RUE DE LA FONTAINE
«C’est celle que designait l’ancienne plaque.
«Mais, attendu que les lettres de cette plaque etaient des capitales comme celles de toutes les inscriptions analogues, et que le nom de notre fabuliste s’ecrit en deux mots: La Fontaine, on a cru, dans ces derniers temps, qu’il s’agissait de l’auteur (ce qui est une erreur bien excusable quand on sait que Boileau et Moliere, ses amis, avaient deja donne leurs noms a des rues de la meme localite), et, comme on dit rue Boileau, rue Moliere, sans de, on
supprima cette preposition de la designation primitive, ce qui donna: rue la fontaine.
((Grammaticalement parlant, cette seconde denomination est tout aussi bonne que la premiere; mais il est singulier que le nom de La Fontaine se trouve la parce que l’administration de la voirie parisienne, comme certain singe bien connu, a pris le Piree pour un homme.»
C’est prendre le Piree pour . . . une femme que de dire ou ecrire: rue Clair e-Fontaine.
Observons en passant que les Frangais n’emploient jamais le nom d’une rue sans faire preceder ce nom du terme generique rue. On ne dit jamais et Ton n’ecrit jamais la-bas: 10, Bonaparte; — 10, Cherche-Midi; — 10, Bac; — 10, Rome; on dit et Ion ecrit: 10, rue Bonaparte; — 10, rue du Cherche-Midi; — 10, rue du Bac; — 10, rue de Rome.
Joug, jouc, youc
Dans la langue commune, le mot joug sert a designer la «piece de bois qu’on met sur la tete des boeufs, et avec laquelle on les attelle deux a deux».
II s’emploie aussi, au figure, avec l’acception de «sujetion qu’impose un maitre», ou de «contrainte qu’impose un engagement, une
ZIGZAGS
passion, etc.» Bossuet a ecrit dans son Histone universelle: <(J’ai brise le joug du roi de Babylone.» Et Boileau, dans une de ses Satires:
Oui, deja le notaire a, d’un style energique, Griffonne de ton joug l’instrument authentique.
Dans nos parlers populates, le joug qui sert a atteler les boeufs s’appelle generalement jouc ou youc. On donne aussi le nom de jouc au juchoir ou perchoir de la volaille, et celui de joug, jouc ou youc a la gorge, a l’ustensile de bois echancre que les porteurs d’eau se mettent sur les epaules pour y suspendre leurs seaux.
D’ou nous viennent ces differ entes appellations ?
Joug, bien que derive du latin jugum, ne s est pas tou jours ecrit avec un g, ni prononce en faisant sonner cette lettre. Au temoignage de M. Theodore Rosset, le g final des mots frangais n’etait qu’une graphie. II s’est prononce k jusqu’au seizieme siecle, alors qu’il a commence a devenir muet. A la fin du seizieme siecle, l’amuissement du g final etait presque general. Au dix-septieme siecle, etang, faubourg, rang, sang, ne se pronongaient plus etank, faubourk, rank, sank, comme anterieure-
ment, mais bien etan, faubour, ran , san, comme aujourd’hui. Seuls joug et bourg avaient conserve la prononciation ancienne jouk, bourk. Mais joug finit par subir l’influence de l’ecriture. Entre jouk, prononciation archaique, et jou, prononciation qui avait tendance a s’imposer par application de la regie generale alors en vigueur, la prononciation jougue s’introduit au cours du dix-huitieme siecle. Vers 1760, des grammairiens donnent cette prononciation comme courante dans certaines locutions, telles que subir le joug, joug insupportable. En 1805, Domergue enseigne que «le g de joug sonne»; et l’Academie, en 1835 et en 1878, declare qu’«on fait sentir un peu et comme gue le g final, meme devant une consonne». Dans leurs dictionnaires, Littre, Bescherelle, Guerin, Larive et Fleury, Larousse notent la prononciation jougue ; seul le Dictionnaire general de Hatzfeld et Darmesteter donne jou a cote de joug.
Puisqu’on pronongait autrefois jouk, on orthographiait jouc ou jouq. On a ecrit aussi juc, joc, joq, et meme iuc et iouc avant 1’ introduction du; dans l’alphabet frangais en 1560, et jusqu’au commencement du dix-huitieme siecle. Mme de Sevigne, qui orthographiait
ZIGZAGS
generalement les mots comme ils se pronon- Caient, ecrivait toujours iouc. Quand cette «grosse mere-la-joie)), comme l’appelle Jules Lemaitre, dit dans une lettre du 17 mai 1676: «I1 faut que M. de la Garde ait de bonnes raisons pour se porter a l’extremite de s’attacher avec quelqu’un (se marier); je le croyais libre, et sautant, et courant dans un pre; mais enfin il faut venir au timon, et se mettre sous le joug comme les autres», on peut etre certain qu’elle a ecrit iouc, et non joug ainsi qu’on l’imprime aujourd’hui dans ses oeuvres. L 7 de iouc et iuc s appelait alors i consonne. Pronongaiton youk, comme on le fait chez nous ? Ce n’est pas impossible, puisque Bescherelle atteste que 1 on confondait souvent, a la prononciation, Vi consonne avec 17 voyelle. Dans le latin, le j avait d ailleurs le son de Y y frangais dans yeux, et, nous le repetons, joug derive du latin jugum.
On prononce encore jouc dans quelques parlers provinciaux de France, notamment ceux du Bas-Maine et de la Picardie, ainsi que dans le dialecte de Guernesey.
Dans Tancien frangais, jouc, joc et juc n’avaient pas seulement le sens de joug. Ils se
disaient aussi pour juchoir, perchoir a poules. «Le soir vous allez coucher quand les poules vont au jouc)), ecrivait Larivey au seizieme siecle; et Bonaventure Des Periers parlait d’un avocat qui «usoit quelquefois de si rudes termes que les poules en fussent tombees du jouq)).
Jouc a encore cette acception de juchoir dans 1’ Anjou, l’Aunis, le Poitou, la Saintonge, la Champagne, la Normandie.
II est usite aussi pour gorge, ustensile servant a porter des seaux, dans l’Anjou, la Picardie, le Berry, le Nivernais, la Normandie. Dans 1’ Anjou et la Normandie, on emploie egalement joug dans ce sens. Les obligations imposees, vers 1400, en echange de l’infeodation de certaines terres comprenaient, dit-on, le service de buandier, service qui astreignait a «porter le joug au chastel de Gavray, pour les lavendiers qui lavent le fib).
Jouquer, se jouquer, etre jouque
Ces locutions qu’on prononce generalement joukyer, se joukyer, etre joukye, sont d’usage courant chez nous, au sens de jucher, se jucher, etre juche.
Avant de termer la porte du poulailler, on
ZIGZAGS
constate si les poules et les poulets sont tous jouques.
Les dindes, c’est connu, se jouquent la ou la brune les prend; et nos gens disent parfois de quelqu’un qui accepte 1’hospitalite trop volontiers: «I1 est comme les dindes, il s e jouque ou il se trouve. »
A un enfant qui se fait prier pour se coucher, sa mere dira: «As-tu envie de te jouquer ?» c’est-a-dire de passer la nuit sur un perchoir.
Et l’on jouque une maison sur le haut d’une colline ou a mi-cote, comme Ton jouque un objet sur une tablette elevee.
Jouquer et jouquier, de meme que joquer et joquier, s’employaient avec le meme sens, dans l’ancienne langue frangaise. Jouquier est encore usite dans l’Anjou, la Normandie, la Picardie, le Haut et le Bas-Maine, la Champagne, la Saintonge et l’Aunis.
Cloque
«Ne dites pas cloque, mais capote, manteau.» Tel est le conseil que donnent la plupart de nos puristes.
Le conseil est bon, sans doute aucun. Mais cloque est-il un anglicisme, ainsi que l’affirment quelques-uns ?
L’anglais cloak a bien le sens que nos gens donnent a la locution cloque, et il n’y a pas lieu de s’en etonner: cloak vient de cloque ou cloke. Godefroy, La Curne et Du Cange Tattestent dans leurs dictionnaires du vieux frangais, cloque, cloke ainsi que cloche etaient usites autrefois avec l’acception de manteau. Ces mots, derives du bas latin cloca, servaient a designer un manteau en forme de cloche.
«On a nomme cloche et cloque, lit-on dans La Curne, une espece d’habillement arrondi comme une cloche, a l’usage des hommes et des femmes. C’etait un manteau ou une cape. On le voit quelquefois employe comme habillement de ceremonie, quelquefois pour designer un habillement commun, quelquefois, pour l’habit d’un ermite... Le chien de Froissart, parlant au cheval de son maitre, comme jaloux de la preference que Froissart lui donne, s’exprime ainsi :
Quant nous venrons ja a l’ostel.
Nos mestres, sans penser a el,
II t’aportera de l’avainne,
Et s’il voit qu’aies eu painne,
Sus ton dos jettra sa cloque. . .
Ailleurs, le meme poete emploie ce mot pour designer une cape de berger. Cloque est un ha-
ZIGZAGS
billement pour monter a cheval, dans les vers suivants :
Et s’il me fault bien, s’il vous plest,
Quant je chevaucherai par rue Que j’aye, ou cloque, ou sambrue. . .
(Eust. Deschamps.)))
Cloque etait usite pour manteau dans l’ancien normand. Et c’est sans doute a ce parler que les Anglais l’ont emprunte. II se dit encore en Champagne.
Puisque cloque est d’usage courant chez nous et jusque dans les campagnes ou nos gens n’ont eu aucun contact avec leurs concitoyens de langue anglaise,n’est-il pas raisonnable de conclude que cette locution est tout simplement un archaisme, un vieux mot apporte de Normandie ou de Champagne et que la langue litteraire de France a depuis longtemps laisse tomber en desuetude ?
Jase, jasette, parlette
Ces trois mots sont tres repandus dans nos parlers populaires.
Ils s’emploient tous trois pour loquacite, faconde, caquet, babil, manie de bavarder. Avoir de la jase, de la jasette ou de la parlette, c’est ja-
ser ou parler beaucoup, avoir du caquet, etre jaseur, avoir une grande facilite de parole.
Jase se dit dans le Poitou, avec le sens de jaserie, babil, caquet.
Bescherelle et Guerin enregistrent parlote dans leurs dictionnaires, avec l’acception de manie de bavarder. Le Nouveau Larousse illusive le donne comme vieux.
Dans l’Anjou, ou parler se prononce souvent paler, la locution palette signifie: langue bien pendue.
Chez nous, jase et jasette sont usites aussi pour causerie, entretien familier, causette, jaserie. Nos gens aiment, le soir, a aller faire une petite jase, et meme une petite jasette, avec leurs voisins. Quand deux personnes qui ne se sont pas vues depuis longtemps serencontrent, elles ont d’ordinaire une gross ejase ensemble; c’est ce qu’on appelle encore: prendre une jase, pousser une jase.
Parlelte se prend aussi pour bavard: “Queu parlette \ on l’entend du matin au soir.” On dit de meme en Normandie: «Queu parlotteh Dans 1’Apjou, «eine belle parloque)) est un grand causeur.
On ne trouve aucune trace de jasette dans les patois, ni dans le frangais, tant ancien que mo-
ZIGZAGS
derne. Ce mot est cependant de bonne venue. Le suffixe ette ne sert pas seulement a former des diminutifs. Souvent il s’ajoute au radical d’un verbe, pour exprimer l’idee d’un instrument, etc., autant que celle d’un diminutif: allumette, lorgnette, mouchette, sonnette. Sijasette est ne sur la terre canadienne, il n’est pas de moindre aloi que causette, qui a ete admis par l’Academie avec l’acception de petite causerie, ou que comprenette, qui se prend pour intelligence dans la langue familiere.
Registre, enregistrer
Registrateur s’ecrit avec un accent. Mais registre, registrer, registraire, registreur, enregistrer, enregistrement et enregistreur s’ecrivent sans accent.
Autrefois, on pronongait regitre, regitrer, enregitrer, enregitrement. L’Academie, en 1878, admettait encore cette prononciation. Aujourd’hui, il faut prononcer registre, registrer, enregistrer, enregistrement, en faisant sonner l’s.
Est-il correct de dire: Vous ferez enregistrer cette lettre; — J’ai regu une lettre enregistree ?
L’usage veut qu’on se serve des locutions lettre recommandee, lettre chargee. Mais on peut jaire enregistrer une lettre chargee, si on desire
la recommander. Selon le Didionnaire general de Hatzfeld et Darmesteter, on recommande «une lettre (a la poste) pour que le facteur la remette en main propre (moyennant un timbre supplementaire) » ; et charger une lettre, c’est dui faire porter des valeurs qu’on y enferme et, par suite, la faire enregistrer a la poste d’une maniere speciale».
Puisque, selon l’expression de Hatzfeld et Darmesteter, on «fait enregistrer » une lettre chargee, l’expression lettre enregistree n’est done pas aussi barbare que le disent nos docteurs es anglicismes. Mais, encore une fois, les locutions revues et usitees en France pour designer une lettre qu’on a fait enregistrer sont lettre chargee, lettre recommandee.
Siler
Ce verbe, qui n’a jamais ete admis dans le frangais litteraire, est fort usite dans nos parlers.
D’abord, il est employe avec l’acception de siffler. Ainsi, au lieu de dire, comme dans la langue academique : Les oies sifflent quand elles sont en colere, — le vent siffle dans la cheminee, — les pierres, les balles me sifflaient aux oreilles, — sa poitrine siffle, on l’entend siffler quand il dort, nous disons couramment:
ZIGZAGS
Les oies silent, — le vent sile, — les pierres, les balles me silaient aux oreilles, — fa lui sile dans l’estomac, on l’entend siler en dormant.
Siler, au sens de siffler, fait partie de plusieurs patois de France. On le trouve dans les parlers de la Normandie, du Bas-Maine, de la Vendee, de la Saintonge, de l’Anjou, du Berry, de la Touraine. Siler serait une contraction de sibler, qui avait cours dans le vieux frangais et qui derivait du latin classique sibilare. Siffler vient aussi de sibilare, mais par l’intermediaire du latin populaire sifilare. Siler serait done plus rapproche du latin litteraire que le terme academique siffler.
Dans l’Aunis et dans le Poitou, siler a l’acception de pousser des cris aigus, crier sans ouvrir la bouche. Dans le Poitou, on dit que les cochons silent. C’est sans doute a cette acception qu’il faut rattacher l’emploi que nous faisons de siler, en parlant des chiens qui gemissent aux portes.
Nous disons aussi que le bois vert ou mouille sile au feu, pour exprimer l’espece de plainte qu’il laisse entendre en brulant. Pareillement, quand l’eau chante dans les bouilloires, dans les bombes, dans les canards, dans les bouillottes, nous disons que ceux-ci silent. Selon toute
apparence, ce sont la des extensions du terme de patois siler pris pour siffler. Et il en est sans doute de meme de siler lorsque nous l’employons pour signifier: rire d’un rire inextinguible, mais en le retenant, rire a s’en tenir les cotes, mais sans eclats.
Enfin, les oreilles nous silent, nous tintent, nous bourdonnent. On pense generalement que c’est parce que quelqu’un parle de nous. On pretend meme que les tintements de l’oreille gauche indiquent que la conversation nous est sympathique, tandis que ceux de l’oreille droite annonceraient des propos hostiles.
II y a, parait-il, un moyen infaillible de faire cesser ces tintements d’oreilles: c’est tout simplement de penser a la personne meme qui parle de nous. Lorsque c’est l’oreille droite qui nous sile, lorsqu’on entend le bourdonnement de propos hostiles, on peut punir sur-le-champ la personne qui les tient: il suffit de se mordre le petit doigt pour qu’elle se morde la langue.
On use du meme procede dans 1’ Anjou, pour chatier les medisants.
Siffle
Siffle et sifle s’employaient autrefois en France, tant au feminin qu’au masculin.
ZIGZAGS
Tantot ces mots avaient le sens de sifflet. Godefroy, dans son Dictionnaire de Vancienne langue fran^aise, cite ce texte: «Une grandesime sifle d’errain ou de covre», c’est-a-dire: un tres grand sifflet d’airain ou de cuivre.
Tantot siffle et sifle se prenaient pour bruit sifflant, sifflement.
Les sansues le sentent, s’ont un siffle jete,
dit un vieux poeme, la Conquete de Jerusalem. Et Remy Belleau ecrivait au seizieme siecle:
Mais sa mere en sursaut se reveille au voler
Par le sifle bruyant de son aile ebranlee.
Siflfle non plus que sifle n’est usite dans le frangais moderne.
Mais il est encore en usage dans nos parlers populaires. Chez nous, jeter un siffle, envoyer un sifle, lacker un siffle s’emploient couramment avec le sens de siffler, d’appeler en sifflant. Et l’on jette ou lache un siffle, non seulement pour siffler un chien, mais encore pour appeler quelqu’un. «Si jamais tu as besoin de moi, explique Baptiste a son voisin, tu n’auras qu’a me lacker un siffle, et je viendrai te donner un coup de main.))
Sans doute, Baptiste parle d’or quand il
tient un tel langage. Mais la fagon dont il s’exprime n’est pas moins incorrecte. II devrait dire: tu n’auras qu’a m’appeler, a me faire signe de venir, a m’envoyer chercher, et je serai heureux de te donner un coup d’epaule.
Opposer
Ce verbe n’a pas, dans le frangais academique, le sens d’empecher. C’est parler incorrectement que de dire, par exemple: ((C’est sa femme qui V oppose de vendre sa terre»; — «Quand mes enfants voudront se marier, ce n’est pas moi qui les opposer ah ; — «Ses rhumatismes Vopposent de travailleo; — «Ca n’a pas oppose qu’on a ben ri.»
Ces manieres de s’exprimer sont-elles des anglicismes, ainsi qu’on l’a ecrit ?
Ce sont des provincialismes, tout simplement. Le verbe opposer s’emploie avec l’acception d’empecher dans les parlers de plusieurs provinces de France, notamment dans ceux de l’Anjou, de la Normandie, de la Saintonge, du Poitou, de l’Aunis, de la Vendee. Ainsi, les Normands disent: «J’ai fait faire une barre (barriere) pour opposer les poules d’entrer.» Les Angevins: «Je l’ai oppose de faire ga»; — «Je vas mettre de la paille pour oppo-
ZIGZAGS
ser la salade de geler.» Et les Poitevins: «Qa ne V opposait point de chanter.))
Dans la langue litteraire, opposer se dit fort bien des personnes et des choses dont on se sert pour resister a d’autres, pour les combattre. Racine a ecrit dans Athalie :
Qui done opposez-vous contre ces satellites ?
Et Diderot : ((Opposer son sentiment a celui de tout un peuple, e’est l’indice d’une ame forte. »
Mais si Ton peut dire: opposer une personne a une autre, opposer une chose a une autre chose, on ne peut employer: opposer une personne, opposer une chose, tout court. Et e’est, semble-t-il, commettre des anglicismes, en tout cas e’est barbariser que de faire usage de phrases comme celles-ci: Ton projet ne passera pas, le gouvernement va 1 ’ opposer \ — Ce candidat ne sera pas elu par acclamation: on va trouver quelqu’un pour V opposer. II faut dire: Ton projet ne passera pas, le gouvernement va le combattre, va s’y opposer; — Ce candidat ne sera pas elu par acclamation: on va trouver quelqu’un pour combattre sa candidature, on va lui opposer un adversaire.
A toute reste
Cette locution s’emploie souvent chez nous, d’une maniere adverbiale: II voulait me battre a tout reste ; — II veut y aller a tout reste. Elle signifie: absolument.
D’ou nous vient-elle ?
Reste a ete feminin a l’origine. Et il l’etait encore au seizieme siecle.
La mort ne desire plus rien;
Done cependant que j’ay le bien De desirer vif, je demande Etre toujours sain et dispos;
Puis que je n’auray que les os,
La reste k Dieu je recommande,
ecrivait Ronsard dans ses Odes.
La locution adverbiale a toute reste s’est formee alors que reste etait feminin. Elle signifiait: largement, sans reserve, absolument, de toutes ses forces. Au seizieme siecle, Bouchet ecrivait dans ses Series : «Leur maistre nioit a toute reste)); et Rabelais: «Buvans a toute reste.))
Cette locution etait encore en usage au dixseptieme siecle. On la trouve dans un memoire de Sully: ((Solliciter a toute reste)); ainsi que dans les Caquets de V accouchee : « Quant elle ne
ZIGZAGS
seroit que la femme d’un petit commissaire du Chastelet, il faut que le satin marche a toute reste, sans aucun soucy des deptes.»
Au commencement du dix-huitieme siecle, Saint-Simon s’en sert dans ses Meynoires, mais en lui donnant, comme l’avait fait Brantome, la forme du pluriel.
Aujourd’hui, les locutions a toute reste et a toutes restes n’ont plus cours dans la langue litteraire. En faire usage, c’est parler un frangais archai'que.
Ouete, oueter
Chez nous, ouate et ouater se prononcent generalement wet, wete.
II ne faut pas s’en etonner: il y a eu pendant longtemps, en France, indecision sur les prononciations wat ou wet.
Richelet, en 1680, et l’Academie, en 1694 et en 1718, donnaient ouate dans leurs dictionnaires. D’autre part, Brossette pretendait en 1716 qu on pronongait ouette en province.
En 1740, l’Academie notait dans son dictionnaire: «Quelques-uns disent et ecrivent ouette.)) De son cote, Saint-Marc ecrivait en 1747 ; «I1 falloit ajouter, a ce que dit Brossette, qu a Paris on prononce ouette bien plus com-
munement q\i’ouate‘, et qu’on y dit toujours d’une robe qu’elle est ouettee, et non pas ouattee. Cet usage general prescrit contre la prononciation d’ouate.))
En 1762, l’Academie enregistrait ouate, sans plus, dans son dictionnaire ; mais en 1835, elle ajoutait: «On prononce ouete .»
Enfin, en 1878 elle donnait purement et simplement ouate.
II faut done, aujourd’hui, ecrire et dire: ouate, ouater.
Mais ce n’est pas ainsi qu’on prononce dans plusieurs provinces de France. On dit ouete dans la Normandie, la Touraine, l’Orleanais, ouete dans 1’ Anjou, le Bas-Maine, le Berry, oueter en Normandie, et oueter dans l’Anjou, le Berry.
Cocotier
D’apres les dictionnaires de la langue fran- Caise, le mot cocotier n’a qu’un sens: il designe le grand arbre de la famille des palmiers qui produit le coco, la noix de coco.
Chez nous, il se prend dans deux autres ac-
ceptions.
Il se dit d’abord de ce petit ustensile de table, ordinairement en forme de verre a liqueur,
ZIGZAGS
dans lequel on met l’ceuf que Ton mange a la coque. Cet ustensile s’appelle en frangais coquetier. On lui donne, comme chez nous, le nom de cocotier dans l’Anjou, le Bas-Maine, la Saintonge.
Cocotier sert aussi a designer la petite boite en forme d’ceuf dans laquelle on renferme un chapelet. Cette appellation nous vient sans doute de l’Anjou, ou elle a cours avec le meme sens. Les cocotiers a chapelet etaient com- • muns autrefois. Aujourd’hui, on renferme generalement les chapelets dans de petites boites ou pochettes de cuir.
II va sans dire que c’est sous l’influence de coco, terme dont les enfants se servent generalement pour designer l’ceuf, que le coquets et la petite boite a chapelet en forme d’ceuf ont pris le nom de cocotier.
Tirer au renard
Les habitants de la campagne, les maquignons de tous lieux connaissent bien l’habitude vicieuse qu’ont certains chevaux de tirer au renard. Void la description que M. H. Seville en donnait dans la revue frangaise la Vie \a la Campagne du ler novembre 1910.
«Le cheval qui en est atteint, sous l’influence de causes imprevues (peur, souffrance), ou s implement par manie, se jette violemment en arriere de tout le poids de son corps; il se campe sur ses membres anterieurs dans l’attitude du chien assis, etend la tete sur l’encolure et exerce des tractions violentes, comme desesperees, sur la longe ou les renes du bridon qui le tiennent a l’attache.))
Et M. Seville ajoutait:
«C’est tres probablement par comparaison avec l’attitude du renard pris au piege, ou simplement attache avec un collier dont il cherche toujours a se debarrasser, qu’on a qualifie ce defaut (des chevaux) sous l’expression de iirer au renard , acceptee de tous les hommes de cheval depuis un temps si lointain qu’on ne saurait en fixer l’origine.))
La locution tirer au renard est done re^ue en France avec le sens que nous lui donnons au Canada, en parlant de chevaux. Le Nouveau Larousse illustre lui reconnait cette acception. D’autre part, l’explication que donne M. Seville semble indiscutable. Elle est confirmee par l’emploi que les Angevins font, eux, de la locution tirer en renard. Car, dans l’Anjou, les chevaux tirent en renard. Tirer en renard,
n’est-ce pas, litteralement, tirer comme un renard?
Tirer au renard s’emploie egalement, chez nous, en parlant d’une sorte de jeu rustique.
L’expression ne se trouve, avec cette acception, dans aucun dictionnaire de la langue litteraire. Mais elle fait partie des parlers de I’ Anjou; et, selon toute probability, elle nous vient de cette province. Voici ce qu’on lit dans le Glossaire des patois et des parlers de V Anjou au sujet de tirer au renard :
«On pratique au Longeron (dans 1’ Anjou) ce jeu de societe. Deux joueurs se mettent face a face, a quatre pattes, tenus nez a nez par un solide echeveau de fil qui passe par leurs nuques. Chacun d’eux tire au renard, c.-a-d. cherche a reculer et a entrainer son adversaire. Au plus fort la poche, comme dit le proverbe. «J’ai joue ce jeu une fois, me «dit le narrateur, qui me parut satisfait de son ((experience, et j’en ai eu mal dans le cou pen- «dant huit jours. »
Les jeunes gens de chez nous qui ont joue a tirer au renard gardent-ils un souvenir aussi douloureux de leur experience ?
Quoi qu’il en soit, c’est sans doute par ana-
logie avec tirer au renard, pris pour tirer sur sa longe, que tirer au renard s’emploie en parlant de ce jeu rustique.
Jugement renverse
Nos puristes enseignent qu’il faut dire: casser, infirmer, et non renverser, un jugement. I Is ont raison.
Ils soutiennent aussi, avec une touchante unanimite, que les expressions jugement renverse, renverser un jugement sont d’horribles anglicismes, des tradugtions serviles de judgment reversed, to reverse a judgment. Cette assertion est plus que temeraire.
En effet, les mots anglais judgment et reverse ont ete empuntes a la France. Judgment c’est le vocable frangais jugement, que les Anglais ont fini par ecrire comme ils le pronongaient, a la saxonne. Reverse, c’est l’ancien verbe frangais reverser, qui avait le sens de renverser, de revoquer, d’annuler. «Firent tant, dit une chronique normande, que toutes les officez que le due de Bourgongne avoit donneez au devant, comme capitaines, chastelains, bayliz, furent tous hostez et reverses et mises au neant.» Tous les offices furent « reverses: 61, e’est-a-dire abolis.
ZIGZAGS
Au reste, renverser s’est employe en France avec l’acception d’annuler, d’infirmer. «De deux mille trois cens et neuf sentences par luy donnees, ecrivait Rabelais au seizieme siecle, feut appele par les parties condemnees en la Court souveraine du parlement Myrelinguoys en Myrelingues; toutes par arrestz d’icelle ont este ratifiees, approuvees et confirmees, les appeaux (appels) renversez et a neant mis.» Mme Sevigne disait en 1680: «Nos jugements sur les apparences sont si souvent renverses, que je m’etonne qu’on ne s’en desaccoutume point.)) Et voici qui est plus au point, et plus probant. La Curne, dans son Dictionnaire de fancien langage frangois, enregistre renverse avec le sens d’annule et donne comme exemple cette expression qu’il a relevee dans le Nouveau Coutumier general, publie en 1724: ((Sentence corrigee ou renversee. »
Les locutions renverser un jugement, jugement renverse sont done des archaismes, des archaismes qu’il faut sans doute eviter, non pas des anglicismes.
Corde a virer le vent
Le premier avril, il est d’usage d’abuser le prochain en s’amusant de sa credulite, en l’en-
gageant a faire quelque demarche inutile, ridicule meme.
Les mystifications varient selon les lieux et les milieux. Ainsi, tel puriste qui a l’obsession de l’anglicisme sera appele au telephone, ou il entendra une voix de femme lui dire avec un accent qui se fait britannique: «Voulezvous tenir la ligne un instant, s’il vous plait ?» Et quand notre «surpuriste)> aura eu le temps de pester contre le mauvais langage des demoiselles de telephone (car il n’aura pas manque de prendre «tenir la ligne» pour une traduction laide de to hold the line), la meme voix lui demandera d’un ton moqueur: «Est-ce que ga mord ?» Dans nos campagnes, on enverra celui-ci emprunter du poisson, et celui-la chercher la corde a virer le vent ou quelque ustensile imaginaire.
En France, s’amuser a mystifier quelqu’un le premier avril s’appelle donner le poisson d’avril, probablement parce qu’a l’origine la mystification consistait surtout a donner un cadeau simule. Chez nous, c’est faire courir le poisson d’avril. Cette fagon de dire, si elle n’est pas academique, ne doit pas etonner: selon Littre, le poisson d’avril est une «attrape qui consiste a faire courir quel-
ZIGZAGS
qu’un sous de faux pretextes le premier jour d’avrib).
La coutume de donner le poisson d’avril est ancienne. La plupart des dictionnaires encyclopediques la font remonter a 1564. Ce qui est certain, c’est qu’elle existait en France lorsque nos peres emigrerent au Canada; car, selon toute apparence, c’est du Berry ou de 1’ Anjou que nous vient l’habitude d’envoyer, par exemple, chercher la corde a virer le vent ou quelque ustensile inexistant. «Au premier avril, lit-on dans le Glossaire des patois et des parleys de V Anjou, on envoie les simples d’esprit chercher la corde a virer le vent.» Et Jaubert ecrit dans son Glossaire du Centre de la France (du Berry et du Nivernais): «Quand vient la saison du poisson d’avril, les chefs de maison, qui aiment a plaisanter, envoient leurs enfants ou leurs domestiques chercher, chez leurs voisins, la corde a virer le vent ou le moule a boudins.»
Faire des paques de renard, faire le renard
Voila des locutions bien connues chez nous, et qu’il serait en consequence oiseux d’expliquer longuement.
Faire des paques de renard, c’est faire ses pa-
ques le dimanche de la Quasimodo, c’est-a-dire au dernier moment du delai prescrit.
Faire le renard, c’est faire l’ecole buissonniere; c’est, pour les ecoliers, aller jouer au lieu de se rendre a l’ecole, et, pour les hommes en general, manquer a son bureau, a son occupation.
Nos gens disent aussi, dans un sens assez voisin, que celui-la tire au renard qui agit a contre-coeur ou qui cherche a se soustraire a l’accomplissement d’un devoir, a l’execution d’une promesse, d’un engagement, etc.
D’ou nous viennent ces differentes locutions ?
Le renard, dans les campagnes surtout, est depuis longtemps perdu de reputation. En vain La Fontaine, dans ses Fables, l’a-t-il charge du role de courtisan, en vain a-t-il tente d’en faire un «fripon de qualite et de merite». Pour les campagnards, le renard, qui a cornmis tant de vols dans les basses-cours, tant de depredations dans les poulaillers, reste le type du scelerat, du sacripant, du franc coquin et meme du mecreant. II n’est done pas surprenant que, dans la langue rustique de France, le mot de renard ait pris des acceptions defavorables ou servi a former des locutions k sens pejoratif.
ZIGZAGS
C’est pour cela, sans doute, que faire l’ecole buissonniere s’appelle renarder dans le Bas- Maine et la Saintonge, faire le renard dans l’Anjou et le Poitou, faire les renards dans le Bas-Maine et la Bourgogne, aller en renard dans la Haute-Bretagne ; que renarder a le sens de reculer dans la Bourgogne, de s’echapper, d’agir a contre-cceur dans le Bas-Maine, de se soustraire a une tache dans la Saintonge. C’est pour la meme raison que renard se dit, dans le Bas-Maine, de quiconque ne satisfait pas volontiers a une obligation; dans l’Anjou, de celui qui se tient a l’ecart des sacrements; et dans la Haute-Bretagne, de celui qui s’attarde, qui attend le dernier delai pour faire ses paques.
Nos gens n’ont done pas invente les locutions faire le renard, faire des paques de renard. La premiere nous vient en droite ligne de 1’ Anjou ou du Poitou; la seconde, de la Haute-Bretagne, sinon de l’Anjou.
fllision et contraction
Sous la signature d’Orion, V Action frangaise de Paris a publie recemment deux notes dont nous pourrions faire notre profit.
Orion est le pseudonyme d’un groupe d’hom-
mes de gout et d’ecrivains corrects qui redigent a ce journal le Carnet des lettres, des sciences et des arts.
Void done ce que V Action frangaise du 26 mars 1925 publiait sous la signature d’Orion:
«L’avez-vous remar que ? On regoit des circulates, on regoit meme des textes imprimes, ou l’elision devant les voyelles ou devant Yh muette a bizarrement disparu: le livre de Emile Henriot, la gloire de Henri IV. . . Qu’estce que cette nouvelle manie ? Nos contemporains ne savent qu’inventer pour abimer la belle langue que nos peres nous out faite. Ses mouvements, ses flexions, ses contractions ont l’air de devenir autant de problemes. A present, quand le titre d’un livre commence par un article defini, on hesite a contracter cet article, meme ou la phrase l’exige. Et en avant les guillemets ! II y aura bientot des gens pour dire: «Je suis un lecteur de Les Cahiers averts.)) II y a meme des innocentes, voire des innocents, mais ce sont surtout des innocentes, qui ont la demangeaison d’y fourrer deux points. «Je suis une lectrice de: Les Cahiers averts))... Quelle barbarie estsurnous? A l’article defini d’un titre, dans le cours de la phrase, les typographies glissent aujourd’hui
ZIGZAGS
frequemment une lettre capitale, ce qui est une affreuse heresie typographique. Et ne croyez pas que ce soient la des fautes sans importance. Elies trahissent une defaillance de la faculty de lier, d’enchainer, d’associer, de resoudre. Ce qui est aussi necessaire que de distinguer. Finirons-nous par voir ces temps que predisait, il y a plus de dix ans, le poete Maurice de Noisay, ou nos Frangais balbutieront: je ai ete ay ant, au lieu de: j’ai eu.y>
Dans V Action jrangaise du 23 juin 1925, Orion revenait sur le sujet.
«Le mal que nous avons deja signale, ecrivait-il, etend ses ravages. II vient de paraitre, par exemple (chez Calmann-Levy), un recueil qui est delicieux, bien entendu, puisque Maud Laussel et Rene Ledoux-Lebard y ont rassemble des pensees d’Anatole France. Pourquoi faut-il que le titre vienne affliger tout homme de gout par une bizarrerie inadmissible ? Sous pretexte qu’il devait etre en trois lignes, on n’a pas elide devant une voyelle Ye muet de la preposition: