mais il parai ssai avoir recouvré son bon sens ; il agissait, parlait comme avant cette scène d'auto- suggestion qui avait si fort effrayé Jean.
De temps en temps seulement, comme si une impulsion intérieure dont il n'était pas maître le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait vers la porte de la caravane.
— Où vas-tu ? demandait Louise en lui barrant le chemin.
— A côté... là... dans la ménagerie... Voir si les bêtes sont bien soignées...
— Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garçon veillent à tout...
— Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde aux représentations...
— Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains rien... On te rendra compte de tout, ici, mais le médecin ne veut pas que tu sortes encore... Tu attraperais du mal...
Ghausserouge fixait sur sa gardienne un regard où se lisait l'hypocrite résolution de désobéir, de suivre l'idée fixe qui paraissait le hanter à toute heure sans qu'il s'en expliquât nettement, dès qu'une occasion propice se présenterait et il retombait dans une sorte d'indifférence, d'hébétude dont rien ne pouvait le sortir.
Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrès qu'il devint bientôt évident aux yeux de tous qu'une lésion devait s'être produite dans le cerveau du dompteur, lésion qui lui enlevait la plénitude de ses facultés.
Il en vint à se désintéresser de tout ce qui n'était le souci exact de la vie matérielle ; il restait des journées plongé dans une apathie effrayante, sans prononcer une parole ; son regard ne trouvait d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses bêles, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu'à lui. Il tendait alors l'oreille, et comme s'il répondait à un appel, il se levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait l'autorité de Louise ou la volonté brutale de Jean pour le faire rasseoir.
Zézette suivait avec effroi les progrès du mal qui dévorait son père, mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun étonnement dun changement tellement brusque qu'il avait stupéfié tout le monde.
Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutumée à Néron, qui allait maintenant tout à fait bien, elle trouva dans la caravane un médecin en train d'examiner son père.
Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilité qui lui incomberait si elle persistait à garder son malade en charte privée.
Quelque danger qu'il put en résulter, elle avait enfin pris le parti de faire ^revenir le docteur et elle avait profité d'un moment où Chausserouge lui paraissait plus calme.
S'il parlait, maintenant que la démence ou tout au moins l'inconscience du dompteur était bien constatée, il serait toujours acile de mettre ces divagations sur le compte de la maladie.
Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire.
Elle raconta en détail au médecin toutes les excentricités, les hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis quelques jours ; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'à l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur lui son lion Néron.
— Dernièrement, dit-elle, un individu nommé Yer-
2JC ZEZETTE
mieux, que Chausserouge a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a été assassiné... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident.... Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Néron, croit revoir Vermieux. 11 prétend que l'âme du vieux bonhomme est passée dans le corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut à toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gardé contre lui une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous perdions le malheureux François de vue, un seul instant, il se ferait dévorer sûrement...
Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas oîi un soupçon germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le médecin sur la voie.
— Vous dites qu'il a été en proie à ces hallucinations quelques jours après son accident? demanda-t-il.
— Oui... Mais dès les premiers jours, il avait commencé à divaguer. Nous avions mis d'abord ces propos incohérents sur le compte de la fièvre, mais, à mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a augmenté, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister à de véritables actes de folie.
Le docteur déclara alors que ces explications confirmaient son diagnostic.
En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la tête du malheureux dompteur, avaient causé une dépression des os du crâne.
De là les troubles cérébraux qui enlevaient à Chausserouge toute responsabilité et oblitéraient sa raison.
— Il n'est pas encore dangereux pour les autres... à moins que, dans un moment de crise, il n'échappe à votre surveillance et ne cause par son inconscience un malheur irréparable eh ouvrant par exemple la cage des fauves ; mais, pOur plus d^sùreté, à votre place, je m'adresserais au commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile où il recevrait les
soins appropriés à son état... Je vais, si vous le désirez, vous délivrer un certificat dans ce sens.
— Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien consulter un médecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la ménagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux à des étrangers qui pourraient, un beau jour, prendre au sérieux ses divagations.
— Dans tous les cas, je vous ai prévenus, dit le médecin en se retirant, et j'entends dégager ma responsabilité personnelle.
— Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur!
Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient plus la peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient une aggravation dans l'état de Chausserouge.
— Après tout, disait cyniquement Jean, une fêlure, (.•a ne se remet pas. Et le pauvre François est bel et bien foutu... Ah ! mon Dieu ! le plus tôt que ça sera fini, mieux ça vaudra pour lui... et pour nous ! C'est pas une existence de vivre comme une véritable brute, avec des idées fixes qui peuvent compromettre l'établissement tout entier et, pour nous, de rester toujours sous le coup d'une parole imprudente qu'il prononcerait dans un moment lucide !... Ah ! non, franchement, il vaut mieux en finir 1
— Si encore, dit Louise qu'une réflexion profonde paraissait absorber, si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en danger... On le laisserait aller dans la ménagerie... et se débrouiller avec Néron... avec Vermieux comme il dit, surtout si c'était la nuit!...
Jean Tabary regarda longuement sa mère.
— C'est vrai, dit-il tout à coup, qu'un accident est si vite arrivé !
Ils n'échangèrent pas un mot de plus. Chausserouge, à ce moment, se réveillait. Il porta la main à sa bouche et balbutia :
— J'ai faim!
— Allons, la mère, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est un bon signe, un malade qui demande à manger. Ça me fait plaisir, mon vieux François, de te voir comme ça reprendre goût aux bonnes choses.
— Et le médecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda le soupçonneux dompteur en descendant du lit sur lequel il était étendu. Est-ce que je pourrai bientôt sortir de nouveau ?
— Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espère qu'avec deux ou trois jours de repos...
La figure du dompteur s'éclaira. Il murmura :
— Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement sur ses doigts, les yeux levés au plafond avec un sourire empreint d'une joie profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement à dissimuler en pinçant les lèvres.
Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans deux ou trois jours, recommencerrientde la vie ancienne avec les émotions des entrées de cages, les retentissants coups de gueule du bonisseur, les applaudissements de la foule... Mais surtout, surtout... la revanche à prendre avec Néron dans l'œil duquel il fallait à jamais éteindre le regard obsesseur de Yermieux... Ce regard qui perçait la toile de la caravane, vrillait la cloison de la caravane pour le poursuivre, étincelant et vengeur, jusque dans son sommeil...
Et c'était cette préoccupation unique dont se moquait Tabary, qui le hantait obstinément... qui le rendait indifférent à toutes choses...
Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'était pas mort complètement... Vermieux revivait dans le corps de cette bête... et il n'achèterait, lui Chausserouge, sa tranquillité qu'au prix delà mort de Néron!...
Il l'avait manqué une première fois... Il serait la seconde fois plus heureux... Et alors, pour toujours délivré de ce cauchemar, il le sentait, il renaîtrait à la vie...
Il éprouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui écrasait les épaules... S'il faisait quelques pas, il marchait courbé en deux, ainsi qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible poids...
Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait parla pensée l'issue tant espérée et attendue, de dire à haute voix, en secouant les épaules et en se redressant d'un coup de reins :
— Oh! tiens, vois-tu .. aPrès... je serai léger comme une plume... Je sauterai... je danserai... Ohl je serai heureux!...
— Après... quoi?... demanda Jean intrigué.
— Après. . . rien ! . . . répliqua Ghausserouge en retombant dans son mutisme et en courbant à nouveau sa haute taille.
Et en même temps, il baissait sournoisement les paupières, furieux de s'être vendu, apportant dans cette comédie l'hypocrisie du malade, qui voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se défier, dans tous ceux qui l'entourent.
^l pour donner le change complètement, craignant d'être deviné et qu'on ne prit de nouvelles mesures pour l'empêcher de mettre son rêve à exécution :
— Et Giovanni?... Gomment va--t-il?... Es-tu toujours content de lui?
— Très content!... Et le public lui fait fête!
Pendant la semaine qui suivit, Ghausserouge se renferma dans une immobilité et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'être pris pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et surtout le soir, à l'heure oîi, le jour tombant, la ménagerie reste déserte, les employés s'absentant invariablement pour aller boire l'absinthe chez le mannezingue prochain; ou bien à partir de minuit, lorsque la représentation dernière terminée, chacun se retire pour aller se coucher ou souper dans un cabaret proche de l'établissement.
Mais il ne dormait que d'un œil. A chaque instant, tremblant d'être pincé, comme un enfant qui craint
d'être pris en flagrant délit de désobéissance, il soulevait doucement la tête, pour s'assurer que Louise veillait ou Jean Tabary.
S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, ouvrait la porte avec des précautions infinies, jetait un coup d'œil autour de la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient pour l'arrêter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son immobilité première.
Il ne voulait agir qu'à coup sûr, certain de n'être pas dérangé, ni ramené de force à la caravane, comme cela lui était arrivé une fois.
Et alors quand, délivré de toute entrave, il pourrait enfin assouvir sa haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de son duel solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui I
On ne l'accuserait plus d'être fou... et Tabary luimême serait obligé de reconnaître qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui était complice du même crime, de les avoir délivrés à tout jamais de la présence détestée et menaçante de ce Yermieux de malheur !
Plus le temps s'avançait, plus l'impatience de Ghausserouge augmentait. A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu'à lui :
— Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas là... Je ne puis pas lui répondre 1
Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin àla surveillance dont on l'entourait incessamment, malgré la promesse réitérée qu'on lui avait faite de le laisser sortir après « deux ou trois jours de repos », il simula un changement d'allures, affecta de penser comme Tabary, de traiter de lubie la préoccupation qui l'avait obsédée jusque-là...
— Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccadé, je vais tout à fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant ni le docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvénient...
— Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit
ZEZETTE -isl
net... répliquait Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientôt notre bonne petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien précipiter... Attendons de pouvoir célébrer comme il convient ton rétablissement complet, sans crainte d'une rechute...
Mais elle ne sa méprenait pas sur ce mieux apparent.
Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur éclat fiévreux, ses mains avaient des tremblements nerveux et la simulation était flagrante.
— Écoute, Jean, dit-elle à Tabary, je- crois que le moment est venu de le laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le croit guéri ou à peu près, personne ne pourra nous accuser d'avoir été imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il commît une gaffe dont puissent pâtir d'autres que lui... S'il écope, tant pis... ou tant mieux... à ton choix!
— Tant mieux ! dit Jean cyniquement.
Le soir même, après dîner :
— Mon vieux François, dit-il, après la représentation, c'est-à-dire vers minuit, nous devons, ma mère et moi,' aller souper chez Oiselli... Te voilà devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable...' Si tu avais besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne resterons pas longtemps... à deux heures nousseronsderetour... Jepeuxcomptjersur toi?
Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il pétrit fébrilement dans ses doigts une croûte de pain et répondit en haussant les épaules :
— Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille... puisque je te disque je suis guéri... Les médecins sont des imbéciles!...
Chausserouge, resté seul dans la caravane, attendit avec impatience que l'heure fut venue de. livrer ce combat suprême qui devait le délivrer à tout jamais de l'obsession terrible.
Pendant tout le cours de la représentation, il resta attentif au fond de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu'à lui.
Quand après le fracas des applaudissements saluant l'exercice final, éclatèrent les rugissements des fauves, excités par l'odeur et la vue des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'étal roulant, le dompteur eut un sourire.
— Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout à l'heure, n'aie pas peur, va, je serai là !
Craignant d'être surpris par Jean, il se glissa tout habillé dans son lit et feignit de dormir.
La représentation terminée, Louise entra avec son fils pour se préparer à sortir, ainsi qu'ils en avaient prévenu François.
Dès le premier coup d'œil, Louise acquit la certitude que son amant cherchait à les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut pas dans la respiration haletante du dompteur, le souffle régulier du vrai dormeur. Elle n'aperçut pas les habits pendus à la patère, selon l'habitude.
Pour ne rien laisser paraître, elle dit presque haut de manière à être entendue de Chausserouge :
— Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir !
Puis elle se pencha à l'oreille de son fils :
— Il ne dort pas... Il attend notre départ... C'est sûrement pour ce soir... filons vite !
Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la baraque d'Oiselli, ils contournèrent leur établissement et sans être vus de personne sur ce champ de foire désormais silencieux et désert, ils s'introduisirent sous l'auvent.
De là, en soulevant la portière, leurs regards pouvaient plonger dans l'intérieur de la ménagerie.
Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand dans l'angle opposé une lueur scintilla.
Chausserouge venait de soulever un pan du tour de
toile et il s'était introduit furtivement, une lanterne sourde à la main.
Dans le rayon de lumière projeté, son ombre se mouvait confusément. Un instant, il s'arrêta, respira longuement, comme si ses poumons étaient soudain réconfortés par cet air rempli d'émanations animales.
Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la ménagerie et sûr enfin d'être seul... et libre, il se dirigea vers la cage de Néron.
Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourné du côté où il venait, l'œil étincelant dans l'ombre, il grondait sourdement.
Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bête. Debout devant la cage, il éleva la lanterne à la hauteur de sa tête et, dune voix saccadée :
— C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que nous allons régler notre dernier compte... Oui... ouil tu peux te battre les flancs avec la queue... Tu vas voir si Chausserouge a peur'.... Tu vas voir s'il cane!
Il accrocha sa lanterne à un poteau face à la cage, puis il se gratta la tête. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-là ne suffisait pas.
Un dernier coup d'œil autour de lui.
Décidément, il était bien seul et il pouvait y aller sans danger. Du reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne durerait guère.
On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et après, s'en aperçut-on, il serait bien temps de l'empêcher... quand il serait dans la cage!
Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la rampe de gaz qui courait en face des cages.
Puis il se débarrassa rapidement de son paletot de velours marron et vêtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma d'une fourche de fer, et se dirigea résolument vers la porte d'entrée.
Il l'avait entr'ouverte et il allait pénétrer dans la
cage, quand un cri retentit et un bras l'arrêta à son passage.
— Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres !
C'était Zézette qui, couchée •selon son habitude à côté du poney, avait suivi son père des yeux et arrivait à temps pour l'arrêter au moment où il allait dépasser le seuil de la cage.
Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa tille :
— Laisse-moi !... cria-t-il. Il faut que je le tue! Et il entra, la fourche en avant.
Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa s'avancer le dompteur et, au moment où celui-ci, levant le bras, s'apprêtait à le frapper, il s'élança et dans son élan furieux, renversa le malheu- . reux Chausserouge avant même qu'il eut le temps de se servir de son arme.
Déjà l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacérant de ses griffes, faisant craquer ses os sous ses mâchoii-es puissantes, quand de nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zézette apparut ! . . .
— Néron ! ici, Néron !
Elle s'était presque précipitée sur le fauve, l'avait .saisi par la crinière et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait, s'elforçant de l'arracher de dessus le corps quasi inanimé de son père, mais en vain...
L'imminence du danger décuplait sesforces. Elle criait d'une voix étranglée :
— A moi ! à moi ! au secours ! Giovanni !
Mais l'écho seul répondait à sa voix et le lion n'abandonnait pas sa proie. Enfin, à bout d'expédients, n'en pouvant plus, elle se jeta en travers sous les pattes et sous la gueule de la bête furieuse, couvrant de son corps le corps de son père.
Néron renifla un moment, hésita en reconnaissant sa petite amie et se recula en grondant.
Elle se releva alors, le suivitet le força à se coucher.
ZEZETTE -28â
— Lève-loi! papa! Lève-toi donc et sors!
Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, ïabary accourut, suivi de sa mère.
Il avait suivi de loin les péripéties de la lutte sans se rendre compte exactement de l'issue définitive ; mais les cris de la petite fille l'avaient averti de la victoire du fauve.
— Jean! Jean! cria la petite fille, à moi! Retirez mon père ! Je me charge du lion !
— Tiens bon, Zézette! répliqua Tabary, heureux de trouver un témoin pouvant attester de son zèle et de la part qu'il avait prise au sauvetage de Chausserouge.
Il passa derrière la cage et, tandis que Zézette maintenait le lion, il tira comme il put et mit à l'abri des grilTes le corps du dompteur.
Chausserouge était évanoui. On appela à l'aide; des forains, dont la caravane était proche, accoururent, réveillés par les cris. On transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut le déshabiller, on s'aperçut qu'il avait le ventre ouvert. Los entrailles s'échappaient; un des bras avait été broyé par la mâchoire du fauve.
Il était à peine déposé sur le lit, qu'un hoquet souleva sa poitrine... Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tête retomba sur l'oreiller, tandis qu'une pâleur de. cire envahissait son visage. Les paupières entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une écume sanglante rougit les lèvres du dompteur.
Chausserouge était mort.
Zézette, dont personne ne s'était occupée, était sortie seule de la cage du fauve. Elle accourut et s'agenouilla près du lit de son père. Le long de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main.
— Tu es blessée? demanda Louise.
-^ Non, rien, répliqua la petite fille, Néron, qui m'a touchée quand je cherchais à protéger papa! Et elle embrassait la main déjà tiède du dompteur,
28G ZEZETTE
qui pendait hors du lit, sans toutefois qu'une larme mouillât ses paupières.
Cette mort... c'était pourelle l'expiation attendue et inévitable... Quand elle se relevaet que Tabary voulut la prendre pour la reconduire à sa tente :
— Laissez-moi ! dit-elle.
Et dans son regard, la volonté de venger son père apparaissait, son père que l'influence des Tabary avait perdu...
Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant, tandis que Louise, la voix basse et entrecoupée de sanglots hypocrites, racontait aux assistants terrifiés les détails de l'aventure abominable :
— Ce pauvre Ghausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa tête ! Ah ! je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laissé seul... Le seul jour... Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et nous sommes de ceux-là !..
La mort de Ghausserouge fut pour les Tabary, en même temps que le couronnement de leurs vœux les plus chers, un véritable soulagement.
L'auteur principal du crime dont ilsélaientcoupables tous deux, Jean et lui, avait disparu ; le drame n'avait plus désormais qu'un témoin, et un complice il est vrai, Louise, mais celui-là, sûr et sur lequel on pouvait compter.
De plus, cette disparition mettait définitivement aux mains des Tabary l'établissement zoologique, l'acte d'association, parfaitement en règle, ayant été déposé depuis quelque temps déjà chez un notaire.
Il ne s'agissait plus pour Louise et son fils que de donner le change au public, d'affecter une douleur
ZEZETTE -Jg?
qu'ils ne ressentaient guère. C'est à quoi ils ne faillirent pas.
Cette mort bizarre était du reste un nouveau prétexte j^ réclame. L'intervention héroïque de la petite fille, qui, si elle n'avait pu sauver son père, avait contribué à empêcher que son corps ne fut mis en pièces par la bête furieuse, fut exploitée largement.
Des colonnes entières furent consacrées dans les journaux à ce fait divers peu banal.
Néron et Zézette devinrent les célébrités du jour. (Dn vint des quatre coins de Paris contempler l'animal et l'énergique gamine.
— Âh ! disait Jean à un reporter, si la Préfecture voulait donc m'autoriser à exhiber Zézette en public... avec son lion Néron! Quel succès!... Quelle fortune!..
— Vous n'y pensez pas ! Mais la petite lîlle a échappé par miracle à la mort... Une seconde fois, elle ne serait pas si heureuse.
— Mais il y a un mois qu'elle entre tous les jours, seule, dans la cage de Néron et qu'elle panse ses blessures!... Le lion d'Androclès! je vous dis, monsieur!.. Et, cette fois, Androclès est une gamine de douze ans! Ce fauve terrible qui se débarrasserait de n'importe quel dompteur aussi facilement qu'il s'est débarrassé de ce pauvre Ghausserouge, respecte Zézette ! II l'aime. . . il est avec elle caressant comme un chien... Je vous dis que c'est très étonnant... Les bêtes ont de ces sympathies ou de ces antipathies!
Tabary tint à déployer un grand luxe pour afficher sa douleur et il dépensa sans compter pour rendre les obsèques du malheureux dompteur dignes du bruit qui s'était fait autour de cette mort.
Non seulement tout le Voyage, mais une foule imposante de curieux, suivit le convoi et accompagna le défunt jusqu'à sa dernière demeure.
Dès le retour, il fallut penser à prendre la détermination que comportait la situation des Tabary vis-à-vis de la petite fille.
Un conseil de famille fut réuni, composé de plusieurs forains notables, qui avaient été les amis de Chausserouge. '
Pour tenir compte des dernières volontés dn dompteur, il fut unaniment décidé que Jean Tabary serait nommé tuteur et qu'à lui devait revenir en même temps que la garde de l'enfant, la défense de ses intérêts matériels, jusqu'au jour de sa majorité.
L'administration entière resta donc de fait aux mains de Jean Tabary qui, du reste, l'exerçait en réalité depuis longtemps déjà sans contrôle.
On décida que Giovanni, dont le succès auprès du public s'était affirmé, resterait le dompteur en titre de la ménagerie et qu'à lui serait confié le dressage général de tous les pensionnaires.
Quant à Zézette, et en attendant qu'elle put apporter à l'établissement son concours efTectif, elle serait, sous la" surveillance de Louise, confiée aux soins de Fatma, la « première » et la plus ancienne de Tentresort.
Fatma — de son vrai nom Charlotte Niclausse — était Lorraine d'origine.
Très brune, très grande, elle jouait les premiers rôles sous les ordres de la mère Tabary; successivementfemme-torpille, sœur Siamoise, femme-caméléon, elle s'était assez vile dégoûtée de ces trucs compliqués qui tenaient constamment son imagination en éveil et à l'apparition de ces Concerts Tunisiens, dont la vogue fut si grande avant leur interdiction par la police, elle s'était improvisée premier sujet de danse.
A cette époque, elle était dans tout l'éclat de sa maturité. Bien en chair, d'une figure agréable, saltimbanque adroite, elle était devenue une des trois cents Belles Fatmas, qui inondèrent Paris, après le succès de la première, la vraie.
Même après qu'elle eut renoncé à ce nouvel exercice, elle avait conservé le nom de Fatma.
Elle avait successivement passé par tous les établissements similaires, y compris celui de Boyau-Rouge^
avant de venir prendre du service à Tentresort des Tabary.
Louise avait de suite compris quelle auxiliaire précieuse elle pouvait trouver dans cette fille intelligente, jolie, fort au courant des détails de sa profession, connaissant tous les petits secrets du métier forain, et elle se l'était attachée par un contrat bien en règle qui lui garantissait sa fidélité et son dévouement.
Si, à de certaines époques, l'entresort avait connu des jours malheureux, on ne pouvait pas s'en prendre raisonnablement à Fatma qui n'avait pour sa part négligé aucun effort pour rendre à l'industrie de sa patronne sa splendeur première.
Fatma était une fille du peuple, très bohème, mais douée d'un grand cœur. Bien souvent, elle avait été témoin des petites canailleries dont était coutumière la mère Tabary, mais elle ne s'y était jamais associée.
Lorsque, pour la première fois, aussitôt après la mort d'Amélie, on avait confié Zézette à ses soins, elle avait pris tout de suite son rôle au sérieux et elle s'était constituée la petite mère de l'enfant, autant toutefois que pouvait s'y prêter son caractère indépendant.
Elle ne fit, par affection pour la petite fille, le sacrifice d'aucune de ses fantaisies, ni d'aucun des caprices dont elle émaillait son existence, mais Zézette était toujours sûre de trouver près d'elle un appui, un bon conseil, un secours moral, quand elle se sentait abandonnée par son père, le seul homme qui l'aimât réellement.
Aussi, bien que la conduite privée de Fatma ne fut pas d'un excellent exemple pour la petite fille, on pouvait dire que Zézette avait rencontré dans la jeune femme le seul être qui pût lui prodiguer les consolations sincères, les marques d'affection dont son cœur avait besoin.
Fatma n'était pas insensible aux galanteries des visiteurs et elle se montrait peu farouche, tirant une sorte de vanité des succès faciles qu'elle remportait^
mais, comme elle le disait elle-même, tout cela « c'était de la babiole et de la passade ».
Elle avait beau s'offrir des béguins sans conséquence, elle restait immuablement amoureuse de son Chariot,
Chariot! Ce nom lui venait à la bouche mille fois par jour! Chariot, le plus beau gars du Voyage, un lutteur travaillant chez Bertrand (de Marseille), le directeur des Grandes Arènes Athlétiques, celui qui vous enlevait comme une plume, à bout de bras, l'haltère de trois cents ou au choix un essieu de camion!
Elle l'avait connu trois ans auparavant, à une fête de Grenelle.
Un soir, qu'égarée au cours d'une vadrouille avec des amies suspectes dans un bouge de la rue Frémicourt, à l'heure de la fermeture, elle se trouvait prise à deux pas de la porte dans une bagarre, elle s'était tout à coup sentie enlevée par un bras vigoureux et entraînée hors de la zone dangereuse.
Une minute de plus elle écopait, et peut-être même, mêlée à une sale histoire de filles et de souteneurs, tombait-elle entre les mains de la police, qui avait profité du potin pour opérer une rafle générale.
Revenue à elle et son émotion un peu calmée, elle avait reconnu Chariot, le beau lutteur. Elle le connaissait pour l'avoir maintes fois vu dans son entresort.
Chariot l'aimait depuis longtemps, et chaque fois que son service lui laissait un peu de répit, il ne manquait jamais de venir contempler dans ses exercices, vêtue d'éclatants oripeaux, l'odalisque adorée.
Mais Fatma, très préoccupée à ce moment par les recherches « distinguées » dont elle était l'objet, avait négligé l'amoureux qui en avait été pour ses œillades et ses y eux doux.
Chariot ne s'était pas tenu pour battu. Assuré de trouver un jour une occasion de montrer son dévouement à l'altière Fatma, il s'était attaché à ses pas, l'avait surveillée dans l'ombre et le hasard venait de
lui fournir l'occasion providentiellement attendue.
Fatma lui voua dès lors une reconnaissance qui ne se démentit jamais. Le soir même, elle le forçait d'accepter des consommations dites « de remerciement » et la (( nuit des noces » terminait cette idylle.
Chaque soir, lorsque, les lumières éteintes, le Voyage tout entier dormait, c'était pour aller le retrouver qu'elle désertait la tente de la mère Tabary.
Quant à lui, son affection avait grandi de jour en jour pour sa bonne amie. Il formait, avec elle, le couple le plus uni qu'on pût voir.
Cette entente provenait de la différence des caractères. Autant Fatma était fière, roublarde, délurée, autant ce gros garçon était naïf et bon.
Sans s'en rendre compte, il suivait l'impulsion de la jeune femme, écoutant ce qu'elle lui disait, prenant les moindres paroles pour des articles de foi.
Il rêvait un avenir impossible, une indépendance qu'il gagnerait au moyen d'économies réalisées sur leur travail à tous les deux.
— Vois-tu, lui disait-il souvent, moi je ne suis pas fait pour mener une vie de bohème... Je voudrais pouvoir ne plus rester au service des autres; avoir pour moi tout seul une petite baraque, un tour de toile, où je serais mon maître... et alors on gagnerait ce qu'on gagnerait, mais au moins je n'aurais plus à obéir... Toi, de ton côté, tu pourrais aussi monter un petit entresort, alors ce serait le luxe, la richesse... Dis, on se marierait tous deux... légitimement... On pourrait coucher dans une caravane à nous, au lieu d'être obligé de se cacher dans un hôtel meublé...
Mais Fatma haussait les épaules.
— C'était stupide tout simplement!... Qu'est-ce que c'était que celte existence de pot-au-feu!... Ah ! non par exemple... D'ailleurs, il y a pas besoin de curé pour s'aimer... C'était bien plus drôle de mener la vie libre...
Et elle lui contait les mille petits événements de sa
vie de femme d'entresort, les recherches et les poursuites dont elle était l'objet de la part des clients qui affluaient ù chaque séance.
Elle lui lisait des déclarations écrites qu'elle recevait et discutait avec lui la suite qu'il convenait de donner aux propositions qui étaient faites.
Elle en était arrivée à lui faire considérer comme une des obligations inhérentes à son état et d'où dépendait le succès, la complaisance qu'il fallait montrer aux amateurs.
— Tu comprends, disait-elle, si je n'étais pas gentille, ils ne reviendraient plus et il faut qu'ils reviennent. Sans cela la mère Tabary y trouverait un cheveu... Il y a que grâce à eux que je peux faire des économies... pour nous!
Et Chariot riait d'un gros rire bête et bon enfant.
— Les autres, ajoutait Fatma, en lui passant son bras autour du cou, câlinement, c'est pour le pognon. C'est parce qu'il le faut, mais, toi, c'est parce que je t'aime, tu le sais bien, gros polisson!
Et jamais un accroc n'altéra cette intimité extraordinaire de deux êtres inconscients que la fatalité de la vie avait réunis et qui acceptaient comme une obligation normale les nécessités de leur bizarre existence.
De son côté, Chariot tenait Fatma au courant de toutes les aventures dont il était dans l'exercice de sa profession le témoin ordinaire, parfois le héros.
Il lui racontait les dessous de la vie de lutteurs, les mystères des arènes, ignorés du commun, et la jeune femme s'amusait de ces confidences.
La baraque Bertrand (de Marseille) comptait comme pensionnaires neuf lutteurs, tous des gars célèbres dans le monde du sport athlétique sans compter les « chiqués )) qui aidaient la parade.
Mais sur ce nombre, en dehors de quelques-uns, véritables professionnels, n'ayant d'autres moyens d'existence que l'exercice de leur art, il en existait au moins trois ou quatre, qui, s'ils pouvaient décemment
entrer en lice, combattre et mériter les applaudissements et les encouragements des véritables connaisseurs, comptaient plus sur les avantages de leur plastique que sur leurs succès de lutteurs.
Dans les baraques, aux premières places, chaque fois que ces athlètes, tous jeunes — de vingt-cinq à trente ans au plus — paraissaient sur l'affiche, une foule se pressait, des gommeux en habit, des vieux messieurs à cheveux gris, bagués et diamantés, attirant dans les coins celui qu'ils avaient le plus remarqué, s'éternisant en des interviews dont on devinait le sujet...
— Y en a un, raconta un jour Chariot, qui s'est trompé et qui s'est adressé àmoi... Ce que j'ai rigolé!... J'ai poussé la blague jusqu'au bout... et je me suis laissé emmener dans un caboulot... où les autres... ceux que ça amuse et à qui ça plaît... se réunissent tous les soirs... Ah! ma chère, ce que c'était drôle!... Et au dernier moment... quand je l'ai plaqué.,, après lui avoir fait payer pour plus de vingt francs de consommations... j'aurais voulu que tu voies sa tête!... Non! c'était à peindre!
Et comme Fatma s'indignait en écoutant le récit de ces aventures qui lui semblaient invraisemblables:
— C'est tout naturel, déclarait le naïf Chariot, de la même façon que toi, tu écoutes les vieux messieurs qui viennent t'applaudir dans ton entresort... les lutteurs de chez Bertrand laissent dire ceux qui s'intéressent à leurs exercices... et à eux... C'est aussi naturel ici que là... puisque c'est le métier (|ui veut ça... Seulement, on en prend que ce qu'on veut bien en prendre... Moi, on m'offrirait tout au monde... Rien ne vaudra jamais ma petite Fatma... et rien ne la remplacera!...
Ce couple étrange, d'une honnêteté et d'une naïveté bizarres, s'était pris d'une affection extraordinaire pour Zézette.
Chariot, que tous les exercices de force et que la
bravoure enthousiasmait, parlait avec l'enfant amicalement, discutant comme avec une grande personne.
N'avait-elle pas fait ses preuves, malgré sa jeunesse, et ne pouvait-elle pas rivaliser avec lui ?
S'il enlevait à bras tendu des poids de cinquante, des haltères de cent kilos, elle entrait, elle, sans broncher dans la cage de fauves réputés indomptables!
Elle avait révolutionné Paris, mis la presse en mouvement à la suite de son prodigieux exploit avec Néron !
Gela suffisait pour lui faire concevoir un respect énorme pour cette gamine étonnante.
Zézette rendait à Fatma et à Chariot l'amitié qu'ils lui montraient.
Aussi, quand il s'agit de régler sa situation, n'hésitat-elle pas, dans son besoin d'expansion, à se confier à eux.
— Voulez-vous que je vous dise, leur raconta-t-elle confidentiellement, eh bien! je connais les Tabary comme personne! Ce sont des gens dont il faut se méfier... Je les tiens à l'œil!... Vous verrez quand je m'y mettrai! Si j'ai jamais besoin de vous, puis-je compter sur votre aide ?
— Absolument, dit Chariot. J'ai des bras et des poings à ta disposition.
— D'autant plus, dit Fatma, que je garde une dent à Louise Tabary. Avec le succès que je remporte tous les jours, je devrais avoir une autre situation que celle que j'ai... Mais, l'égoïste, à elle tout le profit, elle nous estime trop heureuses de trimer à son bénéfice... Un jour on se révoltera, et quand j'en aurai assez... quand je pourrai me passer d'elle... je lui montrerai qu'on ne se fiche pas de Fatma impunément.
— Laissez-moi avoir l'âge, disait alors Zézette. La ménagerie est à moi, en somme, puisque je suis l'héritière de mon père... Un jour viendra, où fatiguée de souffrir, je ferai valoir mes droits... Alors, nous nous
nuirons, et gare au grabuge... Je les forcerai à me céder la place... à résilier... Alors, comme je vous connais, je vous prendrai avec moi... Est-ce convenu?
— Oui, disait Fatma, mais ce sont là des imaginations de gamine. Tu n'as pas treize ans!
— Quand j'en aurai dix-huit, je pourrai me faire émanciper. Nous rirons alors... Je ne puis rien dire aujourd'hui, car je sais des choses... de telles choses!... Vous verrez, je vous dis!... Vous serez étonnée...
Zézette se ménageait des complices pour le jour où il lui serait possible de se révolter contre la sujétion dans laquelle on la maintenait.
Elle trouva un autre aide dans le dompteur Giovanni.
Giovanni, si amoureux de son art qu'il fut, ne s'était pas encore senti, malgré son audace, le courage d'affronter Néron, le terrible animal qui avait tué Ghasserouge.
Il devinait en Zézette une dompteuse qui, dans l'avenir, révolutionnerait le Voyage et le public par l'audace qu'elle déploierait, dans des exercices dont aucune femme n'aurait jamais donné l'exemple, et il témoignait pour elle une admiration qui n'avaitd'égale que le mépris qu'il professait in petto pour Tabary.
De Jean il avait su deviner les instincts mauvais et les basses cupidités.
Il avait compris l'hypocrisie des pleurs de Louise, accompagnant le dompteur au cimetière. Dans le cœur de cette femme un autre sentiment que celui de la pitié et de l'amour devait avoir été la règle de conduite, depuis le jour où l'accident qui avait conduit Chausseserouge au tombeau l'avait forcée de venir faire appel à son concours pour ne pas laisser la ménagerie sans dompteur, à l'heure même où le public émotionné par le récit publié dans les journaux avait rendu la vogue à l'établissement si longtemps déserté.
Il sentit rien qu'en parlant à Zézette, la haine que la petite fille portait à ceux que le malheur lui avait donnés pour tuteurs, et il se promit, à l'occasion, de
•i'.iC. ZEZETTE
soutenir la gamine, dont il avait du reste tout à attendre, puisqu'aussi bien elleétait appelée à devenir la réelle propriétaire de la ménagerie, les Tabary ne possédant qu'une part peu importante.
Après tout, il n'avait, lui, que vingt-trois ans; Zézettp en avait treize bientôt.
Dix ans! C'était une différence fréquente entre époux. .
U pouvait attendre l'émancipation dont parlait si souvent l'enfant et devenir, en même temps que le mari le maître de cet établissement, un des plus beaux du Voyage.
Son intérêt se rencontrait avec les sympathies secrètes qui l'attiraient vers cette petite fille, désormais seule dans la vie, mais dont l'énergie l'avait émerveillé...
Il ne devait rien à personne... il était désormais indispensable dans la ménagerie... Eh bien! si son aide était nécessaire à Zézette, il la lui accorderait; il lui servirait de second dans la lutte qu'elle entreprendrait certainement contre les Tabary, s'il en croyait les dispositions qu'elle montrait...
Et advienne que pourra! Qui ne risque rien n'a rien... -Quand on n'a rien à perdre et tout à gagner... pourquoi hésiter à marcher, à aller de l'avant?...
C'est ainsi que, dès le lendemain de la mort de son père, Zézette était déjà assurée de l'aide de trois personnes, dont l'importance et le dévouement pouvaient peut-être contrebalancer l'influence et la toute-puissance provisoire des Tabary...
Aussi la jeune fille profita-t-elle de la première occasion qui s'offrit à elle pour entrer ouvertement en lutte avec ces gens qu'elle considérait, ajuste titre, comme les mauvais génies de sa famille...
Durant les premiers mois qui suivirent la mort de Ghausserouge, rien ne fut notablement changé dans l'existence de Zézette.
Les Tabary atTectèrent tout d'abord de lui montrer des prévenances, des égards [auxquels ils l'avaient peu habituée, mais qui faisait dire sur tout le Voyage :
— Quelle chance a eue cette petite Zézette de tomber sur les Tîibary! Comme ils sont gentils pour elle!
S'ils parlaient de la fin du dompteur, de l'avenir de l'enfant, c'était avec d'hypocrites apitoiements :
— Cette pauvre enfant!., qui aimait tant son père!.. Le malheur avait fait d'elle une orpheline... Eh bien! elle ne restait pas seule, abandonnée dansla vie... Elle retrouvait une nouvelle famille!...
Pendant quelque temps, Fatma elle-même se laissa prendre à ces marques de tendresse, à cette sympathie qu'on témoignait à la gamine.
Il lui parut bien qu'on avait dû lui changer la Tabary qu'elle connaissait, mais on s'amende à tout âge et elle mit sur le compte du changement soudain de position cette façon d'être si nouvelle et si inattendue.
— L'argent rend meilleur... aussi la vue des malheurs d'autrui!... Contrairement à mes prévisions, Zézette sera peut-être plus heureuse qu'il n'était permis de l'espérer.
Seule, Zézette, dont tant d'événements terribles avaient fortifié le jugement, Zézette, qui gardait le souvenir du passé, n'ajoutait aucune foi aux protesdes Tabary.
Leurs avances la laissaient froide et elle n'opposait qu'un mutisme farouche aux témoignages d'affection qu'on lui prodiguait.
Au contraire, chaque jour resserrait les liens qui l'unissaient à la trinité d'amis qu'elle s'était choisis, comme si elle eût prévu qu'elle aurait bientôt à mettre leur dévouement à l'épreuve.
La suite des événements lui donna raison.
Au fur et à mesure que s'éteignit le bruit qu'on avait fait autour de la mort de Ghausserouge, que le silence se fit sur ces incidents qui avaient passionné le Voyage, un changement notable s'opéra dans la manière d'agir des Tabary.
Jean, qui tout d'abord affectait de consulter pour la forme Zézette, ou tout au moins de la prévenir chaque fois qu'il apportait une modification quelconque dans l'administration de la ménagerie, négligea de la considérer comme l'héritière ou tout au moins la maîtresse future de la plus importante des deux parts de l'établissement.
Il parlait en maître, achetait et vendait des animaux selon son bon plaisir, changeait l'ordre des exercices, s'intéressait au dressage des pensionnaires, tâche dont s'acquittait Giovanni avec beaucoup de bonheur.
Le jeune dompteur, très jaloux de ses prérogatives, subissait fort impatiemment ce joug.
Il lui arriva un jour de répondre à Tabary :
— Si vous êles plus fort que moi... prenez ma place!
Jean, piqué, l'eut pour cette réponse certainement mis à la porte, si la collaboration du jeune homme, habitué aux animau:^et très sympathique au public, ne fut devenue indispensable.
Toutefois, comme il ne voulait pas laisser le dernier mot à son subordonné, il répliqua aigrement :
— On dirait, ma parole, mon cher, que vous êtes seul dompteur au monde!... Vous exercez un métier qui ne demande en somme que de l'audace et un peu d'habitude... Si j'avais commencé à votre âge... il est probable que je serais aussi fort que vous... Gomme je veux vous prouver que sans être jamais entré, dans
une cage, je me connais en dressage autant que vous pouvez vous y connaître, je vous préviens que je vais faire moi-même un numéro. Ce sera pour vous autant de besogne de moins...
Jean Tabary avait de la hardiesse et de l'imagination.
Il inventa un intermède comique dont la Grandeur, Loustic et trois jeunes lionceaux firent les frais, et il mit son projet à exécution.
Costumé en clown, entre deux entrées de cage de Giovanni, il donnait une petite représentation qui plut beaucoup au public habituel de la ménagerie.
Grisé par ce succès, il rêva bientôt de s'attaquer à des animaux plus redoutables; progressivement, il s'entraîna, prit goût à la profession, mais pour garder un peu de variété dans les différents exercices, il s'appliqua à ne soumettre au dressage que ceux qui ne servaient pas à Giovanni.
C'était ainsi qu'on le vit présenter et faire travailler successivement un ours blanc, puis des loups russes, puis deux hyènes.
Louise Tabary applaudissait beaucoup à cette décision nouvelle.
C'était un pied de plus pour eux dans la ménagerie, d'autant plus que maintenant Jean apportait un concours efîeclif, n'apparaissait plus comme un intrus aux yeux des véritables dompteurs et cette énergique détermination coupait court à toutes les médisances et à toutes les calomnies.
Zézette souffrit beaucoup de cette innovation.
C'était son succès à elle que Tabary lui volait en reprenant l'idée qu'avait eue son père en la faisant débuter en Italie.
C'étaient ses animaux à elle. Loustic et la Grandeur, que le dompteur improvisé présentait au public et il rendait impossible sa rentrée dans les mêmes exercices, le jour où la Préfecture lèverait le veto, qui avait suspendu le cours de ses représentations à elle.
Elle le sentait parfaitement. C'était autant sa rivalité avec Giovanni que le désir de la faire oublier, de la détacher du métier, qui avait poussé Jean Tabary à tenter cette aventure.
D'autant plus que, bien qu'elle approchât de quatorze ans, qu'elle eût grandi autant en taille qu'en sagesse, on ne parlait plus de renouveler la demande de levée d'interdiction.
Elle dévorait tout bas son chagrin, sentant bien qu'elle n'était pas encore de force, et qu'elle se heurterait à un parti pris d'hostilité, à la volonté de lui être désagréable.
— Ah! j'aurai mon tour, disait-elle quelquefois à Patina, l'existence que je mène ici aura une fin, je vous jure, et je reviendrai maîtresse incontestée de ma ménagerie !
Une seule pensée la consolait, la pensée que son lion, le terrible Néron, lui restait. Ah! celui-là, il était bien à elle... et il saurait lui rester fidèle!
Elle ne craignait, pas que Jean Tabary vint le lui prendre... Même à Giovanni, il n'eût pas été prudent de tenter une expérience.
Maintenant que Néron, qui avait plus de dix ans, c'est-à-dire qui se trouvait dans la force de l'âge, était guéri de ses blessures, il manifestait une férocité qui rendait à tout homme fort dangereuse à son approche à moins d'un mètre de la cage.
A la vue de Jean Tabary, du jeune dompteur ou du moindre garçon de piste, sa crinière se hérissait, ses yeux lançaient des flammes.
Debout au bord de la cage, il passait -ses pattes de devant à travers les barreaux, lançait dans le vide de formidables coups de griffes, prêt à mordre, à déchirer quiconque eut été assez osé pour passer à sa portée.
Il fallait prendre les plus grandes précautions pour nettoyer sa cage, pour lui donner à manger. On eut dit qu'il avait reporté sur le personnel mâle de la mena-
gerie toute la haine qu'il avait jadis vouée au malheureux Chausserouge.
Seule la vue de Zézette parvenait à le calmer, au milieu même de ses plus grandes fureurs. Devant elle, il se faisait petit, soumis, docile et caressant.
L-a petite fille s'approchait sans crainte de la cage de la terrible bête; le lion passait sa langue rugueuse sur la petite main qu'elle lui tendait à traversées barreaux qu'il ébranlait tout à l'heure sous son effort.
C'était là son triomphe, son orgueil ; près de Néron, elle oubliait ses peines, ses chagnins, les humiliations qu'elle endurait.
Un jour, comme les Tabary achcA'aient de déjeuner, Jean dit à brûle-pourpoint: '
— J'ai trouvé à vendre Néron... Un beau prix, vingt mille francs... C'est une occasion superbe... pour un animal qui ne sert à rien...
Zézette se redressa, révoltée.
— Néron ! Vendre Néron ! Il est à moi, je le garde !
— D'abord, dit Jean qui avait été tout d'abord abasourdi par cette interruption à laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge delà question... Je suis tuteur... et je suis maître. . Il m'appartient de sauvegarder nos intérêts comme je l'entends.
— C'est .possible! dit Zézette, bien que toutes tes innovations- ne soient pas de mon goût, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, je me fâche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces bêtes que j'avais dressées et qui ne connaissaient que moi, j'ai laissé faire; tout
•en souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les miennes... Aujourd'hui, tu veux m'enlever Néron..". Cane sera pas! Je suis encore quelque chose
— Un animal qui a mangé ton père!... dit Jean Tabary avec colère;
— Oui... malheureusement... et qui dévorera quiconque l'approchera, quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens à Néron... Il est né dans l'établissement,
il n'en sortira pas et c'est avec lui que je ferai ma rentrée devant le public, le jour où j'aurai l'âge... Du reste, ce jour-là bien des choses seront changées, je t'en réponds!...
— Tudieu ! dit Jean d'un air mauvais, en voilà une gamine entêtée ! Ecoute bien, Zézette, dans ton intérêt, je ne te conseille pas de faire la mauvaise tête avec moi... Tu as plus à y perdre qu'à y gagner... Sinon, j'agirai avec toi comme on agit avec les petites filles pas sages, je te flanquerai le fouet...
— Yiens-y donc! cria Zézette en se levant, les bras croisés.
Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermeté ; on y lisait une résolution si arrêtée de ne pas se laisser traiter en gamine que Tabary se sentit à moitié vaincu.
— Écoute bien, Jean, ajouta la fille de François Ghausserouge sur un ton qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire un mot que je vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus à perdre qu'à gagner en te contredisant...
— Parfaitement ! dit le jeune homme qui devenait blanc de colère.
— A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... bien, très bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous tous que je ne répète jamais !...
Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son interlocuteur un œil enflammé, elle ajouta:
— Ne me force pas de parler!
Puis, sans attendre de réponse, elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane.
Les deux Tabary s'interrogèrent du regard.
— Enfin, dit Jean, après un petit moment de silence, qu'a-t-elle voulu dire? Y comprends-tu quelque chose?
— Moi, rien!... répliqua la mère. Pourtant... si elle savait?...
— Tu n'as jamais laissé seul son père avec elle? de manda le jeune homme dont le sourcil se fronçait.
— Jamais!... C'est égal... il faut prendre garde et j'ai bien peur qu'elle ne nous donne pas mal de fil à retordre... En attendant, que vas-tu faire?
— Moi! passer outre! Je vends Néron!.,.
Il se leva, se promena un instant très agité, puis, brusquement :
— Après tout, dit-il, si elle sait quelque chose, à propos de Yermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est cela, qu'elle fasse attention à elle!...
— Pas d'imprudence ! interrompit la mère Tabary, laisse-moi réfléchir et après... je trouverai peut-être un moyen...
Dès le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, qui avait été choisi pour composer le conseil de famille.
Zézette était allé se plaindre à lui. Il eut une longue conférence avec le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-être mieux ne pas se mettre à dos sa pupille et garder le lion.
Après tout, si vingt mille francs étaient une somme bonne à encaisser, la ménagerie, en perdant Néron, un lion célèbre, perdait une attraction unique.
Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite à son projet.
Le jeune homme se résigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut Louise qui lui en fournit l'occasion, à bref délai.
Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de ses pensionnaires, et que cette dernière, poussée à bout, avait quitté rentresort,elle conçut l'idée de la remplacer par Zézette.
Comme elle s'attendait de la part de l'enfant à une résistance sérieuse, elle résolut de la brusquer.
— Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours de ne rien faire, voici pour toi une excellente occasion de te rendre utile... Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans l'entresort... Tu vas la prendre...
— ^ Moi? demanda Zézette fièrement, oh! vous vous trompez, madame Taliary! Je suis la fille de. François Chausserouge... Je suis dompteuse... Je ne nionterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je n'ai rien à y faire.
— Fatma y est bien! En voilà une prétention! fit aigrement la mégère. Mademoiselle dédaigne de se montrer en public à côté" de jeunes personnes qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur société n'est pas plus déshonorante que celle des quatre lions pelés de la ménagerie.
— N'importe! N'attendez pas cela de moi.
La mère Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les injures ne purent parvenir à faire fléchir la volonté de Zézette.
. Les épreuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son père avait trempé durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue forte.
Le soir "même, Louise Tabary rendit compte à son fils dé ce nouvel incident.
. — Vois-tu la mijaurée ! dit-elle. Il faut absolument que nous prenions à son égard desmesures sérieuses... 11 faut la pousser à bout... A la fin, elle finira bien par être matée.
Mais elle se trompait dans ses prévisions. Zézette ne fit aucune concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtinf plus de résultat que la première. Elle resta intraitable.
Dès lors,.la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces égards, plus de ces prévenances insolites qu'avaient affectés à son égard les Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on s'en occupait, c'était pour la pousser à bout et lui reprocher son entêtement...
Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mêmes ennuis se répétaient, les mêmes taquineries aggravées et attisées par la rancune de son tuteur.
Jean Tabaiy surtout montrait une âpreté, qui in-
dignait les témoins habituels de ses méchancetés.
Zézette dévorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces efforts conjurés tendaient à la forcer à fuir loin de cet établissement qui était sien, à quitter ce couple que sa présence gênait et c'est justement pourquoi elle tenait à se montrer tenace, à ne rien céder de ses droits.
Aussi, comme un jour Fatma, révoltée du cynisme des Tabary, lui offrait simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs qu'à la ménagerie, jusqu'à l'heure de sa majorité, refusa-t-elle énergiquement.
— Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, malgré eux.
— Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras d'un peu plus loin, voilà tout... Chariot, à qui j'ai raconté tes ennuis et qui maintenant est à la tête d'un petit pécule, t'offre de le mettre à ta disposition... C'est de l'argent bien placé et il sera si heureux de t'être agréable!...
— Remercie-le de ma part... Peut-être aurai-je bientôt besoin de lui... ou plutôt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours compter sur lui?
— Comme sur moi !
— Merci !
— Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est intolérable,
— C'est à quoi je réfléchis... J'ai une défense toute prête... Mais j'ai besoin de beaucoup réfléchir...
— Peut-être pourrais-je donner un conseil...
— Jamais ! Ce que j'ai à dire est trop grave. . . et nulle que moi ne doit être dans la confidence. C'est un secret qui ne m'appartient pas... Ce n'est pas queje me méfie de toi... Mais je n'en suis pas maîtresse...
Les semaines se succédèrent sans qu'elle se sentît le courage de prendre une résolution définitive. 11 vint pourtant un jour où sa situation devint si critique, où les exigences des Tabary devinrent si pressantes qu'elle dut se résigner à agir.
— Je ne sais pas, dit-elle à Fatma, comment les choses tourneront aujourd'hui... A tout événement, dis à Chariot de se tenir prêt.
Sûre de cet appui, elle s'adressa à Giovanni, Le dompteur, témoin discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir à la jeune fille, n'avait jamais laissé passer jusque-là une occasion de lui prouver sa sympathie.
Elle comptait bien trouver aussi de ce côté une aide effective, mais elle était loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent explosion dès la première question qu'elle adressa au jeune homme.
Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-là dirigé la conduite, aimait aujourd'hui Zézette. Rien dans son attitude n'avait toutefois laissé deviné la passion qui grandissait dans son âme.
Tout d'abord une pitié immense l'avait fait s'intéresser à cette enfant que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux intrigues des Tabary, pour lesquels il avait dès le premier abord ressenti une instinctive aversion.
Puis cette pitié avait fait place à un intérêt dicté par le calcul. Zézette n'élait-elle pas destinée à recueillir l'héritage de son père?
A présent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les prévenances de la première heure par des procédés dont il devinait le motif un peu inavouable, son honnêteté naturelle s'était révoltée, et il eut souhaité pouvoir prendre ouvertement la défense de la jeune fille.
De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la fille de Chausserouge...
En quelques mois, Zézette, enfant lors du décès de son père, avait grandie, s'était complètement transformée...
Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La puberté aidant, en même temps que ses traits s'étaient accentués, la taille de Zézette s'é-
tait allongée... sa poitrine avait pris de l'ampleur
L'enfant avait disparue et comme une chrysalide devenant tout d'un coup papillon, une jeune fille était née...
A lavoir grande, ses yeux noirs brillant d'un éclat singulier, ses cheveux relevés en torsade, on lui eût maintenant donné dix-huit ans.
Elle était désirable... et peut-être était-ce à ce changement soudain qu'il fallait attribuer l'idée germée dans le cerveau de la mère Tabary, de la faire débuter dans son entresort...
Là, elle aurait pu oublier les dures leçons de sa jeunesse... Elle se fut trouvée en contact avec un monde nouveau, en but à des déclarations, à des tentations auxquelles elle n'eût peut-être pas résisté... Et c'eût été là une dérivation excellente...
Corrompue, dévoyée, des sollicitations d'un tout autre ordre l'eussent détournée de ses devoirs, de ce qui avait été jusque-là le but de sa vie...
L'association Tabary n'aurait plus eu rien à craindre de l'héritière, qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu rendre des comptes...
— Vous êtes témoin, Giovanni, ditZézette, des traitements qu'on me fait endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai besoin de vous, serez-vous pour moi ou pour... eux?
— Pouvez-vous le demander, ma chère Zézette? dit le dompteur en saisissant la main de la jeune fille.
En même temps, il l'attira à lui, la regarda longuement dans les yeux :
— Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!...
— Même de quitter la ménagerie, demain... s'il le fallait!
— Même de quitter la ménagerie!... J'accepte tout, m'engageant d'avance à vous obéir aveuglément, sans même vous demander de raisons.
— Alors... dit Zézette, en baissant les paupières, vous m'aimez donc?
— Oui... je vous aime ! Il y a en vous quelque chose qui me transporte... D'abord vous êtes belle... Vous êtes brave! Ah! je vous ai vue à l'œuvre, le jour où votre pauvre père était aux prises avec Néron!... Je me suis dit ce jour-là, pour la première fois, que celuilà serait bien heureux qui parviendrait à se faire aimer de vous!
C'était la première parole d'amour qui résonnait à l'-oreille de Zézette.- Elle lui parut bien douce dans cet instant oîi elle allait aborder un entretien d'où peut-r être allait dépendre sa destinée.
— Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les paroles que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de bien !... Merci !... Je vous dirai bientôt ce que j'attends de vous... Mais je veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, moi aussi, je vous estime pour votre courage et votre énergie!...
Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupéfait et charmé à la fois. En vain, il se creusa la tête pour découvrir le sens des paroles mystérieuses de la jeune fille.
Que pouvait être ce danger imminent, cette circonstance'si grave qui avait forcé Zézette à s'ouvrir à lui, à requérir son aide...
Il ne trouva rien et se résigna à attendre que les événements lui donnassent la clef de cette énigme...
Toutefois, au moment d'agir, Zézette sentit une dernière hésitation. Certes, elle était résolue à braver Tabary, à lui jeter à la face le récit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous, à le menacer au besoin de révéler ce forfait abominable, maintenant que son père mort était à l'abri de toute poursuite...
Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, sûr de l'impunité, comptant sur le défaut de preuves?...
Quelle serait alors sa situation vis-à-vis. de son ennemi, vis-à-vis de cette femme, Louise Tabary? A
ZEZETTE 30'.t
quelles représa-illes ne s'exposait-elle pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son parti?
Bien qu'elle fut décidée pour ne pas salir la mémoire de sonpère,àne jamaisrévélerl'assassinatdeYermieux à lajuslice, il entraifdans son plan de laisser croire à Tabary qu'elle était disposée à le faire, s'il ne lui laissait pas désormais toute indépendance, s'il ne mettait pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle était l'objet.
Mais si Tabary, pour mettre à néant son accusation, prenait les devants et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves matérielles pourrait-elle donner?
Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer après elle qu'elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait pas inventé de toutes pièces, pour se venger, une fable destinée à perdre Tabary.
Voudrait-on croire que, même par un jour d'orage, Yermieux avait pu traverser le Voyage installé sur un parcours de deux kilomètres, de la place du Trône à la barrière de Vincennes, à dix heures du soir, en pleine fête, sans avoir été remarqué par aucun forain? Car tous le connaissaient.
L'hésitation de Zézette dura peu. Sa détermination était prise.
Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des semaines et qui menaçait de s'éterniser. Dût-elle se perdre, elle parlerait !
Et dès le lendemain, elle mit son projet à exécution.
Justement Tabar-y, à table, ayant trouvé moyen de lui reprocher pour la centième fois l'obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir « travailler », elle se leva et toute frémissante de colère.
— Je te défends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai assez de vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une gamine, j'ai quinze ans et je connais mes droits... Bien que la faiblesse de mon père vous ait fait désigner pour mes tuteurs et que vous en abu-
siez... je ne vous laisserai pas plus longtemps prendre sur moi un empire tel qu'il semblerait, à vous voir faire, que vous êtes désormais les seuls maîtres de Ja maison...
Jean Tabary, stupéfait de cette sortie à laquelle il était loin de s'attendre, resta une minute silencieux, puis après avoir échangé avec sa mère un regard narquois :
— Qu'est-ce qui t'a monté le cou? demanda-t-il à Zézette. Je n'ai jamais dit que tu n'étais rien dans la maison, mais jusqu'à ta majorité, c'est moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire pour la bonne administration de l'établissement... Tu n'auras le droit de me faire des reproches que le jour où je te rendrai des comptes... Quand tu auras vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, nous en recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer ta plaisanterie de tout à l'heure... Je ne suis pas en train de me laisser faire la leçon par une gamine...
— Et moi... je ne suis pas entrain, répliqua Zézette, de me laisser tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous voudriez tous les deux... Je vous gêne, pardieu!... et si je n'étais pas là!... Mais je "vous connais trop bien et je saurai me défendre... toute jeune que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, j'exige que vous me laissiez libre... indépendante...
Cette fois, ce fut Louise ïabary qui prit la parole. Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lèvre plissée, le regard dur.
— Ma fille, dit-elle, je t'ai laissée dire ce que tu as voulu... par respect pour la mémoire de mon pauvre Chausserouge... Mais si tu dépasses la mesure, je te préviens que je saurai t'imposer silence, j'en ai maté de plus malignes que toi !
— Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plaît? riposta insolemment Zézette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous agissez avec tous ceux qui vous
gênent... comme vous avez agi avec mon père, dont vous saviez l'état et que vous avez abandonné sans surveillance, sachant très bien qu'il abuserait de sa liberté... Je n'ai rien dit jusqu'ici, mais j'ai compris votre manège... Je ne me suis pas laissée prendre à vos prévenances, aux égards que vous avez fait semblant de me témoigner... Ça n'a pas duré longtemps du reste... Aujourd'hui, je me révolte...
— Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pâleur subite envahit la face, tais-toi, ou je te...
Et, la main levée, il s'avança menaçant vers Zézette. Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, décidée à tout.
— Frappe! dit-elle froidement, mais je te préviens, si tu ne me tues pas du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout, entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi!
— Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien à craindre... on connaît ma vie ! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de calmer à moitié.
— Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de Vermieux! articula Zézette, qui attendit l'effet de sa phrase.
La foudre éclatant dans un ciel bleu n'eut pas frappé les Tabary d'une terreur plus grande. Jean ne fît pas un geste, ne trouva pas un mot. La mère et le fils restèrent attérés sous le coup de cette accusation terrible.
Ainsi, une autre qu'eux possédait ce secret d'où dépendait leur liberté, leur vie...
Ils étaient à la merci de cette enfant qu'ils avaient rêvé défaire disparaître pour rester les seuls maîtres d'une situation si chèrement acquise.
En quelques secondes, un monde de pensées traversa leur esprit. Pour montrer tant d'énergie, pour parler avec tant de sûreté, elle devait ne pas être seule à connaître ce secret abominable...
D'autres qu'elle devaient être au courant de leui*s machinations, de leurs infamies qui commençaient à
l'envoûtement de Chausserouge par Louise Tabary, pour finir à l'assassinat de Vermieux...
D'autres, qui, prévenus, s'ils tentaient de retrancher ce témoin gênant, parleraient à leur tour, et vengeraient Zézette...
Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime?
Devait-elle la connaissance de l'attentat à une confidence in extremis du dompteur plein de remords? '
Avait-elle vu?
Ou possédait-elle une pièce, remise en mains sûres, attestant leur culpabilité?
Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver à connaître là vérité ou détourner les soupçons si, par hasard, l'accusation n'était encorB basée que sur des soupçons?
Ce fut Louise Tabary qui, la première, recouvra la parole et trouva les mots qu'il fallait pour arracher la vérité sans se compromettre davantage.
— Ma chère Zézette, dit-elle solennellement, tu viens de formuler une accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, tout émus... Certes, nous pouvons avoir eu des 'torts envers to.i... Nous pouvons, tout en cherchant à soutenir nos communs intérêts, nous être parfois trompés... Personne n'est parfait en ce monde...' mais notre conscience ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis une action coupable et nous souffrons que tu puisses avoir eu un instant la pensée que nous étions pour quelque chose dans la disparition de Vermieux... Nous avons droit à une explication..; Au besoin, nous l'exigeons... '
— Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication.
Zézette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs.
Maintenant, elle était tranquille. Elle comprenait en entendant cette phrase embarrassée, qu'elle avait frappé juste et que maintenant elle les tenait tous les deux à sa discrétion.
— C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus ! J'étais dans la ménagerie le jour où Vermieux, trempé de pluie, est venu demander l'hospitalité... Cachée dans la litière, près de mon poney, ajouta-t-elle en appuyant avec cruauté sur chaque mot, j'ai vu toute la scène... une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire, quand je devrais vivre cent ans... Yermieux a été tué dans la caravane... J'ai vu mon pauvre père et toi, Jean, rapporter son corps, l'étendre sur l'étal... le découper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout cela de mes yeux... et je suis prête à le raconter aux juges...
— Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tué... moi, j'ai découpé le corps de Vermieux?... Tu as rêvé!
— Je n'ai pas rêvé... Et je pardonne à mon père, parce que j'ai entendu la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, honnête toute sa vie, jusqu'à ce jour de malheur!... Il ne voulait pas... c'est toi qui l'a forcé, entends-tu, de devenir un assassin... Il en est mort, du reste!... Toi, tu restes... Débarrassé d'un complice... tu veux encore te débarrasser de moi... Non, vois-tu, Jean, c'est assez de deux hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus personne à ménager!...
— Je te ferai rentrer tes paroles inlâmes dans la gorge, petite gueuse!
— Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes précautions... Si tu me touches du bout du doigt, demain je serai vengée!... Et mon père aussi!
Tabary laissa tomber ses bras. C'était là ce qu'il craignait... D'autres que Zézette possédaient son secret!
Il fut assez maître de lui toutefois pour maîtriser l'émotion qui le poignait et sur un ton railleur :
— Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi à des imaginations d'enfant? Jamais une de nos bêtes ne mangerait de chair humaine, quand même on leur en donnerait... Elles sont habituées à la viande de cheval!... Tous les dompteurs te le diront...
— Qu'importe! dit Zézette, s'ils se trompent? Alors, le lendemain du jour où Vermieuxa été tué et dépecé, pourquoi le repas de la veille était-il intact... Il n'y a pas eu de distribution publique, puisqu'il n'y a pas eu de représentation à minuit... Alors les animaux n'ont donc pas mangé cette nuit-là?
— Qui t'a dit?
— J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constaté... Ils ont constaté aussi que, cette même nuit, les employés, à leur arrivée, ont trouvé, contre l'usage, la ménagerie lavée et dans un état de propreté admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se couchent pas pour faire l'ouATage de leurs garçons de piste?... Tu n'as qu'à te rappeler la date... dont je me souviens, moi... C'était le second dimanche de Pâques, le jour même oùVermieux était attendusur le Voyage... le jour même où a été signalé à la gare de Lyon l'arrivée du vieil usurier. Penses-tu encore que j'ai rêvé?.. Nous ferons les magistrats juges de tout cela...
— Zézette... Zézette!...
Mais Zézette, implacable, continua:
- — Et les quinze mille francs ou à peu près que mon père devait encore à Vermieux... et dont on n'a pas trouvé trace... Et la subite opulence qui t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans cette ménagerie, dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que je pense à tout cela... Par respect pour la mémoire de mon père, j'aurais gardé le secret... si, par ta conduite... par ta façon d'agir vis-à-vis de moi, tu ne m'avais forcé de parler... Maintenant, fais ce que tu voudras... Je suis prête à accepter la lutte!
Zézette parlait comme une femme instruite dès longtemps par l'expérience; elle se défendait pied à pied, avec un calme, une tranquillité, une énergie dont ne pouvaient la faire départir ni les violences, ni les railleries de Jean Tabary.
Ce dernier comprit qu'il était bien cette fois dans
les mains de la jeune fille. Alors à quoi bon la pousser à bout?
Quand bien même une enquête provoquée n'amènerait aucun résultat sérieux... Quand bien même, il sortirait indemne de cette aventure, le scandale serait si grand que son avenir resterait à jamais, sinon perdu, du moins compromis.
Et était-il bien sur que cette accusation, ces preuves morales ne seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation?
Qui sait si Zézette ne conservait pas, pour dernier et décisif argument, une preuve qu'elle lui cachait et qui mettrait à néant tout l'échafaudage de sa défense?
Elle était si forte, si sûre d'efie-même, cette gamine!
D'un regard furtif, il consulta sa mère, qui, de son côté, ne trouvait rien à répondre. Elle comprit, l'approuva d'un signe.
Alors il avoua.
— Oui, c'était vrai!... Yermieux avait été assassiné dans la ménagerie, mais c'était Chausserouge qui avait tué!.. Chausserouge sur la mémoire duquel rejaillirait tout l'odieux du crime, puisqu'il était chez lui, puisque c'était pour se libérer vis-à-vis d'un créancier inexorable qu'il avait frappé, profitant d'une occasion qui s'était offerte fortuitement!... Il n'y avait pas eu de préméditation... C'était la fatalité des choses qui leur avait livré le vieil usurier... Maintenant que le silence s'était fait sur cette disparition inexpliquée, Zézette voudrait-elle, par sa délation, dénoncer un crime qui la déshonorerait à tout jamais? Certainement, il acceptait dans cette affaire une large part de responsabilité. Mais il avait cédé, ainsi que Chausserouge, à une tentation qu'expliquait presque la canaillerie avérée de Vermieux... L'assassinat n'est pas un crime excusable, mais, dans ce cas spécial, ne méritait-il pas des circonstances atténuantes?... Yermieux! un homme qui avait ruiné le Voyage, dont l'industrie elle-même était
31G ZEZETTE
une infemie... entre les mains de qui la ménagerie fût tombée forcément sans ce coup d'audace, dont il avait personnellement gardé, lui, Tabary, des remords profonds et qu'il n'eût jamais exécuté sans cet extraordinaire concours de circonstances, qui avaient mis les deux complices à l'abri de toutes recherches. Donc, pour toutes ces raisons, convenait-il de l'accabler, de le traiter comme un criminel indigne de toute commisération, capable de tous les forfaits?
Cette fois, Zézette triomphait.
Cet homme, si insolent tout à l'heure, devenu en un instant si humble, finissait par lui inspirer plutôt un dégoût mélangé de pitié que de la haine ou du mépris.
— Eh bien! reprit Jean, voyons, Zézette, faisonsnous la paix?
— Je n'ai pas de paix à faire... je veux vivre tranquille, indépendante, je l'ai déjà dit... Je ne dois rien, après tout, ni à toi, ni à la mère... J'entends donc, toute jeune que je suis, pouvoir agir à ma guise, m'occuper de mes bêtes que je connais mieux que toi, sans subir le contrôle, ni avoir à écouter les observations de personne..".
— Oui, mais alors, je peux compter sur ton silence ?...
— Je n'ai d'autre désir, dit Zézette tristement, que celui de garder éternellement ce secret dans ma mémoire, ne serait-ce que par respect pour mon père... Il n'en sortira que le jour où tu m'y auras forcé...
— Tu n'as dit à personne que?... prononça Tabary, sans oser achever sa phrase.
— Je n'ai pas à répondre... j'ai simplement pris mes précautions... Tenez seulement votre promesse... je tiendrai la mienne...
Après cette conversation, les deux Tabary, restés seuls, eurent une longue conférence.
Tandis que Jean restait sans parole, encore abasourdi par ce coup de massue, Louise réfléchissait,
se demandant quelle conduite il convenait à présent de tenir.
La situation lui paraissait sans doute fort grave, car, contre son habitude, elle manquait de celte merveilleuse spontanéité de décision qui, en tant d'occasions, l'avait si bien servie.
Enfin, elle releva la tête et répondant à son fils :
— Finalement, dit-elle, tu t'es laissé refaire par une gamine ! Nous voilà dans de jolis draps !
— Est-ce que je pouvais m'imaginer qu'elle était là... à deux pas de nous... le jour où...
— Quand on fait de ces coups-là, dit la mégère brutalement, on prend ses précautions et on regarde derrière soi... C'est la moindre des choses... Maintenant, nous voilà dans la main de cette petite, qui nous fera marcher comme elle voudra, qui nous tient... Ah! la mâtine, conclut Louise, qui, malgré sa colère, ne pouvait s'empêcher de concevoir une secrète admiration pour l'énergie de Zézette, je ne l'aurais pas crue si forte!... Quel malheur que dès le premier jour nous n'ayons pas compris son caractère... de quel secours elle nous aurait été! Maintenant, adieu tous nos beaux projets.,, elle ne nous lâchera pas, la petite rosse!
— Ecoute, dit Jean, penses -tu sérieusement qu'elle nous vendrait?
— Parfaitement, si nous la poussions à bout! Maintenant, il faudra avoir raison d'elle par la douceur et la patience...
— Ce sera long, dit le jeune homme.
Il fit une pause, puis, comme si une pensée qu'il craignait de Ibrmuler, venait de se présenter subitement à son esprit, il ajouta :
— Gomme ça serait plus sûr, plus court et plus profitable. . . un bon petit accident ! N'aurons-nous donc jamais cette chance-là !
Mais Louise Tabary haussa les épaules.
— Toi... veux-tu que je te dise?... tu finirais mal si je n'étais pas là... Si tu n'as que des moyens comme
cela à proposer, tu ferais mieux de te tenir tranquille!.,. Tu as eu dans ta vie une bonne idée... Ça n'a marché qu'à moitié, puisque si tu as pu dépister la justice, tu n'as pu être assez malin pour deviner, ni t'apercevoir que vous étiez espionnés... puisque demain, peut-être, tu pourrais être vendu à la police... D'ailleurs, on ne réussit jamais deux fois le même coup... Et puis, nous sommes surveillés!
— Après tout, dit Jean, si Zézette parlait, il n'est pas si sûr que cela qu'on la croirait. Moi, de mon côté, je nierais, et qui donc pourrait affirmer le contraire de ce que j'avancerais. Ce ne sont pas les lions, je suppose?
— Mets-toi donc une bonne fois dans la tète, répliqua la mère impatientée, que d'une calomnie il reste toujours quelque chose et, dans le cas présent, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit... Réfléchis donc que tu as beaucoup de jaloux autour de toi... sur le Yoyage, et d'autant plus qu'on n'aura plus à redouter Yermieux, on sera trop content de dauber sur ton dos... Tu ne seras plus bon à jeter aux chiens et tu entendras dire par des gens qui te serrent la main aujourd'hui : « Ah! ça ne m'étonne pas de la part de Tabary ! » La police qui est aux abois, à qui tous les journaux reprochent son insuffisance précisément à cause de l'affaire Vermieux, sera enchantée de trouver une nouvelle piste, si invraisemblable qu'elle puisse paraître... 11 lui faut son coupable, elle marchera... et si par hasard il manque assez de preuves matérielles pour que tu puisses être condamné, il restera assez de présomptions pour te perdre à tout jamais... L'enquête, le scandale, même suivis d'une issue favorable, c'est pour toi la ruine et le déshonneur... Ce à quoi il faut à tout prix parvenir, c'est à éviter le moindre bruit... La petite m'a l'air très carrée, je ne pense pas qu'il y ait quelque chose à craindre d'elle, au moins jusqu'à nouvel ordre... Mais plus tard, quand elle aura l'âge, à vingt et mi ans, lorsqu'elle n'aura plus aucun ménagement à garder avec
nous et qu'au contraire son intérêt sera de nous mettre dehors, si elle peut...
— Alors, je ne dis plus rien, que faut-il faire? Donne ton avis, commande, j'obéirai, dit Jean plus troublé qu'il ne voulait le paraître.
— Je ne te cacherai pas qu'il est très difficile de prendre, de but en blanc, comme cela, un parti dans une circonstance aussi critique. Toutefois, moi, si j'étais à ta place, voilà ce que je ferais... Je tâcherais d'arriver parles moyens doux parce qu'avec les moyens violents on fait four... quand on ne se compromet pas !... Tu as dans les trente ans bientôt... la petite va sur ses quinze ans... Elle n'est pas mal... Elle sera encore mieux dans quelques années, toi, tu n'es pas trop déchiré... Il faudra toujours que tu te maries UQ jour ou l'autre... quand je ne serai plus là... pour te soigner et veiller sur toi. Fais-lui la cour et tâche de te faire aimer.
— Faire la cour à Zézette !
— Pourquoi pas!... On a vu des choses pins drôles.
— Une morveuse que j'ai fait sauter sur mes genoux?
— Une morveuse qui est aujourd'hui une grande fille... Une gamine à qui la ménagerie appartient plus qu'à toi... Une gamine qui n'a qu'un mot à dire pour te faire fourrer en prison et avec qui il faut jouer un jeu serré, car elle est fine comme l'ambre... Comprends-tu maintenant?
— Oui, dit Jean, je commence avoir plus clair dans ton projet. Après?
— Après! après ! ça te regarde, je n'ai pas à te dire ce que tu auras à faire... Dans le temps, j'ai su me faire aimer de Ghausserouge, et c'était autrement difficile, car j'avais une rivale et une rivale légitime... Amélie! Toi, tu n'as pas de concurrent. Tâche de réussir aussi bien que moi. C'est grâce à moi que tu es rentré dans la place. Tâche de t'y maintenir.
— L'enfant ne m'a jamais montré aucune sympathie,
et maintenant, je suis sûre que c'est de l'horreur et de la haine qu'elle éprouve pour moi!
— Est-ce qu'on sait jamais avec les femmes! s'exclama la mère Tabary. Encore une fois, fie-toi donc à moi! C'est peut-être à cause de cela qu'elle finira par t'aimer.
— Dans tous les cas, après la façon dont nous l'avons traitée jusqu'à ce jour, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre quel mobile me fera agir.
Cette fois, Louise Tabary s'impatienta.
— Tu m'embêtes à la fin! Je t'indique un moyen... le seul à mon sens, capable de conjurer tout danger. Profites-en ou n'en profites pas... après tout, ça m'est égal! Tu cherches des si et des cas... Tu as tenté dans tavie des choses plus difficiles que ça... et qui n'étaient pas si utiles... Il nous faut cette petite dans notre jeu... Notre premier procédé a échoué... Nous devons essayer du second. Yoilà tout.
— Je ne demande pas mieux que d'essayer, mais si, dès le premier jour, elle me fait comprendre que toute recherche, toute poursuite est inutile?...
— Tu en seras quitte pour insister... Mais si tu sais t'y prendre adroitement, ne rien brusquer, laisser venir les choses en douceur, si lu sais flatter ses manies, l'entourer de certaines prévenances, il n'y a pas de raison pour que tu n'arrives pas à tes fins. Yeux-tu que je t'indique déjà une façon de lui montrer combien tu désires lui être agréable... Dès demain, cours à la Préfecture et demande pour elle à l'administration la permission de reprendre ses anciens exercices, le jour où elle aura atteint ses quinze ans. Je pense que ça doit être possible, en s'y prenant bien... Ce sera un bon point pour toi... Après tu la laisseras maîtresse de travailler avec les pensionnaires qu'elle voudra, Néron et les autres. Pendant qu'elle pensera à faire du dressage, elle ne pensera pas à autre chose. Au contraire, encourage-la à tenter quelque chose d'inédit... C'est peut-être comme cela que nous arriverons à un
résultat... Car enfin, on ne sait pas... Au cours d'une entrée de cage, si un accident providentiel allait nous l'enlever, ça te dispenserait du reste. Toutefois, ne compte pas trop là-dessus, car le hagard est aveugle. La vie journalière, l'expérience t'apprendra comment tu devras agir par la suite. Mais il faut... il faut que tu aboutisses... de gré ou de force!
— Comment?... De gré ou de force? dit Jean.
— Quand elle aura quinze ans... il n'y aura plus de danger... dit Louise, et il n'y aurait en somme que nous, "ses tuteurs, qui puissions porter plainte... Et dame! il peut arriver qu'un amant... dans un moment d'égarement... Il est des femmes qui ne détestent pas une douce violence...
— Comment tu me conseillerais... même d'abuser?
— Pas de gros mots, fiston ! Abuser!... jamais !... La passion excuse tout... Mais s'il survenait jamais une petite complication... pourrait-elle jamais, la jeune Zézette, accuser le père de son enfant d'être un assassin?
— Maman! tu es très forte I dit Jean que cette idée nouvelle de sa mère, toujours si experte en combinaisons qui défiaient les cas les* plus désespérés, remplissait d'admiration.
— Tu me Tas déjà dit... Tâche de te montrer digne de moi !
— J'essaierai... Et je commence demain... Ce sera bien le diable si on me refuse encore la permission de faire travailler Zézette.
— Fais-toi appuyer! Tu n'as qu'à demander une lettre à un conseiller municipal, ennemi de la Préfecture, Un du parti ouvrier... Tu auras ce que tu voudras... Un tas de froussards, dans cette boîte-là!
— Adieu, maman!
Et Jean, qu'appelait la cloche du bonisseur, descendit plus tranquille que deux heures avant à la ménagerie, où Giovanni se préparait pour la représentation de la journée.
A partir de ce jour, une existence nouvelle commença pour Zézette,
Libre désormais, elle put vivre à sa guise, contenter ses caprices, sans se heurter à aucune volonté contraire.
Sur sa demande, on fit restaurer et aménager l'ancienne caravane de Chausserouge, qu'il avait été un moment question de vendre et elle en fît son domicile à elle.
Elle ne paraissait plus chez les Tabary que pour y prendre ses repas. La vieille femme mielleuse et insinuante avait changé complètement de tactique.
A l'entendre, elle avait agi avec la plus impardonnable des légèretés, légèreté dont elle se repentait joliment aujourd'hui, en traitant jadis Zézette avec sévérité. Que voulez-vous? Elle s'était figurée avoir toujours afîaire à une gosse !
Ayant fait jadis sauter la petite sur ses genoux, l'ha- , bitude l'avait rendue aveugle comme il arrive à toutes les mères, qui ne voient pas grandir leur enfant.
L'autre jour une nouvelle Zézette lui était apparue, et c'est alors seulement qu'elle avait compris à quel point elle s'était trompée.
La fille de Chausserouge était une jeune personne infiniment plus raisonnable que ses compagnes du même âge, bonne à marier pour tout dire...
Joignez à cela l'influence des chagrins, des malheurs qui vous mûrissent avant l'âge... Ah! c'avait été positivement une révélation que cette découverte !
Mais elle avait confiance dans le bon sens et dans le cœur de Zézette. Elle était bien sûre qu'on lui pardonnait son erreur.
n en était de même pour Jean. Ce garçon fruste, brutal par moments, que la fatalité seule avait fait criminel en un jour d'égarement, était au fond très sensible et très aimant.
Le réveil avait été encore plus sensible pour lui. Plus qu'elle encore, il avait souffert en songeant aux manques d'égards dont il s'était rendu coupable et il était résolu par sa conduite à venir, non seulement à les faire oublier, mais encore à mériter les bonnes grâces de la jeune fdle.
Mais Louise Tabary avait beau se répandre en protestations, Zézette montrait par son mutisme qu'elle n'était pas dupe de ce si brusque changement d'allures, et qu'elle ne se méprenait pas sur le motif de ces avances.
Si la vieille femme, si Jean la respectaient aujourd'hui, la traitaient comme elle avait le droit d'être traitée, elle le devait à la crainte qu'elle avait su leur inspirer, non pas à un salutaire retour sur eux-mêmes.
Et rien ne pouvait la faire revenir sur son premier mouvement, rien ne pouvait diminuer l'horreur qu'elle éprouvait pour ces êtres à qui sa destinée était liée encore pendant des années.
Au contraire^ ces prévenances inusitées lui inspiraient une sorte de défiance. Elle se tenait d'autant plus sur ses gardes qu'on était plus aimable pour elle.
Ces gens, qui n'avaient pas hésité à faire disparaître un homme, uniquement parce qu'ils lui devaient de l'argent, hésiteraient-ils à la faire disparaître, elle, pour se délivrer de la menace perpétuelle d'un témoin dangereux, si jamais une occasion favorable se présentait?
Elle était sûre du contraire, d'autant plus que sa mort laisserait les Tabary seuls propriétaires de la ménagerie.
Aussi se lia-t-elle plus intimement encore avec ses amis Fatma et Chariot, et surtout Giovanni. Geux-ïà étaient sa sauvegarde.
L'indécision dans laquelle elle avait laissé les Tabary lorsqu'ils lui avaient demandé si elle s'était confiée à quelqu'un, l'affirmation qu'elle leur avait donnée qu'elle serait le lendemain vengée, si quelque chose de funeste lui survenait, la protégeait mieux que n'importe quelle dénonciation.
Giovanni qui avait attendu, non sans une certaine inquiétude, l'issue de l'entrevue de la jeune fille avec les Tabary, fut tenu au courant du résultat:
— J'ai gagné la partie, lui dit-elle le lendemain joyeusement, à présent, je les liens... vous verrez... à l'avenir, s'ils se permettront de me malmener... Seulement, il faudra que je fasse attention, que je me tienne sur mes gardes... Si je lâchais pied, je sais qu'ils saisiraient la première occasion de reprendre le dessus... Alors... et subitement elle devenait grave, presque solennelle, — alors je serais perdue I
Elle prit dans ses mains la main de son ami, qui la considérait d'un air étonné, ne comprenant rien à ces mystères.
— Mais, encore, me faudrait-il savoir, pour vous défendre -efficacement, de quoi il s'agit?...
— Ne me demandez rien... Je n'ai le droit de rien vous révéler, pour le moment du moins... Ayez seulement confiance en moi... Mon secret est grave... C'est peut-être pour moi une question de vie ou de mort... Faites comme si vous saviez...
Alors Giovanni n'insista pas et jamais plus il ne se permit une question.
Souvent, il considérait cette jeune fille, hier encore une enfant, qui tout d'un, coup s'était développée au point de paraître avoir déjà dix-huit ans.
Il scrutait ces yeux noirs au fond desquels une lueur scintillait, cherchant à y lire la vérité, mais le visage de Zézette, que venait par instant éclairer un sourire pâle et triste, ne trahissait jamais les secrets sentiments qui animaient l'âme de cette fille des ramonis.
Elle, au contraire, avait deviné tout de suite, à voir
l'émolion que ressentait le dompteur chaque fois qu'il se trouvait seul avec elle, quel amour il éprouvait, et elle ne l'encourageait jamais' que par la confiance qu'elle lui ténToignait, l'abandon avec lequel elle se suspendait à son bras lorsque, le soir, il l'accompagnait, après la représentation, jusqu'à la porte de sa caravane.
Mais bien qu'elle ne l'avouât pas, elle sentait chaque jour son affection grandir pour lejeune homme.
Elle l'aimait d'autant plus qu'elle détestait davantage les autres, qu'il était le seul homme sur le dévouement sincère de qui elle pouvait compter.
Certes, elle avait aussi Chariot, qui, sur un mot d'elle, eût bouleversé la ménagerie et étranglé Tabary, mais celui-là n'était qu'une bonne bête qui l'affectionnait par ricochet parce qu'elle était l'amie de sa maîtresse.
L'inexplicable changementdies Tabary, leur humilité, l'autorité subitement reconnue par eux de la petite Zézelte causa dans le personnel de l'établissement une véritable stupéfaction.
Que devait-il donc s'être passé pour que l'enfant, sans défense en apparence, eût pu venir à bout de mater les Tabary, dont tout le monde redoutait la violence-? - . . '
Les plus malins en trouvèrent l'explication dans ce fait que la jeune fille venait d'atteindre sa quinzième année, et que son arrivée à cet âge constituait à Zézette des droits qu'il eût été 'de la part des Tabary imprudent de méconnaître.
Puis bientôt cet incident fit place à d'autres. On s'habitua à cet état de choses, le seul normal en somme, et il n'en fut plus question.
Quelques m'ois s'écoulèrent encore sans que rien vint rompre, pour les directeurs de la ménagerie, la monotonie de l'existence.
Les affaires allaient bien. L'établissement encaissait de belles recettes, et tout eût été à souhait pour
Zézette si un petit nuage ne fût venu altérer cette belle tranquillité dont elle avait été si longtemps privée.
Elle s'aperçut qu'une hostilité sourde menaçait d'éclater entre Jean et le dompteur Giovanni. Chaque jour son intimité augmentait avec le jeune homme et il fut avéré pour elle que Tabary en prenait ombrage. Le mobile n'en devint bientôt pour elle que trop évident.
Le fils de Louise était jaloux.
Depuis le fameux jour où, selon l'expression de la mère Tabary, Jean avait cessé de la traiter en enfant, il ne l'avait plus regardée avec les mêmes yeux.
Était-ce calcul, était-ce passion?
Elle voulut d'abord atti^ibuerles égards dont il l'entourait à la crainte qu'elle lui avait inspirée, mais il ne lui fut bientôt plus possible de conserver un doute.
Tabary poursuivait un but. Il avait dû se confier à sa mère, si elle en jugeait d'après les insinuations constantes de la vieille femme, qui ne perdait jamais une occasion de vanter les mérites de son fils, un garçon que de mauvaises fréquentations avaient jadis détourné du droit chemin, mais qui, depuis, s'était tant amendé !
Ah ! la femme qui l'épouserait ne serait pas à plaindre ! Et puisqu'on parlait mariage, n'allait-il pas bientôt être temps d'y songer ?... Zézette si grande, si sérieuse pour ses quinze ans, était maintenant en âge...
Mais la vieille avait beau tendre la perche ; Zézette faisait la sourde oreille. Comment ces gens étaient-ils assez aveugles pour ne pas voir quelle haine elle gardait au fond de son cœur, avec quel dégoût elle subissait leur société.
Le temps qu'elle passait dans la caravane de Tabary lui était odieux, mais c'était une nécessité, — la dernière — qu'elle subissait...
Quand donc en serait-elle délivrée ? Elle n'existait
réellement que pendant les longues heures qu'elle vivait dans la ménagerie, seule ou en compagnie de Giovanni.
Maintenant elle avait pris l'habitude de faire, une fois les représentations terminées, avant de rentrer chez elle, une longue promenade avec le jeune homme autour des baraques du Voyage. Ils marchaient lentement, heureux de se sentir l'un près de l'autre, s'entretenant de mille choses, parlant des mille détails du métier...
Lui, racontait à sa petite amie ses débuts difficiles, lui faisait part en termes mesurés, de peur de la choquer, de ses projets d'avenir...
Le jour oii il trouverait une femme le comprenant bien, gentille, combien il serait heureux d'abandonner cette vie de célibataire qui lui pesait plus qu'il ne pouvait le dire...
Combien il lui serait agréable, après les fatigues de la journée, de rentrer chez lui, dans une caravane bien chaude et de finir la soirée à côté de la compagne qu'il aurait choisie. Oh! la fortune... l'argent... ça ne comptait pas pour lui... Il s'en moquait!... 11 mettait le bonheur au-dessus de toutes les richesses...
Et Zézette ne répondait pas... Seulement elle laissait peser davantage son bras sur celui de son ami, toute à ses pensées intimes.
11 leur arrivait parfois au moment où elle se séparait du jeune homme pour aller prendre un peu de repos, de voir glisser, non loin d'eux, dans l'obscurité, une ombre...
Tout d'abord, elle n'y prêta aucune attention, mais le même fait s'étant renouvelé le lendemain et les jours suivants, elle voulut en avoir le cœur net, épia les allées et venues de l'intrus, évidemment posté pour les surveiller et elle reconnut Jean Tabary.
— On nous observe ! dit-elle tout bas à son ami. Je sais qui c'est !
Mais, bien que de son côté Giovanni eût deviné
l'identité de cet étranger si curieux, ni l'un ni l'autre ne prononcèrent son nom.
Le lendemain, Zézelteprit à part Jean Tabary :
— Pourquoi me surveilles-tu? lui demanda7t-elle. Je ne -fais pas de mal... et tu sais bien nos conventions.
Jean n'essaya pas de se disculper.
— Je te surveille, dit-il, parce que je t'aime et que je suis jaloux, répliqua-t-il avec franchise.
Zézette ne put s'empêcher de pâlir.
— Tu m'aimes, toi ? fit-elle effrayée d'un pareil aveu.
— Pourquoi pas ? Tu es assez jolie pour ça... Avant aujourd'hui, je n'avais pas osé te le dire... Mais, puisque tu m'en fournis l'occasion ! Ne l'avais-tu clone, pas deviné ?
Zézette mentit.
— Non! répondit-elle d'un ton ferme. Écoute! le passé est passé... Nous avons fait la paix et tu n'as rien à craindre de moi, puisque tu as rempli tes engagementg. C'est par prudence que tu veux me persuader que tu éprouves pour moi une passion subite... C'est bien inutile et je ne te crois pas... D'ailleurs, quand ça serait vrai — et elle appuya sur le mot — nous ne pouvons pas nous aimer !...
— Alors, c'est l'autre... C'est Giovanni? demanda Jean en fronçant le sourcil.
— Jen'ai rien dit de pareil... J'ai beaucoup d'aiïection pour Giovanni, dont j'admire le courage, qui exerce le même métier que moi, avec lequel je parle de choses qui nous intéressant tousdeux... C'est pourquoi je prends plaisir à me promener avec lui .. Voilà tout.
— C'est bien sûr? demanda encore Jean Tabary.
— Laissons là cette conversation, dit Zézette, et ne parlons jamais de cela.
— Zézette! tu reconnaîtras un jour que tu as tort et que j£ ne suis pas tel que tu penses. Ce n'est pas parce qu'on a fait des bêtises dans sa vie qu'on est
incapable d'un bon sentiment... La preuve que je ne mens pas... c'est que je voudrais que tu me demandes n'importe quoi... quelque chose de très difficile... Pour t'ètre agréable, je ne reculerais devant rien... Et, sais-tu depuis quand je me suis aperçu que j'étais attiré vers toi, que je t'aimais... c'est depuis que je t'ai vue avec Giovanni... Zézette ! je t'en prie, réfléchis !
— Jean, je te sais gré de ce que tu me dis là, mais c'est inutile... Je ne t'aime pas... et je ne puis pas t'aimer...
— Pourtant si je parvenais à te convaincre, à te prouver combien je suis sincère...
— Je te remercierais et nous continuerions à vivre en bonne intelligence...
— Alors, tu me défends d'espérer?... Prends garde!...
— Tu me menaces ? interrogea Zézette avec hauteur.
— Je te menace, répliqua Jean en affectant de sourire, oui, mais pas comme tu l'entends... Je veux vaincre ta résistance et te conquérir, malgré toi... par le dévouement que je te montrerai... Tu verras !
Sur ces mots, il s'éloigna, et la jeune fille resta pensive, inquiète d'un revirement qui mettait dans sa vie une nouvelle complication, à l'heure même où elle pouvait espérer avoir, par son énergie, conquis sinon le bonheur, sinon une existence calme, dénuée de tous soucis.
S'il était vrai que Jean Tabaiy éprouvait pour elle une passion sincère, ne pouvait-elle pas s'attendre, étant donné le naturel haineux et foncièrement méchant de son tuteur, à des procédés dont elle ne pourrait se défendre, attendu qu'ils ne seraient pas employés contre elle, mais qui la blesseraient profondément en atteignant l'homme qu'elle aimait, Giovanni !
Elle s'attendait à tout et se promit de veiller, mais elle négligea toutefois d'informer le jeune dompteur de sa découverte et de lui faire part de ses craintes.
Il serait toujours temps de le mettre en garde lorsque le danger serait imminent.
Sa surprise fut grande, lorsque, le lendemain du jour où Tabary lui avait fait l'aveu de son amour, il se pré* senta à elle, souriant et aimable comme il ne l'avait jamais été à son égard :
— Voilà, lui dit-il, en lui tendant un papier sur lequel s'étalait un large timbre administratif, voilà le commencement de ma vengeance... Il y a huit jours que je me dépense, sans te le dire, en démarches de toutes sortes afin d'obtenir pour toi la permission de travailler... J'ai fini, grâce à certaines influences, à gagner mon procès... Maintenant, tu es libre de reprendre tes exercices...
Zézette resta un moment sans voix, tremblante d'émotion.
— Alors, c'est vrai,.. Je vais pouvoir?... On me permet?...
— On vient de me remettre, de la part du commissaire, la notification qui vient de la Préfecture!
— Oh! merci! Je suis bien contente! dit la jeune fille en serrant la main de Tabary et en saisissant le papier qu'elle lut avidement.
— Et ce n'est pas fini, va! Je te jure que je te forcerai bien de m'aimer un peu!
Zézette déclara qu'elle entendait mettre immédiatement à profit l'autorisation, mais Jean Tabary fit observer ayec raison qu'il ne fallait rien précipiter et qu'il convenait au contraire de réserver un début qui promettait d'être éclatant pour une occasion favorable.
La ménagerie se trouvait installée sur le boulevard de la Villette et la fêle touchait à son terme; d'autre part, il était urgent de procéder à quelques répétitions; quelqu'entrainés que fussent les animaux par les exercices habituels auxquels les soumettait Giovanni, il était nécessaire de les habituer de nouveau à la jeune dompteuse.
Une grande fête de bienfaisance pour laquelle on
avait réclamé le concours de la ménagerie se préparait à l'esplanade des Invalides.
On était assuré là d'un public de choix, qui saurait faire le succès qu'elle méritait à Zézette.
La presse qui avait pris l'initiative de la fête ne manquerait pas de célébrer ce petit prodige, et par une réclame habile de rendre à l'établissement la vogue qui jadis avait accueilli François Chausserouge à ses débuts.
La jeune fille avait un mois devant elle. Elle l'employa utilement et dès les premiers jours, à en juger par l'entrain et la vigueur qu'elle déploya, on ne put qu'augurer très bien du résultat de la prochaine campagne.
Elle s'était commandée un superbe costume bleu ciel, soutaché d'or, composé d'un dolmanqui moulait sa taille fine et d'une jupe courte fendue sur le côté.
Des bottes vernies à glands d'or, un schapska complétaient son ajustement.
Quelques jours avant l'ouverture de la ménagerie^ alors que tout le personnel s'occupait à monter la baraque, que pour l'occasion on se disposait à décorer fastueusement, Tabary, qui montrait une ardeur sans pareille, tenant à ne rien laisser au hasard, vint de nouveau trouver Zézette.
— Eh bien? lui demanda-t-il, es-tu contente de moi?
— Oui, bien contente...
— Alors, je viens te demander quelque chose... Drns quelques jours, tu vas être la dompteuse en pied de la grande ménagerie Chausserouge... Tu seras chez toi absolument. Nous n'aurons donc plus besoin de \ ersonne... Je suis là pour surveiller l'administration, et à nous deux, ça suffit... Toute autre dépense est inutile.. . J'ai dans l'intention de remercier Giovanni. . . Mais je n'ai pas voulu le faire sans te prévenir... C'est entendu, n'est-ce pas?
Mais Zézette n'entendait pas de cette oreille-là.
â32 ZEZETTE
Elle répondit nettement :
— Mon cher, tout ce que tu voudras, mais Giovanni restera chez nous. Outre qu'il nous a rendu de grands services à une heure où nous étions fort embarrassés, il a l'habitude de nos animaux et à moi, il sera utile... J'entends que ce soit lui qui prépare mes entrées de cage et qui fasse la sélection des bêles pendant les représentations...
— Mais, moi?...
— Toi... tu auras assez à faire à t'occuper de l'administration. Ne me parle plus de cela, encore une fois. Je tiens à ce que Giovanni reste avec nous.
Tabary eut un sourire mauvais.
— Ainsi, dit-il, c'est décidé .. Tout ce que je pourrai jamais faire ne servira à rien... C'est lui que tu aimes... que tu aimeras toujours? Peut-être est-il déjà ton amant?
— Tais-toi! dit la jeune fille, ~. je te défends de calomnier Giovanni ; et je n'ai pas de comptes à te rendre. Je t'ai dit ce que je voulais, ça suffit!
— Alors, prononça lentement Tabary, tant pis pour lui!
— Tant pis pour lui! Que veux-tu dire? Expliquetoi!
Tabary était seul à ce moment devant la porte de la ménagerie.
La nuit tombait sous ces mêmes arbres oîi jadi.s Amélie, la mère deZézette, avait passé tant de nuits à rôder autour de sa caravane, désertée par François Chausserouge, pour aller retrouver sa maîtresse.
Zézetle avait gardé le souvenir très net de cette époque néfaste, et en entendant le fils de cette Louise maudite murmurer à son oreille les mêmes paroles que l'autre, la mégère, avait dû faire entendre à son père, elle ne put réprimer un petit frisson.
C'est là qu'avaient commencé les désastres qui avaient frappé sa famille ; c'est là que sa mère s'était alitée, ressentant, après tant de secousses terribles.
les premières atteintes du mal qui devait l'emporter.
Ce lieu allait-il encore lui porter malheur, à l'heure* même où. la fortune paraissait vouloir lui redevenir favorable?
Elle' avait montré jusque-là trop d'énergie pour ne pas continuer-; elle entendait ne pas perdre un pouce du terrain qu'elle avait gagné, rester maîtresse de la ■situation.
. Aussi fut-ce d'une voix ferme qu'elle répéta :
— Que veux-tu dire?... J'entends que tu t'expliques?...
Tabary prit le bras de la jeune fille, le passa sous le sien, et tous deux marchèrent à l'ombre des hauts platanes, tous deux décidés à la lutte.
— C'est tant pis pour lui, répéta-t-il sourdement, parce que tous les jours la passion que j'ai pour toi augmente, parce -que je veux que tu sois à moi et que s'il se met en. travers de mon chemin, ce sera entre nous un duel sans merci...
— Tu le traiteras comme tu as traité Yermieux, sans doute? fit Zézette durement... Tu le tueras!...
— Non... je ne-le tuerai.pas... Je ne sais pas ce que je ferai, mais je te jures que je sortirai victorieux du combat dont tu sei'as la récompense...
— Alors, moi... mon consentement... tu ne le comptes pour rien ? A mon tour, écoute-moi ! Pour tout ce que tu tenteras de faire contre Giovanni, tu trouveras en moi une adversaire résolue... Tu sais de quelles armes je dispose contre toi.'.. Ainsi, réfléchis...
— Tu n'as pas, je pense, à te plaindre de moi personnellement, et j'ai tenu les engagements que j'ai pris envers toi, mais je ne puis comma«der à ma passion et ce que je dois à. toi, je ne le dois pas à Giovanni...
— En frappant Giovanni, c'est moi que tu atteins...
— 11 est des circonstances où ton aide, ton concours et toute l'affection que tu lui portes rfe pourraient le sauver et qui te mettront même dans l'impossibilité de te servir contre moi du secret qui nous lie...
— Alors c'est entendu, demanda Zézette en quittant le bras de Tabary, c'est la guerre?
— La guerre avec Giovanni, oui !
— Alors, avec moi!
— Eh bien! si tu veux! dit Tabary en éclatant enfin. Je t'ai fait toutes les concessions que je pouvais te faire... je n'ai plus la force d'en faire davantage... Dussé-je me perdre... je gagnerai !
— J'attendrai que tu commences, dit la jeune fille. Zézette sortit de cet entretien, plus troublée qu'elle
ne voulait se l'avouer à elle-même.
De ce jour, elle connut l'étendue de son amour pour le jeune dompteur.
Aussitôt en quittant Tabary, elle rejoignit le jeune homme, à qui cette fois elle raconta tout, omettant toujours de parler du fameux secret.
Mais Giovanni, sans s'cfîrayer, hocha doucement la tête.
Les craintes qu'éprouvaient à son endroit Zézette, ces dangers qu'elle redoutait pour lui et qu'elle voulait à tout prix détourner lui semblaient exagérés.
Certes, on pouvait le renvoyer, le chasser, en trouvant un prétexte... Mais puisque jamais sa conduite n'avait fourni l'occasion d'un reproche, puisque sa conscience était calme, qu'avait-il à craindre?
A eux deux, ils sauraient déjouer les plans de cette vieille teneuse d'entresort qui devait être au fond l'instigatrice de ces complications nouvelles.
— Tu ne connais pas les Tabary! dit Zézette, en tutoyant pour la première fois son amant. Ils sont capables de tout!
— Qu'importe! -puisque je n'ai rien à me reprocher!
— Ça ne fait rien ! dit Zézette, dont la pensée se reportait invinciblement à la scène du crime. Tu ne sais pas tout! Tu ne peux pas tout savoir!
— Ne mè raconteras-tu pas au moins un jour?. ..
— Pas encore! dit la jeune fille. Mais prends garde! C'est tout ce que je puis te dire! En attendant, comme
j'ai mes raisons pour n'avoir confiance qu'en toi, c'est toi que je charge de m'assister pendant les représentations.
— Cependant si Tabary, dont c'est l'emploi habituel, s'y oppose?
— C'est ma volonté que je lui ai notifiée nettement. Quelques jours après, devant une assistance d'élite,
Zézette faisait ses véritables débuts.
Tous les journaux avaient annoncé à grand renfort de réclame cette attraction nouvelle et inédite.
On avait habilement rappelé l'accident qui avait causé la mort de Chausserouge; on avait annoncé que pour la première fois depuis cette mort, un dompteur ou plutôt une dompteuse affronterait le redoutable fauve.
Et cette dompteuse était la propre fille de la victime, la jeune Zézetle, âgée de quinze ans à peine !
Aussi le succès dépassa-t-il les espérances de la jeune fille.
Elle avait gardé pour la fin de la représentation l'entrée dans la cage de Néron. C'était ce numéro qu'on attendait avec impatience, le clou véritable de la soirée.
Après avoir provoqué d'unanimes applaudissements pour la maestria et l'aisance avec laquelle elle manœuvrait les pensionnaires ordinaires de la ménagerie, elle excita l'admiration générale pour l'énergie avec laquelle elle sut faire exécuter au terrible Néron les exercices les plus difficiles.
L'aspect de cette jeune fille au corps frêle, jolie, aux prises avec un animal dont la férocité légendaire défiait le courage des dompteurs les plus intrépides, causait une émotion énorme.
Aussi ïabary pùt-il, à sa sortie, prédire à la jeune fille un triomphe pareil à celui qui avait fait jadis la fortune de Chausserouge.
— Tout Paris défilera dans la baraque, ma chère Zézette ! Tout Paris voudra t'applaudir ! Il n'y a plus
33G ZEZETTE
besoin de chercher autre chose ! lui dit-il en lui pressant la main. Ah ! si tu voulais... comme nous serions heureux et comme nous serions vite riches !
— Veux-tu me faire un plaisir? dit Zézette à qui ce retour à une proposition qui lui faisait horreur gâtait la moitié de sa joie, tu ne me reparleras plus de cela.
— Gomme tu voudras ! dit Tabary sèchement en lui lançant un regard furieux.
Giovanni était aussi fier que sa maîtresse du succès qu'elle venait d'obtenir. Que lui importait d'être désormais relégué au second rang, lui, qui avait jusqu'à ce jour rempli le premier rôle dans la ménagerie !
— Il me semblait, lui dit-il, que ces applaudissements qui te saluaient s'adressaient à moi... Tu étais si jolie... si désirable... dans ton costume bleu... faisant évoluer tes bêles à coup de fouet!... Zézette!... Zézette ! tu ne sauras jamais combien je t'aime !
— Si ! je le sais ! répondait la jeune dompteuse en s'abandonnant. Mais soyons prudent... Tabary veille !
Tabary en effet veillait. Comme Giovanni, la vue.de la jeune fille avait fouetté ses sens, avivé son désir.
Celte passion qu'il avait affectée par calcul-, sur le conseil de sa mère, avait revêtu un nouveau caractère.
La rivalité de Giovanni l'avait rendu sincère. A présent, il désirait vraiment Zézette, rêvait de l'enlever au jeune dompteur.. . A présent il aimait réellement sa pupille.
Il oubliait tout et son crime et la menace de Zézette de le dénoncer et les recommandations de sa rnère, qui lui conseillait de ne rien brusquer... jusqu'à nouvel ordre. Jamais il n'avait ressenti au même degré le désir violent de posséder cette petite... qui le refusait pour se donner à un autre.
Louise Tabary à qui il fit confidence de cette exaltation en fut tout d'abord un peu effrayée.
— Fais bien attention... lui dit-elle, il ne faut pas nous mettre dans noire tort. Sois prudent! Avec une
gamine aussi forte, il faut savoir prendre ses précautions...
— N'est-ce pas toi qui me conseillais l'autre jour de passer outre... de la prendre ?...
— Oui... de la prendre ! Mais au moment précis où tu aurais su l'amener à désirer tout bas ce qu'elle n'oserait te donner de bonne volonté. Je t'ai conseillé de lui faire une douce violence. Il faut attendre qu'elle te dise non, uniquement parce qu'elle ne se sent pas la force de dire oui... Mais il faut qu'au fond du cœur, elle te remercie d'avoir passé outre.
— Elle aime trop Giovanni et elle me déteste trop pour en être là 1
— Alors, je ne puis plus te conseiller... Tu es meilleur juge que moi. Agis comme tu croiras devoir le faire... Mais sois prudent! Tli l'aimes donc vraiment ?
— A tuer pour elle un autre Yermieux!
— Eh bien, vas-y 1 Elle te pardonnera peut-être, si elle comprend que la passion t'a seule guidé... Quant à Giovanni, j'en fais mon affaire 1 Dans trois jours, nous en serons débarrassés pour toujours 1
— Gomment ?
— C'est mon secret.
— Je me fie à toi. Demain Zézette m'appartiendra. Jean Tabary était guidé par deux sentiments qui se
complétaient.
Tout d'abord, poussé par son instinct brutal, il voulait posséder la jeune fille pour satisfaire son appétit sensuel, subitement éveillé par la préférence qu'elle semblait accorder à Giovanni, puis il avait la conscience, que la conquête de Zézette, même prise de force, l'assurerait à jamais de l'impunité.
S'il parvenait à la mater une première fois et puisque sa mère se chargeait de le débarrasser d'un rival gênant, il était sûr de la tenir, d'en faire sa chose, de lui enlever pour toujours la tentation de recouvrer l'indépendance qu'un instant de faiblesse de sa part lui avait donnée.
De nouveau il serait, le maître, le maître absolu de la ménagerie. C'est à lui que profiterait le succès de la dompteuse cl ainsi délivré du pire des soucis, il pourrait en paix attendre l'heure de la reddition des comptes.
D'ici au jour oii Zézette aurait atteint sa vingt et unième année, il aurait le temps de se retourner, de voir venir et qui sait si d'ici-là un hasard heureux n'aurait pas rendu la fille de Ghausserouge sa complice, aussi intéressée que lui à ne pas divulguer soii crime — ou sa femme.
Il était bien décidé. Plutôt que de vivre dans cette incertitude qui le tuait, il risquerait le tout pour le tout, se perdrait irrémédiablement ou s'assurerait une victoire définitive.
Il comptait sans l'énergie de Zézette.
Bien que la dompteuse eut montré jusqu'alors une force de caractère dont eussent été capables peu de jeunes filles de son âge, il était loin de supposer qu'elle pût résister à l'assaut désespéré qu'il était résolu à lui livrer.
Il se trompait. Les menaces qu'il lui avait faites fort imprudemment avaient éveillé les soupçons de l'enfant, qui, connaissant le caractère de son tuteur, s'attendait à tout et avait pris ses mesures en conséquence.
Elle avait le pressentiment qu'elle courait un grand danger ; elle arrangea sa vie de façon à ne jamais demeurer seule.
Depuis huit jours, elle avait demandé à Giovanni, qui logeait en ville, de ne plus quitter les abords de la ménagerie, même la nuit, surtout la nuit.
Gertes, elle n'était pas peureuse, mais une sorte de superstition lui faisait craindre, se sachant en butte aux poursuites de l'assassin, de rester seule dans cette caravane, où avait été tué Vermieux.
Giovanni, sans demander d'explication, s'était conformé au désir de sa maîtresse.
Pendant tout le jour il était son chevalier fidèle, et le soir, il se relirait dans une caravane voisine, d'où il lui était facile d'accourir au premier appel.
La journée du lendemain se passa sans incident. Jean Tabary,bien que fort soucieux, se montra comme toujours très prévenant, fort empressé pour la jeune fdle.
Pourtant dans la soirée, il lui demanda comme la veille, comme tous les jours :
— Tu as bien réfléchi, Zézette? Tu ne veux pas m'aimer ?
— Tu m'ennuies... Je t'ai déjà dit de ne plus revenir là-dessus... jamais! répliqua la jeune fdle sèchement.
■ — Tant pis 1
Lorsqu'aprôs la dernière représentation, Zézette, appuyée sur le bras du dompteur fit comme d'habitude, avant de rentrer, le tour des baraques, elle ne montra pas, ainsi que d'ordinaire, la même expansion naïve.
Elle était triste, préoccupée, et Giovanni s'alarma.
— l'u n'es pas malade au moins? demanda-t-il d'un ton très tendre.
— Non... je m'embête...
— Pourtant tout a très bien marché aujourd'hui... Voyons ! je ne m'explique pas?...
— Je ne sais pas ce que j'ai... mais je suis nerveuse. Il me semble qu'il va m'arriver un malheur...
— Je suis là, moi, tu sais bien ! Et prêt à te défendre !
— Vois-tu, dit Zézette, je voudrais avoir dix-huit ans... Alors je serais plus forte... je me ferais émanciper. Et puis, quand même ça ne conviendrait pas à ces Tabary, qui t'en veulent tant, je ne sais pas pourquoi... je pourrais me marier avec toi... Alors, nous serions deux...
— J^aisse passer le temps, ma chérie, le temps viendra...
— Oui... Mais d'ici là? Moi, je me tirerai toujours
d'affaire... Ils ont trop besoin de moi et, après tout, je les tiens ! Mais toi, qui restes malgré eux dans la ménagerie, toi, dont je leur. ai imposé la présence!... Ah 1 je t'en prie, prends bien garde 1
Il était une heure du matin quand les deux amants se quittèrent. Zézette rentra chez elle, allum'a sa lampe et ferma sa porte à clef. Elle se préparait à se déshabiller quand un bruit la fît retourner.
Derrière elle Jean Tabary debout la regardait l'oeil brillant de convoitise.
— Toi, ici ! que fais-tu ? demanda Zézette qui se sentit devenir pâle.
— Je t'ai prévenue, dit le jeune homme, la voix haletante. Je-t'ai fait l'aveu de la passion que j'éprouve, tu n'as jamais voulu m'écouter. Tu me fermes la bouche chaque fois que je veux te faire entendre une parole d'affection. Tu affectes de croire que parce que j'ai sur la conscience un acte que j'ai regretté et qui me pèse, je suis incapable de tout bon sentiment. Je tiens à te prouver le contraire. C'est- pourquoi je suis venu ce soir...
— Je n"" ai pas à t'écouter... je ne veux rien entendre de toi ! Va- t'en ! je t'ordonne de t'en aller!
— Non ! je ne partirai pas avant que je V'aie dit tout ce que j'ai à te dire. La-vie désormais m'est insupportable sans toi... Jî te veux!... Chaque fois que -je te regarde, je sens en moi quelque chose qui m'enlève la notion de tout ce qui m'entoure... Si je suis un misérable, je sens que ton amour me rendrait meilleur... Je t'aime, je veux que tu m'aimes !
— Encore une fois, va-t'en ! dit Zézette en passant derrière la table qui la séparait du lit.
— Et depuis que tu prodigues à- ce Giovanni les marques de ton affection, à la vue de tout le monde, je suis pris d'une jalousie que je ne puis refréner. Je voudrais le prendre, le tenir en mon pouvoir, le tuer, pour être à sa plac6%.. Ah ! un j'our ou l'autre, nous réglerons cette affaire de lui à moi, je te le promets...
Après tout, tu es ma pupille, j'ai autorité sur toi ! Et c'est lui qui t'a détournée !
— As-tu donc déjà oublié nos conventions? Un mot de plus et dès demain, je mets ma menace à exécution ! cria Zézette dont les doigts se crispèrent sur le dossier d'une chaise.
— Eh bien! que m'importe! Tu me dénonceras! On m'arrêtera ! J'aime mieux tout que la vie que je mène. Le scandale ruinera la ménagerie et je serai vengé!... Que m'importe la vie si je ne t'ai pas!... Aussi bien, est-ce une vie que le supplice que j'endure sans trêve?... Je te veux... Nous serons l'un à l'autre toujours... Sinon...
— Sinon, quoi? demanda Zézette épouvantée de l'expression du regard de Tabary.
— Sinon... je te prends! De gré ou de force tu m'appartiendras!
Il écarta la table et fit un pas vers la jeune fille.
— N'avance pas! dit Zézette résolument en saisissant un chandelier qui se trouvait placé sur une petite commode. N'avance pas ou j'appelle et je frappe!...
— Tu appelleras! dit Jean narquoisement. Et qui donc? Giovanni sans doute? 11 est loin à présent!... La ménagerie est isolée. Les caravanes voisines sont désertes. Celles qui sont occupées renferment des gens qui dorment et que tes cris n'éveilleront pas. Crois-moi, ne résiste pas... Tes coups ne m'effraient pas plus que tes menaces!
Il n'avait pas achevé que Zézette ayant d'un revers de main ouvert la petite fenêtre, appelait de toute la force de ses poumons :
— Giovanni, à moi! à l'aide! au secours!
— Je dis qu'il ne viendra pas! gronda Tabary en renversant la table pour s'élancer sur la jeune fille.
La lampe tomba et s'éteignit.
Avant que la jeune fille eût le temps de se servir de son arme, elle se sentit enlevée dans les bras nerveux de Jean Tabary.
Il la déposa sur le lit, lui faisant un bâillon avec sa main, l'immobilisant sous le poids de son corps.. «
Maintenant, il ne sortait plus de sa bouche que des sons rauques, inarticulés, elle succombait... quand une vitre de la porte d'entrée vola en éclats et une voix retentit au dehors...
— Tiens bon, Zézette, me voici!
C'était Giovanni. Mais la porte fermée en dedans tenait bon.
Jean Tabary s'était è moitié redressé, incertain s'il devait lâcher sa proie ou s'élancer au-devant du nouveau venu.
11 allait s'arrêter à ce dernier parti, s'opposer à l'entrée du dompteur quand, la porte, ébranlée par des efforls répétés, céda enTm...
Giovanni était dans la place.
Jean abandonna alors la jeune fille; il se redressa complètement, les poings fermés, prêta la lutte.
Mais le dompteur le prévint. D'un bond, il sauta sur cette ombre dans laquelle son instinct lui lit reconnaître Tabary.
— Ah! brigand! tu me le paieras! hurla ce dernier. Mais déjà Giovanni avait saisi son adversaire, lui
serrant la gorge comme dans un étau. Les deux hommes s'enlacèrent, puis leurs pieds s'embarrassèrent dans la table renversée et ils roulèrent ensemble à terre.
On n'entendait plus que des sons étouffés, des injures à peine distinctes... Une masse vivante et indécise se tordait... sans qu'il fût possible de distinguer qui avait le dessous.
Alors Zézette sauta à terre... grâce à son exacte connaissance des lieux, elle put trouver une allumette et une minute après la scène s'éclaira.
Le dompteur avait vaincu. Il tenait sous son genou Tabary râlant.
— Avoue ton infamie! Repens-toi ou je te tue, misérable! Abuser d'une enfant !
— Laisse-le, Giovanni ! implora Zézette.
— Quand je serai sûr qu'il ne recommencera pas! Et de son poing fermé il martelait la face déjà tuméfiée de Tabary.
Enfin las de cette lutte désormais inégale, il obéit. Il aida son ennemi, aveuglé par le sang, à se relever.
— Pars! lui dit-il, remercie-moi de ne [tas t'avoir étranglé, comme tu le méritais!
Sans un mot, Jean sortit, mais dès qu'il fut dcbors ;
— Giovanni, cria-t-il, nous cous retrouverons !... Et quant à toi, Zézette, prends bien garde!
Il disparut en courant dans l'obscurité, tandis que la jeune fille tombait dans les bras de son sauveur.
— Merci! fit-elle tout bas... Ne me quitte plus!... Je t'aime !
XYI
L'attentat iuouï de Jean Tabary détermina la rupture définitive de Zézette avec son tuteur, sans toutefois que personne songeât à tirer jjarti d'une circonstance qui pourtant paraissait propice à satisfaire toutes les rancunes.
Si dune part Jean renonça à se venger ouvertement de la résistance de la jeune fille et de l'intervention quelque peu brutale de Giovanni, celle-ci de son côté ne pensa pas une minute à mettre ses menaces à exécution.
Bien que l'acte de Tabary, prévu par le Gode et sanctionné par le témoignage du dompteur, fût une arme dangereuse, elle ne s'en servit pas plus que de la connaissance du crime.
Le scandale qui fut résulté d'une double dénonciation eut amené peut-être la ruine de la ménagerie et, d'autre part, il eut fallu mêler le nom de François Ghausserouge à toute cette affaire.
C'était une extrémité à laquelle Zézette, quelque désir et quelque besoin qu'elle en eût, ne pouvait se résoudre, et qui répugnait à son caractère.
Gomme tous ceux de sa race et de sa profession, elle avait pour la police une instinctive horreur.
Il lui suffisait de continuer à inspirer à ses ennemis u;:r. crainte salutaire en les maintenant dans la persuasion qu'elle pouvait un jour user de ce moyen.
Maintenant que Tabary, par la brutalité de son attentat et son insigne maladresse, avait encore aggravé son cas, elle se sentait plus que jamais maîtresse de la situation.
La soène de la veille lui permettait désormais de dicter sa volonté, d'affirmer son autorité, de rompre avec son tuteur toute autre relation que celles que la bonne administration de la ménagerie rendait indispensable, cela lui suffisait.
Elle songea seulement à profiter de cette nouvelle victoire en se mettant pour l'avenir complètement à l'abri d'une nouvelle agression.
La protection de Giovanni lui parut insuffisante; son intervention constante lui sembla un danger pour le jeune homme.
Qui sait, maintenant que son amour n'était plus un secret pour Jean, si celui-ci, conseillé par sa mère, ne serait pas capable, la jalousie aidant, de profiter de son titre de tuteur pour causer des embarras à cet amoureux d'une fille de quinze ans?
Il fallait donc mettre le dompteur à l'abri de toute tentative de ce genre, et c'est alors qu'elle songea à avoir recours cette fois à la protection de Chariot.
Avec un pareil appoint, elle se sentait de force à lutter contre les Tabary.
Fatma, qui s'était mise, ainsi que son lutteur, si aimablement à sa disposition, fut la seule à qui elle fit la confidence de ce qui s'était passé.
Aucune indiscrétion n'était naturellement à craindre de la part de Jean, qui, dès son retour à la caravane
de sa mère, s'était mis au lit, faisant répandre par Louise le bruit d'une chute qui l'obligeait à quelques jours de repos.
Fatma ne montra pas le moindre étonnement en entendant le récit quelui-fit la jeune fille de la tentative de viol dont elle avait été victime.
— De la part de Tabary que je connais depuis des années, dit-elle, il faut s'attendre à tout, c'est crapule et compagnie!... Seulement dans cette atTaire-là, tu as le beau rôle, il faut le garder. Tu as raison de vouloir que ton amoureux ne se montre plus. Viens avec moi, nous allons trouver Chariot,* qui est à sa baraque... En route nous réfléchirons sur ce qu'il y a lieu de faire.
11 était deux heures de l'après-midi ; la ménagerie ne donnait qu'à quatre heures sa première représentation de jour; ils avaient le temps d'aviser.
— Je ne veux plus, dit Zézette, remettre jamais les pieds dans la caravane des Tabary. Ce matin, j'ai déjeuné avec Giovanni au restaurant. Mais tout à l'heure, quand je vais me trouver dans la ménagerie en face de Louise, qu'est-ce que tu me conseilles de faire? •
— Rien du tout. Attendre, agir comme si rien ne s'était passé. Ne souffle pas mot de ce qui t'est arrivé dans la nuit, mais exige tout ce que tu voudras. Ce que tu sais, ce qu'on t'a fait, te dégage complètement et ils doivent s'estimer heureux que tu ne profites pas de , cette circonstance pour te plaindre. Et au fait, pourquoi ne te plaindrais-tu pas?
— Parce que, dit Zézette, je ne veux avoir aucun rapport avec* la police. Cela m'entraînerait à dire des choses qui ne doivent pas sortir de ma bouche... Si jamais je juge utile, quand le moment sera venu, de me venger, je veux le faire seule et n'avoir recours à personne. J'ai mes raisons pour cela.
Et en parlant ainsi d'un ton très modéré, très calme,
les yeux de Zézette brillaient d'un éclat inaccoutumé.
On eût dit que maintenant qu'elle se sentait plus
C43 ZEZETTE
forte, mieux armée, partant plus sûre de réussir, elle mûrissait un plan, caressait un projet, que la pro^ tection dont elle allait être l'objet et le concours des circonstances allaient rendre réalisable.
Elle sourit, puis, sur un ton assez indéfinissable '.
— Je me souviens, ajouta-t-elle, que mon père m'a dit souvent : Zézette, chez ceux de notre race, les vrais ramonis, il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter, si l'on veut maintenir intactes sa dignité et son indépendance: œil pour œil, dent pour dent! Eh bien! on m'a fait souffrir, on a fait souffrir mon père, j'acquitterai cette vieille dette, je rendrai au centuple tout ce qu'on m'a fait... Je vengerai du même coup et mon père et ma mère, que Louise Tabary a tuée, et moi-même... Et cela toute seule, avec vous deux et Giovanni, si vous voulez m'aidcr... quand le moment sera venu...
— Mais pour le moment? interrogea Falma. Que veux-tu de nous?
— En attendant que l'heure ait sonné, je veux être à l'abri d'une scène semblable à celle d'hier... simplement.
— Zézette, ce n'est pas gentil... Pourquoi nous faistu mystère, à nous, tes amis, sur qui tu comptes, de tes projets d'avenir?,.. Nous pourrions peut-être dès à présent t'aider plus utilement.
— Non! Non! riposta Zézette, plus tard... plus tard, je t'en prie!
Et elle ajouta en riant :
— Je ne me suis confiée jusqu'à ce jour qu'à mon lion Néron, qui me comprend, lui... et qui m'approuve... Je n'ai rien dit à personne, pas même à Giovanni... Mais, tu verras, tu verras!
En ce moment les deux femmes arrivaient à la baraque de Bertrand (de Marseille), chez qui était engagé Chariot.
Le jeune lutteur, bien cambré dans son maillot, était en parade, car le patron des Arènes donnait sans dis-
continuer, toutes les demi-heures, des représentations pendant l'après-midi entière.
Déjà la foule nombreuse des curieux venus à la fête entouraient l'estrade, le bonisseur avait embouché son porte-voix et conviait les amateurs de belles luttes à entrer « afin d'admirer la force et l'adresse des plus redoutables champions français, tous engagés par M. Bertrand, si soucieux de conserver à son établissement unique au monde, son ^renom et sa clientèle ».
— Crois-tu qu'il est beau! dit Falma en s'arrétant subitement et en désignant à son amie le torse musculeux de Chariot. Il ne nous a pas aperçues. Nous allons entrer par derrière sans qu'il le sache et nous le verrons lutter.
— Si tu veux! dit Zézette, auquel plaisaient tous les genres d'exercices qui demandent du courage ou de la force.
Elles assistèrent à la représentation, cachées dans le coin le plus sombre de la baraque.
Après l'enlèvement des haltères par un colosse appelé le Terrible Toulousain, qui jongla également avec des poids de cinquante kilogrammes, on aborda la partie la plus intéressante de la représentation.
Chariot fut un des vainqueurs.
Fatma, les yeux béants d'admiration, serrait le bras de sa compagne à chaque coup que portait son amant, à chacune de ses parades savantes.
. — Tu sais, dit-elle tout bas, il lutte avec un comtois, un lutteur payé pour cela, qui figure l'amateur, mais je crois qu'il nous a vues et c'est pour de bon qu'il se tirait la bourre... Hein! est-il beau? Crois-tu qu'avec un gars comme cela tu pourras être tranquille?
Aprèsja représentation, Fatma tomba dans les bras de son amant.
— Tu sais, je suis bien souvent méchante avec toi... Mais chaque fois que je te vois travailler, ça me fait la mèoie émotion et le même plaisir. J'oublie tout!...
Dans ces moments-là, tu pourrais me demander ce que tu voudrais.
Chariot sourit d'un air un peu fat et embrassa sa maîtresse.
— Tout ça, prononça-t-il, au fond c'est de la blague, si tu me voyais me battre sérieusement, ça serait bien autre chose!
— Eh bien! y a peut-être Zézette qui a de l'ouvrage à te donner.
— Ah! tout ce qu'elle voudra, dit Chariot galamment, du moment que ça vous fait plaisir à toutes deux.
Le lutteur était un garçon d'intelligence très fermée, d'esprit un peu lourd. Très fier de ses bicepS;, il était dévoué à l'excès et s'il était heureux de mettre sa vigueur au service des faibles et des « dames », comme il disait, c'était autant par orgueil que par bonté d'âme.
Pour Fatma, qui avait sur lui une influence énorme, il se fut lancé sans une objection dans les aventures les plus périlleuses, sans se soucier le moins du monde, ni même se douter du danger.
Il était honnête, mais d'une honnêteté à lui, qui l'empêchait de concevoir et par conséquent d'accomplir une mauvaise action, mais son inconscience lui eût fait commettre une infamie, sans du reste qu'il s'en doutât, simple instrument dans la main de sa maîtresse.
— Attendez un peu, dit-il aux deux femmes, qu'on ait distribué le « rouleau ». Après ça, je suis à vous.
On appelle ainsi sur le Voyage, le montant des quêtes invariablement faites dans les baraques, après chaque exercice.
Ce rouleau appartient toujours dans tous les établissements au patron. Chez les lutteurs seulement, elle est partagée également entre les pensionnaires de la maison.
Quelques instants après, tous les trois étaient atta-
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blés dans un petit bar établi sur l'esplanade, non loin des Arènes, et Fatma exposait la situation. -Elle raconta l'attentat dont Zézette avait failli être Victime.
— C'est un rude salaud, que votre Tabary! dit Chariot, Giovanni ne pouvait donc pas le crever tout à fait?
— Oh ! il a eu son compte et pour l'instant, il ne songe pas à rebilïer, mais s'il y avait lieu de lui administrer dans l'avenir une correction sérieuse et digne de ses mérites, comme il e&t plus sage de ne pas-laisser Giovanni se compromettre davantage, puisqu'il est l'amant de Zézette, j'ai dit à notre amie qu'elle pouvait compter sur toi.
— Jeté crois! dit Chariot, j'aurai vrainient du plaisir à lui tarauder les côtes à cet animal-là, surtout après ce que sa mère a fait à Fatma... une bonne femme qui profite de sa situation pour nous exploiter !
Alors Zézette prenant la main du lutteur:
— Je vous remercie, mon vieux Chariot, c'est gentil ce que vous faites pour moi... Mais, ajouta-t-elle en le regardant dans les deux yeux, s il fallait m'aider dans une occasion où il pourrait y avoir du danger pour nous deux... est-ce que je pourrais compter?.,.
— Pardi!... alors ce serait bien plus drôle! dit le géant.
— Voilà une cachottèire qui ne veut pas nous dire ce qu'elle a envie de faire... Pas vrai qu'elle a tort? dit Fatma.
— Si c'est pas le moment... elle a peut-être raison. Dès l'instant que je lui dis que je l'aiderai quand le moment sera venu...
Sur le champ, on prit les dispositions les plus urgentes.
Il fut entendu que Chariot passerait désormais à la ménagerie toutes les heures que lui laisserait son service. Zézette se faisait forte de contraindre les Tabary à accepter ce contrôle.
Puis, comme il n'était pas prudent à la jeune fille de
:io
continuer à habiter seule dans une caravane isolée, où elle restait en butte à de pareilles tentatives; que, d'autre part, cette caravane était trop étroite pour donner asile à trois personnes, il fut entendu que la fille de Ghausserouge irait demeurer rue Gler, dans le petit hôtel meublé où Chariot avait élu domicile.
C'est là que chaque soir, Fatma, s'échappant de la tente où elle était censée passer ses nuits, allait retrouver son amant.
Dans une chambre voisine du couple, Zézette n'aurait a'bsolument rien à craindre. De là, comme disait Chariot, et en prenant ses précautions, on pouvait voir venir.
Les deux femmes furent de retour à la ménagerie juste au moment où les garçons de piste préparaient la parade et donnaient à l'intérieur le dernier « coup de fion ».
Fatma courut à son entresort et Zézette rentra dans sa caravane pour s'habiller et se préparer à paraître.
Elle y était depuis quelques minutes quand Louise Tabary y pénétra à son tour, après avoir frappé un léger coup à la porte.
Jamais elle n'avait eu mine plus pateline et plus cauteleuse.
— Eh bien! ma chère enfant, que se passe-t-ildonc? Tu n'es pas venue déjeuner ce matin... Tu n'es pas malade?
La jeune fille regarda la vieille femme bien en face, stupéfaite, après ce qui s'était passé d'une audace semblable.
— Non!... répliqua-t-elle. Je ne suis pas malade, mais ce n'est pas la fauté de votre fils... Après la scène de cette nuit, vous ne voudriez pas que je remette jamais les pieds chez vous?
— Oui... je sais. Jean est au lit bien plus malade à la pensée du mal qu'il t'a fait que des contusions qu'il a reçues. Il t'aime tant qu'il avait perdu la tête, et c'est lui qui m'envoie pour te demander d'oublier.
— Madame Tabary, riposta Zézette nettement, si vous voulez bien, nous ne parlerons plus de rien. Mon âge m'empêche et m'empêchera longtemps encore de faire valoir mes droits, mais la connaissance du passé, l'attentat d'hier, m'ont valu l'indépendance. Je ne veux pas l'aliéner. Il y a maiutenant un abime entre nous. Je ne le franchirai pas. Du reste, j'ai pris mes dispositions. Je saurai résister même par la force.
— Alors, dit Louise très pâle, c'est la guerre que tu nous déclares décidément? Tu ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre nous que nos intérêts?
— Parfaitement.
— Eh bien ! à mon tour, je te préviens que cette solution ne me convient pas... Nous avons jusqu'ici été trop faibles... En somme, tu n'es qu'une enfant. Nous t'avons jusqu'à ce jour laissé suivre ton caprice et ta fantaisie. C'est assez! Tu es notre pupille, nous avons des droits sur toi. Nous les exercerons. Je te préviens qu'à partir d'aujourd'hui nous exigeons que tu reprennes la vie d'autrefois. Si tu refuses, nous saurons t'y contraindre... Au besoin, si tu continues à faire la mauvaise tête, nous réunirons le conseil de famille qui avisera pour les mesures à prendre...
— Eh bien! je parlerai!...
— Tu parleras! A ta volonté! Nous acceptons la lutte... Il est probable qu'on accordera plus de crédit à la parole de mon fils et à la mienne qu'aux accusations dénuées de preuves que tu pourras fournir et que c'est toi qui supporteras les conséquences de ta mauvaise action... La mémoire de ton père en souffrira et, d'autre part, si nous sortons vainqueurs, je te préviens que tu peux fattendre à tout... Nous verrons qui cédera le premier... Est-ce ton dernier mot?...
Zézette hésita une minute. Une rougeur subite colora ses joues.
Voilà que subitement et au moment où elle s'y attendait le moins, ses adversaires se révoltaient. Voici que furieux d'avoir été vaincus une .première fois, ils
se décidaient à jouer leur dernière carte, le tout pour le tout!
A quel parti s'arrêter?
Son plan échouait puisqu'elle était désarmée, puisque la menace d'une dénonciation ne les effrayait plus- Elle pesamentalement les conséquences de la décision suprême qu'elle allait prendre.
Sans doute le résultat de cette réflexion rapide la satisfit; elle estima que même livrée à elle-même, puisqu'elle avait depuis longtemps renoncé à mettre la justice en mouvement, et aidée par ses complices, elle était de taille à gagner cette dernière partie, car un sourire éclaira sa physionomie.
— Oui, dit-elle enfin, c'est mon dernier mot.
— Eh bien! au revoir, ma fille, nous allons rire! fit la Tabary en prenant congé et cessant désormais de dissimuler.
Elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane et courut rejoindre son fils.
— Tu sais, dit-elle à Jean, la môme est à la rebiffe! Ah!"ma foi, ça m'a tellement exaspérée que je lui ai lâché son paquet... Je l'ai mise en demeure de nous dénoncer si bon lui semble, mais je lui ai signifié qu'elle ait désormais à nous obéir comme par le passé.
— Tu as fait cela! dit Jean en se soulevant vivement sur un coude, alors nous sommes fichus!
— Dors tranquille," mon fiUot! La mère Tabary ji'est pas de la rosée de ce matin, elle en a bien vu d'autres. Demain nous serons les maîtres, car demain, comme je te l'ai promis, nous serons débarrassés de l'autre, de celui qui nous gêne, du beau dompteur, du défenseur des orphelins... Quant à la -j«tite, je sais d'avance qu'elle ne parlera pas !
— Mais si pourtant elle allait?..
— Je te dis de dormir tranquille... Laisse-moi faire, tu es malade, ne t'occupe de rien...
• — Mère, je veux me lever... Je n'ai plus rien et je puis t'être titile...
— Il faut que tu ne prennes part à rien... au contraire. Demain soir tu pourras sortir... Laisse-moi faire jusque-là.
Quant à Zézette, l'entretien qu'elle avait eu avec Louise Tabary la laissa fort troublée.
Elle avait encore quelques minutes avant la repré- .sentatio"n, elle courut prévenir Fatma de ce qui venait de se passer.
Évidemment, un danger inconnu la menaçait; elle pouvait à présent s'altendre à tout; il fallait qu'elle se sentit de suite vigoureusement appuyée.
— Fais vite venir Chariot... Je prévois qu'il y aura du grabuge... Tout sera fini d'une façon ou de l'autre d'ici à quarante-huit heures, mais je ne veux pas être prise au dépourvu. Qu'il s'arrange pour être libre, je lui revaudrai cela...
— Que devra-t-il faire?
— Rien pour l'instant. M'obéir ensuite! Mais qu'il soit là!
— C'est bon ! tu peux y compter, puisque nous te l'avons promis !
Zézette était à présent une toute autre femme.
Très bonne et très dévouée en temps ordinaire, toute la sauvagerie, la rancune féroce des gens de sa race se réveillaient en elle, maintenant qu'on la poussait à bout.
Le même sentiment qui avait décidé Chausserouge, cet être si faible, si indécis, à frapper Vermieux, la décidait à présent à agir. Elle était résolue à ne reculer devant aucune extrémité.
— C'est bon! C'est bon! On va voir! murmuraitelle tout bas, comment se venge une ramoni!
Elle voulait sortir à tout prix victorieuse de la lutte qu'elle avait acceptée. Il lui fallait tous les atouts; elle préparait son jeu .
En descendant dans la ménagerie, elle s'arrêta devant la cage de Néron.
Le lion vint en reniflant coller son nez devant les
barreaux. Elle passa sa petite main et flatta l'animal.
— Tu es avec moi, dis, mon vieux Néron? Tu ne m'abandonneras pas?
Et le fauve, relevant la tête, chercha à lécher le poignet de son amie, comme s'il voulait répondre à son afîectueuse parole.
Lorsque la salle fut faite, que le bonisseur eut annoncé le commencement de la représentation, Zézette, redevenue calme, fit son entrée.
Après les exercices de Giovanni, elle manœuvra ses bêtes avec la même aisance qu'à l'ordinaire.
Le dernier numéro, c'est-à-dire son entrée dans la cage de Néron, remporta un énorme succès.
Elle mit une sorte de coquetterie à obtenir de la docilité de l'animal des résultats qu'elle n'avait jamais obtenus jusque-là. Le fauve, sous le fouet de sa dompteuse, devenait câlin.
Elle le fit sauter, se coucha sur lui, introduisit sa tête bouclée dans sa gueule.
Néron exécutait comme un simple caniche les exercices les plus variés sans la moindre résistance.
Elle sortit de là au milieu des applaudissements, encore plus calme qu'auparavant.
Au premier rang des spectateurs. Chariot le lult^nu*, qu'un avis de Fatma avait fait accourir, se faisait remarquer par son enthousiasme.
Quand la foule se fut écoulée, il resta seul dans la ménagerie et vint complimenter Zézette.
— Je me suis arrangé pour être libre, dit-il bas à l'oreille de la jeune fille. Je suis à votre disposition. Que faut- il faire?
— Dire comme moi et me faire respecter même par la force.
A ce moment, Louise ïabary s'approcha.
— Zézette, dit-elle d'un ton plein d'autorité, ce soir tu viendras dîner. Jean, du reste, pourra se lever. Je te préviens en outre que tu coucheras à l'avenir dans notre caravane, comme par le passé. Il ne convient
pas qu'une jeune fille de ton âge aille loger loin de ses parents, seule dans un hôtel meublé.
— D'abord, madame, dit Zézette, vous n'êtes point mes parents, ni votre fils, ni vous. Je vous ai dit ce matin que je ne remettrais jamais les pieds chez vous. Donc, n'insistez pas! Je dînerai et je coucherai où bon me semblera.
— Tu viendras, dit Louise furieuse. Tu nous dois obéissance!
— Pardon! dit Zézette en reculant d'un pas, je refuse!
— Tu refuses?
— Oui, ce soir, demain et les jours suivants, je resterai sous la protection de M. Chariot, qui répond de moi. Donc, soyez tranquille, il ne m'arrivera rien de fâcheux.
— Chariot n'a rien à voir là-dedans. Tu es ma pupille.
— Eh bien! je m'émancipe, voilà tout!
— Madame, dit Chariot, en avançant sur un signe de la jeune dompteuse, mamz"elle Zézette s'est remise à moi pour la protéger. Je m'en suis chargé. Le premier qui essaiera de lui manquer de respect... aura affaire à Bibi. J'ai promis, je tiens ma promesse.
— Alors, dit Louise, pâle de colère, ce n'est plus Giovanni, tu donnes dans les lutteurs, maintenant, et tu choisis justement monsieur, Tamant de Fatma, je crois! Je vais la prévenir, nous verrons comment elle acceptera cela...
— Oh! d'autant plus facilement que c'est elle-même qui a prié Chariot de me prêter son aide et il n'a rien à lui refuser, dit Zézette. Ainsi!...
— C'est bon! cria Louise, je ne veux pas maintenant de scandale inutile, mais nous verrons comment tout cela finira.
Elle courut au contrôle où Giovanni, en l'absence de Jean, comptait la recette. Elle se fit rapidement rendre des comptes et revint à sa caravane.
35G ZEZETTE
Une heure plus tard, et comme Chariot attendait sa maîtresse, en compagnie de Zézette, dans le restaurant où ils avaient l'habitude de prendre leur repas, ils virent arriver Fatma rouge de colère.
— Ah ça ! Voyons, m'expliquerez-vous, demandât-elle, ce qui s'est passé? La mèreTabary est venue au moment où j'étais sur l'estrade... Entre deux séances, elle s'est mise à m'agoniser de sottises... Je ne sais pas tout ce qu'elle ne m'a pas raconté... Elle m'a traitée comme la dernière des dernières... Nous nous sommes engueulées ferme et ma foi, j'ai fini par lui ficher mon compte! Me voilà libre maintenant! Demain, j'irai trouver Boyau-Rouge... Je lui vendrai les trucs de la vieille et, puisqu'elle fait la méchante, nous allons la flanquer en bas, elle et son entresort.
On mit rapidement Fatma au courant de la scène qui venait de se passer,
— Eh bien! tant mieux! cria-t-elle, ce sera plus vite fini!...- Ça chaufïe... nous allons rire...
On était au dessert quand Giovanni, qui avait été retenu jusque-là par les occupations multiples qui lui incombaient depuis l'indisposition de Jean, vint retrouver ses amis.
— Je ne sais pas, dit-il à son tour, ce qu'a la mère Louise, aujourd'hui. Je la connais, je suis sûr qu'elle manigance un tour de sa façon... Ouvrons l'œil!
Zézette prêtait, sans y prendre part, une oreille distraite à cette conversation.
Enfin, et comme si elle sortait d'une rêverie qui l'avait transportée à mille lieues de ses complic'es :
— Aujourd'hui, l'heure est venue de tout vous dire... Je vais vous révéler mon secret...
Et d'une voix haletante, pleine d'émotion, elle raconta tout, les intrigues des Tabary au lendemain de la mort de son grand-père, l'histoire de sa mère, morte à petit feu, minée autant par le chagrin que par la maladie, l'influence néfaste de Tabary sur Ghaus-
serouge, l'assassinat de Yermieux, auquel elle avait assisté, la mort de son père, les scènes qui avaient suivi la fin du dompteur, et elle conclut :
— J'ai eu beau les menacer de tout dire. Je ne m'en sens pas le courage, et d'ailleurs, je manque de preuves. Ils l'ont deviné et veulent passer outre. A tout prix, les ïabary veulent me faire disparaître pour rester les seuls maîtres de la ménagerie. Demain, j'aurai gagné... à moins que ce ne soit eux! Si nous restons victorieux, je veux que nous ne le devions qu'à nousmêmes, sans l'assistance d'aucune police et j'ai pris une résolution terrible...
Elle se tut.
Zézette avait parlé d'un ton si solennel que tous les assistants sentirent que la décision de la jeune fille était irrévocable.
— Laquelle? demanda enfin Fatma.
— Celle de me débarrasser de Jean Tabary, répliqua tranquillement la fille de Chausserouge. Je vous ai raconté tout à l'heure comment il avait été le mauvais génie de ma famille... Aujourd'hui il est encore mon ennemi.... A bref délai, je serai sa victime, si je ne me révolte pas... Le moment est donc venu... Il faut que Jean Tabary ou moi disparaissions... Hier, nous nous sommes lancé un dernier défi, la mère Louise et moi... Il faut que demain tout soit fini... Après-demain, il sera peut-être trop tard!
— Mais, interrompit Fatma, tu parles absolument de te débarrasser d'un homme comme de la chose la plus naturelle du monde... Et la police?...
— Il ne tiendrait qu'à moi de la mettre en mouvement... Mais je vous ai déjà dit que je voulais agir par moi-même... Il ne s'agit que de savoir choisir son moyen pour qu'elle n'ait rien à dire...
^ Il y a l'exemple de Yermieux, dit Giovanni, comme tu nous l'a raconté tout à l'heure. Je ne pense pos que ce soit ce moyen que tu as choisi. Ça réussit une fois, mais rarement deux fois...
— Il y a Néron, simplement... ditZézctte, mon Néron, qui m'obéit comme un chien docile et dont la férocité est connue de tout le personnel de la ménagerie...
— C'est vrai que Néron ne ferait qu'une bouchée de Jean Tabary, dit Fatma, mais comment arriver à?..
— Je n'hésite qu'en ce qui concerne le moyen d'exécution... Tabary, pour son inoffensif numéro, entre dans certaines cages... Une erreur du garçon de piste peut faire pénétrer dans la cage centrale l'animal furieux au lieu de Loustic ou de la Grandeur, mais ça ne pourrait se faire qu'en pleine séance, on public, au cours des représentations... Et ce moyen-là est dangereux... Il en est un autre: Ouvrir la porte de la cage et y jeter, la tète première, Tabary. Avec l'aide d'un gars comme Chariot, ça serait facile, mais Chariot voudra-t-il se compromettre à ce point?... conclut Zézette en regardant fixement le lutteur.
Chariot ne broncha pas Devant cette interrogation muette de la jeune fille, il haussa légèrement les épaules.
— Puisque je t'ai dit que j'étais décidé à tout... S'il le faut, je te le jure, j'empoignerai ton Tabary par la peau du cou et je me charge de te l'enfourner comme un simple pain de quatre livres.
— Nous n'en arriverons là que si nous ne pouvons faire autrement, dit Zézette, qui parlait de cette résolution extrême de la façon la plus naturelle du monde. Je ne voudrais pas compromettre pour rien l'ami Chariot.
— Alors, que décides-tu?
— Je ne sais pas, mais je voudrais que vous me disiez franchement si vous m'approuvez?
— Absolument! dit Fafma. Dent pour dent, œil pour œil.
— Donc, nous attendrons les événements. La journée de demain sera une journée mémorable, d'où dépendra notre avenir à tous. NouS laisserons les Tabary nous
attaquer... II suffit seulement que je sache aujourd'hui que j'ai sous la main des amis déterminés à agir, et à en venir aux dernières extrémités si la façon dont on nous traitera nous y force. Donc, ne vous éloignez pas... Ce soir, après la dernière représentation, arrangez-vous pour passer la nuit, pas trop loin de moi, afin d'être prêts à toute éventualité, et, ensuite, à la garde de Dieu !
Elle rentra la première dans sa caravane. Les conjurés restés seuls demeurèrent confondus d'un tel calme, d'un courage pareil chez une enfant, en somme.
Us admiraient qu'elle eût pu, jusqu'à ce jour, porter le poids d'un pareil secret et résister si vaillamment aux entreprises de ses ennemis.
A-ussi, trouvaient-ils tout naturel qu'elle songeât à riposter, à préparer une vengeance digne des tourments qu'on lui avait infligés.
A ces gens d'esprit droit, mais peu cultivé, la peine du talion semblait une punition juste, méritée, et puisque la justice avait été impuissante jusqu'à ce jour à protéger l'innocence persécutée et à punir le mal, il paraissait équitable de choisir une revanche digne du forfait.
— En voilà une petite, dit Fatma, qui a de la tête! Tu l'épouseras, Giovanni, etavec elle, quand vous serez tous deux redevenus les maîtres de la ménagerie, qui n'aurait jamais dû cesser de vous appartenir, où les Tabary n'auraient jamais dû mettre les pieds, vous ferez de l'or! Vous deviendrez riches, je vous le dis!
— Dieu veuille que tu ne te trompes pas, dit en souriant le dompteur, mais la lutte sera-t-elle égale, avec ces gens qui ont l'habitude du crime, qui ont pour eux l'âge, presque le droit, puisqu'on somme, ils sont les tuteurs?
— Mais puisque Chariot se charge de tout! riposta Fatma. N'est-ce pas, Chariot?
— Pour sûr! dit le lutteur, je les déteste, -ces canailles-là, comme si c'était à moi qu'ils aient fait du tort! Et je n'hésiterai pas une minute, quand je' devrais y perdre mon nom !
Jusqu'à l'heure des représentations de la soirée, les conjurés restèrent ensemble, faisant leurs projets d'avenir.
Enfin, quand vers onze heures du soir, longtemps après le départ de Giovanni, le lutteur et sa maîtresse durent enfin se retirer, ils se rendirent sans bruit, évitant de se faire remarquer, vers la caravane déserte, voisine de celle de Zézette, où ils avaient décidé de passer cette nuit suprême.
Giovanni y couchait encore, mais on avait étendu un matelas à terre, sur lequel devaient reposer les deux amants.
Ils approchaient de cette caravane, lorsque dans l'obscurité de la nuit, ils aperçurent une ombre ({ui les précédait et se dirigeait vers la voiture.
Fatma serra le bras de son amant.
— Louise Tabary! dit-elle tout bas, que diable vat-elle faire par là?
Tous les deux, très intrigués de cette découverte, voulant en avoir le cœur net, se dissimulèrent dans l'angle formé par deux baraques accolées l'une à l'autre.
Louise s'arrêta devant la caravane, jeta autour d'elle un coup d'œil, puis elle ouvrit la porte de la roulotte et entra.
Chariot s'avança alors doucement, monta sur une roue et jeta un coup d'œil à l'intérieur par la petite fenêtre.
Louise Tabary avait allumé une bougie ; elle s'était arrêtée devant le porte-manteau qui supportait les vêtements ordinaires de Giovanni.
Le lutteur ne put exactement se rendre compte de ce que faisait la vieille femme, qui presqu'aussitùt souffla la lumière et ressortit, non sans s'être assurée en pro-
menant de nouveau autour d'elle un regard investigateur qu'elle n'avait pas été épiée, mais il se réserva d'avertir le dompteur de cette démarche insolite que rien n'expliquait.
La caravane appartenait à Chausserouge, mais Louise Tabary n'avait rien à y faire et sa présence à une pareille heure ne présageait pas un but honnête.
En effet, après la représentation. Chariot raconta ce qu'il avait vu à Giovanni, mais personne ne put trouver le mot de l'énigme.
— Elle aura voulu savoir, dit le dompteur, si j'avais déménagé et si son fils pouvait recommencer sans danger sa tentative récente. Elle aura été fixée, puisqu'il lui aura été possible de s'apercevoir que, non seulement je ne me disposais pas à céder la place, mais encore que tout était préparé pour vous recevoir. Donc nous serons tranquilles cette nuit... Attendons la suite !
En effet, Zézette put, toute cette nuit, reposer en paix.
Jean Tabary, absent depuis deux jours, ne se montra pas.
Le lendemain, à onze heures, Giovanni allait chercher la jeune fille pour la conduire à leur restaurant habituel quand il fut accosté par un personnage qu'escortaient deux hommes à mine suspecte.
— Vous êtes le dompteur Giovanni? dit l'inconnu.
— Oui, monsieur.
— Veuillez alors me conduire à votre caravane. Je suis commissaire de police du quartier des Invalides et vous êtes accusé d'avoir volé à la femme Tabary une somme de 550 francs.
— Mais, monsieur!... protesta le dompteur.
— Vous vous expliquerez plus tard, dit le magistrat, je ne demande pas mieux que de vous trouver innocent.
Une minutieuse perquisition n'amena aucun résultat,
quand tout à coup, dans l'une des poches intérieures d'un veston du dompteur, un inspecteur découvrit une petite liasse qu'il ouvrit...
Elle contenait cinq cent cinquante francs en cinq billets de cent francs et un billet de cinquante, exactement la somme réclamée par Louise Tabary.
Giovanni était atterré. Gomment cet argent se trouvait-il dans sa poche?
Il y eut un moment de silence que rompit le premier le commissaire.
— Monsieur, dit-il, vous êtes arrêté. Je vous prie de me suivre à mon bureau, où vous allez être interrogé régulièrement.
— Mais, monsieur le commissaire, interrompit le malheureux, je vous assure, je vous jure...
— Yous vous expliquerez tout à l'heure, repartit le magistrat d'un ton glacial.
— Monsieur le commissaire, dit alors Zézette, je vous affirme sur l'honneur que Giovanni est innocent ! . . . Je suis la fille du dompteur Ghausserouge, aussi intéressée par conséquent que M"" Tabary à ce que ces cinq cents francs que l'on prétend avoir été volés se retrouvent et je sais... je suis sûre que Giovanni est l'objet d'une machination infâme... qu'il est innocent !...
— Nous verrons! dit le magistrat.
Il fit un signe et sortit, suivi des inspecteurs qui entraînèrent Giovanni.
Zézette demeura seule, désespérée.
C'était donc là le commencement de cette vengeance dont l'avait menacée Louise Tabary! Et maintenant à quelles représailles n'allait-elle pas se livrer?
Aujourd'hui, c'était le tour de Giovanni. Demain, ce serait le sien!
Et une haine sauvage mordait l'enfant au cœur, une haine qu'elle eût voulu assouvir de suite!
Giovanni arrêté!... Ce garçon si doux, si bon, si incapable d'une mauvaise action!
Et se trouver dans l'impossibilité de le secourir, de l'arracher des griffes de cette police détestée !
Courir à son tour derrière le jeune homme, au commissariat, révéler ce qu'elle savait, à quoi bon!
On ne la croirait pas... On la croirait encore moins maintenant qu'on pourrait penser qu'elle agissait dans un but de vengeance, uniquement pour sauver son amant!
Car enfin, quelle autre preuve possédait-elle que son témoignage, ce témoignage que l'arrestation de Giovanni rendait désormais suspect.
Ah ! certes, il fallait agir, agir promptement et sûrement.
La vieille femme s'était promis une revanche... elle la prenait ou du moins commençait à la prendre.
Non, elle, Zézette, ne donnerait pas à sa mortelle ennemie, une pareille satisfaction!
Ce qui importait à présent, c'était de chercher un moyen de prouver l'innocence de Giovanni et l'indignité de la conduite des Tabary.
C'était de trouver une occasion de vengeance.
Et soudain revint à son esprit, le projet qu'elle avait formé tout bas et qu'elle caressait depuis si longtemps.
Ah! certes, il était grand temps de le mettre à exécution... mais comment?
Elle en voulait bien plus à Jean, la cause première de tous ses maux, qu'à Louise, mais Jean, retenu à la chambre, n'avait pas paru depuis deux jours.
N'importe! il fallait agir! Peut-être un hasard heureux la favoriserait-il !
Et elle descendit à la ménagerie.
L'établissement était désert. Les bêtes assoupies reposaient, étendues dans leurs cages. Mélancoliquement, le cerveau rempli de pensées, de projets contradictoires, elle marcha lentement dans la petite allée qui longe les barreaux.
En passant, elle appelait par son nom, chacun des
pensionnaires, et flattant, quand ils étaient à proximité de sa main, ceux que leur bon caractère désignait à sa caresse.
Une inspiration ne iui viendrait donc pas... un moyen de se venger elde faire une éclatante justice!...
Et c'était sur ces animaux qui avaient inconsciemment servi à accomplir la plus terrible des besognes qu'elle comptait pour triompher !
Quand elle fut en face de son grand ami, du héros de tant de drames, de Néron, elle s'accouda à la balustrade et demeura rêveuse...
De nouveau son projet, ce projet qui la hantait, lui revint en tête...
Le lion, à la vue de la jeune fille, s'était levé ; il se battait les flancs avec sa queue, reniflait aux barreaux et grattait le plancher avec ses ongles...
L'œil de Zézette s'illumina...
Pauvre Néron ! C'était sur lui qu'elle avait compté surtout...
Mais aucune occasion ne se présentait...
Plus elle regardait le lion, plus l'idée fixe qui l'obsédait s'implantait dans sa cervelle...
Et à ce moment où, toute à sa haine, elle était prête à tous les héroïsmes, il ne lui sembla plus aussi impraticable.
Elle s'étonna de n'en avoir pas plus tôt tenté l'exécution.
C'était si simple!
Profiter d'une occasion où Jean Tabary seul avec elle dans la ménagerie viendrait à proximité de la cage, faire un signe à Chariot resté aux aguets, ouvrir la cage pendant que le lutteur, saisissant son ennemi par la ceinture, l'enfournerait par l'étroite ouverture jusque sous les pattes du fauve !
Pourquoi avait-elle reculé?
Ah! oui, elle se souvenait... Elle avait craint de compromettre Chariot, malgré sa bonne volonté.
Pourtant, il n'y avait rien à craindre...
On avait tué Yermieux et nul doute n'avait germé dans l'esprit des gens de police.
Cette fois encore, sans témoins, ils attribueraient la mort de Tabary à un accident fréquent dans les ménageries.
Décidément, elle avait été faible et elle subissait aujourd'hui la peine de son défaut d'énergie.
Du coup elle eût été vengée; Giovanni n'eût pas été arrêté et, son crime eût-il été découvert, sa situation n'eût certainement pas été pire.
Quel avenir lui était réservé pendant les quatre années qui la séparaient encore de sa majorité, vis-àvis de ses bourreaux, qui avaient pour eux la force et la ruse?
Elle en était là de ses désolantes réflexions et elle s'oubliait à caresser Néron, quand soudain la crinière de l'animal se hérissa et il se dressa debout contre les barreaux, faisant entendre un sourd rugissement.
Elle se retourna.
Jean Tabary, la face encore meurtrie, venait d'entrer dans la ménagerie.
Il avança, l'air goguenard, les lèvres plissées par un sourire mauvais.
— Bonjour, Zézette !... Ehbienîtu te consoles avec Néron d'avoir perdu ton amoureux.
L'enfant ne répondit pas.
Elle se retourna et resta adossée à la cage.
— Un joli choix que tu avais fait là! Un voleur! Encore heureux que ma mère s'est aperçue à temps de son manège... Et ce n'était probablement pas son coup d'essai !
— Tais-toi ! fit la jeune fille. Tais-toi ! ça vaudra mieux! Mieux que personne, tu sais que tu mens!... Ne crains rien ! ça ne te portera pas bonheur !
— Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? Je suis le maître ici... Il a porté la main sur moi... Il est puni !
— Le dernier mot n'est pas dit... prononça Zézette, je suis là encore, moi... et tu ne me feras pas arrêter!...
— Non, mais je te prendrai... j'ai juré que tu serais à moi, Zézette... je ne reculerai devant rien... je t'en préviens ! Je t'avais prévenue, tu vois que je tiens ma promesse...
— II me reste d'autres défenseurs... et ceux-là peut-être auront raison de toi !
— Qui cela?... Fatma... et Chariot, deux brutes!
— Il y a aussi Néron, dit Zézette, en montrant du doigt le lion qui, la gueule sanglante, ne cessait de gronder en regardant Jean Tabary.
— Si celui-là me gêne trop, répliqua le jeune homme, je ne regarde pas à un lion de plus ou de moins... Une balle un jour qu'il ne sera pas sage ou une boulette dans sa viande, j'en aurai vite raison.
— Pas tant que je serai là ! cria Zézette. Néron est à moi. . . et si après m'avoir enlevé Giovanni, tu tentais de toucher à celui-là, qui m'appartient, alors, je ne sais pas ce que je ferai, mais je te le jure, je trouverai un moyen de te faire payer toutes tes saletés en une fois!...
— Oh ! pas de gros mots, ma petite ! riposta Tabary en s'avançant. Je ne sais même pas pourquoi je discute avec toi. Je n'aime pas qu'on me résiste... Maintenant ou plus tard tu seras à moi et je saurai déjouer toutes tes finasseries ! Ah ! pauvre gamine ! tu ferais bien mieux de m'écouter... au lieu de te mettre en travers... Tu y gagnerais davantage...
Et tout en parlant, il s'avançait, l'œil allumé...
Il regarda autour de lui et comme s'il eut été aiguillonné par un désir subit, il ouvrit les bras et chercha à saisir la jeune fille.
Mais elle s'était cramponnée aux barreaux de la cage.
Trois pas seulementla séparaientencore de l'homme.
— N'avance pas davantage, sinon...
— Sinon?... interrogea Tabary en gouaillant, sinon quoi?
— Sinon... aussi vrai que nous sommes seuls ici, je te plante cette fourche dans le ventre...
Elle venait d'apercevoir la fourche de fer qui servait aux entrées de cage, elle l'avait saisie et la tendait à son agresseur.
— Tu me fais rire, tiens ! dit Jean.
Par un mouvement rapide, il saisit les dents de la fourche avec ses deux mains et parvenant à l'arracher de celles de la jeune fille :
— Tu vois bien ! fit-il en s'avançant de nouveau.
— Alors tant pis pour toi !
Elle se retourna, d'un vigoureux coup de pouce, fit sauter le solide loquet, qui fermait la porte basse de la cage et elle l'ouvrit toute grande.
— Ici ! Néron ! cria-t-elle.
Surpris par cet acte désespéré, Jean pâlit et recula.
— Tu es folle ! A^eux-tu fermer !
— Ah ! tu as peur, ricana Zézette. Allez, Néron, hop, sautez !
A la vue de l'ouverture béante, Néron s'était élancé en rugissant. En deux bonds, il avait rejoint Tabary qui fuyait et, lui sautant sur les épaules, l'avait renversé sous lui...
Un instant, les yeux brillants de haine, Zézette considéra le fauve, effroyable, s'acharnant sur sa victime...
Jean râlait.
— Zézette ! A moi ! je t'en prie !
Mais l'enfant ne bougeait pas.
Aux rugissements du lion répondaient maintenant les rugissements de tous les pensionnaires.
On accourut, au bruit de l'horrible concert. Fatma, puis Chariot, puis la mère Tabary... et tous restèrent épouvantés devant ce spectacle terrible.
Maintenant, Jean, le corps déchiré, mis en lambeaux, ne bougeait plus...
Zézette ramassa sa fourche.
— En arrière, Néron, rentrez !...
A cette injonction, le lion abandonna sa proie.
Devant l'enfant qui le tenait en respect, la fourche haute, il recula... et deux minutes après, tandis qu'on étendait le cadavre sur un lit de paille, il était réintégré dans sa cage...
Alors Zézette marcha vers la mère Tabary et d'une voix haute : '
■ — Votre fils a eu l'imprudence d'ouvrir la cage de Néron; je regrette de n'être pas arrivée à temps pour le sauver.
La vieille femme ne trouvapas un seul mot. Le coup qui la frappait était si inattendu que son énergie habituelle et son sang-froid ordinaire l'avaient abandonnée.
Puis sur un ton plus bas :
— J'ai accepté la lutte. Ne pensez-vous pas que mon père est bien vengé !
Louise Tabary comprit enfin. Elle éclata:
— C'est possible ! Mais je tiens l'autre ! Je ne le lâcherai pas, Giovanni, le voleur!
En ce moment et comme s'il n'eût attendu que ce mot pour se montrer, Giovanni parut :
— Giovanni le voleur, prononça le jeune homme, qu'on vient de mettre en liberté... sur la déclaration de Chariot, qui vous a vue, la nuit dernière, au moment où vous cachiez dans mes vêtements la somme que vous m'accusiez d'avoir volée.
— Tu mens ! cria Louise.
— Nous avons vu! déclarèrent d'une seule voix Fatma et le lutteur, qui entraient derrière le dompteur.
Un instant, les yeux de Louise Tabary papillotèrent... Elle était cette fois vaincue irrémédiablement, elle défaillit et tomba sans force sur le corps inanimé de son fils...
Deux mois plus tard, des affiches couvraient les murs de Paris :