‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 17 sur 19 · l'école de la civilisation · texte numérisé non relu

l'école de la civilisation

— Ne trouvez-vous pas, dit-il au politicien cafre, qu'il serait pleinement suffisant pour le moment que les noirs élussent une sorte de parlement représentatif et consultatif auquel les autorités blanches soumettraient les décrets relatifs à la population indigène en lui demandant son préavis ? Ainsi les noirs seraient éloignés des luttes politiques qui ne leur feront pas de bien; ils éviteront la tentation de vendre leurs votes au plus offrant.

Le journaliste, ajustant ses lunettes, répondit ;

— Cette manière de procéder pourrait convenir aux colonies qui n'ont pas encore la franchise et serait comme un premier pas dans leur émancipation politique; elle se justifierait par le fait qu'il 3- a encore peu d'indigènes cultivés dans leur sein. Mais ici, au Cap, où nous avons plus et mieux, ce serait un recul auquel nous ne consentirions point 1

Et il continua, abordant la seconde partie de son sujet; il démontra la puissance de la presse, sa nécessité pour une race libre, son utilité pour le développement intellectuel et industriel du peuple.

— Je voudrais voir partout, dans chaque district, naître et prospérer une presse indigène qui réclamerait le respect de nos droits, qui signalerait les injustices qui nous sont faites, qui éclairerait la race noire sur ses devoirs aussi et jouerait le rôle de la sentinelle vigilante qui règle la marche du navire durant les veilles de la nuit 1

Cette conférence fit un effet énorme à Zidji. Il y avait à Hopevale un certain nombre de sujets du Transvaal. Il les réunit et leur dit :

— Avez-vous entendu? Nous avons une œuvre à faire !

C'étaient des étudiants des classes normales; ils allaient retourner dans leurs stations comme instituteurs. Ils se récusèrent disant :

Hopevale 321

— Nous n'aurons pas le temps de faire de la politique; mais toi, Zidji, si tu peux, commence et nous t'aiderons de tout notre pouvoir.

C'est ainsi que peu à peu l'aspiration vague du jeune homme se dessina. Il passa ses examens avec succès et, ayant soif de connaissances pratiques qui pourraient lui aider dans la carrière du journalisme, il alla un jour demander conseil à son ami le politicien. Celui-ci était plein de bonté, de modération, de bon sens. Certains de ses confrères se sont conduits comme des énergumènes et ont gâté leur cause aux yeux des gens sérieux. Le journaliste de Williamstown était au contraire le plus raisonnable des Bantou, et c'est beaucoup dire, car le Bantou est généralement homme de sens très rassis. Il répondit à Zidji:

— Si nous avions déjà notre université, je te dirais : Etudie le droit, apprends à connaître les lois; mais ce n'est pas possible. Tu ne serais pas reçu au Cap. On n'a pas admis mes enfants dans une école de blancs de cette colonie. La meilleure chose à faire pour toi, c'est de demander au Principal de lui aider dans ses affaires de bureau; ainsi tu t'initieras peu à peu à la manière d'agir des autorités et cela te sera assurément fort utile.

Le Principal consentit. Il dicta des lettres à son commis noir, lui enseigna l'art d'écrire à la machine, lui expliqua les formules techniques de la correspondance officielle; à ce bureau qu'assaillaient toute la journée des demandes de tout genre, Zidji apprit ce que c'est que les relations d'une administration avec le gouvernement et avec le public.

Six mois plus tard, une lettre arriva des autorités de Pietersbourg. Le Commissaire des Indigènes demandait au Principal s'il pouvait lui fournir un noir éduqué sachant bien l'anglais et qui serait l'interprète au tribunal.

322 A l'école de la civilisation

— Voilà ton affaire ! dit le Principal à son commis. La place est bonne ! Quatre-vingts livres par an î C'est ton pays. Tu sais le thonga, le zoulou, le souto ! Bravo ! C'est providentiel !

— Oui, c'est un don de Dieu 1 répondit Zidji. Il resta silencieux un moment. Derrière le banc de l'audience où il se voyait déjà debout, traduisant, il lui semblait apercevoir une feuille blanche qui flottait : Le journal rêvé où il défendrait sa race et par lequel il la relèverait 1

— Adieu, Hopevale ! dit-il, le jour du départ, embrassant d'un dernier regard le collège aimé, les cottages environnés de vigne vierge, le réfectoire et les dortoirs; adieu, maîtres respectés, camarades aimés I Ici, j'ai appris la sagesse; j'ai entrevu des horizons nouveaux. Puissé-je être digne de vous, digne du Val d'Espoir où j'ai rêvé l'émancipation de mes concitoyens.

Page 1