‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 18 sur 19 · L'ETOILE DU MATIN · texte numérisé non relu

L'ETOILE DU MATIN

Six ans s'étaient écoulés depuis que Zidji avait traversé la Thabina en sautant d'une pierre à l'autre, fuyant la station missionnaire, et maintenant il s'apprêtait à passer de nouveau la rivière, en sens inverse, cette fois. Il revenait ! Le Commissaire qui l'avait aimablement reçu à Pietersbourg lui avait accordé quinze jours pour aller voir les siens avant d'entrer en fonctions. Zidji traversa le gué, arriva au magasin du Suédois. Un autre blanc se tenait sous la véranda,

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attendant les pratiques noires. Le Suédois était mort. Là, il y avait une bifurcation du chemin. L'une des routes conduisait chez son père, Mankélou, l'autre à la station. Il hésita un instant et finit par prendre celle qui mène chez Monéri, car, comme il le découvrait soudain, les liens qui l'attachaient au monde des Blancs, de l'Eglise, de la Civilisation, étaient plus forts que ceux du kraal païen.

Il gravit la colline.... Voici, au bord du ruisseau du Masétane, l'endroit où il avait vu le gros porc noir.... Ses sourcils se froncèrent. Qu'en serait-il de Dédeya? Voilà bien des mois, des années qu'il n'avait plus pensé à elle. Il passa le canal. Un des fils de Mouki, un grand garçon à l'air grossier et qui portait deux petites tresses de cheveux en cornes sur son front, comme autrefois Gouanazi, le vit mais ne le reconnut pas. Il monta le « raidillon » où les bœufs avaient peiné tant de fois lorsqu'il conduisait le wagon. Il aboutit au grand figuier toujours le même, se dirigea

du côté de la véranda Monéri lui-même était là,

accoudé à la barrière, surveillant cet étranger qui venait. Le jeune homme s'approcha....

— Zidji ! dit le vieux missionnaire le reconnaissant soudain. Zidji ! C'est toi !

— Oui, dit-il, en baissant les yeux.

Zidji baissait les yeux non pas tant à cause des souvenirs qui lui revenaient à cette heure qu'à cause du changement très grand qu'il constatait chez son père spirituel. Monéri Senior avait bien vieilli, en effet. Maintenant sa barbe était toute blanche. Ses traits étaient fatigués, son teint jauni. Il avait eu déjà deux attaques de cette fièvre hémoglobinurique qui ruine les plus fortes constitutions. On l'avait engagé à quitter le pays, à aller prendre un repos bien mérité; il avait voulu prolonger son séjour dans la contrée malarienne bien qu'il eût achevé les années réglementai-

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res, parce que personne n'était là pour le remplacer et il ne voulait pas que l'Eglise fût abandonnée. Il avait dû se séparer de tous ses enfants partis pour faire leur éducation en Europe et il demeurait seul, dans la vaste maison désolée, seul avec sa fidèle compagne qui pleurait parfois en pensant aux petits. Son collègue avait quitté le pays, lui aussi, l'école d'évangélistes ayant été transportée ailleurs. La station avait augmenté lentement. C'était encore le temps des petits succès, mais le vieux pionnier restait fidèle au poste et déjà la mort le guettait. Zidji eut cette impression bien claire en le revoj^ant.

Ils causèrent de choses et d'autres. A la fin le jeune homme lui dit :

— Mon père, j'aurais à te parler et à te demander des conseils sur un grave sujet. Quand te trouverai-je ?

— Je suis un peu fatigué aujourd'hui, répondit Monéri. D'autant plus qu'il y a tous les préparatifs du Synode auxquels il faut vaquer. Tu reviendras après la session.... Car, tu sais, nous allons avoir ici une assemblée très importante. Le Synode va installer Bartimée comme pasteur. Il a été envoyé à l'école de théologie, a terminé ses études et il sera le premier pasteur indigène des Ba-Thonga !

— Vraiment! Quel bonheur! s'écria Zidji dont les yeux brillèrent.

Son cher Bartimée allait donc être consacré ! Il allait recevoir la récompense due à ses mérites et à sa longue patience î Décidément, il y a des événements heureux, dans ce monde !

En attendant la réunion du Synode, Zidji alla visiter son vieux village. Il était toujours au même endroit, le village de son enfance. Mais il avait diminué. Le kraal des bœufs tombait en ruines. La maladie avait tué toutes les bêtes à cornes et la bonne odeur du

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fumier frais ne réjouissait plus le visiteur. Mankélou, son dos bien voûté, s'appuyant sur un long bâton brun qui se terminait par une tête sculptée, vint à sa rencontre.

— Tatana ! Mon père ! C'est moi, ton fils, Zidji !

Le vieux hochant la tête s'approcha, le toisa, l'examina et poussa par quatre fois du fond de sa gorge un : Haè I énergique.

— C'est toi ! Zidji 1 Haé ! Hé, les femmes ! venez voir votre garçon qui est devenu un homme !

Et chacun d'accourir ! La mère âgée, à petits pas, les jeunes fdles en sautillant, Ngomane et sa femme plus lentement. Car Ngomane était marié depuis peu. Il portait des pantalons et fréquentait l'Eglise.

On s'extasiait. Zidji avait de beaux habits. C'était un monsieur de la ville. De plus il avait glissé deux livres dans la main de son père et l'admiration pour le fils aîné s'était accrue d'autant !

— Et que vas-tu faire, mon fils ? demanda le vieux, lorsque les hommes se furent retirés sur la termitière pour causer.

— Je vais être l'interprète au tribunal de Pietersbourg, répondit-il. Mais je désire mieux que cela. Je veux tâcher d'aider nos gens et d'empêcher les blancs de les traiter avec injustice.

— Ça, c'est bien ! dit Mankélou. Tâche de leur montrer qu'ils nous écrasent avec leurs impôts ! Deux livres par an pour chaque femme qu'on a ! C'est épouvantable.... Et dire que, par-dessus, ils nous ont enlevé nos fusils. Plus moyen de tuer les antilopes qui ravagent nos champs de patates ! Les blancs nous assassinent. Autrefois on était plus heureux.

— Mais toi, père, tu n'es pas devenu chrétien ?

— Et pourquoi cela? Ne le suis-je pas puisque vous l'êtes, vous mes fils. Vous ai-je empêché d'aller^chez Monéri ?

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Le vieux était toujours dans les mêmes idées. Zidji n'insista pas, mais il lui dit :

— Père, si nous voulons que notre race soit sauvée, nous n'obtiendrons son relèvement que par l'instruction et l'Evangile.

— Oui! oui! dit Mankélou. Ce qui ne l'empêcha pas, le soir, de faire dormir Zidji dans un village voisin, car Zidji n'avait pas été purifié des souillures des grands chemins. Il prit même une boulette de médecine mélangée à de la graisse, en brûla une portion à la porte d'entrée du village, une autre sur le seuil de sa propre hutte pour conjurer, au mo^en de la fumée, les jeteurs de sorts qui viennent la nuit. Zidji assista à ces rites profondément étonné. Il avait oublié tout cela.

Le Synode fut une fête pour toute l'Eglise thonga. Tous les missionnaires et les évangélistes de ces parages se réunirent et Bartimée fut le grand homme du jour. Il était rayonnant. Sa puissance spirituelle s'était accrue par l'étude de la parole de Dieu. Il avait élargi son horizon et mieux compris la nécessité d'une vie pure pour les congrégations indigènes. Le culte de consécration fut extrêmement sérieux et émouvant. Zidji avait assisté à des services fort impressifs à Hopevale. Mais ici, il ressentait une chaleur, une impression de vie tout autres. Etait-ce parce que tout, chants, exhortations, prières, se faisait dans sa propre langue et non dans cet anglais qu'un noir ne saisit jamais parfaitement? Ou bien était-ce parce qu'il s'agissait ici de l'Eglise de sa tribu et que cette Eglise aujourd'hui accomplissait un pas vers l'autonomie en consacrant le premier de ses fils comme son pasteur? Sans doute une sorte de légitime orgueil était pour beaucoup dans la satisfaction de l'assemblée. Un noir d'entre les noirs allait devenir presque l'égal d'un Monéri !

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Cependant, chez Bartimée, il n'y eut pas un mot qui pût faire penser à la complaisance envers soimême. Il dit entre autres :

— Je suis incapable d'accomplir le travail qui m'est confié; mais me voici devant Dieu avec mon incapacité. Si je tremble, c'est dans la crainte que mon cœur ne connaisse pas tout l'amour que ce ministère réclame, mais je mets ma confiance en mon Dieu qui a toujours été près de moi, et qui m'a conduit jusqu'ici.

Puis un cantique de circonstance fut exécuté. Il contenait la question de Christ à Pierre : « Simon, fils de Jona, m'aimes-tu ?» Et à cette question, le candidat lui-même répondait en solo de sa belle voix assurée : « Seigneur, tu sais toutes choses, tu sais que je t'aime. » Parfois cette voix tremblait d'émotion. L'assemblée tout entière, dans la chapelle bondée, était sous le coup de la solennité du moment.

Le culte se termina par l'imposition des mains et Bartimée se releva pasteur, « Révérend ! »

Le plus excellent esprit régna d'un bout à l'autre de ce Synode où l'on s'occupa entre autres des moyens d'empêcher la bière forte de ruiner l'Eglise. Les meilleurs d'entre les délégués étaient les plus absolus. 11 fallait interdire la bière, la traquer partout comme une bête féroce, car c'était une hyène qui déchirait la vie religieuse et qui tuait les Eglises. Zidji n'avait guère vu de congrégation indigène depuis longtemps, et il avait perdu de vue le grand danger que la boisson fait courir à la race noire. Il écouta attentivement et résolut de faire son profit de cette discussion.

Puis tous les délégués retournèrent dans leurs foyers et le petit village du Bokhaha reprit sa physionomie ordinaire. Zidji alla frapper à la porte de son cousin, ce brave Titus qui lui avait donné un coup de main utile jadis. Il s'informa des gens de l'endroit. Mouki

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avait vieilli, mais était toujours aussi bourru. Shelling avait consacré son argent longtemps amassé à donner une bonne éducation à son fils aîné. Jacob, après une discipline qui avait duré trois ans, était rentré dans le giron de l'Eglise- Mais les missionnaires n'avaient plus voulu lui confier une charge d'évangéliste.

— Et chez Dick, que devient-on ? hasarda Zidji avec un air indifférent.

— Oh 1 Dick n'est pas encore marié. Cela nous étonne. Il court toujours le pays en bicycle et on croit qu'il va boire avec les païens. Sa sœur Dédéya est la femme d'un nommé ^îoudani qui demeure là-bas au pied des rochers des Mapitouli....

Ainsi elle était mariée ! Zidji le supposait bien. Il en fut triste un instant, un très court instant. Car il ne voulait pas se marier, ou du moins pas encore. Il avait à faire plus que cela, mieux que cela. Il songeait.... Titus le regarda avec sympathie et n'ajouta rien.

Le lendemain, Zidji alla trouver Monéri pour l'entrevue qu'il avait sollicitée. Le vieux missionnaire était à bout de forces. Néanmoins il voulut le recevoir, l'entendre et il l'exhorta à lui dire tout.

— Mon père ! dit Zidji, si je vais exercer le métier d'interprète à la cour, c'est seulement pour gagner ma vie. Mon cœur est ailleurs. Je veux prendre la défense de mon peuple et de ses droits. Je veux lutter jusqu'à ce que les lois d'exception qui régissent les noirs aient été rapportées; ne sommes-nous pas des sujets britanniques ? Ne payons-nous pas des impôts élevés? Plus de quatre cent mille livres sterling ne viennent-elles pas de nous au trésor du gouvernement ? Or, on nous refuse le droit de vote. Et pourtant c'est un principe universellement admis dans les pa^^s anglais que personne ne doit être forcé de payer l'impôt s'il n'a pas le droit de représentation dans les

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affaires de l'Etat : « No taxation without représentation. » Il faut que nous obtenions ce minimum de droits. Pourquoi un blanc illettré et misérable comme il y en a tant aurait-il le droit d'électeur tandis qu'on le refuse à des noirs instruits et riches ! C'est une injustice I Et il y en a bien d'autres 1 J'ai été horrifié à mon retour du Cap de voir comment on traite mes frères dans les gares, dans les chemins de fer, aux mines d'or et de diamant. Je veux dénoncer tout cela et que ma race soit traitée comme une race humaine !

— Et comment comptes-tu t'y prendre, mon fils, pour obtenir ce que tu désires ?

— Je veux faire usage de deux grandes forces : la puissance d'association et celle de la presse. Nous sommes nombreux, dans tout le paj^s, à vouloir fonder une ligue que nous appelons : Société indigène de Vigilance. Les chefs sont avec nous. Chacun peut en devenir membre en versant une cotisation de dix shellings. Avec l'argent ainsi obtenu, nous éditerons un journal que l'on m'a prié de rédiger et qui s'appellera : L'Oeil des Noirs. Quiconque aura été lésé n'aura qu'à nous envoj'er sa plainte et nous la publierons. Nous ferons des remontrances au gouvernement lorsqu'on nous imposera des lois iniques et nous croyons que, comme au Cap, nous réussirons à faire respecter notre peuple....

Monéri regardait le jeune homme avec un sourire de bonté quelque peu douteur. Il connaissait les hommes, les colons sud-africains. Il savait contre quelle muraille d'airain ce brave garçon avait résolu d'aller se briser la tête. Mais cette décision, cette foi en l'avenir lui plaisaient infiniment.

— Zidji, lui dit-il, te souviens-tu que, pour chaque homme, ici-bas, il y a non seulement des droits mais aussi et surtout des devoirs ? Je crains qu'à tant récla-

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mer pour des droits tu n'oublies les devoirs. Et pourtant, c'est là l'essentiel. Ce qui manque à votre race, c'est le caractère. Il faut le former avant tout et c'est l'Esprit de Dieu, agissant par sa Parole, qui vous donnera le caractère. Quelques-uns d'entre vous l'ont obtenu déjà. Travaillez à le créer chez les autres. Les Bœrs ne sont pas si méchants. Sans doute ils vous ont souvent traité durement. Mais les épreuves de la guerre les ont bien changés. Tu n'ignores pas que ceux qui gouvernent maintenant ont un point de vue bien différent des partisans de Krûger. Ils ont le cœur meilleur et désirent que vous soj-ez heureux au Transvaal comme au Cap. Si vous vous instruisez, si vous vous dépouillez de la sauvagerie et des superstitions, crois-moi, ils ne vous traiteront pas toujours en esclaves et le jour viendra où vous conquerrez la liberté politique, non par les armes, mais par le travail et par l'école. Je suis vieux, Zidji.... Voilà plus de trente ans que je vis au milieu de vous. Essa^^e de fonder ton journal et l'Association indigène de Vigilance. Ce n'est pas une chose mauvaise. Mais ne crois pas que ce soit cela qui émancipera ta race. La vraie liberté vient du dedans et non du dehors.

— Oui, dit Zidji. C'est vrai. Merci. Je me souviendrai de cela et, si j'échoue, je reviendrai à vous.

— En fait, conclut le vieux missionnaire, ce sont ceux qui peinent et luttent pour la formation des caractères qui travaillent le mieux au relèvement des noirs. Souviens-toi de tous tes camarades qui combattent loin du monde, dans la brousse, pour convertir des âmes I Et reste toujours uni à eux pour la grande œuvre de salut de ton peuple. Je veux demander à Dieu de te bénir, mon enfant !

Et, ployant ses genoux, il pria. Il recommanda au Maître des âmes ce fils spirituel qui était revenu et qui allait repartir avec de si grands projets et une

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tâche si redoutable. Zidji se sépara de lui profondément ému :

— Il parle comme le Principal de Hopevale, se disait-il. Ces hommes-là sont les vrais amis de notre race.

Ce fut l'une des dernières prières du missionnaire vieilli avant l'âge. Peu de jours après, une nouvelle crise d'hématurie due à la malaria lui enlevait le peu de forces qui lui restait et on l'enterrait, au tournant de la colline, sous un grand « ntoma » aux branches protectrices. Dabouka et tous ses hommes assistaient à ses funérailles et le chef, les yeux mouillés de larmes, disait :

— Ce blanc-là est mort pour nous. Il a bien servi son Maître; il a marché sur ses traces. Notre tribu doit lui rester éternellement reconnaissante.

Mais Zidji ne vit pas la fin de ce grand serviteur de Dieu. Au jour fixé, il dut reprendre le chemin de Pietersbourg pour entrer en fonction au tribunal. Il alla passer la nuit chez un ami de collège, un Mosouto qui demeurait au delà de la Grande-Tabie, sur les flancs de la montagne. Comme il lui restait un long bout de route à faire le lendemain, il partit très tôt le matin, sans prendre congé de son hôte. Il faisait encore tout à fait obscur. Le chemin était raide et Zidji marcha bien une heure avant d'atteindre le sommet. Làhaut un souffle frais l'accueillit, lui caressa le visage et il huma l'air pur des hauteurs avec délices. Plus loin, la route redescendait vers d'autres vallées encore plongées dans l'ombre. Il se retourna encore une fois pour jeter un dernier regard vers la plaine, vers ce Bas-Pa^^s Nkouna qui était sa patrie.

Et soudain Zidji tressaillit....

Là-bas, le Drakensberg fuyait vers le Sud-Ouest, dressant contre le ciel obscur ses innombrables tours et ses arêtes, pareilles à un gigantesque rempart cré-

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nelé et tout au bout, dominant la dent de Sikororo au profil bien connu, l'étoile du matin brillait, suspendue dans l'espace comme un grand globe d'or. A sa clarté discrète, on voyait vaguement paraître le Kadjaléra qui, vu d'ici, n'avait plus l'air d'un sphinx. Toute la plaine, au pied de l'énorme rempart, dormait encore et le peuple qui sommeillait là-bas n'avait pas encore bougé.

Alors les souvenirs affluèrent tous à la fois dans l'esprit du jeune homme. Il posa son fardeau, se découvrit et, s'appuyant sur son bâton, il resta longtemps, debout, le regard perdu sur le vaste pays noir

Il songea à l'escalade du jour de la circoncision, lorsque, s'étant détourné, il avait vu Ngongoméla, l'étoile du matin, qui annonçait le grand jour de la virilité. Son cœur avait battu alors. A travers les souftVances de l'initiation, il avait espéré le soleil levant. Mais le paganisme ne lui avait apporté aucune lumière véritable.

Puis il se rappela le premier culte chrétien auquel il avait assisté et Bartimée proclamant que la vraie Etoile du matin, celle qui apporte la vie et qui dissipe les ténèbres, c'est Christ.

— Oui ! dit-il, en élevant sa pensée plus haut, vers le ciel ! Christ ne m'a point trompé. Puissé-je lui demeurer fidèle !

Puis, revenant à Bartimée, il sourit.

— Le voilà pasteur consacré ! Notre Eglise a son premier pasteur noir. Elle a grandi. Elle vaincra la superstition et le culte des ancêtres. La vraie lumière luit déjà....

— Et moi I Où vais-je ? Que ferai-je là-bas, dans la ville, chez les blancs ?

Son cœur se serra. Puis il lui sembla que l'air pur de la hauteur l'exaltait et purifiait son souffle. L'étoile du matin montait dans le ciel. Déjà des lueurs d'aube

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apparaissaient aux confins du désert, très loin à l'orient, derrière les collines pointues ; les vallées où demeure le peuple noir s'éclairaient un peu....

— L'aube vient 1 se dit-il. Bientôt ma race s'éveillera et s'épanouira dans la lumière 1 Courage, enfant de la terre noire ; va lutter pour les tiens et prépare pour eux un avenir meilleur. Dieu règne et le soleil va paraître !....

Alors, sortant soudain de sa longue rêverie, Zidji reprit en main son petit paquet. Il se rappela que la route était longue, longue jusqu'à Pietersbourg.... Et, tournant le dos résolument à la plaine immense, il partit en courant vers sa destinée....

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