AUTOUR BE
Chanter le cog
Chanter le coq, c’est chanter comme un coq ou chercher a imiter le chant du coq. Et cela se dit, au Canada, des personnes ainsi que des poules.
On se souvient de la fable des Deux Coqs :
Son vainqueur sur les toits S’alla percher, et chanter sa victoire.
Quand, chez nous, quelqu’un chante le coq, c’est pour se glorifier d’un succes obtenu, comme le coq de La Fontaine. En termes academiques, cela s’appelle chanter victoire.
Si nos gens ne detestent pas de chanter le coq a l’occasion, ils ne souffrent pas que les poules, — je veux dire: les femelles du coq, et non les poules dites mouillees ou laitees, — fassent de meme. Aussi, des qu’une poule s’essaie a imiter le chant du coq, parlent-ils de lui tordre le cou, ni plus ni moins.
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Chanter le coq est une locution ancienne. Antoine Oudin l’a relevee des 1656 dans ses Curiositez jrangoises. Elle se disait alors des femmes comme des poules, et signifiait, selon le cas: parler plus haut que son mari, ou imiter le chant du coq.
Nos femmes n’ont done rien invente.
Nos poules non plus, d’ailleurs. II y a longtemps que dans les campagnes de France les poules chantent le coq. En Picardie, en Normandie et dans le Bas-Maine, cela s’appelle chanter le co. On dit chanter lejau dans l’Anjou, le Berry, le Nivernais, la Lorraine, la Saintonge et le Poitou. Jau est le nom du coq en ces provinces, ainsi que dans l’Aunis, la Touraine, le Bourbonnais et les Vosges. C’est un vieux mot que Rabelais a employe et qui est derive du latin gallus, en passant par gal, gau et jal.
En France, les coquericos des poules ne sont pas mieux goutes qu’ici.
Les Angevins ont ce dicton :
Toute poule qui chante le jau Est bonne a jeter a l’eau.
En Normandie, on tue immediatement la poule qui chante le co, car on croit commune-
ment que cela est de mauvaise augure. On a sans doute pris au pied de la lettre ce vieux proverbe, recueilli par Le Roux de Lincy:
Malheureuse maison et mechante Ou coq se tait et poule chante.
Dans le Berry et le Nivernais, l’on n’est ni moins superstitueux, ni moins impitoyable. «Lorsque, dans une ferme, ecrit Jaubert dans son Glossaire du Centre de la France , une poule vient a chanter le jau, on l’attrape a l’instant meme et on lui tord le cou; autrement, il arriverait malheur a la maison: le maitre mourrait dans l’annee.»
Et il en etait de meme dans le Poitou et les Charentes, il n’y a pas longtemps. Voici, par exemple, ce que M. l’abbe Nogues disait k ce sujet, en 1896:
«I1 arrivait parfois qu’une poule, en gloussant du gosier, imitait plus ou moins approximativement le chant du coq. Oh! c’etait bien grave! La menagere qui l’entendait pour la premiere fois dressait l’oreille, ecoutait attentivement, et des qu’elle s’etait bien assuree de la realite, elle laissait tout de cote pour pregaler (poursuivre) la poule jusqu’h ce qu’elle l’eut pincee. Elle lui reglait aussitot son compte, je
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veux dire qu’apr^s l’avoir saignee elle la mettait en sauce pour le prochain repas ... A l’aspect de ce plat insolite, le chef de la famille, en se mettant a table, regardait sa femme avec etonnement. . . mais il n’avait pas eu le temps d’ouvrir la bouche pour poser une question, que celle-ci lui avait deja repondu: «Elle chantait lejauh L’explication suffisait; il n’y avait aucune replique a faire. Chanter lejau, d’apres la dame de ceans, etait un signe de malheur pour la maison . . . Elle avait bien raison. Tout le monde le repetait apres elle, mais tout le monde ne savait pas pourquoi. Or, void: chanter lejau n’etait tout simplement qu’une figure metaphorique, qu’une allusion impertinente a son adresse. . . car la maison ou la poule chante le jau est une maison divisee contre elle-meme. Evidemment, les compliments de cette nature, meme sortant d’un bee de gallinace, ne plaisaient jamais, et e’est justement ce que s’empressait de faire voir l’inflexible villageoise.»
Chez nous, Ton ignore generalement le vieux proverbe qui veut que soit malheureuse toute maison ou la poule chante, e’est-a-dire toute maison ou la femme parle plus haut que le mari; 1’on ne connait pas davantage le pro-
verbe que cite Martine dans les Femmes savantes de Moliere:
La poule ne doit pas chanter devant le coq,
et qui signifierait: ce n’est pas a la femme de porter les culottes, dans le menage. Nos campagnardes n’ont done pas lieu de prendre le chant de la poule pour une ((allusion impertinente». Mais Ton n’est pas moins prevenu contre le gaugalin; car e’est ainsi que, d’apres Bescherelle et Larousse, se nomme la poule qui chante le coq (du latin gallus, coq, et gallina, poule). Le gaugalin passe-t-il pour un oiseau de mauvais augure ? Le tient-on tout simplement pour une virago de l’ordre des gallinaces ? En tout cas, la poule qui vient k chanter le coq est des cette heure condamnee au fourneau de cuisine.
Maquillon, matillon
Dans la langue academique, maquignon signifie au sens propre: marchand de chevaux. Mais il est usite surtout en mauvaise part: il sert alors a designer celui qui dans le trafic des chevaux emploie l’artifice pour les faire paraitre meilleurs qu’ils ne sont.
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Au figure, maquignon se dit d’une personne qui tire profit d’affaires qu’elle fait valoir adroitement. Et c’est ainsi qu’il y a des maquignons de mariages, des maquignons de la gloire, etc.
Chez nous, maquignon est peu usite: on dit generalement maquillon comme en Normandie. Les puristes du peuple prononcent matillon, de meme qu’ils diront estuser au lieu d’excuser.
Le maquillon ou matillon est presque toujours un marchand de chevaux tres habile, madre meme. Mais il n’est pas necessairement malhonnete. Je n’en veux pour preuve que cet incident judiciaire survenu non loin de Quebec, il y a quelques annees.
On demandait au tribunal d’annuler la vente d’un cheval, et un maquillon avait ete appele k rendre temoignage. Des qu’il eut prete serment et decline ses nom et prenoms, l’avocat de la partie qui l’avait fait assigner lui posa cette question prebminaire: dVous connaissez le cheval qui fait l’objet du present litige, n’estce pas?» En entendant prononcer le mot ((cheval)), notre maquillon prit un air indigne et, se tournant vers le president du tribunal : ((Monsieur le juge, dit-il, si on est pour par-
ler de chevaux, je demande a sortir du serment.»
C’est ainsi que, chez nous, les maquillons savent allier le respect du serment au souci de la dignite professionnelle.
fitalon
Vous arrive-t-il de lire les reclames que les Ontariens publient dans les journaux frangais de notre province?
Non ? II n’y a pourtant rien de plus desopilant. Et songez bien que ces messieurs paient pour nous dilater ainsi la rate.
Je viens de parcourir une de ces reclames qui est vraiment typique, et je ne puis resister & la tentation de vous la signaler.
Un Torontois (quelques-uns disent Torontovingien) a decouvert le «moyen de gagner quelqu’argent surnumeraire » et, comme iln’est pas egoiste, il veut bien nous faire part de sa decouverte. C’est, parait-il, «un moyen eprouve, etabli et tres sur», qu’on peut employer meme si l’on a beaucoup d’«enfants a avoir soin». Ce «moyen eprouve, etabli et tres sur» consiste tout simplement a «convertir ses moments de loisir en piastres et cents)).
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Vous n’aviez jamais pense a cela: «convertir vos moments de loisir en piastres et cents)) ? Que vous avez Fame peu apostolique !
Comment s’opere cette ((conversion)) ? Au moyen de l’((Auto-tricoteuse)). C’est simple, n’est-ce pas ? Ce qui Test encore plus, c’est que cette tricoteuse, bien qu’elle porte le nom d’«auto-tricoteuse», ne marche que si vous en tournez la manivelle. C’est une decouverte, on ne saurait trop le repeter.
Au reste, void comment ce bon Torontois ou Torontovingien expose ce qu’il appelle son «plan»:
«Brievement void notre plan! Vous tricotez pour nous, chez-vous ...»
Le typographe a du oublier d’unir pour et nous. Car, en fin de compte, pourquoi ecrire chez-nous avec un trait d’union, lorsqu’on ecrit pour nous sans trait d’union ? Mais passons.
((Vous tricotez pour nous, chez-vous, durant vos heures de loisir — autant et seulement quand cela vous plait.))
Cet «autant et seulement quand » n’est-il pas delicieux ? Mais il fallait le trouver!
«Pour chaque paire de chaussettes etalon...»
Je vous vois loucher ou rajuster vos lunettes. . . Vous avez bien lu.
«Pour chaque paire de chaussettes etalon que vous nous envoyez — etalon signifiant, tricotees sur des mesures regulieres — nous vous payons un prix etabli, garanti.»
Ces ((chaussettes etalon » ne valent-elles pas, a elles seules, tout un poeme? Et ce n’est la qu’une reclame etalon, pardon! une reclametype des puristes . . . ou puritains de 1’ Ontario.
Ignorance is bliss, aiment a dire les Anglo- Saxons. Les Torontois ou Torontovingiens ne se doutent pas des divertissements que nous procure leur beate ignorance. Nous ne sommes pas pres de devenir un peuple morose.
Etlon
Les chaussettes etalon de notre Torontois ou Tor onto vingien m’amenent tout naturellement, comme si elles avaient ete faites expres, a parler du noble animal que vous connaissez, et dont l’abbe Delille a dit en des vers pompeux:
L’etalon genereux a le port plein d’audace,
Sur ses jarrets pliants se balance avec grace.
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L’abbe Delille commettait ces alexandrins vers la fin du dix-huitieme siecle, et c’est pourquoi il ecrivait « etalon)). Mais il n’eut pas orthographie de meme au dix-septieme siecle, ni au commencement du dix-huitieme. En effet, au dire de M. Rosset, etelon a ete en usage de Nicot (de 1606) au dictionnaire de l’Academie de 1762. «On pronongait anciennement etalon , lit-on dans le Dictionnaire etymologique de Menage, edition de 1750. On a dit ensuite etelon ; et on prononce presentement etlon.)) C’est le dictionnaire de l’Academie de 1762 qui a impose etalon.
Chez nous, du moins en certaines parties de notre province, on dit encore etlon pour etalon , et cela, au figure comme au propre.
Habitant
Les gens du peuple, chez nous, semblent ignorer le mot paysan. En tout cas, ils ne s’en servent que rarement. Pour eux, l’homme des champs, celui qui fait valoir un fonds de terre lui appartenant en propre est un cultivateur ou un habitant. Ils disent cultivateur dans la langue ecrite et habitant dans la conversation. Ainsi, lorsque Baptiste Legris adresse une lettre a son frere Joseph, il inscrit sur l’enveloppe :
Joseph Legris, cultivateur; mais, si vous lui demandez ce que fait son frere Joseph, il vous dira: «I1 est habitant.))
Dans une communication que le Canada frangais a publiee en novembre 1918, M. l’abbe Paul Vigue, directeur au grand seminaire de Poitiers, affirmait que le mot habitant, dans la signification meme ou nous l’employons au Canada, «est un mot de Tancienne France, et particulierement de la France campagnarde». Et il citait, a l’appui de son assertion, d’anciens proces-verbaux d’ assemblies de paroisses ou communautes d’ habitants, qu’on redigeait generalement suivant cette formule: «A l’assemblee generate des manants et habitants de la paroisse de . . . , faite et convoquee au son de la cloche, a la maniere accoutumee, au devant de la porte et entree principale de l’eglise de..., a Tissue de la messe parrochiale ...»
Littre dit que manant a eu autrefois le sens d’ habitant de la campagne, et, pour M. Tabbe Vigue, les mots manants et habitants etaient absolument synonymes. Mais ce n’est pas Tavis de P.-M. Quitard. Dans ses Etudes suj les proverbes frangais et le langage proverbial, celui-ci, apres avoir explique que manant se disait jadis «d’un indjvidu qui avait un manoir
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a lui appartenant, qui possedait des terres, qui etait riche», ajoute: «0n lit dans plusieurs chartes: Les manants et habitants de la par oisse de, etc. La-dessus, on a pretendu qu’il fallait entendre par manants ceux qui etaient originates de l’endroit, et par habitants ceux qui etaient venus s’y etablir. Mais rien ne prouve absolument la verite d’une telle distinction, et, tout bien considere, il y a plus de motifs de croire que le mot manants s’appliquait specialement a ceux qui avaient, comme on dit, pignon sur rue ou du bien au soleil, tandis que le mot habitants designait la population generale d’un lieu. Ne semble-t-il pas qu’en nommant
part les manants parmi cette population ou ils etaient necessairement englobes, on ait voulu, en raison de la signification primitive de leur nom, ne pas les confondre avec le commun des martyrs ?»
Quoi qu’il en soit, le titre d’ habitant est chez nous aussi honorable qu’ancien.
Le 2 avril 1675, le Conseil souverain de la Nouvelle-France rendait une ordonnance intitulee L' est at ou il faut estre pour estre repute habitant. Les considerants de cette ordonnance se lisaient comme suit: «Sur la remontrance faicte par le procureur general qu’il luy a este
faict plainte par le Bailly de Montreal qu’il y a dans l’lsle du diet lieu nombre de volontaires y commettant divers desordres que pour cet effect le sieur de la Nauguere (la Naudiere) commendant a Montreal l’auroit invite d’aller au lieu ou il y a plus de ces libertins pour les faire revenir a leur devoir, ce qu’il auroit faict sans aucun succez, Requerant le dit Bailly une expedition d’ordonnance du Conseil qui condamne ces sortes de gens a s’engager a des Maistres ou se faire habitans ; a quoy le diet procureur general conclud pour l’interet du Roy et le bien Public, qui sont fort interessez par les divers desordres qui se commettent dans tout le pays par tels Vagabonds qui peuvent estre un reste des Coureurs de bois qui jouissent du benifice de la traitte contre la disposition des ordonnances du Conseil, laquelle traitte n’appartient qu’aux habitans, et cependant la meilleure partie leur est enlevee par ces sortes de gens, lesquels ne contribuent en rien k l’augmentation de la colonie, au contraire la detruisent et sont autant d’ennemis domestiques dont on ne peut trop tost ni plus efficacement s’assurer qu’en les condamnant a s’engager a des Maistres qui puissent repondre de leur conduite autant qu’il se peut, ou a prendre
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des habitations et y tenir feu et lieu un an durant, avant de pouvoir jouir du benefice de la traitte avec les sauvages ...»
Les locutions «se faire habitans» et ((prendre deshabitations»,que j’aisoulignees dans le texte ci-dessus, sont synonymes. Elies signifient toutes deux : prendre possession de terres pour s’y fixer, c’est-a-dire pour les defricher et les cultiver. Les habitants de la Nouvelle- France etaient done les colons proprement dits; e’etaient ceux qui avaient quitte la France pour venir peupler le Canada, pour s’y etablir definitivement, pour en faire leur patrie. Les autres, fonctionnaires, militaires, trafiquants, commis et engages des compagnies de traite, volontaires, missionnaires meme, n’etaient pas des habitants. Comme ils devaient retourner en France apres un temps plus ou moins long, ils restaient des Frangais, tandis que les habitants eux, devenaient des Canadiens. Dans ces temps eloignes, habitant et Canadien etaient done synonymes.
Les habitants ont ete les veritables fondateurs de notre patrie, et nous serions mal venus k rougir aujourd’hui du titre qu’ils nous ont legue, a nous, leurs descendants. Le nom d’ habitant est un titre honorable entre tous. Con-
servons-le precieusement, comme on garde un souvenir de famille; portons-le avec orgueil; et n’allons jamais le deprecier en l’appliquant a qui que ce soit avec un sens pejoratif, comme on le fait quelquefois.
D’ailleurs, le nom d 'habitant, au sens de particular qui cultive sa propre ferme, est du meilleur usage.
« Habitant ou Colon, en parlant des colonies, lit-on dans le Dictionnaire de Trevoux, edition de 1771, se dit d’un particulier auquel le Souverain a accorde des terres pour les defricher, les planter et les cultiver a son profit.))
«I1 se dit, ecrit Littre, de celui qui possede un domaine, une habitation dans une colonie», en d’autres termes, une terre dont il a la propriety ; car tel est le sens de domaine et d’habitation.
Bescherelle definit comme suit le mot habitant: «Celui qui possede dans une colonie ce qu’on appelle une habitation.))
D’apres le dictionnaire de Hatzfeld et Darmesteter, habitant signifie specialement: «Celui qui possede un domaine dans une colonie.))
Enfin, l’Academie, qui est l’arbitre du bel usage, admet, elle aussi, dans la derniere edition de son dictionnaire, les mots habitant et
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habitation avec les sens ci-dessus donnes. On y lit au sujet du nom habitant : «I1 se dit particulierement de celui qui possede un domaine, une habitation dans une colonie. Un habitant de la Martinique. De riches habitants))', et au sujet du mot habitation : ((Signifie encore la portion de terre qu’un particulier cultive et fait valoir, dans une colonie. II a deux habitations a la Martinique.))
Qu’on n’objecte pas que le Canada n’est pas colonie frangaise. Aussi longtemps que nous parlerons frangais, notre pays restera colonie linguistique de la France. Et tant que l’Academie admettra l’emploi d 'habitant pour designer celui qui possede un domaine, une terre dans une colonie, nous serons justifiables de donner le nom d 'habitant aux agriculteurs de chez nous qui sont proprietaires de leurs terres.
Je le repete: conservons le mot habitant. Et que nos cultivateurs ne manquent jamais de se dire habitants', c’est un titre dont ils ont toutes les raisons d’etre fiers.
Moreal, Momorency
J’ai montre ailleurs ( Zigzags , lre serie, p. 3) que la substitution de ia h ea, dans la prononciation de Montreal, est d’origine normande.
Mais on ne dit pas seulement Mon-rial, chez nous. On dit aussi Moreal et Morial.
Moreal, Morial ! Certaines gens ne manquent jamais de se gausser quand ils entendent des Montrealais appeler ainsi leur ville. Ont-ils jamais pris garde, ces bonnes gens, a la maniere dont ils prononcent eux-memes Montmorency ? Qu’ils s’ecoutent parler : ce serait bien etonnant s’ils n’entendaient pas Momorency, car la prononciation Momorency est courante chez nous.
Moreal, Momorency, c’est tout un. Je veux dire: c’est une meme fagon de prononcer mont ; fagon tout archaique, d’ailleurs.
Voici, en effet, ce que Genin ecrivait, en 1845, dans son livre intitule des Variations du langagefrangais:
(.(Mon, ton, son, bon, reservaient leur n & la voyelle subsequente, et sonnaient mo, to, so, bo. La prononciation miraculeusement conservee du mot monsieur en est la preuve: mosieu; bo-jou, mo-sieu.
((Mont (montagne) se pronongait aussi mo. Menage nous avertit qu’il faut prononcer Morev er le nom de 1’ assassin de Mouy et de Coligny, quoiqu’il s’ecrive correctement Montrevel.
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«0n prononce encore traditionnellement Momorency, et Ton ecrit Montmorency. Le Dictionnaire de Trevoux recommande expressement de prononcer Momorency.))
C’est done obeir a une meme tradition que de dire Moreal, Momorency.
Et dire Mortal, c’est prononcer la premiere syllabe de Montreal a la maniere d’autrefois, et les deux autres comme on le fait en Normandie. Mortal, c’est un archaisme ou le normand s’est mis.
En disse de, en dise de
Ces locutions s’emploient assez souvent dans nos parlers populaires pour: au lieu de. Qu’un etudiant ne reussisse pas a passer ses examens: «Ce n’est pas surprenant, se chuchotent les commeres: en dise d’etudier, il courait 'les theatres, les clubs politiques; il faisait meme des vers.» Un plaideur perd-il un proces, il ne manque pas de dire: « C’est la faute du juge: en disse d’ecouter mon avocat, il s’est mis contre lui avant qu’il parle.))
D’ou nous viennent ces locutions prepositives?
Dans les parlers populaires, en France comme au Canada, il y a tendance a substituer un
g dur a la lettre d suivie de plusieurs voyelles dont la premiere est un i. Par exemple, Dieu, diable, grenadier, etudier, se prononcent generalement guieu, guiable, guernague, etugue. « Je n’avons pas etugue comme vous)), repond la Martine des Femmes sav antes de Moliere. Le Conseil souverain de la Nouvelle-France, dans son ordonnance du 2 avril 1675, que j’ai citee au cours de ma note sur Habitant, ecrivait la Nauguere au lieu de la Naudiere.
Les illettres qui se piquent de bien parler substituent, eux, le son d au son gu. C’est ainsi qu’on prononce Dillaume, aiduille, mar dillier , au lieu de Guillaume, aiguille, marguillier. Dillaume, aiduille et mar dillier sont de fausses rectifications des puristes du peuple.
Selon toute apparence, la locution en dise de est, elle aussi, une fausse rectification du frangais litteraire en guise de, qui, on le sait, signifie a la fois en maniere de et au lieu de.
Que la locution en dise de ait pris la forme d’en disse de, cela n’a riend’etonnant. Dans le centre de la France, le peuple n’emploie-t-il pas indifferemment, au passe defini, je disis et je dissis ? En tout cas, la locution prepositive en disse de est usitee dans les parlers del’ Anjou avec le sens d’en guise de et celui d’au lieu de.
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Ne pas avoir de porte de derriere
Une porte de derriere, chacun le sait, est une porte pratiquee sur les derrieres d’un batiment. Et par batiment, il faut entendre toutes constructions faites pour loger des hommes ou des animaux, ou pour abriter des denrees, des recoltes, etc.; car telle est la signification de ce mot, dans la langue academique. «Un batiment particulier, lit-on dans le Dictionnaire de l’Academie, doit etre simple et commode. Un batiment destine a l’habitation d’un prince doit etre vaste et magnifique. Les batiments publics de cette ville, tels la bourse, l’hotel de ville, l’hdpital, sont de beaux edifices. Une ferme, une grange, un moulin, etc., sont des batiments rustiques.)),
Dans les maisons de ville, la porte de derriere est ordinairement a 1’ usage des domestiques. Quelquefois, elle sert aussi aux maitres qui veulent sortir secretement, qui desirent, par exemple, esquiver une visite importune. Et c’est sans doute pour cela que porte de derriere se dit figurement en frangais pour : echappatoire, faux-fuyant, defaite. «Ne vous fiez pas a cet homme-la, ecrit l’Academie, il a toujours une porte de derriere.)) «I1 a toujours
quelque porte de derriere, explique Littre, se dit d’un homme peu loyal qui trouve moyen d’echapper a ses engagements, a ses promesses.))
Dans nos parlers populates, porte de derriere ne s’emploie, au figure, que dans la locution ne pas avoir de porte de derriere. Et ces mots porte de derriere n’y ont pas exactement le sens frangais. Chez nous, ne pas avoir de porte de derriere signifie: dire tout ce que Ton pense, faire connaitre sa fagon de penser, ne pas etre de ceux qui louent en presence et dechirent en arriere, ne pas cacher ses sentiments, ne pas dissimuler.
D’ou vient cette fagon de parler ?
Autrefois, dans nos campagnes, la plupart des habitations avaient une porte unique, qui ouvrait sur le chemin public, sur le chemin du roi. Dans ses notes inedites sur nos locutions proverbiales, l’abbe V.-P. Jutras, ancien cure de la Baie-du-Febvre, incline a croire que c’est cette singularity de nos anciennes maisons de cultivateurs, cette absence de porte de derriere, qui a donne naissance a l’expression ne pas avoir de porte de derriere. Puisqu’il n’y avait pas de porte de derriere, tout passait par la
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porte de devant; il etait impossible de rien cacher, de rien dissimuler.
Dichette
J’ai deja eu l’occasion de l’expliquer au sujet de la locution prepositive en dise de, les puristes du peuple, parce qu’il y a tendance chez celui-ci a substituer un g dur a la lettre d suivie de plusieurs voyelles dont la premiere est un i, rectifient quelquefois a tort le son gui, le remplacent par le son di lorsqu’ils ne devraient pas le faire.
Cette substitution de di a gui ne nous est pas particuliere. On la rencontre aussi dans quelques provinces de France. Ainsi, les Poitevins prononcent dietter au lieu de guetter; dans les patois de la Moselle, on dit indifferemment diand et guiand pour gland, dianer et guianer pour glaner, Diaude et Guiaude pour Claude, dike et guiece pour glace, dierir et guerir pour guerir, dieter et gueter pour guetter, dieule pour gueule.
Notre locution dichette est une fausse rectification, comme en dise de, mardillier, aiduille. On a pense que guichet etait une prononciation vicieuse de dichet et Ton a prononce dichet, mais en faisant sonner le t.
Selon toute apparence, cette habitude de faire sonner le t final nous vient de 1’Anjou. Voici, en tout cas, ce que dit l’un des auteurs du Glossaire des patois et des parleys de V Anjou: «U y aurait tout un traite a ecrire. . . sur les variations de la prononciation dans notre patois angevin. Chaque region et, pour ainsi dire, chaque localite a, non seulement ses vocables particuliers, ses tournures de phrases typiques, ses locutions propres, mais encore un mode special d’articuler les mots, d’en alterer les voyelles et les diphtongues, d’en agrementer les finales de consonnes plus ou moins euphoniques, d’en moduler, d’en accentuer les syllabes suivant les regies in variables d’une harmonie autochtone, apparemment innee chez les gens et inherente a l’air de la contree. — C est ainsi qu’aux bords de la Loire et a peu pres dans tout le pays des Mauges, pour n’en citer qu’un exemple, on aime a appuyer energiquement sur les consonnes fortes de la fin des mots et en particulier sur le t. — Un lit, un bout, un coup deviennent ein lite, ein boute, ein coupe. Voila comment on a toujou-rs dite et toujours jaite. On va meme jusqu’a ajouter un t final a beaucoup de mots desquels l’etymologie n’en comporte pas. II faut en passer par icite
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si Ton ne veut pas en passer par la. Les indigenes trouvent aussi naturel de s’abriter en se mettant a Yabnte que de prendre une prise de tabate ...»
Dans le parler populaire du Canada, guichet se prononce done assez souvent dichette. On dit aussi quelquefois nichette. Influence de nichet, sans doute.
Mais, chez nous, que Ton articule guichette, dichette ou nichette , le guichet n’est pas seulement, comme en France, une petite ouverture pratiquee dans une grande. De fagon presque generate, on donne le nom de guichet a toutes les petites portes, a toutes les petites ouvertures. Ainsi, les vasistas, les events, les pertuis, les ventouses s’appellent guichet. Et s’il y a des guichets dans le bas des portes de grange ou d’etable pour laisser passer les poules, il y en a aussi a cote des portes, dans les murs, d?.ns les pans de bois. A la tete des stalles d ecurie, il y a pareillement des guichets par ou 1’on pousse le foin dans les mangeoires. Et dans les derrieres des etables, s’il n’y a pas de porte, il y a au moins un guichet par ou Ton puisse jeter les fumiers a l’exterieur. C’est par allusion a ce guichet qu’est nee la locution dont je vais parler.
C’est bon d’avoir un petit dichette
Void comment, dans ses notes inedites, l’abbe V.-P. Jutrasexplique l’origine de cette locution proverbiale.
Un paysan avait un faible pour la dive bouteille. Et quand il lui arrivait de gouter a ce que Rabelais appelle «la puree septembrale», c’etait des libations sans fin, une debauche vraiment scandaleuse.
Ces exces n’allaient pas sans exasperer le cure de la paroisse, homme corpulent bien que frugal, aussi surcharge d’embonpoint que rempli de zele pour le service de Dieu, et qu’une obesite exageree rendait atrabilaire et quelque peu violent.
Un jour, le brave cure apprend que notre paysan est dans les vignes du Seigneur. II ne peut retenir son indignation. Fremissant, il court chez son paroissien; et la, sans preamble, il dit a celui-ci la laideur de son inconduite et l’indignite de sa vie, il lui reproche de gaspiller ses biens et sa sante, de porter scandale a sa famille et a ses voisins, de s’avilir, de se ravaler au rang des plus ignobles animaux. Quand il lui a ainsi crache son fait sans le macher, le bon cure, qui craint sans doute d’avoir
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ete dur pour son paroissien, se hate d’ajouter d’un ton quelque peu radouci, en s’affalant sur un fauteuil: « Tu sais, moi, je riai pas de porte de derriere.))
A ces mots, notre ivrogne, evidemment plus impressionne par la corpulence que par les reproches du cure, ne peut retenir cette observation goguenarde: «Mais, monsieur le cure, sous le respect que je vous dois, vous devez avoir au moins un petit dichette .»
Cette repartie mit fin au debat. Le cure n’eut pas le courage de la reprendre comme irrespectueuse. II fut meme le premier a en rire, et il la repeta a ses confreres. De sorte que, dans la region, elle ne tarda pas a devenir proverbiale, a peu pres sous cette forme: C’est bon d' avoir un petit dichette.
Chaud, chaudasse, chaudet
L’ivresse a des degres.
Je ne sais trop s’il faut s’en rejouir ou s’en chagriner.
Mais c’est ainsi, et sous tous les cieux.
En France, avant d’etre gris, on a d’abord une pointe de vin, puis Ton est a moitie ivre.
Chez nous, on commence par etre chaudet
(prononcez chaudette ) ; ensuite, on devient chaudasse; et, finalement, Ton est chaud.
Ainsi que l’indique la desinence de ces mots, chaudet et chaudasse sont des diminutifs de chaud.
En frangais academique, quoique familier, on dira fort bien d’une personne qui a un peu trop bu qu’elle est chaude de vin. Mais, en France, chaud ne s’emploie pas absolument avec le sens d’ivre, si ce n’est dans le langage populaire, particulierement dans les parlers de I’ Anjou, du Bas-Maine. En Bretagne, on dit: chaud de boire.
Chaudasse est usite dans l’Anjou. II y est tour a tour un frequentatif ou un diminutif de chaud. II y signifie tantot: qui s’enivre frequemment, tantot: qui est legerement ivre.
Les Angevins font aussi usage de chaudet au sens de: un peu gris, emeche. De toute evidence, notre adjectif chaudet nous vient de leur province, ou, comme chez nous, l’on aime a faire sonner le t final.
Marbre
Ayez des Yankees l’opinion qu’il vous plaira; moi, je les trouve extraordinaires. Ils sont
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nes pour etre champions. Et champions de tout ce qu’on peut imaginer.
Ainsi, leurs journaux ne publiaient-ils pas recemment la photographic du champion des joueurs de billes aux Etats-Unis ? Et il n’y a pas a s’y tromper: un bonhomme d’une douzaine d’annees est represente en voie de lancer une bille en calant, c’est-a-dire en la pressant entre le pouce et l’index, car ainsi s’appelle, parait-il, la chose en France.
Champion des joueurs de marbres ! Ce n’est pas toi qui aurais trouve celle-la, 6 gamin de mon pays.
Je dis ((joueurs de marbres)), car c’est aux marbres que jouent nos enfants. Chez nous, la bille, qu’elle soit de pierre, de marbre ou de verre, porte generalement le nom de marbre. Les Anglais l’appellent, eux, marble ; mais ce n’est pas d’eux que nous vient marbre. Ce terme a ete apporte directement de France. Marbre, au sens de bille, se dit dans l’Anjou, la Saintonge et le Poitou, ainsi que dans la Picardie, la Normandie et le Hainaut, ou Ton prononce mabre.
Dans son dictionnaire, Bescherelle reconnait k marbre l’acception de « bille de marbre avec laquelle jouent les enfants)). Mais, comme il
est le seul lexicographe de la langue frangaise a enregistrer cette acception sans indiquer qu’elle est provinciate, il est preferable, semble-t-il, d’employer le mot bille. Et cela dispense de verifier si la bille est de marbre ou non.
Nos gens prononcent generalement marbe.
II en etait ainsi en France, a la fin du dix-septieme siecle. «Le petit peuple de Paris dit marbe)), lit-on dans le dictionnaire de Richelet. D’ailleurs, dans les parlers populaires, et meme dans la langue familiere, la syncope de 1’r, dans la syllabe finale bre, est tres frequente.
Brunante
En France, l’heure ou la lumtere du jour commence a s’obscurcir s’appelle la brune.
Ici, le substantif brune ne s’emploie presque jamais dans cette acception. Pour designer la chute du jour, on se sert generalement du mot brunante.
Brunante est-il un canadianisme ?
II faudrait repondre affirmativement, si l’on pouvait qualifier de canadianisme toute locution usitee au Canada qui ne se trouve ni dans les dictionnaires de la langue frangaise ni dans les glossaires des parlers provinciaux. Mais la
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langue ne se trouve pas tout entiere dans les dictionnaires et les glossaires.
Les linguistes enseignent que certains adjectifs sont devenus substantifs par ellipse des noms qu’ils qualifiaient. C’est pour cela qu’on a des substantifs formes d’adjectifs feminins, tels que capitale, defensive) ces mots se disent elliptiquement pour ville capitale, pour position defensive, comme on dit la Marseillaise pour I’Hymne marseillaise. Brune et brunante ne se seraient-ils pas formes de la meme maniere? Dans l’ancienne langue, brunant s’employait adjectivement, comme brun, avec 1’acception de sombre, obscur. Brune et brunante ne seraient-ils pas devenus substantifs par ellipse du nom feminin qu’ils qualifiaient dans les locutions servant primitivement a designer le declin du jour? par ellipse du mot heure, du mot lumiere, que sais-je ? Sinon, brune ou brunee, — car l’un et l’autre se disaient pour chute du jour, — ne se serait-il pas transforme en brunante sous l’influence defournante, qui s’employait dans l’ancienne langue pour designer le lever du jour?
Ce ne sont la, il va sans dire, que simples conjectures; mais conjectures qui montrent que
brunante pourrait bien appartenir a la vieille langue frangaise, ou s’y rattacher.
Nos gens prononcent generalement breunante, comme ils disent breune pour brune et breunir pour brunir. Mais c’est la un sujet qui merite une note speciale.
Breune, breunir
La substitution du son eu au son u est assez commune dans nos parlers populaires. On la rencontre, non seulement dans les mots brune, brunir et brunante, mais encore dans une, aucune, chacune, lune, prune, prunier, prunelle, brume, plume, plumer, deplumer, ruminer, surprise, surprendre, etc.
Cette fagon vicieuse de prononcer la voyelle u n’est pas particuliere aux Canadiens.
Au temoignage du grammairien Hindret, des 1687 certains provinciaux disaient pleume, preune, breune pour plume, prune, brune, et la petite bourgeoisie de Paris, neune part pour nulle part.
D’apres Milleran, en 1692 un se pronongait «presque comme s’il avait un e devant lui»; et ce grammairien citait en exemples eune et leune.
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Suivant Antonini, qui ecrivait en 1753, le feminin des adjectifs en un gardait, comme le masculin, la prononciation eun, et il fallait en consequence prononcer eune, commeune, quelqu'eune, etc.
En 1805, le grammairien Domergue declara que prononcer eu pour u, c’etait parler comme les Normands, et la voyelle u prit desormais le son qu’elle a maintenant dans la langue frangaise.
La prononciation d’w en eu est en effet une des caracteristiques des parlers du Nord. On connait la priere du Normand:
Mein doux Jesus du firmament,
Je ne demande point d eforleune;
Mais mettez-moi tant seulement Aupres d’un quelqu’un qu’en ait eune.
(P. Hamon.)
Les gens de Normandie ne sont pas cependant seuls a dire eu pour u. Ce mode de prononciation se rencontre dans d’autres parlers provinciaux, et jusque dans la langue populate des Parisiens, «Dans un (devant une voyelle) et une, u prend exactement le son de eu (surtout parmi les basses classes))), lit-on dans le Parler populaire de M. Henri Bauche. Et, pour ne parler que de ces deux mots, brune
et brunir se prononcent breune et breunir dans l’Anjou, le Bas-Maine et la Bretagne, comme en Normandie.
Hureux, bienhureux, malhureux
Nos gens, comme ceux de l’Orleanais, de l’Anjou, de la Touraine, de la Bretagne, de la Normandie, du Berry, de la Picardie, disent: hureux, bienhureux, malhureux, hureusement, malhureusement, au lieu de: heureux, bienheureux, malheureux, heureusement, malheureusement.
Ce sont la des archaismes de prononciation.
Au temoignage des philologues, l’usage a longtemps flotte entre eu et u dans la prononciation de la premiere syllabe d 'heureux. U a meme predomine au dix-septieme siecle, et ce n’est qu’au dix-huitieme qu 'eu a fini par prevaloir.
Les textes de grammairiens que Thurot cite dans son ouvrage de la Prononciation de la langue frangaise, ne laissent aucun doute sur ce point.
Voici ce que disent quelques-uns de ces grammairiens. Beze en 1584: «Les Frangais qui prononcent bien prononcent heureux comme s’il etait ecrit hureux.)) Du Val en 1603:
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« Heureuse . — La premiere diphthongue est impropre, comme qui prononceroit hureuse.)) Oudin en 1633: «Eu se prononce u dans heureux.y> Chifflet en 1659: «On dit heureux et hureux.)) Menage en 1672: «On dit hureux bienhureux, malhureux .)) Andry en 1689: «I1 faut prononcer . . . hureux . . . Dire que c’est une faute de prononcer hureux au lieu de heureux. . . c’est condamner la prononciation de toute la cour et faire voir une grande attache pour sa province.)) Richelet en 1680: «Prononcez ureus, ureusement.)) Hindret en 1687: «La plupart de ceux qui parlent en public ne prononcent pas la premiere syllabe d 'heureux, heureuse, heureusement, comme notre u. Ils n’en font pas mieux pour cela; car on ne doit pas prononcer autrement en parlant en public et en lisant, quand on a une prononciation regulierel. . . » Buffier en 1709: «Quelques-uns croient qu’en declamant et en chantant on prononce assez communement heureux. . . on feroit fort bien de prononcer ureux, malureux... J’ai toujours oui dire a mes regents ureux, malureux.)) Moulis, en 1761 meme: «Prononcez hureux.))
Cependant, Saint-Real soutenait des 1691 que la prononciation de la cour n’est pas hu-
reux. Restaut, en 1730, conseillait de prononcer heureux, malheureux, et non pas hureux, malhureux. Mouvillon affirmait en 1754 que les Lorrains, les Savoyards et les habitants de Geneve etaient seuls a prononcer et a ecrire hureux. Et Domergue enseignait en 1805 que c’est une faute de dire hureux.
Aujourd’hui, en France, il n’y a que le peuple qui dise hureux. II faut prononcer eu-reu (le premier eu bref, le second long).
La chienne
Le soleil etait de plomb. L’angelus du midi allait bientot sonner, et vous travailliez aux champs depuis sept heures du matin, bien qu’age de quinze ans a peine. Vous avez attrape la chienne, ou, si vous le preferez, la chienne vous a pris, et vous etes alle vous etendre sous l’arbre le plus voisin.
— Quiens! la chienne te monte sur le dos, vous a crie d’un ton narquois votre grand frere, qui ne manquait jamais une occasion de vous faire endever.
Mais vous avez fait la sourde oreille. Car la chienne vous avail grimpe sur le dos, vous aviez la chienne. Je veux dire que vous n’etiez pas d’humeur a travailler plus longtemps.
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Avoir la chienne, c’est done avoir la fleme, ainsi que s’exprime le peuple en France.
D’ou nous vient cette fagon de dire ?
Cagne s’employait pour paresse dans le vieux frangais, comme dans le parler actuel de l’Aunis. Avoir la cagyie, faire la cagne, e’etait se sentir paresseux, se laisser aller a la paresse, faire le paresseux, paresser. C’est de ce mot cagne que sont sortis: cagne (homme ou enfant paresseux, faineant), cagner (faire le paresseux, le faineant), et cagnard (paresseux), qui a donne a son tour cagnarder, s' acagnarder et cagnardise. Or, au sens propre, cagne signifiait chienne. Et c’est sans doute pour cela qu’on a dit avoir la chienne pour: paresser, n’etre pas d’humeur a travailler.
Puisqu’on avait la chienne, qui est une sorte de maladie (maladie du cceur), on l’avait attrapee. Et l’on a dit attraper la chienne.
D’autre part, le decouragement prend les gens. Par analogie sans doute, la chienne les prit, elle aussi.
Enfin, au lieu de dire la chienne te prend, te gagne, on se souvint du sens propre de ce substantif; et, poussant la metaphore jusqu’au bout, on alia jusqu’a dire: la chienne te monte, te grimpe sur le dos.
Telle est, semble-t-il, l’origine de nos locutions avoir, attraper la chienne, la chienne prend quelqu’un, lui grimpe, lui monte sur le dos.
Et si vous me demandez comment chienne est arrive a signifier paresse, je repondrai ce que Hatzfeld et Darmesteter disent au sujet de l’etymologie de cagnard : par comparaison avec la chienne qui s’accroupit, qui paresse au coin du feu.
D’ailleurs, les Lorrains ont une locution qui se rapproche de la notre. D’apres M. Leon Zeliqzon {Diet, des patois romans de la Moselle), le chin bianc (chien blanc) serait en Lorraine un ((animal fantastique qui est cense mordre les enfants qui travaillent aux champs pour les rendre paresseux». Et quand on dit la-bas: lo chin bianc t’e modu (le chien blanc t’a mordu), cela signifie: tu as la feme, tu fais le paresseux.
Depeche des affaires
Quand un legislateur apergoit dans son journal le titre ((Convocation pour la depeche des affaires)), il prend tout de suite des airs de dignite. II sent qu’il aura bientot a accomplir une des taches les plus nobles et les plus graves: faire des lois.
En effet, depeche des affaires a chez nous le sens d’expedition des affaires et s’emploie surtout en parlant des Chambres. Les parlementaires sont convoques pour la depeche des affaires. Mais ils ne sont pas tenus de les depecher.
II va sans dire que nos puristes, qui ont l’obsession de l’anglicisme, ont tour a tour denonce depeche des affaires comme une traduction litterale de despatch of business.
Ils ont eu tort.
Cette locution n’est pas un anglicisme. Depeche ne vient pas de l’anglais despatch. C’est au contraire, despatch qui vient de depeche, ou plutot de despeche. Car despeche et despesche, de meme que depeche et depesche, se disaient autrefois en France, avec le sens de l’anglais despatch, avec le sens d’action de depecher, action d’expedier. «L’avancement et depesche des affaires)), lit-on dans un texte de Bouchet cite par Hatzfeld et Darmesteter. On trouve aussi depesche des affaires dans une ordonnance de Charles-Quint en date du 23 juin 1530, touchant le pouvoir du Conseil d’ Artois: «Seront tenus eux trouver vers le president toutes les fois qu’il les fera convoquer pour la depesche des affaires qui surviendront.))
Cessons done de qualifier d’anglicisme cette
vieille locution. Mais substituons-y expedition des affaires ; car elle est maintenant tombee en desuetude.
PentToreille
De toutes les lois humaines, la mode, probablement parce qu’elle est facultative, est celle a laquelle on obeit le plus volontiers; et ses livrees, si ridicules soient-elles, finissent toujours par s’imposer. Comme on l’a chante en France,
II faut qu’a la mode Chacun s’accommode.
Le fou l’introduit,
Le sage la suit.
Or, void que les hommes, dit-on,vont se mettre a porter des pendants d’oreilles, des pend' oreilles, ainsi que les appellent nos gens.
La seule pensee de porter des pend’ oreilles vous fait pouffer de rire. Mais, au fond, est-ce la chose si absurde ?
II va sans dire, les femmes (typographe, garde-toi bien de glisser une virgule entre ce doux nom de «femmes» et le pronom qui va suivre!), les femmes qui aiment a mener leur mari en laisse prefereraient les voir porter un anneau au bout du nez. Mais nous voyons-
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nous, en ce pays de coryza, l’appendice nasal decore d’orfevreries!
Decidement, si les hommes doivent se couvrir de ridicule . . . , pardon, de pendeloques, de pendrillpches, il vaut mieux qu’ils se les accrochent aux oreilles.
Le port des pend’ oreilles, chez les hommes, n’est pas une mode nouvelle.
«Le port des boucles d’oreilles, ecrit l’un des auteurs du Glossaire des patois et des parleys de V Anjou, passait autrefois pour preserver des maux d’yeux. Aussi, dans ma jeunesse (1,860- 1870), beaucoup d’hommes en portaient-ils. Cette mode regnait surtout parmi les mariniers, chez qui on peut dire qu’elle etait presque generate. Mais tandis que les boucles d’oreilles du commun des martyrs etaient invariablement de simples anneaux d’or, les anneaux des mariniers etaient ornes interieurement d’une ancre decoupee. Cette mode a tout a fait disparu.))
Chez nous, il n’y a pas longtemps encore, des qu’un enfant ou meme une jeunesse avait mal aux yeux, ses parents lui pergaient les oreilles. L’operation etait sommaire: on appuyait le lobe de l’oreille sur une tranche de pomme de terre crue, on le transpergait avec
une alene, puis on y introduisait un brin de foin ou un anneau pour empecher la plaie de se fermer. Et c’est ainsi que Ton voyait, non seulement des fillettes et des jeunes filles, mais des gargonnets, des gargons porter des boucles d’oreilles, des pend’oreilles. Comme les medecins de Moliere, nos Esculapes ont-ils change cela ?
Pend' oreille, au sens de boucle ou pendant d’oreille, est d’usage ancien. Cotgrave le donne avec cette acception, dans le dictionnaire frangais et anglais qu’il a publie en 1611. Godefroy cite ce texte, qui parait remonter au seizieme siecle ou au commencement du dixseptieme: «Ni les carquans ne vous ont point change votre sage dessein, ni les pendoreilles, ni les delices et bobances de la ville.» Dans ses Varietes historiques et litter air es, Edouard Fournier publie une piece de vers anonyme, datant de 1609 et intitulee les Balieux des ordures du monde, ou se trouve ce passage:
La noblesse aimait la vertu;
Le noble en estoit revestu;
C’estoit son clinquant, son pennache,
Son pend’oreille, sa moustache.
Et dans un inventaire dresse a Blois en aoht 1618, se lit cette description: «Deux pendoreil-
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les d’or emaille ayant chacun dix petits diamants fms.»
Pend’oreille est encore usite dans la Normandie, le Poitou, l’Orleanais et la Lorraine avec le sens de pendant ou boucle d’oreille.
Les Lorrains, comme le font assez souvent nos gens, prononcent pend’ areille.
De la virgule
La virgule est un tout petit signe de ponctuation, qui a Fair d’une salissure tout au plus, mais qu’il faut se garder d’employer a tort et a travers. Comme le dit un auteur, «une virgule omise ou mal placee repand de la confusion dans une phrase, la rend obscure ou louche, et lui fait quelquefois signifier le contraire de ce qu’elle avait a exprimer ».
Prenons, par exemple, la phrase que j’ai ecrite plus haut: «I1 va sans dire, les femmes qui aiment a mener leur mari en laisse prefereraient les voir porter un anneau au bout du nez.» Ainsi ponctuee, elle signifie sans equivoque: Certaines femmes (savoir: celles qui aiment a mener leur mari en laisse) prefereraient . . .
Mais si nous mettons une virgule apres le mot femmes, le sens de ce mot est tout autre.
Au lieu d’etre restreint, il devient general. Et la phrase prend une signification differente. Elle equivaut alors a celle-ci: «Les femmes, parce qu’elles aiment a mener leur mari en laisse, prefereraient ...»
On voit pour quelles raisons j’ai demande au typographe de ne pas glisser de virgule apres le mot femmes. Avec une virgule, mon texte souleverait Tire de ces dames. Sans virgule, il me vaudra peut-etre leur sympathie; car chacune pensera, sans doute, que mes traits s’adressent a ses voisines. . .
Et c’est ainsi qu’en soignant la ponctuation, on menage la susceptibilite de ses lectrices.
Pendrilloche, pendrioche
On sait ce que signifie le mot pendeloque.
Une pendeloque, enseignent les dictionnaires, y compris celui de l’Academie, c’est un bijou precieux, en forme de poire, que Ton suspend a une boucle d’oreille; par analogie, c’est encore un objet suspendu comme ce bijou; et, figurement, c’est aussi une loque pendante.
Le mot pendeloque, au dire de Hatz-
feld et Darmesteter, est une forme dialectique pour pendeloche, qui etait le substantif verbal
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de pendelocher, derive de l’ancien verbe pendeler, pendiller, pendre.
Et dans le vieux frangais, on disait non seulement pendeloche, mais aussipendiloche et pendilloche. Oudin et Cotgrave enregistrent pendiloche, et Rabelais emploie pendilloche .
Pendilloche est encore usite dans 1’ Anjou, le Berry, le Poitou, la Saintonge et l’Orleanais, avec le sens de loque, et dans le Bas-Maine, la Saintonge, la Touraine et l’Orleanais, avec celui de pendant d’oreille. Dans l’Orleanais, on prononce pendioche.
Dans les parlers de l’Aunis et de l’Anjou, on emploie egalement pendrilloche avec l’acception de loque. D’autre part, pendriller se dit, dans la Bourgogne, pour pendiller, et, dans le Nivernais, pour pendre comme une guenille. En Picardie, une pendrille est une chose qui pend.
Et voila l’origine des vocables pendrilloche et pendrioche, qui ont cours chez nous avec toutes les acceptions du frangais pendeloque. Nos gens disent aussi quelquefois pendriloque et pendandrilloche.
II faut a j outer que pendrioche se dit surtout des pendeloques de mauvais gout ou de peu
de valeur, et, plus particulierement, des lambeaux de vetements dechires.
Baudet
Les baudets s’en vont.
Ces lits de sangle etaient tres communs autrefois. II y en avait j usque dans les dortoirs.
J’ai vu, en 1889, disparaitre le dernier baudet qui ait ete admis au college de l’Assomption, mon Alma Mater. II etait la propriety de Napoleon B . . . . ,eleve de derniere annee. Une nuit que Napoleon B . . . . , juche sur son vieux compagnon de repos, revait de chateaux en Espagne comme tous ceux qui achevent leurs etudes, le pauvre baudet s’effondra avec grand fracas dans le silence du dortoir. Ce fut un beau tapage. . . et la fin du regne des baudets. Napoleon B . . . . dut se resigner a rever, comme les autres, dans une vulgaire couchette de fer. Mais Napoleon B . . . . avait l’ame lyrique (il devait mourir notaire), et il ecrivit Mes adieux a mon baudet, une elegie navree qui commenfait paj ces vers:
Dans ce monde, ici-bas, tout croule, tout chancelle.
Le meilleur fondement est un mauvais support.
De 1’inconstante nature image trop fiddle,
Les baudets sont en proie aux ravages du sort.
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Et depuis, on ne vit oncques baudet dans les dortoirs du college de l’Assomption.
Le terme baudet, avec l’acception de lit de sangle, ne se trouve dans aucun dictionnaire de la langue frangaise. Mais il a cours dans les parlers de la Champagne et de la Normandie, et c’est sans doute de cette derniere province qu’il a ete apporte chez nous.
Nos gens prononcent, les uns baude, les autres baudette.
Comment baudet, au sens de lit de sangle, a-t-il pris naissance?
II est remarquable que, dans la langue frangaise, les mots ane, baudet, cheval, chevalet (diminutif de cheval), poulain, poutre (qui signifiait autrefois pouliche), chevre et son derive chevron designent, au figure, des pieces de bois qui servent a en supporter ou a en maintenir d’autres. Ainsi, baudet se dit en frangais non seulement de l’ane, mais aussi, figurement, du support, de l’espece de chevalet sur lequel le scieur de long pose les pieces de bois qu’il coupe. Or, le chassis du lit de sangle est soutenu par des pieds croises, comme ceux du chevalet, du baudet; et, de toute evidence, c’est par analogic qu’on a donne a ce lit le nom de baudet.
Oquet, aquet, Ioquet, laquet
En frangais, on appelle hoquet la contraction spasmodique qui secoue le diaphragme et est accompagnee d’un bruit inarticule special.
Dans hoquet , Yh est aspiree et la terminaison et doit se prononcer e, non pas et.
Mais, dans nos parlers comme dans les parlers de plusieurs provinces de France, il y a tendance presque generate a faife sonner le t de la terminaison et, surtout dans les substantifs. Meme ceux qui parlent bien diront: Avoir le hoquet, comme ils prononceront alphabet au lieu d ' alphabe. C’est probablement, soit dit en passant, par suite de ce vice de prononciation, qu’on a fini par ecrire en ette, ou en otte, une foule de noms propres se terminant en et ou en ot.
De plus, le peuple, chez nous comme en France, ne fait presque jamais de difference entre Yh aspiree et Yh muette. On dit, ici comme la-bas, V oquet, d’asard, je I’hais.
D’autre part, dans notre province ainsi que dans la Normandie notamment, la confusion des sons o et a est assez frequente. Nous disons aquet et oquet, de meme que daner et donner, damage et dommage.
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Enfin, il arrive souvent dans le langage populate que 1’ article represente par V devant un substantif commengant par une voyelle ou par une h muette, finit par etre absorbe par ce substantif. Plusieurs des mots les plus usuels de la langue frangaise se sont formes de la sorte. Tels sont, par exemple, lierre, luette, lendemain, venus de l’ancien frangais hierre, uette, endemain. De meme, remarque Chevallet dans Origine et fofmation de la langue frangaise, le peuple, «apres avoir transforme le hoquet en I’oquet, en est venu a dire loquet pour hoquet)). Et puisque, chez nous, le hoquet est devenu I’oquet et Vaquet, nous disons: avoir le loquet, avoir le laquet.
L’emploi de loquet pour hoquet est tres repandu en France. On l’a releve dans l’Anjou, l’Aunis, le Bas-Maine, le Berry, la Bourgogne, le Nivernais, la Normandie, l’Orleanais, la Picardie, le Poitou, la Saintonge et la Touraine.
Annime, anlime
Dans le franco-canadien, annime et anlime s’emploient tantot pour: anime, ardent, excite, encourage, tantot pour: leger, volage, evapore, devergonde, gargonniere, amoureux, aimant trop ou recherchant continuellement la societe
des jeunes filles ou des gargons, selon le cas. Ainsi, au lieu de dire: II est ardent au travail, on dira : il est annime ou anlime pour travailler. D’autre part, une fille annimee ou anlimee est une jeune fille qui recherche la societe des gargons, et un petit gargon annime ou anlime est un gargonnet qui aime un peu trop la compagnie des fillettqs. En ce dernier sens, annime et anlime s’emploient aussi substantivement : «La fille a Jose su Ti’Paul,c’est eine anlimee pas ordinaire ! Si a trouve pas a s’marier ...»
Dans les parlers populaires de France, a prend souvent un son nasal tres prononce dans les mots ou il est suivi de « ou de m; d’autre part, n se change en l dans certains mots. C’est ce qui explique, par exemple, la transformation de s’anuiter en s’ an-nuiter et de numero en lumero. Il ne faut done pas s’etonner si nos gens disent an-nime, et meme an-limee, au lieu d’anime.
fividemment, on donne chez nous a anime (puisque annime et anlime sont des deformations d’anime ) des acceptions qu’il n’a pas en frangais. Mais anime, de meme qu ’animeus, avait le sens de passionne, dans l’ancienne langue. D’ailleurs, dire qu’une jeune fille est annimee ou anlimee, n’est-ce pas employer animk
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de fagon absolu pour anime d’ amour, qui se dit fort bien en frangais?
Tout a clair
— II va mouiller certain, annonce Baptiste, le temps est trop echo; on entend les cloches de la paroisse wesine tout a clair.
Et sa femme d’ajouter:
— £a me surprendrait pas; le temps etait clair comme eine vitre a matin, on weyait les deux clochers tout a clair.
Tout a clair s’emploie frequemment chez nous avec les verbes entendre ou voir.
Cette locution adverbiale, qui prend le sens de distinctement, n’est pas frangaise. Ou plutot, elle ne Test plus. Car a cler et tout a cler, a clair et tout a clair se disaient autrefois pour clairement et pour distinctement. Chartier ecrivait dans la Chronique de Charles VII : «Et chevaucherent tant que lesditz deux ostz et compagnies s’entrepovoient veoir tout a cler.)) Et plus tard, La Boetie: ((User d’advertissemens, de plaintes, de rigoureux langage tout a clair et a decouvert)) ; —
Quand tes yeux conquerans estonne je regarde; J’y vois dedans a clair tout mon espoir escrit.
A clair s’emploie encore pour distinctement en Normandie, et tout a clair, dans le Berry et le Nivernais.
Debarbouillette
Quand nos gens veulent se debarbouiller, ils ne demandent ni un debarbouilloir ni une debarbouilloire, comme il faut dire en bon frangais. Ils demandent une debarbouillette.
Est-ce l’influence du mot serviette qui nous a valu debarbouillette, au lieu des formes debarbouilloir et debarbouilloir e ?
En tout cas, le mot debarbouillette est joli, plus g^acieux meme que les formes frangaises. II nous vient d’ailleurs du «mol» Anjou, pays des vocables riants.
En campagne, a la campagne
Ces deux expressions avaient autrefois le meme sens. « Je veux passer ma vie a la campagne)), ecrivait Montesquieu. Et Boileau:
Un fou rempli d’erreurs que le trouble accompagne Est malade a la ville ainsi qu’a la campagne.
D’un autre cote, on trouve dans Bussy-Rabutin:
Jeannin la menait en campagne Dans une maison de cocagne;
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et dans La Bruyere: «Se trouve-t-il en campagne, il dit a quelqu’un qu’il le trouve heureux d’avoir pu se derober a la cour pendant l’automne. »
Aujourd’hui, camp ague doit etre accompagne de l’article quand il est pris dans son acception propre, dans l’acception de champs. Etre h la campagne, c’est habiter la campagne, s’y trouver. Aller a la campagne, c’est se rendre a la campagne pour l’habiter ou par maniere de promenade, de passe-temps. «I1 est une foule de gens qui vont par ton s’ennuyer a la campagne)), ecrivait Voltaire. Et il faut encore dire de meme, parce que les choses n’ont pas change, parce que, surtout, la locution en campagne n’a pas le sens d’a la campagne.
Precede de la preposition en, le substantif campagne sert a exprimer qu’on est en mouvement, en marche, hors de chez soi, qu’on voyage pour ses affaires. C’est dans ce sens qu’on dit : Se mettre en campagne pour decouvrir la demeure de quelqu’un; — Les troupes sont en campagne; — Ce negociant est en campagne.
De cette distinction entre les expressions en campagne et a la campagne, Chapsal concluait que l’on doit dire d’un negociant qui a quitte
la ville pour ses plaisirs: II est a la campagne; et qu’au contraire, si ce negotiant est sorti de la ville pour ses affaires, s’il est en voyage, on doit dire: II est en campagne. La conclusion de Chapsal est bonne a retenir.
La confusion des locutions en campagne et a la campagne est assez frequente en France, dans les parlers populaires. Elle se produit notamment dans l’Anjou, la Champagne, la Saintonge, la Bourgogne, le Nivernais, le Berry.
Avoir du chemin
Pour diminuer l’effort necessaire au maniement d’une scie, on courbe alternativement a droite et a gauche l’extremite des dents de cette scie.
En France, cette operation est appelee avoyage. On dit encore qu’on donne de la voie.
Chez nous, on se sert plutot de l’expression donner du chemin. Et d’une scie dont la lame ne frotte pas contre les levres du trait de scie, on dit qu’elle a du chemin.
Ces locutions donner du chemin, avoir du chemin, sont-elles incorrectes?
II semble que non.
En effet, au temoignage de Hatzfeld et Dar-
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mesteter, on peut fort bien employer chemin pour designer l’espace dans lequel une scie execute son mouvement de va-et-vient. De plus, Littre dit que chemin a le sens de voie ou jeu d’une scie. Or, donner du chemin a une scie, n’est-ce pas lui donner du jeu, de la voie ? et une scie qui a du chemin, n’est-ce pas une scie qui a du jeu, de la voie ?
En tout cas, chemin se dit dans 1’ Anjou pour ((ecartement que Ton donne aux dents d’une scie, de part et d’autre du plan de la lame».
Nos gens donnent aussi a avoir du chemin un sens tout particulier. Ainsi, Ton dira: «La p’tite fille a Tophile, j’t’as^ure qu’alle a du cheminb) Et cela signifie: La jeune fille de Theophile aime beaucoup les gargons, recherche continuellement leur societe, n’a pas froid aux yeux, est tres fringante, est enjouee, evaporee, devergondee. On dit de meme qu’une jeune fille a du jeu.
Avoir du chemin, en cette acception figuree, est-il un canadianisme ?
J’ai feuillete en vain les lexiques et les glossai^es qui sont a ma disposition; je n’y a; pas trouve cette locution. Mais l’image qu’elle renter me n’est pas moins jolie.
Ed fait
In fact s’emploie adverbialement en anglais avec l’acception de: en realite, effectivement, en effet, au fait.
Est-ce a dire qu ’en fait, pris dans le meme sens, soit un anglicisme, un barbarisme k eviter ?
La locution adverbiale en fait est aujourd’hui d’un usage tres courant en France. Je pourrais la relever dans la premiere revue ou le premier journal venu, Qu’il me suffise de me referer a des ouvrages qui traitent de questions philologiques. Ainsi, M. Ferdinand Brunot l’emploie dans son Histoire de la langue frangaise, notamment au volume II, page 182; M. A. Meillet, aux pages 11 et 76 de son livre les Langues dans V Europe nouvelle; M. G. Vendryes, aux pages 56, 210 et 270 de son ouvrage le Langage ; M. F. Gohin, dans les Transformations de la langue frangaise de 1740 a 1789, d la page 163; M. Andre Therive, dans le Frangais, langue morte? a la page 237; MM. Jacques Boulenger et Andre Therive, dans les Soirees du Grammair e-Club, a la page 126; M. Henri Bauche, dans le Langage populaire, a la page
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Mais pourquoi continuer cette nomenclature ? Hatzfeld et Darmesteter n’ont-ils pas enregistre enfait, ainsi que dans le fait, par lefait et au fait dans leur Dictionnaire general de la langue frangaise ?
Si, encore une fois, nos puristes se donnaient la peine de consulter les dictionnaires avant de lancer leurs anathemes'. . .
Barre
Comme les Normands, comme les Poitevins, nous employons barre pour raye, en parlant des etoffes, des tricots, etc.
On le disait tout de meme dans l’ancien frangais. «Une sarge vermeille baree)), lit-on dans un vieux texte.
Bescherelle, dans son Nouveau Dictionnaire national, a enregistre barre au sens de raye. Mais Poitevin le donnait deja comme vieilli dans le Dictionnaire universel qu’il a publie en
Le mieux est done de ne faire usage qu,e de raye. Barre semble tombe en desuetude.
Auripiaux, oripiaux
Au dire de l’Academie et des lexicographes, le gonflement inflammatoire du tissu cellulaire
qui entoure la glande parotide s’appelle communement les oreillons, en France.
Chez nous, il prend assez solvent le nom d’ auripiaux ou oripiaux, et quelquefois celui d’aripiaux, arupiaux ou eripiaux, qui sont evidemment des deformations d’ auripiaux ou d ’oripiaux.
La prononciation en iau de la terminaison eau se rencontre dans plusieurs patois de France, et auripiaux, oripiaux, sont des corruptions d 'auripeaux ou d’oripeaux.
Auripeaux et oripeaux etaient usites autrefois, dans la langue frangaise, avec l’acception d’oreillons. «En nostre abbaye, dit Frere Jean des Entomeures dans Rabelais, nous n’estudions jamais de paour des auripeaulx .» Dans le Dictionnaire universel de Furetiere (edition de 1727), on lit au mot Oripeau : «Se dit aussi populairement d’une maladie d’oreille causee par une fluxion et enflure des glandes parotides qui sont au dessous. . . A Paris on la nomme les orillons .» Et au mot Auripeau, Furetiere renvoie a Oripeau. Le Dictionnaire de Trevoux, edition de 1771, enregistre lui aussi auripeau et oripeau et les definit dans des termes equivalents.
Menage, dans son Dictionnaire etymologique
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de 1650, dit qu ’oripeaux, au sens d’oreillons, vient de l’Anjou. Oripeaux fait en effet partie du vocabulaire angevin, ainsi que des parlers normands et vendomois. Dans le Maine, on prononce oripiaux, et dans la Normandie, auripiaux. Les Angevins font egalement usage du doublet eripeaux.
II ne faut pas oublier qu 'oreille derive du latin auricula, diminutif down's, qui avait le meme sens. Dans l’ancien frangais, dans l’ancien normand surtout, on ecrivait aureille. «Chascun doibt avoir les cheveulx rongnez par dessus les aureilles », lit-on dans un recueil des anciennes coutumes de Normandie, — texte qui montre bien, soit dit en passant, qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil, pas meme les modes lancees par nos coiffeurs.
Ainsi que le remarque Moisy, dans son Dictionnaire de patois normand, (.(aureille, ancienne forme du mot (oreille), est plus exact, etymologiquement, que la forme frangaise oreille »; et auripeaux, c’est ditteralement peaux aux oreilles ».
Cache, brdqueur
M. Edouard Montpetit, dans son discours de reception k l’Academie frangaise de Belgi-
que, a parle de nos procedes de francisation. II a particulierement montre comment les canadianismes nes de crowd, de boss et de grocery ont certains traits de ressemblance avec d’antiques vocables, fyangais ou normands.
«C’est un jeu et qui ne va pas sans agrement, a-t-il dit, que de suivre ainsi les mots dans leurs transformations et de reconnaitre comment crale, que les Canadiens ont tire de crowd, re joint cralee qui est normpnd et qui veut dire abondance; comment boss, inutile doublet de patron, se relie dans le domaine insoupgonne des evolutions au vieux frangais boseur, qui jadis a eu le sens de vantard; comment grocerie, qui supplee epicerie et que je n’osais pas mentionner, remonte tout de meme jusqu’aux glossaires anglo-normands, ou, sous la forme grosserie, il explique le grosseria des Italiens americanises.»
On pourrait citer nombre de cas non moins typiques. Par exemple, ceux de cache et de broqueur.
Cache s’emploie souvent chez nous dans la langue commerciale, avec le sens de caisse: Prendre de r argent dans le cache) — etre au cache. Ce canadianisme est une francisation
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de I’ anglais cash, qui a le meme sens. D’apres les lexicologues anglais, cash, c’est le vieux mot frangais casse, auquel on a donne une terminaison saxonne. Or, dans notre ancienne langue, casse avait un doublet qui signifiait, comme lui, cassette, coffre; c’etait cache. Ce vocable etait feminin autrefois, tandis qu’il est masculin dans les parlers canadiens. C’est la tout ce par quoi notre cache differe de celui des anciens.
On donne aussi, chez nous, le nom de broqueur aux courtiers, aux agents de change et aux preteurs de profession. Broqueur est la francisation de 1’ anglais broker, qu.i a la meme acception. Or, dans l’ancien frangais, le courtier s’appelait abrokiere, brocour et meme broqueur. Les mots brocanter, brocanteur et brocantage, qui appartiennent au vocabulaire d’aujourd’hui, sont probablement de la meme lignee. Au Canada, Vo de broqueur se prononce long, tandis qu’il etait bref dans le vieux frangais. II suffirait done de glisser sur Vo de notre broqueur pour faire oublier l’origine britannique de celui-ci et lui donner un air venerable. C’est d’ailleurs ainsi que les anglomanes de France prononcent broker, qui, au temoignage
du Nouveau Larousse illusive, s’emploie assez souvent pour courtier, homme d’affaires, preteur sur gages, brocanteur.
fitre en l’air
Dans nos parlers populaires, la locution en V air s’emploie adjectivement avec deux sens distincts.
Eire en l’ air se dit d’une personne, surtout d’une jeune fille ou d’une femme, legere, volage, etourdie, evaporee, devergondee. Un gargon en I'air est un jeune homme peu serieux, dissipe ou extravagant. Et une femme en I’air est une femme legere, une femme . . . a qui son mari, s’il est prudent, fera une cour assidue.
Dans le frangais litteraire, en I’air a le sens de: en mouvement, dans l’agitation,et etre toujour s en I’air, celui de: ne pouvoir rester en place.
Dans les parlers de 1’ Anjou, etre ben en I’air signifie: etre leger, evapore, ecervele, pas reflechi. C’est a peu pres le sens que nous donnons h etre en I’air.
Cette locution s’emploie aussi chez nous pour: etre excite, emu, emporte, irrite. Ainsi, quand un employe dit: «J’sais pas su quoi’ce
que l’patron a pile a matin, mais y est en V air », cela signifie que son patron est de mauvaise humeur, ou bien qu’il est dans un etat d’excitation.
En France, V avoir en V air se dit, dans le langage populaire, pour: etre excite. Mais notre locution ne viendrait-elle pas plutot de l’ancien frangais, ou air avait le sens de colere, impetuosite, violence?
Castonade
Menage ecrivait en 1672: «Le grand usage est pour castonnade et non pas pour cassonnade, qui est pourtant le veritable mot. . . Je dirois done castonnade : mais sans blamer ceux qui disent cassonnade .))
Le grammairien Berain enseignait en 1675 : «I1 faut dire et ecrire cassonade. . . II est moins rude a prononcer que castonnade.))
En 1680, Richelet enregistrait cassonade et castonade dans son dictionnaire. «L’un et l’autre se dit, faisait-il observer, mais 1’ usage declare est pour cassonade.))
Apres n’avoir donne que cassonade dans la premiere edition de son dictionnaire, l’Academie admettait cassonade et castonade dans la deuxieme edition, en 1718.
Le dictionnaire de Furetiere, edition de 1727, et le Dictionnaire de Trevoux, edition de 1771, donnaient encore tous deux cassonade et castonade.
L’usage a done ete longtemps partage entre cassonade et castonade, et il ne faut pas s’etonner si nos gens disent castonade.
Cette prononciation est, d’ailleurs, tres commune dans les parlers populaires de France. On la trouve dans la Normandie, la Bretagne, le Bas-Maine, la Saintonge, la Franche- Comte, la Bourgogne, le Berry, le Nivernais, 1’ Anjou, l’Orleanais, la Lorraine, le Hainaut, la Flandre, la Touraine et la Champagne. Mais depuis 1740, l’Academie ne reconnait plus castonade.
Au Canada, on prononce quelquefois castanade.
Ajoutons que l’Academie n’a jamais orthographic cassonnade, avec deux n, comme l’avait fait Menage. On trouve cependant cette graphie dans quelques ecrits, notamment dans les Bagolins, comedie imprimee h Amsterdam en 1703. Bagolin, amant ridicule, adresse cette declaration a sa maitresse:
Beau miel tr&s savoureux, que doit lescher mon Sme, Doux beure qui se va tout fondre par ma flamme,
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Luisant sucre candy, cassonnade d’amour,
Cresme de la beaute, tarte sortant du four,
Regardez un amant qui devient confiture.
Je recommande ces vers affriandants aux celadons qui se sentent «devenir confiture)).
Payer, §tre payant
«Le poire paie mieux que le cidre.»
Oui, je le repete pour les puristes de chez nous qui, a defaut de raisons, aiment a montrer un front sourcilleux: le poire, la boisson fermentee faite avec du jus de poire, paie plus que celle qu’on fait avec du jus de pomme. C’est du moins ce que pensent les Normands et c’est ainsi qu’ils le disent, au temoignage de Robin, auteur d’un dictionnaire de leur patois.
Malgre les froncements de sourcils de nos purs, payer, pris au sens de donner du profit, de procurer un benefice, n’est done pas un anglicisme, puisqu’il est usite dans la Normandie de nos peres.
Au lieu de froncer les sourcils, que n’ouvret-on les lexiques de la langue frangaise ? On trouverait, par exemple, dans le dictionnaire de Bescherelle, que payer, pris absolument, a le sens de «produire de quoi couvrir les frais, en parlant d’une chose exploitee», et dans le
dictionnaire de Littre (au Supplement) que payer s’emploie absolument avec l’acception de «donner un produit remunerateun). L’on verrait dans Bescherelle qu’on peut fort bien dire: « Cette mine ne paye pas», et dans Littre que Simonin a ecrit dans la Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1875 (page 90): «On croyait alors (en 1851) que les mines du quartz (aurifere) n e payaienl pas.))
Payer, pris pour donner du profit, n’est done ni un anglicjsme, ni meme une locution vicieuse. Le plus qu’on en puisse dire, e’est qu’il n’est guere en usage.
Mais ce qui parait inusite en France, e’est l’adjectif payant au sens de lucratif, profitable, remunerateur. On ne le trouve dans aucun dictionnaire, ni meme dans aucun glossaire de patois. M. Jacques Chastenet a bien ecrit dans V Opinion du 22 aout 1925: «La liste civile de la famille royale coute cher aux contribuables anglais. Mais ils estiment que e’est une depense pay ante)). Or, le mot payant est guillemete dans le texte; ce qui indiquerait qu’il n’a pas cours en France. Le mieux est done d’eviter de l’employer tant qu’on ne l’aura pas releve sous la plume de plusieurs bons
ecrivains.
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Carre
En France, on donne depuis assez longtemps le nom anglais de square aux jardins publics etablis au milieu d’une place. De fait, square est dans le dictionnaire de l’Academie depuis 1878. D’apres Hatzfeld et Darmesteter, ce mot se prononce skwer comme en anglais, sauf chez le peuple, qui dit skwar .
Au Canada, nous employons rarement square. Nous disons le plus souvent cane, et quelquefois place ou jardin, qui sont d’ailleurs les equivalents frangais de square.
Carre ne vaut-il pas le neologisme square ?
D’abord, cane est l’equivalent de 1’ anglais square pris au propre, qui vient lui-meme du vieux frangais esquare, signifiant carre.
De plus, l’ancien frangais faisait usage de carre, carrel, carree et carroi pour designer une place publique grande et spacieuse, une promenade. Les Vendomois, qui passent pour avoir parle le dialecte frangais le plus pur, emploient encore carroir pour place carree. Ils diront par exemple: «Viens-tu jouer sur le carroue d’la Madeleine?))
Enfin, Victor Hugo ecrit dans les Travailleurs de la Mer: «L’Hyvreuse est un square de
gazon et d’arbres comparable aux plus beaux carres des Champs-£lysees.» Victor Hugo a-til, dans ce texte, employe cane pour eviter la repetition de square ? Ou s’agit-il simplement d’un rapprochement de deux choses differentes? II n’en reste pas moins interessant de constater que Victor Hugo donne le nom de carres aux pelouses et aux jardins des Champs- Elysees.
Sans doute, il ne faut pas se montrer plus academique que l’Academie frangaise. Mais il semble que preferer a square les locutions jardin public et place serait du purisme de bon aloi.
Bora, boura
Borax, ancien nom du borate de soude, doit se prononcer boraks.
Chez nous, l’on dit bora ou boura : «Tu as mis trop de boura dans ton empois.»
Il devait en etre de meme dans le vieux frangais, puisqu’on trouve bourat, pour borax, dans d’anciens textes.
Flasque
Void un autre vocable que nos apprentis puristes ont condamne aux oubliettes.
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Non pas parce que la gourde, que nous appelons communement flasque, contient generalement une eau de mort dite faussement eau de vie. Mais parce que flasque ressemble a l’anglais flask comme a un fbere germain.
Flasque est-il done un anglicisme ?
Flasque, de meme que flaske, a fait partie du vocabulaire frangais. Le lexicographe Godefroy, celui que Louis Veuillot appelait le maitre des maitres, l’a prouve surabondamment. II a cite, entre autres textes, ce passage de Rabelais: «La aussi nous dist estre un flasque de sang greal, chose devpie, et a peu de gens cogneue»; ainsi que cet extrait d’un ouvrage historique: « Ils avoient sur leurs espaules de6 manteaux courts et le flasque a la ceinture.))
Godefroy aurait pu aj outer que Rabelais donne le nom de Flasque a un des personnages de son Pantagruel (livre V, chapitre XXXV) : «Nous tenans ces menus propos, sortit le grand Flasque . . . gouverneur de la dive Bouteille, accompagne de la Garde du temple, et estoient tous Bouteillons Frangois.)) Et il aurait pu citer ces vers du Carquois satyrique, ecrit par Antoine Gaigneu vers la fin du seizieme siecle et publie par Edouard Fournier dans les Varietes hisloriques et litter air es (tome VI, page 296) :
De tes armes le casque Est un bon double flasque Plein de douce liqueur.
D’ailleurs flasque, dont flacon (orthographie autrefois flascon) n’est que le diminutif, fait encore partie du vocabulaire litteraire. II se dit, en termes de commerce, de la «bouteille de fer dans laquelle on transporte le mercure». En termes d’archeologie, il «s’entend comme flacon plat, gourde ou outre portative et a biberon, et comme une poudriere de soldat». Le Nouveau Larousse illustre, ou j’emprunte ces definitions, donne une figure d’un joli flasque du seizieme siecle.
Flasque, au sens de gourde, de flacon plat, est tombe en desuetude.
A Tequerre, d’equerre
L’equerre, chacun le sait, est.un instrument qui sert a tracer des angles droits ou a tirer des perpendiculaires. Elle est principalement a I’ usage des charpentiers, des menuisiers, des magons.
Equerre se dit aussi, dans la langue litteraire, de Tangle mesure par Tequerre. On met deux pieces de bois a Tequerre, en equerre ou d’equerre. Un batiment est ou n’est pas d’equerre.
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Dans nos parlers, a requeue et d’equerre s’emploient, en parlant des choses, pour signifier qu’elles sont bien faites. Ainsi, une allee tiree a requeue est une allee tiree au cordeau, une allee tres bien tracee. De meme, une chose est ou n’est pas d’equerre, selon qu’elle a ete bien ou mal faite.
Nous faisons egalement usage de la locution d’equeue en pajdant des personnes. Chez nous, une personne est ou n’est pas d’equeue selon qu’elle est ou n’est pas de bonne humeur, qu’elle est ou non dans son assiette, qu’elle est bien ou mal disposee. Et n’etre jamais d’equerre, c’est n’etre jamais de l’avis des autres, contredire en tout et partout.
Dire d’une personne qu’elle n’est pas d’equerre, c’est employer une image que les lexiques frangais n’enregistrent pas, mais qui en vaut bien d’autres; par exemple, celles qu’on trouve dans les locutions frangaises ne pas etre dans son assiette, etre tout de tr avers, qui sont usitees, en parlant des personnes, dans la meme acception que n’etre pas d’equerre.
D’ailleurs, Bernardin de Saint-Pierre ne s’est pas fait faute d’employer equerre au figure. «Nous avons l’habitude, a-t-il ecrit, de consi-
derer tout ce qui s’ecarte de notre equerre comme livre a la confusion.)) Eire d' equerre, au sens canadien, n’est pas plus hard! que «s’ecarter de l’equerre de quelqu’un)).
Chez nous, equerre se prononce generalement ekyere. II ne faut pas s’en etonner. Dans l’ancienne langue (avant la transformation de la graphie es en e), equerre s’ecrivait esquierre.
Boucher, mettre un bouchon
Dans nos parlers, boucher quelqu’un, c’est le confondre par une vive repartie, le mettre a quia, le mettre hors d’etat de repliquer. Et se faire boucher, c’est trouver son maitre, dans la discussion.
Dans le vieux frangais, boucher quelqu’un signifiait lui boucher les yeux.
Dans les parlers angevins ainsi que dans le frangais populaire, on emploie la locution en boucher un coin a quelqu’un dans le sens que nous donnons a boucher quelqu’un. En Bretagne, se boucher a l’acception de se battre.
Nos gens disent aussi mettre un bouchon a quelqu’un pour signifier: fermer la bouche a quelqu’un, le faire taire, lui imposer silence par une vive repartie.
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Mettre un bouchon a quelqu’un est usite dans 1’ Anjou avec l’acception de: lui fermer la bouche, et dans le frangais populaire avec cefle de : le faire taire.
Botterleaux
Les botterleaux sont de grosses chaussures de cuir qui montent un peu au-dessus de la cheville du pied et que portent nos campagnards et nos ouvriers.
Botterleau parait etre ne a la suite d’une querelle de menage entre une Angevine et un Tourangeau.
En effet, bottereau sert dans l’Anjou a designer une sorte de chaussure montant un peu au-dessus de la cheville. Et, d’apres M. Jacques Rouge {le Parler tourangeau), botteleau se dit de petites bottes en Touraine. (Est-ce bottes au sensde chaussures ouau sens d’objets de meme nature lies ensemble?)
Botterleau est probablement un compromis entre bottereau et botteleau.
Deplet, deplete
Chez nous, deplet (on fait generalement sonner le t) s’emploie adjectivement, en parlant
des personnes, avec le sens de prompt, expedite, ou habile. Un homme deplet, c’est celui qui fait beaucoup d’ouvrage en peu de temps ou qui a une grande habilete de mains; une servante deplete , c’est une servante qui est prompte a l’ouvrage ou qui reussit dans ce qu’elle fait.
Est-ce parce que les personnes expeditives ont generalement la taille svelte, degagee ? nos gens donnent aussi & etre deplet, etre deplete l’acception de: avoir la taille svelte, degagee.
J’ecris deplet, deplete, mais il vaudrait mieux orthographier d\eplet, d'eplete.
En effet, cette locution vient sans conteste de l’ancien frangais esplet, esplecte, doublets de esploit, esploite, qui ont donne exploit.
Esplet et esplecte, de meme que esploit et esploite, avaient le sens d’empressement, a,rdeur. Et les verbes espleter et esploiter signifiaient: agir avec ardeur, avec empressement, se hater, s’empresser.
Esplet et espleter sont encore usites dans plusieurs provinces sous les formes modernes d’eplet et d ’epleter. On a releve eplet en Normandie, avec le sens d’activite, hate; en Bourgogne, avec celui d’habilete, de promptitude,
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de celerite dans le travail; en Aunis et en Vendee, avec celui de profit, avantage, qu’esplet avait aussi dans le vieux frangais. D’un autre cote, epleter a le sens de faire vite, d’aller vite en besogne, de travailler vite, d’expedier rapidement, d’avancer au travail, dans les parlers du Berry, de la Bourgogne, de la Bretagne, de la Champagne, du Maine, du Nivernais, de la Normandie et du Poitou. Au dire de Genin, la locution eplette ! eplette ! s’emploie dans certaines contrees de la France pour : vite ! vite !
En quelques provinces, /d est mouille dans epleter ainsi que dans eplet. On prononce epleter dans l’Anjou, la Bretagne, le Maine et le Poitou, epiet dans le Maine et le Poitou, et epiete dans l’Anjou.
De plus, etre d’ eplet a, dans la Normandie, le sens de faire beaucoup d’ouvrage en peu de temps; etre d’ epiet signifie, dans le Bas-Maine, avancer au travail. Enfin, dans la Touraine, deplette s’emploie adjectivement pour prompt, rapide, et etre deplette, pour aller vite en besogne.
Comme on peut le voir, nos locutions deplet, deplete, ne manquent pas d’aieux.
Se pieter
En frangais, se pieter signifie proprement: se planter sur ses pieds, se raidir sur ses pieds, se hausser sur ses pieds. «Ninant s’etait piete pour les combattre», a ecrit Mme d’Epinay dans ses Memoir cs; et Grimm: «On se moque d’un nain qui se piete pour se grandir.))
Au figure, se pieter peut aussi s’employer pour se raidir, faire effort. C’est evidemment ce sens figure que nous donnons a se pieter lorsque nous disons: «Tu as besoin de te pieter, si tu veux remporter l’avantage sur tes concurrents (dans une lutte, un concours, une election), si tu veux obtenir tel diplome, telle nomination, ou la main de telle jeune fille.»
De meme, on peut a la rigueur rattacher au sens propre de se pieter l’acception que nous lui donnons dans une phrase comme celle-ci: « As-tu vu passer le petit bout de fille ? C’est long comme ga, c’est tout jeune, et puis ga sc piete !» C’est-a-dire: ga s’habille comme une grande fille, ga se grandit, ga se hausse sur ses pieds.
Mais nous employons aussi se pieter pour se hater, se depecher, ne pas perdre de temps:
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«Si tu ne veux pas manquer ton train, tu as besoin de te pieter .»
Est-ce la une extension de se pieter, au sens de faire effort?
Ne serait-ce pars plutot une deformation de s’epieter, prononciation patoise de s’epleter, qui, dans le vieux frangais, signifiait justement se hater, ne pas perdre de temps (pour faire quelque chose), s’empresser ? Je pose, sans y repondre, cette question qui m’est venue dans l’idee en etudiant l’origine de notre locution deplet.
Police montee
Sous ce titre, le Gaulois de Paris publiait la note suivante le 23 novembre 1922 :
«Les agents sont de braves gens qui maintenant vont se balader a cheval. Depuis hier, douze gardiens de la paix, tous anciens cavaliers, bottes et casques, font la police de la circulation aux endroits les plus encombres de Paris. Ils remplacent les gardes municipaux qui, parait-il, savaient fort bien tenir en respect des dix-chevaux et meme des quarantechevaux, mais tenaient moins bien leurs montures.
«Avec cette nouvelle police montee, chauf-
feurs et cochers, prenqz bien garde d’observer les reglements de la circulation et de ne pa;s en meconnaitre les printipes: car les agents vont etre de plus en plus a cheval dessus !»
Avez-vous bien lu ? ((Police montee» !
Y a-t-il assez longtemps qu’on nous rabache que cette locution est un hideux anglicisme, et qu’il faut y substituef gendarmerie a cheval !
Avoir la parole en bouche
Cette locution a chez nous le sens de parler facilement, avoir la langue bien pendue, avoir le don de la parole. «I1 n’est pas avocat, mais je t’assure qu’il a la parole en bouche », diront nos gens de quelqu’un qu’ils ont entendu perorer. Et c’est la un eloge qui vaut un long panegyrique.
En France, on emploie familierement dans la meme acception (et depuis longtemps, puisqu’Oudin a enr^gistre cette locution dans le dictionnaire qu’il a publie en 1656): avoir la parole en main.
Avoir la parole en bouche ne vaut-il pas l’expression franf aise ?
Le fait que. . cela est dfl au fait que. . .
Comme le commun des mortels, vous em-
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ployez a l’occasion les locutions le fait que . . . , cela est du au fait que . . .
Eh bien ! vous dites des horreurs. C’est du moins ce que pretendent nos puristes: ((.Lefait que . . . locution vicieuse. — Cela est du au fait que... anglicisme. Traduction litterale de this is owing to the fact that. . . Dites: Cela est du a ce que ...»
Et ne me demandez pas, par exemple, pourquoi «au fait que» ne vaut pas «a ce que» : c’est le secret du puritanisme grammatical. Selon son habitude, — habitude tres commode, a la verite, — il a decrete. Et cela doit vous suffire.
((Locution vicieuse », « anglicisme », voila qui est bientot dit. Au risque de passer pour mecreants, voyons ensemble si, reellement, les locutions lefait que et cela est du aufait que meritent l’arret de proscription lance contre elles.
II serait facile de citer nombre de textes tires des lois ou des recueils de jurisprudence pour montrer que le fait que est usite en France. Mais il me souvient que Charles Nodier a ecrit quelque part en parlant d’une autre expression: «Cette locution est refue au barreau: raison de plus pour qu’elle soit unbarbarisme.» J’emprunterai mes exemples a des ouvrages ecrits dans la langue litteraire.
M. Antoine Meillet a publie en 1918 un livre ayant pour titre les Langues dans VEurope nouvelle. M. Meillet est professeur au college de France et directeur d’etudes a l’ficole des hautes etudes a Paris. Linguiste tres averti, il connait le frangais autant que personne, en tout cas autant que nos puristes. Voici ce que je lis dans son ouvrage.
A la page 97: ((Neanmoins, lefait qu’ ils parlent des langues distinctes. . . »
A la page 101 : «Tous les efforts qu’on peut faire pour donner au breton une existence litteraire se heurtent au fait qu’ il ne represente aucune tradition de civilisation particuliere.»
A la page 103 : ((Grace au fait que ces deux langues se sont fixees sous l’influence de la vieille langue classique ...»
A la page 211: ((Quiconque sait un peu de latin se rend compte du fait que emouvoir est le meme mot que le verbe latin emovere ...»
M. J. Vendryes est, lui aussi, professeur a l’Universite de Paris et linguiste repute. Or voici ce qu’on peut lire dans un livre qu’il a publie en 1921, le Langage.
A la page 10: ((Le fait qu' il (le langage par gestes) est, chez les peuples sauvages surtout, employe par les femmes ...»
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A la page 154: «Le fait qu' un substantif peut aisement devenir adjectif . . . »
A la page 156: «Par lefait qu'W exprime en frangais la determination, i’article peut donner la valeur substantive a toute expression linguistique. »
A la page 161: «Cela s’explique par le fait que l’abstraction peut etre dans le cerveau ...»
A la page 168: «Mais lefait qu' on s’en ecarte revele une intention. »
A la page 180: aLe fait que le futur s’exprime par des formes si variees. . . »
Et je pourrais continuer ma cueillette dans ce volume de pills de quatre cents pages.
Done, M. Meillet et M. Vendryes, tout linguistes qu’ils sont, ne dedaignent pas d’emplqyer la locution le fait que, si l’occasion s’en presente.
Nos puristes tiennent aussi cela est du aufait que pour un anglicisme ; mais cette condamnation ne vaut pas mieqx que l’autre.
«Ainsi, ecrit M. Meillet a la page 213 de son ouvrage, dans les mots abstraits du frangais, il ne traine aucun souvenir de valeur concrete. Les notions abstraites apparaissent avec une purete qui est due au fait que les mots qui les
designent ont ete pris a une langue vivante distincte du frangais courant.» Et M. Vendryes, a la page 170 du Langage : «Cette place du verbe avant le sujet semble due a ce double fait que ...»
Mais, objectera-t-on peut-etrq, les linguistes ne sont pas les arbitres supremes du bel usage.
Je renvoie immediatement les sceptiques a la Revue des Deux Mondes du ler aout 1924. Void ce qu’on y pourra lire, a la page 690, sous la signature de M. Louis Gillet: «Ne va-t-il pas (Bernard Shaw) jusqu’a soutenir que les victoires de Cesar sont dues a ce fait que Cesar etait un general civil. . . ?»
De plus, dans sa premiere serie de Livres et Portraits , M. Emile Henriot ecrit (p. 44) : «La confusion est due sans doute a ce fait qu’ il s engagea dans la compagnie des cadets de M. de Casteljaloux. . . »
Avez-vous bien lu ? «Une purete qui est due aufait que)) ; — ’((Cette place . . . semble due a ce double fait que))', — «Les victoires de Cesar sont dues a ce fait que))', — «La confusion est due a ce fait que)).
Je livre M. Meillet, M. Vendryes, M. Gillet et M. Henriot k la ferule de nos pedants en iste.
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Border, ourler
II ne faut pas confondre border et ourler.
Border, c’est garnir, en cousant quelque chose au bord.
Mais replier et coudre le bord d’un tissu, pour empecher qu’il ne s’effile, ce n’est pas le border, c’est l’ourler.
Ourler et border sont deux operations distinctes. Le bas d’une jupe est toujours ourle, mais il n’est pas toujours borde. Si on doit le border de fourrure, par exemple, il faudra l’ourler d’abord.
Remarquons en passant que les bords (non pas les bordures) faits avec des morceaux ajoutes s’appellent faux ourlets.
Faire du boudin
Faire du boudin, faire son boudin, faire un boudin, faire un bout de boudin, sont des locutions courantes chez nous au sens de bouder. «As-tu fini de faire du boudin ?» «As-tu fait un beau bout de boudin ?» demande-t-on a l’enfant qui a boude. «Va faire ton boudin dans le coin», lui dit-on quelque fois, lorsqu’il prend un air rechigne et fait la moue.
Faire du boudin s’emploie avec la meme ac-
ception dans les parlers du Berry et du Nivernais, et generalement dans le frangais populate.
Cache-belle-bergere
Avez-vous deja joue h cache-belle-bergere ou cache-la-belle-bergere ?
Ce jeu de societe est en grande vogue dans nos campagnes. Et bien qu’il n’y faille pas prendre de faux airs de mandarins, ni faire entendre des cris d’apaches, il est bien plus amusant que certains jeux exotiques en usage dans les salons de nos citadins.
Void comment il se pratique.
Deux personnes se tiennent debout au centre de la piece, pendant que les autres joueurs sont assis autour d’eux, les mains jointes. L’une de ces deux personnes a une bague entre les mains et cherche, sans que l’autre s’en apergroive, a la remettre a un des joueurs assis. Pour y arriver, elle fait semblant de deposer la bague entre les mains de chacun en disant: “Cache, belle bergere», ou bien: «Cache-la, belle bergere.)) Quand elle a ainsi fait le tour des joueurs assis, son compagnon doit deviner ou se trouve la bague. Si celui-ci y reussit, il passe a son tour la bague et celui qui s’est fait
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prendre le remplace au centre. Sinon, on recommence jusqu’a ce qu’il ait devine juste.
En certaines regions de notre province, cela s’appelle aussi jouer a cache-la-bague-tiens-laben.
Ce jeu, il va sans dire, n’est pas d’invention canadienne, puisque la profession de bergere est inconnue chez nous. Selon toute apparence, il nous vient de la Vendee ou de 1’ Anjou. En tout cas, il ressemble fort a un jeu de society qui s’y pratique et qui y porte le nom de bague-bergere.
«Le jeu de Bague-bergere, signale par Deniau (Hist, de la Vendee, t. I, p. 57J comme se jouant jadis dans les fermes des environs de Cholet, est encore en usage au Longeron, ecrivent les auteurs du Glossaire des patois et des parlers de V Anjou. C’est un jeu tres analogue au furet. Il consiste a se passer de main en main une bague tout autour d’un cercle de joueurs. Un joueur place au milieu du cercle cherche a saisir cette bague. S’il y reussit, le detenteur qui s’est fait prendre le remplace.))
De toute evidence, belle-bergere est une deformation de bague-bergere. A l’origine, on disait probablement : Cache la bague, bergere. Mais nos gens ont fini par trouver plus galant
et plus elegant d’employer les formules: Cache, belle bergere, ou : Cache-la, belle bergere. Et la substitution de belle a bague s’est faite d’autant plus facilement que tres souvent, au lieu de bague, on se servait de quelque autre objet minuscule.
Cateehisse, catechime
Le langage populaire, la langue familiere meme, ont tendance a supprimer l’une des deux consonnes qui se suivent, surtout dans les finales. Ainsi, on dira marbe, agreabe, contrasse, cataplasse, Ernesse, terribe, modisse, casse, fenete, funesse, burlesse, cede, cadave, batte, au lieu de marbre, agreable, contraste, cataplasme, Ernest, terrible, modiste, casque, fenetre, funeste, burlesque, cedre, cadavre, battre. Et voila pourquoi nos gens prononcent catechisse ou catechime, au lieu de catechisme.
Cateehisse est d’usage assez commun en France. On le trouve, par exemple, dans les parlers de 1’ Anjou, de la Normandie, de la Touraine, du Bas-Maine, de la Champagne.
Catechime s’emploie aussi frequemment. On l’a releve dans la Normandie, le Berry, le Nivernais.la Bas-Maine, la Franche-Comte,l’ Anjou, la Bourgogne, l’Orleanais, la Saintonge.
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Dans les Origines de la prononciation moderne, M. Theodore Rosset tient catechime pour une vraie forme populaire. Mais il y a lieu de penser que cette prononciation etait assez generate au dix-septieme siecle, puisque, au temoignage de Somaize, les Precieuses proposerent d’ecrire catechime. Elies etaient d’avis «qu’il faloit faire en sorte que Ton put ecrire de mesme que Ton parloit».
En parlant on se comprend
Dans l’avant-propos de son livre le Mot et la chose, — un livre delicieux, — Francisque Sarcey ecrivait: «Au temps de mon professorat, j’avais ebauche, entre autres sujets de these, un travail philosophique sur cette idee que la plupart des querelles des hommes viennent, non pas de ce qu’ils ne s’entendent point sur le fond des choses, mais de ce qu’ils prennent les memes mots dans des sens differents.))
Nos gens ont cree ce dicton: En parlant on se comprend.
Cette locution proverbiale, bien qu’elle ne s’inspire pas precisement de l’idee que Sarcey voulait developper, n’en est pas moins lourde de philosophie. Sauf erreur, elle signifie a peu
pres ceci: Les incompris sont des gens qui ne parlent ni assez haut, ni assez souvent, ni assez longuement.
Voila une maxime qu’il n’est pas besoin, sans doute, de rappeler a nos parlementaires, mais qui est excellente a retenir.
Parlons done, si nous voulons etre compris.
Parlons franc et net. En d’autres termes, parlons frangais.
Bouchon
Nos menageres aiment laver les planchers avec des bouchons ou des bouchons de cuisine, et les assiettes avec des bouchons de vaisselle.
II ne faut pas s’en etonner.
D’abord, elles sont proprettes, nos menageres. Elies adorent frotter, comme on dit.
En outre, dans l’ancien frangais, on donnait au torchon le nom de bouchon de cuisine; et dans les parlers de 1’ Anjou, la lavette s’appelle bouchon de vaisselle.
D’ailleurs, bouchon a encore, dans la langue frangaise, le sens de tampon. Bouchon de foin, bouchon de paille, bouchon de linge se disent fort bien pour: petit paquet de foin, de paille ou de linge tortille en tampon.
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Changer, casser
Bien que certain puriste de chez nous ait fait les gros yeux a changer, ce verbe peut fort bien s’employer au sens de: donner des billets de banque ou des pieces de monnaie d’une certaine valeur pour la meme somme en pieces ou en billets de valeur differente. L’Academie, comme Littre et Bescherelle, lui reconnait cette acception, et cela devrait lever les scrupules.
Mais ce que l’Academie n’admet pas, c’est l’emploi de casser pour changer, faire la monnaie de.
Cet emplpi est tres frequent chez nous. «Peux-tu me casser un ecu ?», dit celui-ci pour sfgnifier: Peux-tu me donner la monnaie d’une piece de cinquante sous ? Et celui-la: «Je vais faire casser un cinq-piastres », au lieu de: Je vais changer un billet de cinq dollars en petites pieces ou en billets moindres.
Cette fagon de dire n’est pas de notre cru. Casser a l’acception de faire la monnaie, dans les parlers de l’Anjou. Nos peres l’ont sans doute apportee de cette province, o,u ils l’avaient cueillie.
Dans l’argot parisien, Ton dit casser une thune pour changer une piece de cinq francs.
Casuel, cazvel
«Depuis quelque temps, l’usage s’est introduit de donner a casuel le sens de fragile: la porcelaine est casuelle. Mais rien, ni dans l’etymologie, ni dans l’emploi ancien, ne justifie cette acception qui doit etre evitee.»
Lorsque Littre inserait cette, remarque dans son dictionnaire, en 1881, il y avait deja longtemps que casuel s’employait ici pour cassant, fragile. Et pour une raison evidente: c’est que casuel a cette acception dans les parlers de 1’ Anjou, du Bas-Maine, de la Bourgogne, de la Normandie, de l’Orleanais, de la Picardie, de la Saintonge, bref, de presque toutes les provinces ou nos peres etaient nes.
Mais il n’est pas plus permis, pour tout cela, de confondre casuel avec cassant. Comme le dit Larousse, c’est «une grosse faute» d’employer l’adjectif casuel dans le sens de: qui se casse facilement.
Chez nous, cet adjectif est usite aussi en parlant des personnes dont la sante est frele, delicate, ainsi que des plantes dont la culture
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est difficile: «Sa femme est ben casuelle, et ses enfants sont aussi casuels qu’elle»; — «La culture des melons, c’est ben casuel .» Selon toute aoparence, c’est la une extension de casuel pris pour fragile, extension que Normands et Tourangeaux lui donnent d’ailleurs en parlant des personnes.
Dans certaines parties de notre province, on ne dit ni casuel, ni casuel comme en Anjou; on prononce cazvel: «I1 faut porter ga avec grand soin, c’est cazvel))', — «Mon vieux pere commence a etre ben cazvel))-, — «Je ne plante jamais de melons: c’est trop cazvel.)) On parle meme du casvel du cure, et du cazvel du bedeau.
D’ou vient cazvel ?
Aucun glossaire des parlers de France n’enregistre cette forme, ou plutot cette deformation de casuel. Mais une particularity de la prononciation normande autorise une conjecture.
Casuel se prononce casouel en Normandie, et il ne serait pas etonnant que l’emploi de casouel se fut introduit ici, bien qu’on ne l’ait pas encore releve. Or, la substitution de ou ( w anglais) a v est frequente dans nos parlers populates : nos gens ne disent pas deux phrases
sans employer, par exemple, awoir ou woir au lieu d’ avoir ou de voir. Cazvel ne serait-il pas une fausse rectification de casouel ? Pared phenomene n’est pas rare. Le souci de mieux parler ne se retrouve-t-il pas a l’origine des barbarismes estuser, cintieme, canitude, aiduille, matillon, qu’on entend pour: excuser, cinquieme, canicule, aiguille, maquignon ?
Bouette, boete
Dans le frangais moderne, bouette (on ecrit aussi boete et boitte) ne se dit que de l’appat dont on se sert pour la peche de la morue.
Chez nous, bouette et boete ont en outre quatre acceptions particulieres.
Ils se disent pour boue, vase: «Les chemins sont pleins de bouette)) ; — «Les enfants pataugent dans la bouette.))
Cette acception est archa'ique: bouete et boete avaient le meme sens dans le vieux frangais.
On donne aussi, par extension, le nom de bouette ou boete a la neige fondante. Combien de fois n’entend-on pas, pendant l’hiver, des phrases comme celles-ci: «I1 a neige une par-
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tie dela nuit etvoici qu’ilpleut ce matin: ga va etre une belle boete » «Ce n’est pas surprenant que cet enfant ait mal a la gorge: il a joue dans la boete tout l’apres-midi, hier.» Les raffines, ceux qui donnent dans le grand, comme on parle a l’Academie, preferent faire usage du terme sloche. Sloche, venant directement de l’anglais slush, a plus de chic. Ou le snobisme ne va-t-il pas patauger ?
Par extension encore, la neige qui, apres une tempete, reste en suspens dans l’eau d’un fleuve, d’une riviere, d’un lac, s’appelle aussi boete ou bouette.
Enfin, la bouette ou boete c’est la mangeaille, la patee ou la buvee que l’on donne aux bestiaux pour les engraisser.
Cette appellation est usitee en Normandie ainsi que dans l’Orleanais.
Faire capot
Capot est un terme usite dans certains jeux de cartes.
II s’emploie adjectivement ou substantivement.
Adjectif, il est invariable en nombre comme
en genre. II faut ecrire: ils sont capot, elle est capot.
Le capot, c’est le coup ou Tun des joueurs ne laisse pas faire a l’autre une seule levee.
£tre capot, c’est ne pas faire une seule levee.
Faire capot, faire un capot, c’est faire toutes les levees. C’est ainsi qu’on l’entend en France. On a done tort de donner, chez nous, a faire capot et faire un capot le sens d’etre capot.
Clair
Presse de rentrer a votre bureau, vous etes monte dans le premier tramway venu, un de ces tramways cahotants qui courent les rues de Quebec depuis quelque temps. Pres de vous, des mondains, des campagnards, que la pratique des danses exotiques ou l’usage du tapetu ont sans doute habitues aux secouements d’entrailles, devisent de choses et d’autres, sans paraitre le moindrement incommodes par le ballottement de la voiture qui se tremousse. Pour faire diversion au malaise qui vous envahit, vous pretez l’oreille aux propos de deux voisins.
— T’as ben connu le p’tit Suaire Bonnehumeur? demande l’un.
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— Le p’tit Suaire Bonnehumeur? repete l’autre.
— Balaam, le gargon d’Suaire Bonnehumeur, du rang de la Grand-Misere . . .
— Oui, oui. Celui qu’est dans les affaires a Quebec ?
— Justement. Y etait poursui pour a were vendu de la bagosse. Eh ben ! y est clair. Le journal dit que l’juge l’a honorablement acquitte.
Et vous pensez, car vous etes nourri de la moelle des Ne dites pas, mats dites publies par nos docteurs es anglicismes: all est clair ! Pourquoi ce paysan se mele-t-il de parler ainsi anglais en frangais?))
Oui, pourquoi ce paysan, qui ignore tout de la langue anglaise, aurait-il commis un anglicisme en se servant de la locution II est clair ? Cette locution est-elle vraiment un anglicisme ?
Clair ne s’orthographie ainsi que depuis le quinzieme siecle. Avant, on ecrivait cler. Et Ton dit encore cler dans la Picardie, et cle dans la Normandie, ou l’r finale ne se prononce pas.
Cler et clair avaient autrefois plusieurs acceptions que clair n’a plus dans le frapgais moderne. Ils se disaient, par exemple, pour
net. Clair est reste, avec ce sens, dans la locution clair et net, qui s’emploie encore de nos jours. Clair et net est une de ces formules redondantes comme il y en a tant dans le style du palais, ou l’on se plait a accumuler inutilement des termes synonymes. Lieu et place , bonne et valable, franc et quitte, plein et entier effet en sont des exemples.
Or, «l’idee de net emporte avec elle l’idee d’absous)), remarque La Curne dans son Dictionnaire de Vancien langage franqois; et c’est pour cette raison que cler a pu s’employer dans la vieille langue avec le sens que nos gens donnent a clair, avec le sens de decharge, reconnu innocent, renvoye absous. Froissart en foumit un exemple frappant. Dans sa Chronique, cet ecrivain du quatorzieme siecle dit, en parlant de Pierre de Craon: «I1 convenoit que il fuist cler en France et lui fuissent pardonnes tous ses mesfaits.))
Il serait temeraire, cela va sans dire, d’affirmer que notre expression clair, pour reconnu non coupable, est un archaisme, et non un anglicisme. Il n’est pas moins interessant de noter qu’elle va rejoindre, soit directement, soit par l’intermediaire de l’anglais clear, l’acception que cler avait au temps de Froissart.
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D’ailleurs, il ne serait pas etonnant que cette acception de clair nous vint directement du vieux frangais. N’employons-nous pas clair avec un sens tout voisin lorsque nous disons: «Tu n’es pas clair dans cette affaire-la » ? Cela signifie : Tu n’es pas sans reproche dans cette affaire, tu n’es pas blanc ; et le mot clear n’est jamais, que je sache, entre dans la locution anglaise correspondante.
Chaudiere
Dans la langue academique, le mot seau designe un vaisseau cylindrique, en bois, en metal, en toile, ou en fibre comprimee, de la contenance de plusieurs pots, et qui sert generalement a puiser de l’eau, a porter des liquides, mais qu’on emploie aussi pour transporter des substances non liquides.
Dans nos parlers populaires, nous ne conservons le nom de seau qu’aux seuls seaux en bois, en toile, ou en fibre comprimee. Les seaux en metal sont presque tou jours appeles chaudieres.
Selon toute apparence, cette fagon de parler nous vient de 1’ Anjou, ou le seau en metal servant a traire les vaches ou a puiser de l’eau porte egalement le nom de chaudiere. Mais
l’emploid e chaudiere avec cette acception n’est pas moins impropre.
En effet, la chaudiere est bien un grand vaisseau en metal, mais qui sert a faire chauffer, a faire bouillir des choses, non pas a les transporter. C’est done a tort qu’on donne le nom de chaudiere a vache au seau a traire, de chaudiere a eau au seau a menage, de chaudiere a graisse au seau a graisse, de chaudiere a charbon au seau a charbon, de chaudiere a sasser les cendres au seau-tamiseur ou seau-cribleur pour cendres, et de chaudiere a vidanges a la poubelle.
De meme, chaudiere est un terme impropre pour designer le vase destine a recevoir la seve de 1’erable. Comment appellerait-on ce recipient en France, s’il existait la-bas? Surement pas seau, puisque le seau est un vaisseau d’une contenance de plusieurs pots. Petit seau ? Peut-etre; mais plus probablement boite, puisqu’on y donne le nom de boite a lait a l’ustensile que nous appelons petite chaudiere a lait, de boite a lunch a celui que nous nommons chaudiere d’ouvrier ou chaudiere d’ecole, de boite a conserves, a celui dans lequel on met les conserves.
Quant aux vieux pianos defectueux, toujours
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desaccordes, qui resonnent comme des chaudrons, ce sont... des chaudrons, et non des chaudieres.
Chez nous, chaudiere se pronorce souvent chauguiere, chauyere, chaguiere, chayere. La substitution du g dur a la lettre d suivie de la voyelle i est assez frequente dans la langue populaire en France. Quant a la prononciation de la finale ere, c’est un souvenir du grand siecle.
Cinquante
A l’instar des Angevins, nous employons souvent cinquante comme adjectif indefini. Ainsi, nous disons: «I1 sera tres occupe: il a cinquante affaires a regler»; — «I1 est impossible de savoir ce qu’il pense; il a toujours cinquante histoires a nous conter»; — «I1 est difficile de travailler quand on a cinquante solliciteurs a ses trousses.»
En bon franpais, cela signifie: Il a quaranteneuf affaires plus une a regler; — Il a toujours quarante-neuf histoires plus une a conter; — Quand on a quarante-neuf solliciteurs plus un a ses trousses. Car cinquante ne peut s’employer que pour designer un nombre determine, soit quarante-neuf plus un.
Si Ton ne veut pas indiquer un nombre determine, il faut se servir d’adjectifs indefinis, tels que plusieurs, maints, ou de locutions comme une joule de, un grand nombre de, mille et un, et dire: II a maintes affaires a regler; — II a toujours mille el une histoires a conter; — Quand on a une joule de solliciteurs a ses trousses.
Chateau, chanteau
Chateau a, dans nos parlers populaires, plusieurs acceptions que ne lui reconnait pas la langue academique.
II se dit pour chanteau, pain entame, morceau coupe a un grand pain: «Un gros chateau de pain.»
II s’emploie encore pour chanteau, morceau en pointe que les tailleurs ajoutent sur les cotes d’un vetement, soit pour lui donner l’ampleur necessaire, soit pour l’arrondir: «Si l’etoffe n’est pas assez large, il faudra ajouter un chateau.))
Il se prend aussi au sens de patin: «Les chateaux d’une chaise berceuse)); — «Les chateaux d’un traineau.» Nos gens donnent la meme acception a chanteau. En fran^ais, chacune des jantes du rouet s’appelle chanteau, et c’est
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sans doute parce que les patins des chaises berceuses et ceux des traineaux affectent une forme recourbee assez semblable a celle des j antes de roue ou de rouet, que nos gens leur donnent le nom de chanteau.
Enfin, chateaux sert a designer les nuages epais qui se levent a l’horizon, surtout pendant les jours d’ete: «On va avoir de la pluie, le soleil s’est couche derriere de gros chateaux .»
Pris dans ce dernier sens, chateaux nous vient sans doute de l’Anjou, qu chateau de nuages, chateau d’ or age se disent pour designer un «amoncellement de nuees orageuses, avantcoureurs de la pluie et de l’orage.»
Dans ses autres acceptions, chateau est probablement une corruption de chanteau, ou plutot la prononciation normande de ce mot. En effet, au temoignage du grammairien Hindret, les Normands pronongaient an et en tres brefs, de telle sorte que Frangois, enfant et bien, par exemple, sonnaient chez eux comme Fragois, afan et biai. Et c’est vraisemblablement ainsi que chanteau est devenu chateau dans la bouche des Normands du Canada.
Deguiser
Au dix-septieme siecle, deguiser avait le
sens de ((changer la guise, la maniere d’etre d’une personne ou d’une chose», de «defigurer, deformer, denaturer, avec ou sans idee d’alteration artificieuse». La Bruyere disait des femmes qui se fardent: «Le rouge les vieillit et les deguise.)) Dans son Dictionnaire universel, publie en 1690, Furetiere donnait ces exemples: «Cette blessure qu’il a regue au visage l’a tout deguise. Vous etes tout deguise avec cette perruque blonde.)) Et l’intendant Boulainvilliers ecrivait en 1727: «Les habitants (du Poitou) sont fort laborieux, durs au travail, grossiers et difficiles dans leurs moeurs. . . leurs vetements les deguisent a nos yeux» (cite dans la Tradition en Poitou et Charentes,\). 53).
Deguiser peut-il s’employer aujourd’hui avec l’acception de defigurer, enlaidir, deparer, n’impliquant aucune idee d’alteration artificieuse ? Parlons-nous correctement lorsque, a l’instar de Furetiere, nous disons de quelqu’un qui a regu une blessure au visage: «Sa blessure l’a tout deguise)) ? lorsque, parlant d’une vache qui s’est brise une corne, nous declarons, comme les Normands, que ga la deguise beaucoup? lorsque, plutot que d’avouer que la jeune fille du voisin est belle, nous faisons remarquer qu’elle s’est deguisee
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en grandissant? lorsque, pour deprecier une jolie femme dont la denture n’est pas parfaite, nous insinuons, comme dans 1’ Anjou, que ses dents la deguisent ?
II semble que non.
Littre, il est vrai, reconnait a deguiser l’acception de ((changer les traits)). Mais l’exemple qu’il donne, et qui est justement le texte deLa Bruyere cite plus haut, indique bien qu’il s’agit la d’un changement tout artificieux. Car, aux yeux de La Bruyere, se farder est un artifice; «c’est, dit-il, chercher a imposer aux yeux et vouloir paraitre selon l’exterieur contre la verite; c’est une espece de menterie». Et «si les femmes, ajoute-t-il par maniere de conclusion, etaient telles naturellement qu’elles le deviennent par artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraicheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allume et aussi plombe qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables». Littre est d’ailleurs le seul des lexicographes de la langue moderne a enregistrer l’acception ((changer les traits)). Tous les exemples comme toutes les definitions que donnent les autres montrent que deguiser implique idee d’artifice.
Au reste, deux autres faits justifient, semble-t-il, cette maniere de voir. Le dictionnaire de Furetiere, on le sait, a servi de base au Dictionnaire de Trevoux. Or celui-ci, du moins Tedition de 1771 que j’ai consultee, ne contient pas l’exemple de Furetiere: « Cette blessure qu’il a regue au visage Ta tout deguise)), ni aucun exemple semblable. D’autre part, M. G. Cayrou a insere deguiser dans son Lexique de la langue au XV IV siecle. Pourquoi l’a-t-il fait, si ce n’est pour montrer qu’autrefois ce verbe avait un sens plus large qu’aujourd’hui ?
II semble done peu prudent d’employer deguiser pour defigurer, enlaidir, deparer, lorsqu’il ne s’agit pas d’alteration artificieuse.
Dentition
«On designe par ce mot, dit Bescherelle, tous les phenomenes de la formation, de l’accroissement, de la sortie naturelle des dents.)) En d’autres termes, la dentition est Taction par laquelle se ferment et poussent les dents.
Mais on ne peut donner le nom de dentition a l’ensemble des dents, qu’elles soient naturelles ou artificielles, non plus qu’a Tordre dans lequel elles sont rangees. C'est denture qu’il
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faut dire. Ainsi, on a une belle ou une mauvaise denture, et non une belle ou une mauvaise dentition. “Sa bouche laissait luire une denture qui eut fait honneur a un jeune loup», ecrit Theophile Gautier.
Dans le vieux frangais, denture avait le sens de dentition. La locution en denture s’employait pour: en periode de dentition, et au figure pour: pendant l’enfance. C’est probablement cette ancienne synonymie qui a amene la confusion de dentition avec denture.
En tout cas, la meme confusion existe en France; comme ici, le peuple y emploie souvent dentition lorsqu’il devrait dire denture.
Devorer, manger
Devorer, qui signifie proprement: se repaitre de sa proie ou manger avidement, a dans nos parlers populaires plusieurs acceptions que n’enregistre aucun des lexiques de la langue academique.
Ainsi, dans les reunions contradictoires, il arrive au meilleur tribun de se faire devorer par un adversaire politique, qui est bien loin d’etre anthropophage ou seulement gourmand. Que faut-il entendre par la ? Tout simplement que notre tribun s’est fait malmene dans la discus-
sion, qu’on l’a mis a quia. Se manger et se devorer ont en frangais le sens de se maltraiter, se detruire, se ruiner, se faire du tort. C’est sans doute par extension de ce sens que nos gens disent: «I1 l’a devore », — «I1 s’est fait devorer)), et plus souvent: «I1 l’a mange)), — «I1 s’est fait manger)), pour: il l’a mis a quia, il s’est fajt malmener.
Devorer s’emploie aussi chez nous pour declarer, mettre en pieces, en parlant des vetements. «Ou as-tu passe ? dira une mere a son enfant: tes culottes sont toutes devorees.D
Cette fagon de parler nous vient sans doute du Berry, du Nivernais, de la Bourgogne ou de la Normandie, ou elle est courante.
Comme dans ces provinces encore, nos gens se devorent les mains, en remuant des pierres, en coupant des cenelliers, etc.
En langue academique, cela s’appelle s’ecorcher les mains.
Au figure, devorer se prend fort bien pour epuiser. Devorer un livre par exemple, c’est epuiser en un instant la matiere qu’il contient, le lire avidement. Par extension, sans doute, nos gens disent d’un veau qui commence a vieillir qu’il devore sa mere.
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On releve devorer avec cette acception de fatiguer, dans les parlers de la Normandie.
Mme de Sevigne ecrivait: «C’est ma folie que de vousvoir; je me devore de cette envie.» Nos paysans ont des formules qui rappellent celle de la fameuse marquise. «Ma fille, raconte celui-ci, ils sont trois ou quatre qui se devorent pour la marier!» «Oh ! je ne suis pas en peine pour vendre ma terre, vous confie cet autre; il y a longtemps que mon voisin me devore pour l’acheter.)) Mme de Sevigne eut dit sans doute: Ils sont trois ou quatre qui se devorent de Venvie d’obtenir la main de ma fille; mon voisin se devore de Venvie d’acheter ma terre. Et cela prouve une fois de plus que nos fagons de parler s’eloignent peu des tours employes autrefois.
Depute
Le substantif depute avait autrefois le sens de «commis, homme a qui on confie un poste pour y faire la fonction d’un autre». D’apres La Curne c’est ainsi qu’il faut l’entendre dans ce texte emprunte aux Ordonnances des rois de France : «Le visiteur ordonnera un deppute a chascun passaige, qui les dites laines pesera et enregistrera les noms des marchanz.»
L’anglais deputy, qui vient du frangais depute, a garde l’acception d’adjoint, suppleant, assistant ou delegue. Mais le frangais l’a laisse tomber, et c’est barbariser que de traduire deputy governor, deputy minister, deputy clerk, deputy sheriff ou deputy coroner par depute- gouverneur, depute-ministre, depute-grejfier, depute-sherif, depute-coroner. II y a une vingtaine d’annees, on a banni des lois du Canada le terme depute la ou il usurpait la fonction d’adjoint, et Ton a bien fait. II serait a desirer qu’on suive cet exemple partout.
On dira peut-etre, s’appuyant sur l’autorite de certains lexicographes: «Dans les lies normandes, on emploie le mot depute pour designer le suppleant d’un fonctionnaire ; on l’accole au titre de la fonction, comme dans depute- gouverneur , depute-prevot. Pourquoi ne pourrait-on pas faire de meme?»
Pourquoi ? Mais parce qu’a ce compte-la, on serait justifiable de dire: Y'a du fonne; j'tais accour de cash', le steam', Vouaiteur\ goodbye, dites-li que' j soummes allright', yiave d’la volaille, du jambon, des sanouiches ; des pipes avec tuyaux en injinrubber\ j'ithai a vot office, un bieau nectie en souee\ unne tassee d'iee et un bun', de slippeurs en tapis', bille de cinq louis',
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un p’tit how-di-doo sec, etc.; car c’est ainsi que Ton parle dans rile de Jersey, s’il faut en croire certains recits.
Pourquoi? Parce que nous n’avons que deux langues officielles: l’anglais et le frangais; non pas l’anglais de New-York ou de Paris, mais l’anglais tout court; non pas le frangais de Toronto ou des lies normandes, mais le frangais tout court, c’est-a-dire le frangais tel que l’a consacre l’usage des bons ecrivains de France.
Pdche
En frangais, peche signifie: art, exercice ou action de pecher. Connaitre la peche, c’est connaitre l’art de pecher. £tre passionne pour la peche, c’est etre passionne pour l’exercice de pecher. Aller a la peche, c’est aller pecher.
Par extension, peche designe aussi le poisson qu’on prend en pechant. II est inutile de souhaiter bonne peche aux pecheurs, . c’est entendu qu’ils reviennent toujours avec beaucoup de poissons.
Peche se dit aussi pour: droit de pecher. La peche des rivieres et des lacs se vend ou se loue.
Mais peche ne s’emploie pas en France, comme ici, pour designer l’enceinte de claies, de perches, de branches, etc., qu’on construit sur le bord de la mer ou d’une riviere pour y prendre du poisson, non plus que l’espace que renferme cette enceinte. Le nom frangais de cette enceinte et de l’espace qu’elle renferme est bordigue.
Emploi de Particle devant les noms de jours
Faut-il toujours employer l’article devant les noms de jours? Sinon, quand doit-on l’omettre ? et quand doit-on l’employer ?
Le Courrier de Vaugelas, numero du 15 octobre 1869, donnait une regie a ce sujet. Comme c’est la seule publication qui, a ma connaissance, ait discute ce point de grammaire, je crois utile de la reproduire ici.
«Devant les noms des jours de la semaine, dit le Courrier de Vaugelas, on n’emploie pas l’article quand on parle d’un jour qui est suivi ou peut etre suivi des adjectifs prochain ou dernier, comme dans ces phrases: «Ce fut «donc lundi que la chose fut declaree, comme «je vous l’ai mande» (Sevigne, Lettre du 19 dec. 1670); — «Mon pauvre fils est arrive,
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«comme vous savez, et s’en retourne jeudi «avec plusieurs autres» (Idem).
«Mais lorsqu’il s’agit d’un autre jour, d’un jour dont on est distant de plus d’une semaine, il faut toujours faire emploi de l’article: ((Le ((merer edi, le jeudi, le vendredi se passerent sans «que j’entendisse parler de rien» (Diderot, Religieuse); — ((Le dimanche, 26 avril 1671, il y «avait foule de beau monde dans le celebre ho- «tel de Carnavalet)) (L. Lurine, Ici, Von dime); — ((Le dimanche, les rigueurs de la police reli- «gieuse ne laissent a sa disposition que l’ivro- «gnerie et l’oisivete» (F. Wey, les Anglais chez eux ); — «Cette petite ceremonie ne dure «guere plus de cinq a six heures, a moins que «l’on ne debarque un dimanche, auquel cas il «faut attendre jusqu’ew lundh (Idem).
«Ce dernier exemple montre que lorsque le nom de jour n’est pas accompagne d’une proposition incidente determinative, ou que l’adjectif suivant n’est pas sous-entendu apres lui, on emploi un au lieu de le. »
Done, s’il s’agit d’un des sept jours qui precedent ou suivent immediatement celui ou l’on parle, on ne met pas d’article. «J’ai ete a la conference de vendredi » s’entend de la con-
ference de vendredi dernier; «MmeX recevra jeudi)) signifie: recevra jeudi prochain. Dans les autres cas, on met l’article le ou un, suivant que le nom de jour est ou n’est pas determine, soit tacitement, soit expressement. ((Mme X recevra le jeudi » signifie: recevra le jeudi de chaque semaine; «M. Untel est mort un dimanche et il etait a son bureau le vendredi)), c’est-a-dire le vendredi precedent.
Et Ton doit, semble-t-il, suivre la meme regie quand le nom du jour de la semaine est suivi du quantieme du mois. Ce quantieme fait alors fonction de complement explicatif ou de complement determinate. Complement explicatif, le quantieme sera separe du nom du jour par une virgule; complement determinatif, il ne le sera pas; car ainsi le veulent les regies de la ponctuation. Si done je veux (aujourd’hui, le 25 octobre) annoncer ma visite pour samedi prochain, veille de la Toussaint, j’ecris: «J’irai vous voir samedi, le 31 octobre)), non pas: samedi le 31 octobre, ni: le samedi 31 octobre. Je dis samedi, et non le samedi, parce qu’il s’agit d’un des prochains sept jours; et je mets une virgule, parce que le quantieme est complement simplement explicatif: on pourrait le supprimer et le sens resterait complet.
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D’autre part, si je veux annoncer ma visite pour Noel, je devrai ecrire: «J’irai vous voir le vendredi 25 decembre », et non pas, vendredi, le 25 decembre. Comme il s’agit d’un jour qui ne fait pas partie de la prochaine semaine, je le fais preceder de 1’ article; j’emploie l’article le, parce que le nom de jour est accompagne d’un complement qui le determine; et je ne mets pas de virgule, parce qu’on n’en met pas entre un substantif et son complement determinatif.
La forme le vendredi, le 25 decembre, qu’on voit quelquefois chez nous, ne peut aucunement se justifier. Mais on pourrait dire: un vendredi, le 25 decembre, ou mieux: le 25 dicembre, un vendredi.
Examen de temoin, examiner un temoin
On a coutume, chez nous, de tenir pour des anglicismes les locutions examen de temoins, examiner un temoin.
Pourquoi? Parce que les Anglais disent:
examination of witnesses, to examine a witness. On semble croire que 1’ anglais est anterieur a tout autre idiome. C’est la une erreur profonde: il n’y a pas de langue qui soit moins anterieure au frangais que l’angfajs. De fait,
les Anglais ont emprunte tant de mots aux Frangais qu’on pourrait dire de l’anglais que c’est du jranqais de Londres, du London French.
Examen de temoins, examiner un temoin sont des archaismes tout au plus.
Examiner avait dans l’ancienne langue le sens de questionner, interroger. «Toutes les fois que tesmoing sont examine et on lor a fete aucune demande, de le quele il ne sont pas bien avise», lit-on dans une coutume du treizieme siecle. «Pour examiner tesmoings, nous voullons que tels officiers soient ostez, et l’examination commise a bonne personne et suffisante», edicte une ordonnance de 1318. On releve aussi les mots «faire jurer les tesmoings qu’ilz examinent)) dans une ordonnance de Philippe, due de Bourgogne, en date du 24 juin 1460.
De meme, examen, comme examination d’ailleurs, s’employait lutrefois avec l’acception d’interrogatoire. On trouve cette expression dans l’ordonnance susmentionnee du 24 juin 1460, ainsi que dans le Dictionnaire de jurisprudence et de pratique, publie en 1763 par M. D. P.D.C., avocat au parlement: ((Audition, terme de pratique qui se dit de X examen d’un temoin ou d’un compte.» Et vers la meme epoque,
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La Curne ecrivait dans son dictionnaire del’ancien frangais: «On disait aussi examination de tesmoins, examen des temoins, enquete.))
Aujourd’hui, examen semble ne s’employer en France, avec le sens d’interrogatoire, qu’en parlant de l’interrogatoire que le juge fait subir a 1’ accuse avant le proces. Cet interrogatoire s’appelle examen de V accuse.
A 1’ article Temoin, l’Academie, dans la derniere edition de son Dictionnaire, donne les exemples: «Faire ouir des temoins. Entendre, interroger, examiner des temoins.)) Mais a l’article Examiner, on ne trouve rien qui autorise l’emploi de la locution examiner des temoins. II est possible qu’on ait oublie de ret^ancher cet exemple a 1’ article Temoin comme on l’a sans doute fait a l’article Examiner, lorsqu’on a juge examiner archaique au sens d’interroger (des temoins). En tout cas, aucun des autres lexiques de l’usqge ne reproduit l’exemple de l’Academie, ((examiner des temoins)).
Greyer
Greer ou agreer un navire, c’est le garnir de ses agres, c’est-a-dire de mats, de vergues, de cordages, etc.
Agreer est tres ancien dans ce sens. Hatzfeld et Darmesteter, dans leur Dictipnnaire general, citent ce texte du douzieme siecle, tire de la vie de saint Gilles: «Mult par cgreient ben leur nef.» Aujourd’hui, agreer est peu usite. On emploie de preference greer, qui n’est pas moins antique puisqu’il a servi a former agreer, mais qui ne se serait introduit dans l’usage general qu’au dix-huitieme siecle.
D’apres les etymologistes, greer aurait ete emprunte de l’ancien hollandais gereiden, qui signifiait preparer. Cette etymologie expliquerait l’emploi d 'agreier, au lieu d’agreer, dans la vieille langue, ainsi que celui de greier, pour greer, dans les parlers de 1’ Anjou et de la Bretagne, de greyer, pour greer, dans les parlers de la Normandie et du Bas-Maine. En tout cas, la prononciation d’e en ei, ey ou eill, devant a ou er, est assez frequente dans le langage des provinciaux. II ne faut done pas s’etonner si nos gens prononcent greyer au lieu de greer.
Greyer a, chez nous, diverses acceptions que greer n’a pas en frangais.
En parlant des personnes, il a tantot le sens de pourvoir de ce qui est necessaire ou utile,
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tantot celui d’habiller ou de preparer. La plupart des cultivateurs sont aujourd’hui greyes de moissonneuses et meme de moissonneuses-lieuses. Les marchands se greyent de voitures automobiles pour livrer leurs marchandises a domicile. Quand un gargon a atteint l’age d ’alter voir les jeunes filles, son pere le greye d’un jeune cheval et d’un boghei. Un gargon greye, c’est done un gargon qui a cheval et voiture pour aller voir les jeunes filles. Un cultivateur bien greye, c’est un cultivateur qui possede un bon materiel de ferme. Un marchand pas bien greye, c’est un marchand qui n’a pas un bel assortiment de marchandises. Une femme ou un mari mal greye, c’est une femme ou un mari marie a une personne qui ne lui convient pas, ou qui est prodigue, paresseuse, capable de rien, maladive ou infidele. Quand on attend des visites, on se greye de friandises. A l’approche de l’hiver, on se greye de charbon ou de bois de chauffage. Le cultivateur qui doit aller au marche de la ville voisine commence des la veille a se greyer, a mettre en paquets ou dans des sacs les produits qu’il va y porter. Si Ton doit sortir par un froid rigoureux, on se greye pour. Quand arrive l’heure de prendre conge de ceux chez
qui l’on est en visite, on donne le signal du depart en demandant a sa femme de se greyer ou de greyer le petit. Une femme bien greyee est une femme bien habillee, bien montee en habillements. De quelqu’un qui est dans de mauvais draps, on dira meme: «I1 est mal greye, 1&.»
En parlant des choses, greyer s’emploie encore pour munir, garnir, monter, meubler, installer, dresser, construire, disposer, etablir, preparer, organiser, harnacher, etc. Greyer une maison, c’est la monter. Greyer une chambre a coucher, c’est la meubler. Greyer un magasin, c’est garnir une boutique de comptoirs, de marchandises, etc. Greyer une sucrerie, c’est la garnir des ustensiles necessaires pour l’exploitation. Greyer une machine, c’est la monter. Greyer une tente, c’est la dresser. Greyer le souper, c’est le preparer. Greyer la voiture, c’est y atteler un cheval. Et quelques jours avant un mariage, les parents des futurs epoux vont generalement chez le notaire faire greyer les papiers pour le contrat.
Ces nombreux exemples montrent quel usage ou plutot quel abus on fait chez nous de la locution greyer. Mais il ne faudrait pas chercher longtemps pour en allonger la liste. Cette
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circulaire qu’un croque-mort des environs de Montreal faisait distribuer il y a quelque temps, le prouve surabondamment:
(.(Grand assortiment d' articles juner air es
((Habitants de. . . et des paroisses voisines, n’allez pas en ville pour vous grayer plus a la mode a la mort d’un membre de votre famille.
«Ve ez chez moi, c’est mieux qu’en ville et beaucoup moins cher. J’ai des bieres de toutes les grandeurs et de toutes les qualites; j’en ai des best et des pas best, des cheap et des pas cheap.
«Je graye les corps des pieds a la tete, je les embaume, je prepare les chambres mortuaires, je graye les porteurs de gants, de crepe; il n’y a qu’un signe a me faire et tout est dit. J’ai un chariot ce qui comme qui dirait de ce qu’il y a de mieux sur le marche, fa me permet d’aller n’importe ou.
((Done, quand vous serez dans cette obligation, venez me voir ou bien parlez-moi par le telephone Bell, n’ayez pas peur de me deranger, que ce soit le jour, la nuit, que fa fasse beau temps ou que fa mouille, dans quelques secondes, je serai chez vous et vous verrez que
vous aurez satisfaction et que ga ne vous coutera pas cher.»
Nos gens disent aussi, mais moins souvent, agreyer au lieu de greyer.
D’ou viennent ces locutions ?
Dans le vieux frangais, agreier avait le sens de greer, equiper, arranger, et agroi, agrei, agre, celui d’armure, equipage, harnais, parure, atour.
Dans l’ancien normand, agreier signifiait dresser, disposer, orner, embellir. Dans le normand moderne, greyer s’emploie, non seulement pour greer, mais pour equiper, harnacher. Et dans l’ile normande de Guernesey, graie{r ) est usite pour habiller.
Dans le Bas-Maine, greye se dit pour gree, ainsi que pour bien pourvu. «Te v’la ben greye)) y est d’usage courant, comme chez nous, pour: II ne te manque rien.
En Bretagne, greier un cheval, c’est le harnacher.
Dans les parlers de l’Anjou, greier se prend non seulement pour greer, mais pour installer, disposer, organiser, arranger en general. Les Angevins, eux aussi, disent greier un che-
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val, au sens de: le harnacher, et «Te v’la ben greie)) pour: II ne te manque rien.
Dans l’argot des matelots frangais, se greer, c’est s’acheter du linge, des vetements, des effets. Et Littre, dans le supplement de son dictionnaire, remarque que agree se dit aussi d’autres appareils que ceux de la marine)). Et il cite cette phrase qu’il a relevee dans le Journal officiel du 7 septembre 1875: «Un troisieme fanala verre blanc,comme les deux premiers, etait gree avec de l’huile d 'olive. »
Les principales acceptions de nos locutions greyer et agreyer ont done leur origine dans l’ancien frangais ou dans les parlers provinciaux.
Comment £tes-vous ?
Quand on rencontre une connaissance, un ami ou un parent qu'on n’a pas vu depuis un certain temps, il est de bon ton, apres lui avoir souhaite le bonjour, de s’informer de sa sante. Comme 1 ecrivait Furetiere dans son dictionnaire, qui a ete publie en 1690, «le premier compliment d’entrevue est de dire: Comment vous portez-vous ?»
Chez nous, on se sert habituellement des locutions comment etes-vous? ou vous etes bien?
Et parce que les Anglais disent eux: how are you? on a pretendu que comment etes-vous? est un anglicisme. Que faut-il penser de cette assertion ?
En France, les locutions comment vous portez-vous? comment allez-vous? comment va la sante? comment vous va? comment g a va-t-il? semblent seules usitees en pareille occurence. Du moins, ce sont la les seules formules que j’aie trouvees dans les dialogues des romans ou des pieces de theatre modernes.
Mais il n’en a pas toujours ete ainsi. Godefroy, dans son Dictionnaire de V ancienne langue frangaise, atteste que comment vos est ? et comment vous est-il? s’employaient autrefois avec le sens de: comment vous portez-vous? Et il cite ces deux textes tres anciens: « Comment vos est , bien vuel c’on le me dit»; — «Et on ha en usage que on respond: Sire, boin jour vous doinst Dieus, ou: comment vous est-il ?»
Je trouve une question semblable dans un recit en patois angevin. Un abbe vient d’administrer un agonisant du nom de Martin. Comme il traverse le bourg, une commere l’aborde.
« — Pardon, M. 1’abbe, dit-elle, si je veins o guiment (aux informations); mais maitre
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Martin c’est mon tonton rapporte (mon oncle par alliance), et j’ai vu dire que vous venez de le confesses Comment c’est-il qu’il est?)) ( Glossaire des patois et des porters de V Anjou, II, p. 369.)
II y a done tout lieu de penser que l’anglais how are you ? n’est que la traduction litteraire de l’ancien comment vos est.
II en est de meme, d’ailleurs, de la formule how do you do? qui, au temoignage de V Oxford Dictionary, a commence par etre how do you? «Les Anglais, ecrit Genin dans ses Variations du langage fran^ais depuis le XIV siecle, ne sont riches que de nos depouilles; si l’on se mettait a cribler leur langue et a reprendre ce qui nous appartient, il ne leur resterait pas meme de quoi se dire: Bonjour, comment vous portez-vous ? Leur fameuse formule how do you do est volee a la France. On disait, au XIIe siecle, Comment le faites-vous? C’etait le salut de politesse quand on se rencontrait.)) Et Genin cite ces textes:
Lors li dist la dame: Comment Le faites-vous, biau tres doux sire?
Et dist: Chiere amie, comment Le faites-vous ? nel’ celez pas.
Comment Gerars li biaus le fait?
Void, d’autre part, trois des textes que Godefroy a reproduits dans son dictionnaire :
Dous amis, comment Lefait mesire et ses barnages?
Et li vales qui moult fu sages Courtoisement il respondi:
Bien, beau sire, le Dieu mierci.
Comment le fail Hernaut, et Gaufrey et Doon,
Et tous les autrez freres qui sunt enfans Doon?
Dame, il le font moult bien, merchi Dieu et son non.
Biau filz, je lefas bien, par foy,
Et vous comment?
Genin, apres avoir remarque que regression le faire, prise pour se porter, etait encore en vigueur a la fin du quinzieme siecle, ajoute: ((Voltaire, qui a tant raille le Comment vous faites-vous faire des Anglais, ne soupgonnait pas qu’il se moquait d’une vieille formule frangaise. Les Anglais n’ont eu que la peine de la revetir de mots saxons, sans autrement la deguiser. Ainsi, un gallicisme et un germanisme, cela fait un anglicisme.))
Tenir comment etes-vous ? pour un anglicisme, ne serait-ce pas commettre la meme erreur que Voltaire ?
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Au surplus, si les Frangais ne se servent pas de cette formule pour se saluer, etre signifie encore se porter, en parlant de la sante. «£tre, dit l’Academie, sert en general a lier l’attribut au sujet; il s’emploie lorsqu’on attribue a quelqu’un ou a quelque chose une qualite, un etat, une maniere d’exister absolue ou relative. . . Etre bien. Etre mal. Son medecin dit qu'il est mieux ...» Sous le mot Etre, on lit dans Littre: « Etre bien, etre mal, se porter bien, se porter mal. Et sans ces adverbes: comment est notre malade, comment va-t-il ?» Et dans Bescherelle: «Se place devant les adverbes pour exprimer une maniere d’etre absolue ou relative: Eire bien. Etre mal. Etre mieux...)) Et dans Larousse: «Se porter, se trouver dans un etat de sante: Comment etes-vous ? Je suis mieux depuis hier.y> On trouve aussi cet emploi chez Mme de Sevigne: «Ma tante est plus mal, elle s’en va tous les jours»; — chez M. Ren6 Bazin: «M. le comte est mieux, il a sa figure d’habitude» (le Ble qui leve, p. 202); «I1 etait mieux ce jour-la» (id., p. 268); «Vous etes deja mieux)) (id., p. 313); «Mon pere ne peut pas quitter la Fromentiere et laisser Mathurin, qui n' est pas bien, ces joursw (la Terre qui meurt, p. 308) ; — chez Mme Andre Cor-
this: «Elle n’ira jamais mieux. Mais elle n'est pas plus mal, et il n’est guere question de sa sante dans les lettres si pressantes qu’elle m’envoie depuis quelques semaines» ( Revue des Deux Mondes, 15 fevrier 1923, p. 572) ; — chez M. Claude Farrere: «Et comme le commandant n'est pas bien, il a pense a vous, pour l’aider)); «Non ! il n'est pas bien, pas bien du tout» ( Revue des Deux Mondes, ler juillet 1923, p. 167); — chez M. Paul Bourget: ((Mere insiste pour que nous partions demain. Papa n'est pas tres bien)) ( Revue des Deux Mondes, 15 decembre 1924, p. 754); — chez Jules Lemaitre: «Je remercie le cardinal, mais je suis mieux)); «Vous savez ce que fut pour moi ma mere; elle est tres mal, priez pour elle» (cite par le P. Janvier, Nouvelles Religieuses, 1“ septembre 1924).
Montaigne raconte qu’un malade «estant interroge par son medecin quelle operation il sentait des medicaments qu’il lui avait donnes :
« — J’ai fort sue, repondit-il.
« — Cela est bon ! dit le medecin.
«Une autre fois il lui demanda encore comment il s’estoit porte depuis:
« — J’ai eu un froid extreme, fict-il,et sy ay fort tremble.
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« — Cela est bon, suyvit le medecin.
«A la troisieme fois, il lui demanda derechef comment il se portait :
« — Je me sens, dict-il, enfler et bouffir comme d’hydropisie !
« — Voila qui va bien, ajouta le medecin.
«L’un de ses domestiques venant, apres, a s’enquerir a lui de son etat:
(( Certes, mon amy, a force de bien estre, je me meurs!»
Il etait done dans Ferreur ce puriste de chez nous qui ecrivait: « Etes-vous bien ? pour etesvous en bonne sante ? est un anglicisme a eviter. Bien (il faut lire sans doute: £tre bien) signifie avoir une figure agreable, en paxlant d’une femme, avoir de bonnes manieres, de l’education, en parlant d’un homme.» Et son erreur etait d’autant moins pardonnable que le Dictionnaire de l'Academie, au mot Bien , contient ce paragraphe: aEtre bien se dit d’un malade sur l’etat duquel on est rassure. Le malade est bien, est fort bien maintenant.))
En resume, notre formule de salutation comment etes-vous ? parait venir du vieux frangais plutot que de l’anglais. Mais il reste a savoir si l’on peut s’en servir a l’adresse de personnes autres que celles qui sont malades ou
qui l’ont ete recemment. Comme dans le doute il est toujours sage de s’abstenir, il vaut mieux lui preferer les locutions comment allezvous? comment vous portez-vous?
Auditeur
Sous l’ancien regime, en France, un des principaux officiers du Palais avait pour fonction de voir, d’examiner les comptes qui s’y rendaient ou qui y etaient envoyes. Il portait le titre d’ auditeur des comptes.
A la rigueur, on peut done, semble-t-il, donner par analogie le nom d’ auditeur au fonctionnaire qui, chez nous, est charge de voir et d’examiner les comptes rendus au Tresor public.
Mais l’employe qui, dans une maison de commerce, ou meme dans une administration municipale, est commis a la verification des comptes ne devrait pas prendre ce nom. Il ne l’a jamais porte en France. Il est tout simplement un verificateur.
Que les simples verificateurs se gqrdent done de prendre le titre d’auditeurs !
Avoir autant d’acquet, de quitte
Aujourd’hui, acquets n’est usite que dans la
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langue du palais et pour designer ce que les epoux ont acquis durant leur mariqge, par leur industrie, leur economie. Ce mot s’emploie toujours au pluriel.
Autrefois, acquet avait le sens general d’avantage, de profit, de gain, de biens acquis. L’Academie, dans la derniere edition de son dictionnaire, qui est de 1878, l’enregistre encore avec cette acception, et donne l’exemple: «Vous aurez plus d’acquet de le payer que de plaider.» Le conseil est bon sans doute, mais ce sens d ’acquet a vieilji. L’Academie prend soin de nous en avertir.
Chez nous, avoir plus d’acquet, avoir autant d’acquet (on prononce aussi d’aquette, en faisant sonner le t final) sont d’usage commun. Vous entrez chez un ami; on vous dit immediatement: «I1 fait chaud dans la maison: voujs avec plus d’acquet d’oter votre manteau.)) Au moment ou vous allez prendre conge, un orage eclate: «Vous avez plus d’acquet d’attendre que l’orage se soit dissipe», vous conseillet-on. Vous avez de longues explications a donner & un client, et vous pensez: « J’ai autant d acquet d aller le voir: ga sera plus court que de lui ecrire.» Dans ces exemples, avoir plus d acquet, avoir autant d’ acquet n’impli-
quent pas, a proprement parler, une idee de gain, de profit, de biens acquis. Ils equivalent a: faire mieux, faire aussi bien.
Nos gens disent aussi, en donnant la meme signification a ces locutions, avoir autant de quitte, avoir plus de quitte. Exemples: Tu as plus de quitte de le laisser tranquille, il va te donner des coups; — Puisqu’il n’arrive pas, tu as autant de quitte d’aller chez lui.
De quitte serait-il une alteration de d' acquette ?
Quoi qu’il en soit, quitte s’emploie substantivement dans l’Anjou avec le sens d’avantage. On y dira, par exemple: «Ily a autant de quitte a passer par cet endroit.))
Dans Taffirmative, dans la negative
Dans nos parlers, ces locutions ont chacune deux acceptions distinctes.
Tantot, elles se prennent adverbialement, c’est-a-dire pour afbrmativement ou pour negativement. Ainsi, on vote dans V affirmative ou dans la negative:, on repond dans l' affirmative ou dans la negative.
Tantot, dans V affirmative s’emploie pour: si tel est le cas, s’il en est ainsi, et dans la nega-
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tive, pour: si tel n’est pas le cas, s’il n’en est pas ainsi. C’est avec ces acceptions qu’on les trouve dans la plupart des questions ecrites qui sont posees aux ministres au cours des sessions: «Le gouvernement a-t-il donne une augmentation a tel employe ? Dans V affirmative, laquelle ? Dans la negative, se propose-til de lui en donner une ?»
Les locutions anglaises in the affirmative et in the negative sont usitees avec les memes significations. Est-ce a dire que dans V affirmative et dans la negative soient des anglicismes ?
Prise pour: si tel est le cas, la locution dans V affirmative est frangaise. Dans son excellent ouvrage intitule Stylistique frangaise, M. E. Legrand conseille, pour eviter une repetition, d’ecrire : «Je ne sais si vous avez encore des pommes a vendre. Dans V affirmative, expediezm’en deux cents kilos», au lieu de: «Je ne sais si vous avez encore des pommes a vendre. Si vous en avez, expediez-m’en deux cents kilos.)) Dans V affirmative equivaut alors a: dans le cas de l’affirmative. De meme, on pourrait dire dans la negative pour: dans le cas de la negative.
Mais dans V affirmative et dans la negative semblent inusites au sens d’affirmativement,
de negativement. Nulle part on ne les trouve employes comme locutions adverbiales. Et d’ailleurs, ils ne se justifient aucunement. Sans doute, on dira fort bien: demeurer, persister dans 1’ affirmative, puisque l’Academie admet: demeurer, persister dans la negative. Demeurer, persister dans l’affirmative ou dans la negative, c’est demeurer, persister dans la proposition affirmative ou dans la proposition negative, dans la proposition qui affirme ou dans celle qui nie ; car telle est la signification d’affirmative et de negative. Mais on ne saurait dire: voter dans la proposition affirmative, voter dans la proposition negative, pas plus que repondre dans la proposition affirmative, repondre dans la proposition negative. Ces fagons de parler n’auraient aucun sens. On vote, on repond de fagon affirmative ou de fagon negative; on vote, on repond affirmativement ou negativement; on donne un vote affirmatif ou negatif, et Ton donne une reponse affirmative ou negative. . . a moins qu’on ne soit Normand.
Agrains
Dans la langue frangaise, les agrains sont des graines que le chasseur dispose en cer-
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tains endroits pour attirer le gibier a plumes. C’est un terme de chasse. Les graines que nos peres repandaient dans ces especes d’auges de bois tres longs ou ils cherchaient a attirer les tourtes etaient des agrains.
Mais il n’en est pas de meme des mauvaises graines, des graines de rebut, que l’on jette aux oiseaux de la basse-cour pour les nourrir. Ces agrains (quelques-uns disent agrais ou agreyains ) sont des criblures, des vannures, de la vannee.
L’emploi d ’agrains au sens de vannures est tres ancien chez nous. Le P. Potier La releve au Detroit des 1746.
Cet emploi est d’ailleurs general dans l’Aunis, le Poitou et la Saintonge.
Et il n’est pas loin d’etre frangais. Ne diton pas en France agrainer des volailles pour: jeter la graine aux volailles ?
Hucher
Hitcher est d’usage frequent en certaines parties de notre province, particulierement chez les descendants d’Acadiens.
Il s’emploie d’abord pour: appeler a haute voix. «Les enfants ! disent les meres quand l’heure de manger est arrivee, allez done hn-
cher votre pere qui travaille derriere la grange.))
Hitcher, pris dans cette acception, est tres ancien.
Hatzfeld et Darmesteter Font releve dans un texte du douzieme siecle: «Ele le huche et aceine (lui fait signe).»
II se trouve avec la meme forme ou celles de huchier, huscher, huschier, dans les vieux romans du treizieme siecle. Dans le Roman de Roncevaux : «A haute voix commencai a huchier »; — dans le Roman de Renart :
Li vileiris huche ses voisins Et ses parenz et ses cosins;
dans le Roman de Berte au grand pied :
Symons huche sa femme,
Constance o le cors gent.
Littre cite ce texte du quinzieme siecle: «I1 commence a huchier : portier, avalle ton pont, laisse moy entrer dedans.))
Au seizieme siecle, les meilleurs ecrivains font frequemment usage de hucher. On le trouve, par exemple, dans Clement Marot:
Au Ciel venu, son pere a part le huche',
dans Bonaventure DesPeriers: «I1 se print a
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huscher a pleine teste le portier par plusieurs fois»; — «Escoute, on me husche. II m’en fault alien); — dans Rabelais: «Si cependant vous survenoit quelque mal, je me tiendray prez; huschant en paulme, je me rendray a vous»; — dans Joachim du Bellay:
Huche, Catou, demande le mortier.
Au dix-septieme siecle, Scarron l’emploie dans le Virgile travesti :
II se mit a les hucher Afin de les faire approcher.
La pretresse en voix de fausset Devant la porte de l’eglise Hucha les gens du fils d’Anchise.
Mais c’est le seul auteur du grand siecle que Ton cite comme ay ant fait usage de hucher.
A la fin de ce siecle, Richelet donnait ce terme dans son dictionnaire comme «un vieux mot qui entre quelquefois dans le burlesque)); l’Academie et Furetiere remarquaient qu’il n etait plus usite que dans les provinces ou dans la langue des chasseurs.
Dans la derniere edition de son dictionnaire, l'Academie enregistrait encore hucher avec le sens de: appeler a haute voix ou en sifflant. Mais elle ajoutait: «I1 est vieux, et n'est plus
guere usite qu’a la chasse.» Hucher n’appartient done plus a la langue litteraire.
II est encore d’usage general dans nombre de parlers provinciaux. II est usite dans la Normandie, la Picardie, la Bretagne, le Poitou, la Saintonge, 1’ Anjou, le Berry, le Nivernais, le Bas-Maine, la Bourgogne, la Lorraine. Et c’est ainsi qu’Andre Theuriet, ecrivain regionaliste, a dit: «Le soir, les pastours huchaient pour arauder leurs ouailles eparses dans les pres»; et M. Gaston Cherau, dans un roman dont Taction se passe en Poitou: «Jean Labrumaudiere hucha encore, mais il avait a peine acheve son cri que la lumiere s’eteignit.))
Hucher s’emploie quelquefois chez nous, comme en vieux frangais et en normand, avec l’acception de frapper a la porte.
C’est peut-etre la une extension de hucher au sens d’appeler; car frapper a la porte, c’est encore une maniere d’appeler. II ne faut pas oublier cependant que hus (prononce hu) et meirie huche se sont dits pour porte, dans la langue normande.
Dans nos parlers populaires, hucher est usite aussi pour jucher, percher, placer haut: «Les
dindes sont huches dans l’abe» — «T’as huche c’t’ affaire-la ben haut !»
II en est de meme dans les parlers du Berry, du Nivernais, de la Bourgogne, de la Normandie, du Bas-Maine, de l’Orleanais.
Enfin, nos gens se servent aussi du cri huche ! pour faire avancer leurs chevaux. Huche ! est-il une deformation de hue /, qui a le meme sens dans le frangais academique ?
Rue Claire -Fontaine
Faut-il dire: rue Clair e-Fontaine ou rue de la Clair e-Fontaine, quand on parle de la rue de Quebec a laquelle on a donne le nom de Claire- Fontaine ?
On lit dans le Courrier de Vaugelas du 15 aout 1880: «I1 y a beaucoup de gens a Paris qui disent, par abreviation: Boulevard Montmartre, Boulevard Magenta. Je crois devoir vous avertir que ces gens-la commettent une grosse faute de construction, la preposition de, dans une denomination de rue, de carrefour, de place, de quai, etc., ne devant etre supprimee que lorsque le second des substantifs qui la composent est un nom aesignant une personne.»
En d’autres termes, le mot rue doit etre sui-
vi de la preposition de, sauf lorsque la rue porte le nom d’un personnage.
Or, selon M. Pierre-Georges Roy, 1’erudit archiviste de notre province, le nom de Claire- Fontaine qu’on a donne a la rue en question ne serait pas celui d’une personne, mais d’une terre sur laquelle se trouvait une fontaine, l’ancienne terre d’Abraham Martin. Et c’est pourquoi j’ecris et je dis: rue de la Claire- Fontaine, comme on ecrit et Ton dit: rue de la Fabrique, rue du Parloir, rue du Tresor, rue de la Couronne, rue de la Normandie, rue des Remparts, avenue des Erables, avenue des Pins, rue du College, etc.
Une consultation publiee dans le Counter de Vaugelas du 15 fevrier 1872 illustre bien la regie que je viens de rappeler. Void la question qu’on avait posee a cette revue:
«U y a quelques annees, une des plus longues rues d’Auteuil s’appelait rue de la fontaine, et aujourd’hui elle porte le nom de rue la fontaine. Or, toutes les fois que j’y passe (ce qui m’est encore arrive dernierement), je me demande, sans la trouver, la raison pour laquelle on a supprime le de. Est-ce qu’il vaut mieux dire rue la fontaine que RUE DE LA FONTAINE?))
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Et le redacteur repondit:
«Voici ce que je trouve dans le Dictionnaire historique de la ville de Paris, par MM. Hurtaut et Magny (vol. I, p. 417) :
«Les eaux d’Auteuil ont ete longtemps ne- «gligees; cependant on trouve que des le xme «siecle, on se servait de la jontaine qui s’y « trouve pour designer un canton de ce village : «ce ne fut qu’au commencement du siecle der- «nier (le xvne) que Ton commenca a faire ((usage de ses proprietes, et a empecher qu’el- «les ne se perdissent dans les terres.»
«Or, puisqu’a Auteuil il y avait un «canton «de la fontaine», il y avait aussi, a n’en pas douter, pour desservir ce canton, une rue appelee